‹ Les négociations du président JeanninChapitre 14 sur 33 · II. G. D. M. T. IV · texte numérisé non relu

II. G. D. M. T. IV

toutefois avec défenses d'en sortir. Ce fait renou« velle les plaies de ce différend , et pourra engendrer des maux nouveaux, si Dieu n'y remédie > comme je l'en supplie de tout mon cœur, et qu*il vous conserve, monsieur, en parfaite santé, me recommandant très-affectueusement à votre bonne grâce.

De Paris, ce deuxième jour de février 1608.

Votre, etc., db Nbufvillk.

Lettre de M, Jeannin à M, de La Boderie , du cinquième février 1608.

Monsieur, depuis vos lettres du huitiàme du mois de décembre, je n'en ai reçu aucunes de vous, et ne vous eu ai point aussi écrit depuis le 10 dudit mois, toutes choses ayant été si in* certaines, même pour le regard de la ligue, dont les Etats faisoient instance à messieurs d'Angleterre et à nous , qu'il n'y a eu rien de résolu jusqu'au 25 du mois de janvier, qu'elle fut passée entre les Etats et nous, sans y comprendre le roi d'Angleterre , quoique ses députés eussent toujours fait démonstration d'y vouloir entrer, jusqu'à la veille du traité, qu'ils déclarèrent ne le pouvoir faire, si les Etats ne demeuroient, par même moyen, d'accord avee eux de quelques affaires particulières qui leur sont de très-grande importance, touchant les villes qu'ils tiennent en ce pays, le trafic de leurs marchandises, et les sommes qui leur sont dues, dont ils désireroient arrêter le compte, et convenir des termes pour l'acquittement d'icelles sommes. Or les Etats disoient ne le pouvoir faire en peu de temps, et qu'ils aimoient mieux en traiter en Angleterre près la personne du Roi, duquel ilsse promettoient obtenir quelque grâce, qu'avec lesdits sieurs députés, qui sont obligés de suivre la rigueur des conventions. Au moyen de quoi, pressés par eux, nous fûmes enfin contraints, à leur instante prière et poursuite, de passer outre audit traité. La vérité est que tous ceux qui désirent la paix ici, ont autant désiré et recherché l'avancement de ce traité , que les autres qui la craignent ont essayé avec toutes sortes d'efforts et artifices de l'empêcher; et vous peux assurer aussi qu'il a mis cette créance en l'esprit d'un chacun , que le Roi veut la paix à bon escient, non avec feinte et dissimulation , comme on avoit ci-devant publié, dont les Etats lui savent gré et s'en tiennent autant obligés, qu'ils sont mal satisfaits des Anglais à cette occasion. Je ne sais pas si les archiducs en feront le même jugement; mais fi est bien vrai que toutes les pro« vinces embrassent la paix , à cause de ce traité , avec plus d'affection qu'elles ne faisoient auparavant ; que tout le contenu en iceiui n'est aussi

NEGOCÎÀTIÔÎTS

que pour la conservation d*îcelles , et qu'il ne doit commencer d'avoir lieu, sinon dès le Jour qu'elle sera faite ; qu'avons encore omis sciemment plusieurs clauses qu'on a accoutumé de mettre es traités de ligues et alliances , pour ne <lonner Jalousie aux princes qui y peuvent avoir intérêt, et leur faire connoître qu'on n'a autre dessein que de favoriser la paix , comme c'est en effet le principal but de Sa Majesté. Nous n'avons pourtant oublié ce qui étoit requis pour la rendre utile : Je vous en envoie la copie. Les députés des archiducs, qui sont messieurs le marquis Spinola, le président Richardot, le secrétaire Mancicidor, le commissaire Cordeiier, et le sieur Verreiken, sont arrivés en ce lieu le premier de ce mois : nous les avons vus le lendemain sur le soir. Cette première visite s'est passée en compiimens d'une part et d'autre, eux nous ayant dit qu'ils se promettoient beaucoup de notre aide et assistance pour la paix ; et nous, déclaré que c'étoit notre intention d'y aider sincèrement et de bonne foi , suivant le comman* dément de Sa Majesté, comme nous ferons en effet. Je ne vous saurois dire encore quelle en sera l'issue; bien est-il certain que les Etats y isont très-bien disposés de leur côté ; et si les archiducs quittent la souveraineté sans restriction, qu'il n'y a rien au surplus dont on ne puisse demeurer d'accord. Mais je me défie toujours que ledit sieur marquis ne soit pas venu ici pour leur faire ce présent si absolument, qu'il n'en veuille retirer quelque autre profit; et s'il ne le peut obtenir, qu'il ne recherche quelque moyen de mettre l'affaire en longueur, et enfin de faire continuer la trêve pour cette année, qui est le plus dangereux conseil que les Etats sauroient prendre pour eux, et qui seroit aussi le moins Agréable à sadite Majesté. Nous essaierons de l'empêcher tant qu'il nous sera possible , et au- )rions bien moyen de le faire avec facilité, si les députés d'Angleterre et nous étions mieux d'accord pour leur donner conseil, sans autre considération que l'intérêt commun.

Ainsi que J'achevois cette lettre, la vôtre, du 29 décembre, m'a été rendue, par laquelle Je reconnois qu'on ne doit rien attendre de bon du lieu où vous êtes , et qu'on pourroit même soupçonner que la défiance qu'ils ont de nous, provenant de leur naturelle inclination à nous haïr , Jointe à la crainte d'Espagne , ne fût plutôt pour les exciter à faire pis, que nos recherches propres pour leur faire prendre quelque meilleur conseil. C'est pourquoi J'ai encore plus de contentement de ce que nous avons surmonté les grandes difficultés qui nous empéchoient de faire cette ligue ; car elle retiendra ledit sieur Roi de se joindre

avec l'Espagne contre nous, de peur d*avolr Tînimitié des Etats , que les siens publient tous les Jours vouloir conserver soigneusement ; et le roi d'Espagne pareillement , qui recherche la paix avec eux , s'abstiendra d'entreprendre sur nous, pource qu'en ce faisant il lesauroit derechef pour ennemis. Si suis-Je bien d'avis que les Etats entretiennent au mieux qu'ils pourront ledit sieur roi d'Angleterre, d'autant qu'il a des places et des forces dans cet Etat , avec lesquelles, s'il se Joignoit au roi d'Espagne et aux archiducs , il pourroit beaucoup aider à leur ruine. Il nous doit suffire que nous soyons mieux ici que lui, comme nous sommes à présent sans doute, et que les Etats aient loisir de composer amiablement de ce qu'ils lui doivent pour s'en acquitter à certains termes , et par ce moyen retirer leurs places. Sera à nous après d'essayer à les Joindre plus étroitement à notre amitié. Je vous donnerai avis de ce qui aviendra ci-après. Cependant je vous baise très-humblement les mains, et suis, monsieur, votre bien humble et plus afifectionné serviteur, P. Jeannin.

A La Haye, ce cinquième février 1608.

Lettre de M, de Villeroy à M. Jeannin, du neuvième février 1608.

Monsieur, Je hasarde celle-ci par la voie de M. de Berny, l'ambassadeur des archiducs ayant assuré le Roi que nos paquets passeront à vous dorénavant sûrement par cette voie. C'est pour vous faire savoir que l'abbé de Préaux arriva ici le quatrième de ce mois , avec vos lettres du vingt-huitième du précédent, lesquelles furent incontinent dévorées; car comme nous n'en avions reçu depuis le 26 de décembre , nous en étions affamés. Nous avons approuvé et loué votre traité en la forme et en la substance , bien marris que les Anglais n'y sont entrés, mais contens de quoi vous n'avez laissé de passer outre sans eux. Nous avons passé le secours des dix mille au lieu de huit mille honimes, en cas d'infraction de paix; mais nous n'avons pas délibéré de changer celui des quatre mille durant les deux années de paix, ni la forme de les payer par nos mains , encore que nous ayons approuvé la condition à laquelle vous avez obligé par votre promesse les Etats. Celui des impôts n'a été contredit, et j'espère qu'il passera, tellement que la promesse des Etats sera inutile ; de quoi nous vous éclaircirons mieux par notre ratification, qui sera sursise pour quelques Jours, dedans lesquels nous pourrons avoir quelque lu^ mière du progrès de leurs traités ; dont on jug^ diversement , d'autant que Ton dit que le conseil d'Espagne entend que le point de la religion

Dû PklÉslDÊNÏ IêAnnW.

srii

feoît vidé par préférence aux autres , et qu'il soit opiniâtre Jusque-s à une rupture. On a dit les archiducs avoir reçu un nouvel ordre très-exprès d*en user ainsi; de quoi vous vous serez bientôt aperçu. Les archiducs ont de nouveau fait prier Sa Majesté de favoriser leur traité, non-seulement en l'article de la religion , mais aussi en tous tes autres : ce que Sa Majesté a promis vous commander, sur la protestation que leur ambassadeur lui a faite , quils entendent s'y conduire entièrement par Tavisque vous leur donnerez.

Ils veulent aussi que nous croyions que Tarchiduc a volonté de se mieux entendre et lier avec Sa Majesté que jamais , dont , s'il est ainsi, le président Richardot ne tardera guères à se découvrir à vous. La reine d'Angleterre a naguères fait un affront public au Roi , en la personne de M. de La Boderie son ambassadeur, en faveur du roi d*Espagne : c'a été en un bal. Après cela, le comte de Salisbury a bravé le ministre de l'archiduc assez indiscrètement. Ce sont tous artillces pour enfariner le monde; et semble que Sa Majesté ait délibéré de retirer d'Angleterre son ambassadeur , afin de le garantir de semblables rencontres, préférant, comme ils font, aussi injustement que impudemment ou malicieusement , l'amitié d'Espagne à celle de France, parce que le premier paie mieux que le dernier. Le fait des Vénitiens avec le Pape va toc^ours mal , et si je crois qu'il empl* rera, comme fait tous les jours le bon M. le duc de Montpensier , au commun regret de toute la France, tellement qu'à peine passera-t-il le mois prochain. Au demeurant, avisez s'il est point à propos que vous fassiez un tour en France, si par delà ils s'engagent à une prolongation de trêve et de leur négociation qui vous en donne le loisir. Je vous prie de m'en mander votre avis par une lettre à part. Je prie Dieu , monsieur, qu'il vous conserve longuement en parfaite santé.

De Paris, le neuvième jour de février 1608.

Votre, etc., dk Neufville.

LeUre de meâtieun Jeannin et de Russy, au JRoi, du seisième février 1608.

SfBE,

Depuis le départ de M. de Préaux , Il n*y a eu moyen d'écrire à votre Majesté , à cause des grandes gelées qui cmpéchoient le chemin, par terre et par mer, d'ici en Zélande; maintenant que le dégel le permet, et que ce Jeune gentilhomme qui s'en va en France s'offre , nous le faisons. Les députés des archiducs arrivèrent en Ce lieu le premier de ce mois , sur les quatre

heures du soir; M. le prince Maurice, accompagné de M. le comte Guillaume , du comte Henri, son frère, deux autres seigneurs de sa maison, et quelques gentilhommes français et anglais , leur fut au-devant à demi-lieue ; les rues étoient si pleines pour les voir , tant de ceux de La Haye que des autres villes , qui y étoient venus exprès par curiosité, ou pour se réjouir de cette venue, qu'on n'y pouvoit passer , et a duré cette affluence et fréquence de gens devant le logis du marquis Spinola jusqu'à présent, plusieurs ayant encore, pendant ledit temps, fait effort pour entrer en son logis , et le voir. Ce que lui et ses collègues ont pris pour un témoignage qu6 ces peuples désiroient ardemment la paix ; mais ce n'étoit en effet qu'une grande curiosité qui leur est coutumière, quand des étrangers de nom , ou de la part de quelques grands princes , arrivent; car ils en firent autant à notre venue, et y continuèrent plusieurs jours. Nous fAmeé voir lesdits sieurs députés le lendemain sur ïeà quatre heures après midi, pour les saluer, et nous réjouir de leur arrivée pour un si bon œu^ vre que celui pour lequel ils étoient venus , y ajoutant qu'avions charge et commandement de votre Majesté de les y assister, aider et servir en ce que nous pourrions; dont ils montrèrent être fort assurés , et qu'ils savoient bien qu'es choses passées nous y avions déjà fait tous bouA offices, dont ils nous remercièrent , et prièrent d'y continuer. Ils nous rendirent cette visite le jour d'après , avec tous bons propos et mêmes prières d'employer le pouvoir que votre Majesté a envers les Etats pour les aider à faire la paix. Leur première conférence avec les députés des Etats s'est passée à voir les procurations d'une part et d'autre. Celle des archiducs pour leuri députés, qui contenoit pouvoir de traiter tant eil leurs noms que du roi d'Espagne , a été trouvée sufQsante ; comme aussi l'autre dudit sieur Roi auxdits sieurs archiducs, qui n'est que du dixième janvier, par laquelle il leur permet de traiter en son nom, et de substituer qui boft leur semblera à cet effet. Les mots spéciaux des^ dites procurations sont pour tenir et connottre les Etats-Généraux libres, et déclarer qu'ils ne prétendent rien sur eux; et cela suffit avec les clauses générales qui y sont ajoutées, même la promesse de ratifier. On traitera après du point principal , à savoir de la liberté et souveraineté que les Etats avoient, en leur assemblée générale, mis par écrit entre eux, d'un commun ac* cord ; lequel fut depuis racoutré par nous, pource qu'il ne nous sembloit en bonne forme, sans toutefois rien changer en ia substance. Nous lui envoyons les deux, *

KEGOGTATIOXS

Lorsqu'ils en traitèrent premièrement, rien ne fut donné par écrit ; mais M. de Barneveldt , qui est Tun des députés, fit seulement entendre que les Etats ne vouloient entrer en aucun accord, sans être premièrement assurés qu'on traitera avec eux comme avec gens libres, qui ne dépendent que d*eux-mémes , et sur lesquels le roi d*£spagne et les archiducs, tant pour eux que pour leurs successeurs, ne prétendent aucune chose. Ce que leur étant consenti à Tiustant sans aucune difficulté, il survint un incident qui émut quelque contention entre eux : c*est que la procuration des archiducs étant sur la table , Tun des députés des Etats la prit, et, regardant le sceau au bout duquel les écussons particuliers des dix-sept provinces étoient mis, combien qu'aux titi*es que prenoient les archiducs les noms des Provinces- Unies ne fussent exprimes , dit hautement qu'il semblolt qu'en retenant les armes et écussons, on vouloit encore réserver quelque droit et prééminence sur eux ; par ainsi qu*il étoit nécessaire d'exprimer en la déclara^ tion de leur liberté, qu'ils ne pourroient plus s'attribuer les noms, titres et armes des Provinces-Unies , au droit desquelles ils renonçoient. A quoi M. le président Richardot fit réponse que les archiducs avoient omis sciemment, en leur procuration, les noms et titres des provinces dont ils nejouissoient pas; mais que etcœtera^ mis sur la fin, conservoit leur droit pour le surplus; que les Etats n'avolent aucun intérêt en ce port de noms, titres et armes, quand bien leurs princes voudroient continuer de les prendre et porter , non plus que les rois de France ne reçoivent point de dommage et méprisent ce que les archiducs prennent le titre de ducs de Bourgogne, et les rois d'Angleterre celui de France; qu'ils ne pensoient pas toutefois que ce fût leur intention de le faire : mais de leur prescrire si rudement cette loi, et exprimer qu'ils ne les pourront prendre, il étoit trop dur, et seroit les offenser sans raison, et sans qu'il en soit besoin pour la sûreté des Etats , puisque ces mots de ne rien prétendre sur eux signifioient tout, et les dépouilloient de tout droit et prétentions. Rien ne fut arrêté en cette conférence , mais le tout remis à en délibérer. Les Etats ajoutent là-dessus un mot à leur écrit pour exclure ledit sieur Boi et les archiducs, du port des armes, et des noms et titres (ainsi qu'il est contenu dans l'écrit qu'envoyons, qui n'est pas si bien qu'eussions désiré, puisqu'ils le vouloient mettre ; mais, en faisant le traité, ou peut racoutrer tout quand on est d'accord de la substance), le donnent auxdits sieurs députés, et déclarent qu'ils n'entendent point s'en départir.

M. le président Richardot étant venu voir par« ticulièrement le sieur Jeannin , par deux fois, et nous lui ayant rendu depuis cette visite ensemblement, lui dîmes qu'à notre avis ilsne dévoient faire aucun refus d'accorder cette demande aux Etats ; car en déclarant qu'on ne prétend rien sur eux, il ne leur est pas loisible, en conséquence, de prendre le nom , les armes et titres de ce qu'ils ont quitté ; que les exemples par lui allégués étoient fort différens, pource que ces princes n'avoient quitté leurs droits, mais prétendoient toujours y retourner, ou le pouvoient dire ainsi. Il répondit que c'étoit assez de quitter tout sans y ajouter cette expression , qui est injurieuse et honteuse, et qu'ils n'avoient charge de le faire. Enfin, après quelques disputes, et sur ce que lui dîmes que les Etats ne s'en départiroient Jamais , il se laissa vaincre , puis entra à diverses fois en une autre dispute avec nous, pour les places que les Etats tiennent en Brabant et en Flandre; nous disant qu'il n'étoit raisonnable, s'ils laissent et quittent aux Etats les droits qui leur ap|)artiennent es Provinces-Unies, qu'ils retiennent ces places sur eux , et aient , par ce moyen , des garnisons jusques aux portes de Bruxelles; qu'ils remettroient encore, en récompense desdites places , une ville qu'ils tiennent en Over-Yssel et Lingen,. une bonne et forte place qui appartient à M. le prince Maurice; et lui étant dit qu'ils y dévoient ajouter ce qu'ils tiennent au duché de Gueidre , il fit réponse qu'ils s'en garderoient bien , en paroles qui faisoient assez connoftre qu'ils les vouloient conserver. En quoi nous Jugeons que TEmpereur et l'archiduc , qui ont quelque prétention es pays de Clèves et Juliers , ne se veulent dessaisir de ce qu'ils tiennenten Gueidre, proche et joignant lesdits pays , d'autant qu'il leur peut servir pour y entrer et entreprendre dessus. Or, étant bien assurés que les Etats rompront plutôt que de rendre les places de Brabant et Flandre, qui, à la vérité, leur sont de très-grande importance, quand même les archiducs les voudroient accepter toutes démantelées , et consentir qu'elles ne puissent être fortifiées à l'avenir, comme nous avons reconnu qu'ils feroient volontiers , traitant de cette ouverture avec ledit sieur président Richardot, nous avons, à cette occasion, essayé de lui persuader qu'il falloit remettre cette dispute de l'échange de places, après la paix faite, et prendre Jour et lieu , pour le traité de paix , pour s'assembler à cet effet , lui remontrant que ceux qui craignent la paix en cet Etat , dont le nombre est toujours grand , auroient un beau su- Jet pour l'empêcher, sur la demande desdites places; car ils disent que le roi d'Espagne et les archiducs ne les sauroient prendre par le$ armes

BU PBBSIDBNT JEANNIN.

en six ans; et que les ayant recouvrées par la paix, s'ils la veulent rompre après, il leur sera aisé , ces passages ouverts , d'entrer en Hollande et Zélande, et de séparer même ces deux provinces Fane de l'autre. Ce qui cessera , si on remet à traiter de cette affaire après la paix ; car les esprits étant lors mieux préparés à se vouloir da bien, il seroit aussi plus aisé de s'en accorder; et s*iis ne le pouvoient faire entre euxmêmes, qu'en agréant et priant les deux Rois détre médiateurs, on trouveroit sans doute des expédiens pour les sortir de cette affaire avec contentement. Ce que nous estimons en effet être vrai; mais ledit sieur président ne peut goûter cette remise , pource qu'ils n'entendent pas donner un échange égal pour ces places, aios mettre en considération les droits qu'ils quittent; dont après la paix on ne fera plus de compte comme de chose déjà acquise.

Nous étions en délibération de lui faire quelque autre ouverture, à savoir s'ils se contenteroient qu'il fût dit par le traité de paix que les Etats seront tenus rendre lesdites places au bout de quatre, cinq ou six ans, en les démantelant tootefois avant que d'en faire la restitution , dont les deux Rois demeureroient garans, à la charge ([cependant ledit temps ils les tiendraient comme %s de sûreté. Nous lui pensions aussi remontra que, pour induire plus aisément les Etats de oBsentir à cette ouverture, il seroit besoin que le paiement des garnisons d'icelles fût fait des deniers des archiducs , comme de places qui seraient siennes dès le jour de la paix; mais nous nous en sommes abstenus , pource qu'eux étant demeurés d*accord avec les Etats du point de la sonveraineté , au lieu de traiter de cet échange eomme Ils avoient auparavant délibéré , ils sont entrés sur le commerce des Indes , tant d'orient que d'occident, requérant les archiducs que les Ëtats s'en abstiennent du tout, et eux, au contraire, que la liberté d'y aller leur demeure entière. Surquoi il y eut grande contestation, et aperçut-on au visage du marquis qu'il étoit fort offensé de ce que les députés des Etats se montroient si obstinés à défendre cette libeité. M. le président Richardot entra aussi en colère à cette occasion, et leur dit que le roi d'Espagne ne quittera jamais les actions qu'il a sur ces pays , et n'accordera non plus le commerce d'Espagne, si eux ne se départent du trafic des Indes ; et que les deux ensemble qui leur étoient si avantageux, méritoient bien qu'on lui donnât ce contentement. Ils se séparèrent lors sans rien faire, et avec quelque altération. Les Etats en délibèrent maintenant : sur quoi les intéressés en ce tniftc, dont le nombre est grand, pource que

plusieurs qui ne sont nommés en cette société, y ont mis leur argent , font grand bruit , et ceux qui ne veulent la paix se joignent aussi à eux. Davantage , chacun juge que ce trafic leur doit apporter à l'avenir très-grande utilité, et que c'est le seul moyen d'entretenir leurs peuples en quelque vigueur militaire.

Nous envoyons à votre Majesté un sommaire discours présenté aux Etats de la part du conseil des marchands sur ce sujet. On pense bien pouvoir obtenir que la compagnie des Indes continuera son trafic pour le temps qui lui reste, qui est encore de dix ans : mais ni eux ni les Etats ne se veulent contenter de cela : car ils disent qu'ils perdront le trafic dès le premier jour, si on sait qu'ils n'y puissent plus aller ledit temps passé; que les princes et les peuples desdits pays se retireront de leur amitié à cette occasion , et rechercheront celle des Portugais , qui seuls devront demeurer près d'eux. Nous aiderons à sortir de cette affaire au mieux qu'il nous sera possible ; mais les Etats ont déclaré jusques ici qu'ils ne veulent recevoir aucun autre expédient, sinon qu'ils trafiquent comme ennemis par delà la ligne , tout ainsi que les Français , sans pourtant rompre la paix, ou bien qu'il leur soit permis de trafiquer de gré à gré es ports des Espagnols , en vertu de la paix , qui donne cette liberté de commerce aux alliés et amis es terres et pays l'un de l'autre , et es ports et havres des autres rois et princes desdits pays qui le voudroient permettre par le droit des gens, s'arrétant opiniâtrement là-dessus ; qui nous fait craindre que cette difficulté ne soit pour rompre la paix, si les uns et les autres ne remettent quelque chose de leurs prétentions. Nous avons toutefois estimé , sans attendre ce qui en aviendra, que nous devions avertir votre Migesté de ce qui s'est passé, comme nous ferons au plus tôt du surplus; priant Dieu cependant qu'il donne à votre Majesté, Sire, et à sa royale famille, tout heur, prospérité et contentement.

De La Haye, ce 16 de février 1608.

Vos très-humbles et très-obéissans sujets et serviteurs, P. JeaNnin et de Russy.

Lettre de M. Jeannin à M, de Villerox/y dvdit jour seizième février 1608.

Monsieur , trois jours après l'arrivée des députés des archiducs , M. le président Richardot, accompagné de M. Verreiken , me vint voir en particulier , répéta encore cette visite le lendemain, et y fut plus d'une bonne heure et demie à chaque fois, dont les députés d'Angleterre prirent jalousie, pource qu'eux l'étoient allé voir, et il ne leur avoit rendu lors cette visite; où aa

VBGOCUTIOlfS

pontraire il avoit commencé le premier chez moi, 0t répété encore la même visite avant que la leur rendre, ni que je me fusse aussi acquitté de ce devoir en son endroit : ce qui ae m'étoit pas avenu toutefois par vauité et dessein , mais pour avoir été travaillé trois jours d'uue colique graveleuse bien fort rude , qui m*ôta le moyen de le voir che« lui avant qu'il fût venu pour la seconde fois vers moi. Je vous dirai donc , monsieur, que ledit sieur président me déclara plusieurs fois qu'il prenoit une entière confiance en pous, étant déjà très-bien informé que nous aidlons à la paix , que nous y avions beaucoup de pouvoir , et que les archiducs ne la pouvoieut espérer que par le moyen de Sa Majesté. Je lui répondis qu'ils n'avoient pas toujours eu cette opinion , mais qu'on les avoit trompés , car notre Instruction portoit de favoriser entièrement la paix , comme j'offrois de lui faire voir quand il voudroit, afln qu*il en fût plus assuré; que toutes nos actions avoient aussi tendu à ce but ^ lui déclarant particulièrement ce qu'avions fait 4u passé , et si nous avions quelquefois dissimulé notre alTection en cet endroit, pour nous conserver quelque créance auprès de ceux qui tendoient à la guerre, oetoit avec désir de les gagner, et ramener par raison , comme nous avons fait la plupart d*eux; que la dernière action, à savoir de la ligue pour la paix , recherchée et poursuivie avec aussi grande instance par ceux qui la désirent, qu'elle a été empêchée par les autres qui veulent la continuation de la guerre, étoit encore celle qui a le plus servi pour ûter à ces peuples toute défiance, et l'appréhension qu*ils ont eue dès long-temps qu'on cherchoit à les tromper et ruiner par la paix, puisqu'on ne l'avoit pu faire par la guerre, eux ayant commencé de croire , à cette occasion , qu'avec un tel appui la paix ne pouvoit faillir d'être bien assurée, Et , sur ce que ledit sieur président me dit qu'on lui avoit fait entendre que ladite ligue étoit aussi bien pour la guerre que pour la paix, je lui répondis qu'on l'avoit mal informé, la tirai même de ma cassette « lui en fis lecture, lui dis tout ce qui s'étoit passé sur ce sujet, et les raisons pourquoi les Anglais n'y étoient entrés avec nous, parlant toujours d'eux comme de ministres d'un prince avec lequel le nôtre est fort bien , encore qu'aie trop de conjectures pour croire qu'ils n'en usent pas ainsi. J'ai après fait entendre audit sieur président, que je n'a vois failli de rapporter au Roi oe que l'archiduc me donna charge de lui dire de sa part pour la paix avec les £tats, lorsque je le fus trouver à Nieuport, il y a environ cinq ans ;

mala ^e Sa Mi^jcsté avoit découvert ^ ce mjim

temps la conspiration qu'on dressa contre elle et son Etat avec le feu maréchal de Biron, Et, combien qu'elle crût tous ses desseins avoir été for* gésen Espagne, sans que les archiducs y eussent aucunepart; qu'étant néanmoins contraints de suivre tous les mouvemens qui viennent de cet endroit, elle estima que ce n*eût été prudence de s'employer à mettre ces pays en paix, pour donner plus de moyen au roi d'Espagne de lui eu faire mal ; qu'à la vérité dès ce temps-ià Sa Majesté eut plus de soin des Etats qu'elle n'a* voit eu auparavant; car, au lieu qu'elle leur rendoit seulement à certains termes l'argent qu'ils lui a voient prêté en sa grande nécessité, ne voulant rien faire de plus, pour violer la paix elle s'élar^ git davantage; mais, ayant depuis jugé que la continuation de cette guerre pourroit être causç de mettre le feu par toute la chrétienté , elle auroit pris conseil de chercher les moyens de i^ faire finir, et commandé bien expressément, il y a plus de deux ans, à feu M. de Buzanval, qui résidoit de sa part près desdits sieurs les Etats, de les induire de tout son pouvoii* à la paix ; chose si notoire dans le pays , que le défunt y est encore regretté , et sa mémoire en bonne odeur à cette occasion; qu'il pouvoit donc juger par ce discours très-véritable le mal , depuis la paix , être plutôt venu du côté de l'Espagne que du nôtre , et croire quand on voudra vivre aveo sa Majesté en bonne et sincère amitié, qu'elle y sera toujours très*bien disposée, même à l'en* droit des archiducs, qu'elle sait D'avoir eu au^^ cune part eu toutes ces brouilleries.

Sa réponse fut pleine de bons propos , et me voulut faire sentir qu'on avoit moyeu de faire des alliances pour s'assurer davantage l'un de l'autre; qu'il en avoit déjà été parlé; et qu'elles pourront être telles qu'aurons intérêt à faire que la paix avec les Etats soit avantageuse pour eux. Je louai et approuvai son discours, montrant toutefois de ne rien savoir de plus particulier, et qu'il y avoit long-temps que je n'avois reçu lettres du Roi ; à savoir depuis le dernier décembre , comme il est vrai. Et lors il me dit qu'il s'assuroit que j'en saurois plus par les premières lettres, et qu'il s'en ouvriroit aussi lors davantage avec moi; que le roi d'Espagne, les archiducs, et tous leurs ministres sont catholiques , et désirent plus l'alliance des princes de cette qualité que des autres, auxquels ils n'ont recours qu'au besoin seulement, non avec élection ou affection. Nous écrivons au Roi tout ce qui s'est passé avec les députés des archiducs jusqu'à présent. C'est à bon escient que le roi d'Espagne et les archiducs veulent la paix ; mais le premier veut ôter aux Etats la liberté d'aller

BU PJIB8IDBNT /SANNIN.

8QX Indes, tant d'orient que d'oeeldeot ; et c'est aosBi la seule utilité qu*il peut espérer de ce traité. Les Etats s'opiniâtrent au contraire à la retenir, du moins pour les Indes d'orient , et y aani trè»*grande difficulté à la leur faire quitter, poarce que les deux provinces de Hollande et Zélande y ont très-grand intérêt , et demeurent fermes à ne s'en point départir. Or elles ont beaucoup de pouvoir sur les autres. Nous ferons tout ce qui nous sera possible pour y trouver des expédiens, afin d^empécher qu'on ne rompe à ntie occasion. Quant aux archiducs , leur intérêt est en la restitution des places de Brabant et Flandre , sur quoi les Ëtats ne sont délibérés non plus de leur donner aucun contentement, fiieoestiméje, si on peut remettre cet article après la paix , qu'il y aura moyen d'en sortir mieux que maintenant. On m'a parlé de transférer ce commerce des Indes en France , et les marchands de la compagnie disent hauten»Dt que si on le leur veut ôter , ils se retireront en France ou en Angleterre pour le continuer. Ce n'est le temps de s'en découvrir; car il Dest à propos que les députés des archiducs saebeotqae Sa Majesté a ce dessein; ni les Ëtats iu», pour ne les mettre en soupçon que l'aimA mieux pour nous que pour eux , dont ils «Bsauroient très-mauvais gré. J'attendrai ce

(pÂK passera pour faire opportunément ce qui fliiété commandé. Je prie Dieu, monsieur, 911IIYOUS donne en parfaite santé très-longue «tiieureuse vie.

De La Haye, ce 16 février 1608.

Votre très-humble et très-affectionné servi- ^, P. Jeannin.

Lettre de M, de Villeroy audit sieur Jeannin , dudit jour seizième février 1608.

Monsieur, vous aurez ici un duplicata de la lettre que je vous ai écrite le 9 de ce mois, et voDs ai envoyée par la voie de M. de Bemy, afin <le vous ouvrir ce chemin pour nous faire savoir de vos nouvelles plus commodément et souvent, eo vous assurant que vous ferez plaisir au Roi, si vous pouvez trouver moyen de le contenter «tceia, tant il désire savoir à point nommé et ponctuellement ce qui se passe où vous êtes. Je voQs envoie la présente avec la voiture du dériver quartier de Tannée passée , qui n'a pu être comptée ni prête plus tôt : car vous savez que ^^ paiemens des derniers quartiers des deniers du Roi ne se font à jour préllx. J'estime que madame la princesse d'Orange passera avec cette compagnie : pour le moins a-t*elie pris congé de la Cour en cette intention , et a désiré porter ce ^^^xm% a ses amisî sans la rigueur de i'hivejr,

elle fât partie plus têt, ainsi qu'elle vous dira. Elle va résolue de se conduire pour le service du Roi et le bien de ceux qui lui appaitiennent, entièrement par votre bon conseil et avis, Sa Majesté l'ayant aussi assurée que vous procurerez et favoriserez en son nom l'avantage des siens autant qu'il vous sera possible, et aurez pouvoir de le faire. Aussi est-ce certainement l'intention de Sa Majesté, ainsi qu'elle vous a souvent commandé et savez très-bien. Mais nous lui avons dit qu'il est besoin que le prince Maurice se dé* boutonne et confie en vous , c'est-à-dire au Roi , plus qu'il n'a fait jusqu'à présent, en prenant et épousant franchement le parti qui est jugé de tous plus utile et salutaire à la cause commune; à quoi ladite dame a promis d'employer son crédit et ses conseils sincèrement. M. de Vie nous a écrit de Calais, le huitième de ce mois, la mort soudaine du sieur de Sailly, qui résidoit en ladite ville pour le service des Ëtats, ainsi qu'il disoit ses adieux pour s'embarquer, mandé par eux, et nous a envoyé un projet d'un avis qu'il prétendoit donner auxdits sieurs sur l'ordre et la forme du gouvernement de leur Etat après la, paix. Et, d'autant qu'il nous a mandé vous en avoir fait tenir autant, je ne vous en dirai les particularités; mais seulement qu'il mérite d'être considéré, car son but est bon. 11 faut seulement voir si les moyens d'y arriver sont faisables, et seront pour contenter ceux qui y ont intérêt; et aurons à plaisir que vous nous fassiez savoir ce qui vous en semble , et si vous en aurez conféré avec Barneveldt. En tous cas nous disons, si, en faisant ladite paix, ils ne règlent et établissent leurdit gourvernement autrement qu'il est, qu'ils se diviseront bientôt, dont leur ruine s'ensuivra, et ne sera après au pouvoir de leurs a^is et alliés de les en garantir , comme vous avez eu charge de leur remontrer.

Nous vous renverrons l'abbé de Préaux après votre première dépêche, avec la ratification que vous avez promise, ainsi toutefois que je vous écris par mon autre lettre, depuis laquelle M. de Sully, qui a voulu examiner à loisir la contre** promesse que vous avez tirée des Etats sur l'article des daces et impositions , m'a fait entendre qu'il n'estime pas que les étrangers , qui trafiquent en ce royaume , les paient plus grandes que les Français, si ce n*est en Brouage pour la ferme des trente-sept sous, et à Bordeaux pour la comptablle, de quoi il doit s*instruireet éclaircir davantage : car il ne fait pas état de consentir aucune diminution desdites impositions, pour la conséquence et que cela romproit les fermes. Au reste , vous saurez qu'il y a ici un homme pommé Mathieu Coulbés, qui autrefois négocioit

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N£(H)GUTiONS

par delà, pour faire venir en ce royaume un marchand nommé Pierre Linges , qui traûquoit aux Indes, et promettoit d'établir ce commerce en Bretagne, lequel est maintenant décédé , qui dit y avoir un autre marchand par delà , nommé Isaac Maire, qui est trop plus expérimenté auxdits voyages des Indes, et a beaucoup plus de pouvoir, de connoissance et de crédit; et suite que ledit Linges , lequel offre de servir Sa Majesté en cette occasion, et même de la venir trouver dès à présent, pour lui en faire les ouvertures nécessaires, desquelles il promet qu'elle recevra contentement. Mais il ne veut être découvert aucunement par delà ni en ce royaume, Jusqu'à ce qu'il soit d'accord avec nous des conditions, sous lesquelles il entend dresser et établir ledit commerce.

Sur cela Sa Majesté n'a été d'avis qu'il vienne à présent par deçà; mais qull trouve moyen de vous voir pour vous faire sa proposition, et la résoudre avec vous, disant Sa Majesté qu'elle approuvera et tiendra pour arrêté tout ce que vous conviendrez ensemble, ainsi qu'elle m'a commandé vous en écrire : car elle est assurée que vous ne consentirez et accorderez rien qu'à propos; et vous dirai qu'il me semble que vous ferez bien de m'avertir du dernier mot de ce personnage pour recevoir sur icelui les commandemens de Sa Majesté devant que de conclure aucune chose; mais à ou!r parler ce Mathieu Goulhés , il semble que nous devions tirer de ses propositions tant d'utilités et avantages que nous n'y ferons difficulté quelconque. Je vous envoie une lettre du Roi pour ledit Maire non suscrite, afin que, si notre paquet tomboit en mauvaise main, il ne soit découvert, tant il craint cela sur toutes choses. Sa Majesté a promis pour vous que vous ne le découvrirez à personne, en l'assurant qu'il peut se confier en vous comme en Sa Majesté même, au moyen de quoi je vous prie vous y conduire selon son désir. Ledit Coulhés m'a dit qu'il écrira par cette voie audit Maire, et qu'il me baillera son paquet; s'il le fait, vous l'aurez avec la présente, à laquelle je n'ajouterai que mes très-affectionnées recommandations à vos bonnes grâces. Car nous n'avons rien de nouveau d'Espagne, d'Italie, ni de Piémont et d'Angleterre, non plus que d'Allemagne, qui mérite vous être écrit. Le Roi a un peu senti la goutte depuis quatre jours; mais elle est si gracieuse qu'elle ne l'empêche déjouer ni de dormir. Nous parlons d'aller à Fontainebleau dans le vingtième de ce mois, que la Reine sera fort avancée en son neuvième mois pour faire ses couches audit lieu. Cependant Sa Majesté pourra, après Carême prenant, visiter Chantilly. Monsieur le con-

nétable est allé devant préparer la maison. Je prie Dieu, monsieur, vous conserver en bonne santé longue et heureuse vie.

De Conflans, ce seizième jour de février 1608, Votre, etc., db Neufvillb.

Lettre de M, de SuUly à M. Jeannin, du vingtsixième février 16QS.

Monsieur, j'ai toujours estimé la monarchie d'Espagne être du nombre de ces Ëtats-là, qui ont les bras et les jambes fortes et puissantes, et le cœur infiniment foible et débile ; et tout au contraire notre empire français être de ceux qui ont les extrémités destituées de puissance et de vertu, et le corps d'icelles merveilleusement fort et vigoureux : différences qui procèdent de leur situation et du naturel des nations doot ils sont composés. Ces considérations m'ont toujoui's fait insister et conseiller, avec fermeté, qu'il falloit attaquer le cœur et les entrailles de l'Espagne, que j'estime, pour le présent, résider aux Indes orientales et occidentales, lesquelles ayant été le seul fondement de la grandeur d'Espagne, sera, par sa ruine, le bouleversement de sa rude domination, sans néanmoins devoir prétendre pour nous la conservation et possession de telles conquêtes , comme trop éloignées de nous, et, par conséquent, disproportionnées au naturel et à la cervelle des Français, que je reconnois à mon grand regret n'avoir ni la persévérance ni la prévoyance requises pour telles choses, mais qui ne portent ordinairement leur vigueur, leur esprit et leur courage, qu'à la conservation de ce qui leiur touche de proche en proche, et leur est incessamment présent devant les yeux, comme les expériences du passé ne l'ont que trop fait connoftre : tellement que les choses qui demeurent séparées de notre corps par des terres ou des mers étrangères, ne nous seront jamais qu'à grande charge et à peu d'utilité. Tous lesquels discours ayant pu être faits par les Espagnols et par messieurs des Etats aussi bien que par moi, ont aussi pu être la cause des déhbérations auxquelles ils sont tombés, et dont il s'agit maintenant.

Car les premiers se voyant attaqués dans les Indes, et les affaires disposées à augmenter cette agression plutôt qu'à la discontinuer, ets'imaginant, à cause des imprudentes propositions feites par le sieur Aërsens, sans aucune charge de nous, que nos desseins et nos espérances se portoientà la domination des Pays-Bas, et par conséquent des Indes, aussitôt ils prirent résolution de détourner ces deux périlleux orages par toutes sortes d'expédiens, quelque honteux et dommageables qu'ils puissent être, et comme

DU PRESIDENT JEAUNIN.

sonttroorés tels d'un chacun la renonciation de ia souveraineté de toutes les terres qui sont possédées par messieurs des Etats ; lesquels, de leur part, croyant aussi que les ouvertures faites par ledit Aérsens, comme de lui-même, procédassent de notre résolution , et que notre amitié n'avoit pas pour but de les délivrer absolument et de les mettre en liberté de toutes façons, mais, au contraire, de les soumettre à notre domination, rendant, par ce moyen , leur sujétion plus absolue^ eCconséquemment plus difficile à secouer, aussi toutes leurs inclinations se porteront à convenir et accorder des choses auxquelles ils n'avoient jamais pensé auparavant. Toutes lesquelles raisons m'étant infinies fois passées et repassées par l'esprit, elles m'ont fait juger et maintenir constamment qu'il étoit impossible d'empêcher qu'ils ne se portassent à la paix, et, par conseillent, qu'il étoit à propos, si nous ne voulions ouvertement irriter et offenser les uns, et nous rendre suspects aux autres , que nous devions conformer nos conseils à la condition des temps, etàrétat présent des affaires, et suivant icelles ^brasser et autoriser les conseils doux et pa- Qfiqoes; puisqu'aussi bien les généreux et ma- ^Dimes n'étoient pas de saison , et que quand fe eussent été suivis, ce n'eût été qu'à regret, ^par eux que par nous-mêmes. Car , de leur pB*>i ils n'eussent jamais repris les armes qu'à <^, et sans être en partie divisés, et nous, de ^ nôtre, n'eussions pas contribué tout ce qui âtéténécessaire pour soutenir une telle débilité. itest donc nécessaire plus que jamais que vous eoQtiouiez vos prudens avis et conseils vers eux, s^ changer de forme de procéder, et que vous pmnadiez à ces peuples de ne s'arrêter pas à ^oQJoir obtenir tous leurs désirs et toutes les conditions nécessaires pour l'entier établissement de lettr domination et fondement absolu d'une répugne; car Jamais Etats qui aient été ne s'établirent en cette forme tout en une fois et du pre- ^rcoup, mais peu à peu. Gequisemblablement ^ sans doute arrivera à ceux-ci , pourvu qu'à rentrée du gouvernement ils le sachent bien fonnoitre eux-mêmes, et, usant de ia prudence ^ise, n'établissent pas une telle forme qu'elle ^ ruine en se créant, comme sans doute il arnvera s'ils ne sont bien sages. Et surtout faut prendre garde que par leur traité ils ne quittent pa^ un pouce de terre , d'autant que celui qui resiitne sur-le-champ et en effet, a toujours le •temmage; car, quant aux promesses de l'ave- ^, ce sont papiers et paroles que le vent emporte; et puis il est ncéessaire de laisser dans les provinces voisines une saveur et un levain qui puisse engendrer aux peuples d'icelles un conti-

nuel désir de se joindre pièce à pièce à ce corps mis en état de lil)erté, lorsqu'ils sentiront quelque oppression de leurs princes : chose qui arri- Tcra infailliblement, si l'on reconnolt parmi messieurs des Etats un bon ordre et un gouvernement assuré. Or, comme les Suisses ont fondé le leur par leurs tumultes, par leurs armes, et par l'âpreté et stérilité de leurs montagnes , il faut tout au contraire que messieurs des Etats s'établissent par prudence j par ordre, par or, et par la fertilité et commodité de leurs terres et de leurs mers. Que , s'ils peuvent obtenir la liberté du trafic en Espagne, il est bon^ pourvu que tous leurs vaisseaux, ou la plus grande part, ne s'y rencontrent jamais en même temps, de peur que, par la rétention d'iceux , leur force ne se trouvât débilitée, et donnât sujet de les attaquer.

Quant à celui des Indes orientales et occidentales , il est à désirer qu'ils le puissent faire; car ce seroit être en état de s'accroître soi-même , et de diminuer autrui. Mais quand l'un ou l'autre, ou tous les deux, leur seront déniés, si n'es-* timé-je pas que pour cela ils doivent différer de conclure leur traité de paix ; car il leur sera toujours extrêmement avantageux , ne quittant rien en terre, d'obtenir un titre authentique, par lequel, à la vue de tout le monde et à l'opinion de tous hommes , ils se puissent tenir et qualifier république libre et souveraine, et par conséquent capables de faire ouvertement et publiquement alliance et confédération avec tous princes, et notamment avec ceux qui ont intérêt à les conserver et à les empêcher que jamais ils ne retournent en la sujétion dont ils seront sortis ; ains , au contraire , seront tenus de favoriser leur accroissement, à la diminution de ceux qui , étant autrefois leurs seigneurs , seront devenus leurs compagnons. Que s'il manque après quelque chose à souhaiter , le temps et les occasions feront naître les moyens de l'obtenir, comme nous l'avons vu pratiquer et à Venise et parmi les Suisses , qui de peu ise sont accrus en la puissance où nous les voyons maintenant : car si une fois les armes et les pensées de la guerre sont tirées hors des Pays-Bas par le roi d'Espagne, la considération de l'éloignement de ces Provinces, et la souvenance des périls, frais, peines et travaux qu'il y aura rencontrés par le passé, le fera penser deux fois à s'y embarquer avec les forces convenables pour y mettre une dernière fin.

Tous ces discours auroient besoin d'être plus étendus; mais n'étant faits que pour vous qui entendez à demi-mot , je m*en abstiendrai , et aussi qu'ils ne vous doivent assujétir à aucunes de mes raisons et conseils; car les lettres du Roi yous peuvent servir de règle et de guide certain^

HKOOGIATIONS

pour VOUS y oouforroer entièrement. Quant à l'affaire de mes cousins d'Espinoy, je vous prie de vous en souvenir comme vous m'avez promis; et 9 lorsque Ton viendra à parler des échanges et jouissance des terres et seigneuries que les particuliers d*un parti ou d*autre ont dans les provinces de l'autre, il sera facile de faire tomber cela à propos. Et s'il est dit que chacun rentrera dans le sien , cet article étant général , il sera pour nous, et y faut insister , si aussi les biens demeurent perdus, sauf aux princes de récompenser chacun leurs partisans. Vous pouvez prier messieurs des Etats d'avoir souvenance que feu M. le prince d*Espinoy a perdu ses biens pour avoir tenu leur parti; et, par conséquent, qu'ils sont obligés de mettre ses enfans au nombre de ceux qu'ils doivent récompenser. Tout ceci n'est dit que par forme d'avis, remettant à votre prudence et affection toute la conduite de cette af« faire; m'assurant que, comme vous avez été l'au* teur du commencement de leur bien, vous voudrez être aussi celui qui y aura donné la perfection , afin qu'eux et moi vous en ayons l'obligation toute entière; laquelle l'econnoissant comme je dois, vous nous trouverez toujours dis* posés à nous en ressentir en toutes les occasions, et moi, particulièrement, à demeurer, monsieur, votre , etc. ,

Maximiuan de Bbthune , nue ns Sully.

De Paris, ce 26 février 1608.

Lettre de M, delà Boderie à M. Jeannin, du vingt-septième février 1608.

Monsieur, le peu que j'ai eu à vous dire, a été cause que je suis demeuré muet si long-temps. Cependant j'ai reçu depuis quati*e jours les vôtres du cinquième de ce mois , avec copie de la ligue qu'avez contractée avec messieurs les Etats, dont je vous remercie bien humblement. Déjà l'avois-je vue par le moyen de M. Carron, et m'en étois infiniment réjoui , comme de chose que je juge devoir être de tous côtés de grande réputation à Sa Majesté , et de non moindre utilité avec le temps. La nouvelle en a été reçue ici avec autant d'étonnement que de déplaisir ; car , d'un côté , on ne se pouvoit persuader que nous fussions si résolus; et d'ailleurs on reconnoit bien que par ce moyen nous avons gagné le dessus avec les Etats, qui est ce qu'on craignoit le plus. Je disois toujours bien que les députés anglais seroient d'accord avec vous, jusques à ce qu'on vint à fondre la cloche. Vous l'avez éprouvé, et me réjouis que c'ait été avec tant de gloire pour vous , et avantage pour notre maître. Depuis cela ils auront eu charge de contracter avec les Etats, quasi de la m^me sorte que vous. Bien ont-ils

long-temps barguigné par deçà avec ledit sieur Carron pour la quantité du secours , voulant tenir ferme sur l'égalité : néanmoins , à la lin , ils se sont réduits au pied du nôtre; sinon , possible qu'une paille de ce que nous promettons eu hommes, ils le promettenten vaisseaux. Etde plus, on m'a assuré qu'ils doivent proposer une autre ligue entre eux et nous, le roi de Danemarck, les princes protestans et les Etats , pour la défense commune des uns et des autres; mais ils ont tant fait les fins, et ont si long-temps attendu qu'on les priât, que je ne sais ce qu'on en trouvera bon en notre Cour , encore que pour moi j'estimerois que , puisque nous ne pouvons trouver de sûreté ni d'avantage en l'amitié d'Espagne, nous ferions mieux de nous assurer celle-ci , sans nous arrêter sur des pointillés. Ils ont fait ces jours ici une galanterie, dont le Roi notre maitre est fort offensé, et non sans cause, d'avoir reçu l'ambassadeur d'Espagne à voir un ballet qu'a fait cette Reine, contre ce que je me suis laissé entendre m'y sentir intéressé. Dès l'heure le Roi me voulut payer de dire que ce n'étoit point lui qui l'y appeloit ; qu'il s'y étoit convié lui-même et en avoit prié la Reine , et au lieu de cela me voulut convier à un festin. Je fis réponse qu'il étoit le maître chez lui ou le devoit être, et re* fusai ledit festin, dont il fut fort courroucé. Depuis, sur l'occasion du mariage de M. d'Adinton Ramezai , celui qui lui sauva la vie en Ecosse, cette affaire s'est rhabillée; de sorte que je crois que Sa Majesté en devra demeurer satisfaite. J'ai été convié au festin public qui s'est fait pour ladite noce de la part dudit Roi , et pour l'honorer du nom du nôtre, comme le prince qui sait l'aimer le plus , et avoir reçu plus de contentement de sa salutation. Les noces de celui qui la lui a causée, avec déclaration que ce que l'ambassadeur d'Espagne s'étoit trouvé en l'autre, c'avoit été par sa recherche et importunité contre la volonté de Sa Majesté, et sans qu'il l'en eût prié; et que par le traitement qu'il me ferait, chacun connottroit la différence qu'il faisoit de lui à moi; sous cette déclaration et assurance, j'acceptai de m'y trouver, et de fait, j'y al été traité tout d'autre sorte.

Il y eut bal devant et après souper, où je fus toujours auprès dudit Roi , personnellement , ou écoutant ou parlant à lui, et avec démonstration d'une grande privante; et la vérité est qu'en Tautre il ne dit jamais une parole audit ambassadeur. Au partir de là je soupai au festin public de la noce, où ledit ambassadeur ne mangea qu'en une chambre privée avec un officier de la maison; et durant le souper , le Roi me voulut encore favoriser de m'envoyer dire par le vicomte deL'IsIe^

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