‹ Les négociations du président JeanninChapitre 21 sur 33 · II. c. D. M. T. rv · texte numérisé non relu

II. c. D. M. T. rv

trats et corps des villes qui la désirent sont gens en la tête desquels ces conseils furieux n'entrent pas si aisément qu'en celle de ceux qui font profession des armes, outre ce que les peuples se voulant mutiner contre la trêve sembleroient devoir être plutôt assistés de la faveur des gens de guerre que les autres. Je prendrai garde soigneusement à tout pour n'y laisser faire aucune faute qui me puisse être reprochée, ni apporter du dommage au pays; ainsi n'en soyez en aucune peine.

M. le prince Maurice m'a encore dit qu'il veut écrire derechef au Roi , parce qu'il lui semble que la lettre de Sa Majesté l'accuse et blâme de ce qu'il ne s'est opposé au commencement de ces troubles , Jugeant par là qu'elle n'a pas été bien avertie de tout ce qui s'est passé. La vérité est que la première trêve fut faite avec son consentement, et qu'au même temps de l'ouverture faite du côté des ennemis , elle lui fut communiquée avant que l'assemblée des Etats en eût rien su, ce qu'il confesse bien; mais il dit qu'il fut trompé en ce qu'on lui faisoit entendre lors que ce n'étoit pour traiter en effet, mais seulement pour induire Sa Majesté et le roi d'Angleterre à leur donner un plus grand secours, et qu'ayant connu depuis qu'on vouloit passer plus outre à ce traité, il y avoit résisté de tout son pouvoir, ce qui est pareillement vrai, dont sadite Majesté a aussi été fidèlement avertie; car il essaya d'empêcher l'ampliation de la trêve, la révocation des navires, qu'on ne traitât sur l'agréation d'Espagne, comme encore tout ce qui a été fait ensuite pour l'avancement de la paix, ayant néanmoins tels efforts été inutiles, quoique nous fissions lors avec lui, sinon ouvertement du moins assez apparemment pour nous rendre suspects envers ceux qui vonloient la paix, tout ce qu'il désiroit et requéroit de nous pour fortifier son opinion, Jusques a Texhorter de chercher les moyens d'aUbiblir l'autorité de ceux qui lui étoient contraires, et nous offrir de l'y assister, dont nous ne tirions lors autre réponse, sinon que les personnes qui étoient employées à la conduite des affaires désiroient la paix avec si grande ardeur, qu'il n'étoit pas en son pouvoir de les en détourner : ce que Je lui ai encore représenté depuis quelques Jours pour l'induire de se ranger à l'avis commun , puisqu'il ne les peut vaincre ni changer; mais il veut que nous croyions que le temps a ouvert les yeux à chacun, et que ce qui étoit difQcile lors est devenu facile, se promettant d'en venir à bout si Sa Majesté vouloit favoriser son avis et l'appuyer de son autorité comme elle fait celui des autres. Je vous représente ce que dessus, encore que mes

N^GOCUTtONâ

lettres précédentes en soient pleines, afin que vous ayez de quoi répondre aux siennes s'il écrit derechef comme ii m*a dit vouloir faire.

M. Aêrsens a écrit depuis peu de Jours aux Etats, et M. Carron qui est en Angleterre en a fait autant, que leurs Majestés ont eu avis certain que le roi d'Espagne ne veut accorder la trêve, sinon à condition que Texercice de la relijgion catliolique soit rétabli, et que les Etats s'abstiennent du commerce des Indes, lesquelles lettres sont venues en même temps, et, comme il semble, pour fortifier l'opinion du prince Maurice , dont les Etats ont été très-mal contens, et plus encore de ce que ledit sieur Aêrsens ajoute en sa lettre que Sa Majesté et ceux de son conseil disent hautement qu'il n'est pas raisonnable que le roi d'Espagne leur accorde la liberté pour toujours, et qu'il suffit que ce soit durant le temps de la trêve. Mais ces lettres ayant été vues par quelques-uns des plus sages avant que les lire en l'assemblée, on a fait en sorte que cette dernière nouvelle dudit sieur Aêrsens n'a été entendue que de peu de gens. Elle ne pouvoit tendre qu'à rendre le Roi odieux parmi ces peuples, et leur faire croire qu'il désire plutôt le contentement des Espagnols que le leur; mais tout cela ne sert de rien, car Sa Majesté est mieux ici, et en plus grand respect et autorité qu'elle ne fut jamais, quoique sa conduite en ce que nous faisons pour la trêve ne plaise à ceux qui désirent de la rompre. Je ne laisse pourtant de croire, s'il avient qu'elle soit faite, que nous les réduirons tous ensemble, Dieu aidant. L'opiniâtreté de ceux de Zélande sera cause d'éloigner la résolution finale de douze ou quinze jours, sans qu'à mon avis il en advienne rien de pis. Je suis toujours en quelque doute de l'intention du roi d'Espagne, n'ayant eu aucunes nouvelles de Bruxelles depuis ce que je vous en ai écrit par mes précédentes lettres. J'en attends de votre côté, sinon quand nous enverrons vers eux, qui ne sera avant que la résolution soit prise ici, estimant que nous devons tenir assuré, sans montrer d'en douter, ce que M. le président Richardot nous en a écrit. M. le prince d'Orange est arrivé en ce lieu aujourd'hui , où il montre vouloir demeurer trois semaines ou un mois. C'est, à mon avis, pour ses partages avec ses frères : quelques-uns en discourent tout autrement, et comme s'il avoit quelque charge des archiducs, ce que je ne pense pas être vrai. Je suis, monsieur, votre, etc., P. Jeaiïnuv, A La Haye, ce 13 novembre 1608.

Lettre dudit sieur Jeannin à M, te duc de S/utty^ dudit jour treizième de novembre 1608.

Monsieur, la trêve s'avance toujours, et on en espère mieux de jour en autre ; il me semble même pouvoir assurer que les Etats l'accepteront aux conditions contenues es articles que j'ai ci* devant envoyés au Roi. Il est vrai qu'ils y pro« cèdent plus pesamment et lentement que je ne désirerois; mais la contradiction de Zélande qni se rend difficile en est cause, car il les faut gagner avec longueur et persuasion, afin qu'il n'y ait aucune division entre eux, comme je me promets qu'il n'en arrivera point, et que je ne serai point trompé non plus au jugement que j'ai fait de M. le prince Maurice, qui continuera bien ses poursuites pour empêcher cette trêve jusques an bout, mais acquiescera enfin à l'avis commun : à quoi la lettre du Roi a beaucoup servi pour le disposer , Joint qu'il est sage et homme de bien pour ne se jeter en un dessein sc^et à blâme, et du tout ruineux comme seroit celui-là. Ce que Je crains le plus maintenant est que le roi d'Espagne ne veuille faire ce que les archiducs promettent en son nom, et, si cela avient, que notre travail soit inutile. On en fait courir le brait id par des avis qui sont venus de Bruxelles, et M. le prince Maurice dit en être averti de si bonne part, qu'il le tient pour certain et véritable, et voudrolt sur ce soupçon que la délibération de la trêve fl!kt intermise jusques à ce qu'on fût pleinement informé de l'intention dudit sieur Roi; mais je (ui réponds, quand on seroit bien certain de ce refus, qu'il le faudroit dissimuler, et résoudre néanmoins d'accepter la trêve du côté des Etats aux conditions que les archiducs ont offertes, parce que cette conduite servira pour faire que les provinces rentrent à la guerre avec plus d'union, de courage et d*animosîté contre leurs ennemis que jamais, et donnera sujet aussi aux princes qui sont leurs amis de les secourir plus volontiers. Il Juge bien ces raisons bonnes, mais le peu d'espoir qu'il a maintenant de rompre la trêve lui fait rechercher ces longueurs. Je ferai tout devoir pour en sortir au plus tôt et an contentement de Sa Majesté, et vous en donnerai avis à toutes occasions ; et cependant prierai Dieu, monsieur, qu'il vous donne en parfaite santé très-longue et heureuse vie.

De La Haye, ce treizième novembre 1608.

Votre, etc., P. JBAivNm.

Lettre diuUsieur Jeannin à M. de La Soderiâf dudit jour treizième novembre 1608.

Monsieur, j'ai sursis long-tem^ à vous écrire, voyant tant d'mcertitude en la résolution qu'on

bu PR^SIDETïT iEÀNNtN.

doit prendre ici, que Je ne Mtvots qu'en Juger : je craignois même que M. le prince Maurice, qui est du tout obstiné à faire rejeter la trêve, et se promettoit d'être suivi de partie de ces provinces, ne fût pour se porter à des conseils désespérés avec quelque soulèvement des peuples et l'assistance des gens de guerre. £nûn toutes les provinces, fors la Zélande, acceptent ladite trêve aux conditions par nous présentées, et espérons encore que cette province se joindra à l'avis commun, et que ledit sieur prince aussi, n'ayant pu faire suivre son avis par le plus grand nombre des provinces, se conformera à ce qu'il voit bien ne pouvoir empêcher, encore qu'il le voulût tenter avec le hasard de sa ruine. Les lettres que le Roi lui a écrites, notre conduite envers lui, et ce que madame la princesse d'Orange y a apporté du sien, ont beaucoup servi pour le rendre plus enclin à se laisser aller au cours du torrent. Et à la vérité, quoiqu'il se soit quelquefois imaginé de pouvoir persuader à ces peuples de préférer la guerre à la trêve, il a bien connu enfin que leur inclination au repos étoit trop grande pour les changer : il est vrai que les persuasions du Roi, et ce qu'on leur a dit qu'ils seroient abandonnés de notre secours s'ils rejetoient le conseil de Sa Majesté, sont les plus puissans moyens, et qui y ont le plus aidé. Les ministres du roi de la Graude-Rretagne en ont fait autant, et sont allés encore plus avant^ et plus tôt que nous, soit pour en acquérir plus de gré, ou pour autres considérations. Nous ne sommes toutefois au bout, mais au moins vous peux-je assurer que la diversité des opinions n'engendrera ici aucune faction, et qu'il ne tiendra point même aux Etats que la trêve ne soit faite. Je crains maintenant que la rupture n'avienne du côté d'Espagne, car tous les avis qui en viennent concourent que le roi d'Espagne ne veut être nommé en ce traité ; et néanmoins les archiducs ont promis de l'obliger avec eux en vertu d'une bonne procuration d'icelui, sans quoi je vois tout )t>mpu, et que notre travail aura été inutile. Je crains même que la guerre se renouvelle avec plus d'animosité que jamais, et que le mal qui ^mbloit n*étre que particulier devienne plus général : si ne peux-je croire que les archiducs se Soient engagés si avant sans avoir assurance de ^ a volonté du roi d'Espagne.

Le long séjour de don Pedro en France nous mis quelque temps en soupçon , et a pu douer aussi de Tombrage vers vous; mais chacun ^st édairci maintenant que le Roi n'a voulu entendre à aucune ouverture qui fût préjudiciable ^ pût mettre en jalousie ses anciens amis et al* '^^ Si nous fiùsons la trêve ici , peut-être qu'on

sera mieux disposé vers vous aux alliances et amitiés dont je vous ai souvent écrit; et M. de Villeroy m'a mandé , il y a déjà quelque temps , que Sa Majesté y étoit très-bien disposée , mais qu'on s'y vouloit conduire de façon que si la même disposition n'est de votre côté, la recherche ne nous en soit point préjudiciable. Les députés qui sont ici montrent bien de désirer l'amitié, mais non les alliances. Je le désire toujours comme un remède qui me semble le plus certain pour contenir en devoir l'ambition d'Espagne, et nous faire vivre en paix; mais je n'y peux apporter que les souhaits, et vous pouvez mieux en entretenant les principaux ministres du roi de la Grande-Rretagne , afin d'y mieux servir quand il sera temps, comme je m*assure que je saurai bien faire , pource qu'il n'est besoin d'aucun commandement particulier pour faire tels offlces. Je vous baise très-humblement les mains , et suis , monsieur, votre , etc. ,

P. JsAimiN.

A La Haye , ce 13 novembre 1608.

Lettre de M. le due de Sully à if. Jeannin^ du diX'Septième de novembre 1608.

Monsieur, votre lettre du vingt-deuxième d'octobre ne m*a été rendue que le sixième de celui-ci, celui qui en étoit chargé n'ayant pu passer la mer plus tôt à cause des vents; mais j'avois eu entière communication de la dépêche que vous aviez faite au Roi par le dernier courrier, où j'ai vu l'état auquel les affaires de ces provinces se retrouvoient pour lors. Je crois que les volontés auront eu temps de se réunir maintenant à ce qu'il leur convient pour le mieux , et qu'au branle où ils se trouvent il leur est comme inévitable de pencher bientôt à une résolution générale, de laquelle on attend ici des nouvelles par vous qui aurez su sur toutes occurences si clairement l'intention de Sa Majesté , qu'il n'y peut rien être egouté par moi que l'assurance que je vois qu'elle prend de votre soin et affection à la direction de ce qu'elle vous a commis , à laquelle aussi satisfaisant, vous n'avez pas grand sujet de vous émouvoir de ce que tous autres en peuvent discourir particulièrement. Je vous remercie de la part que vous me faites de ce qui se passe , et vous prie d'être assuré qu'en ce que j'aurai moyen de vous servir , ce sera de la même volonté que, vous baisant humblement les mains , je prie Dieu vous avoir , monsieur , en sa sainte et digne garde.

De Paris , ce dix-septième jour de novembre

Votre, etc. , Maximiwan de Hethunb, duc de Sully,

Propos tenus eti rassemblée générale des Etats-Généraux par messieurs les ambassadeurs de France et d'Angleterre y le dix-huitième de novembre 1608.

Messieurs, étant avertis que messieurs de Zélande rejettent du tout la trêve, jusques à montrer de se vouloir séparer des autres provinces qui Fapprouvent, et des rois et princes vos amis et alliés qui la vous conseillent, nous sommes venus en votre assemblée pour les prier et exhorter de se Joindre à Tavis commun , et de considérer quUl n'y a rien qui ait fait fleurir et prospérer votre Etat, que l'union, amitié et concorde de toutes les provinces qui n'ont toujours eu qu'un même sentiment, et pris une même résolution es affaires publiques.

Et comme c'est chose louable de dire son avis avec les meilleures raisons qu'on peut pour le faire suivre , que c'est aussi le devoir des gens de bien et sages de se laisser vaincre, et de soumettre leur Jugement particulier à celui du plus grand nombre , attendu qu'on ne peut faire autrement es gouvememens populaires qui n'ont point de chef e^ de tête qui ait autorité et pouvoir de choisir l'avis qui lui semble le meilleur, sans y introduire des partialités et factions, lesquelles sont toujours cause de la ruine et subversion entière d'un Etat , nous ne voyons pas aussi qu'il y ait autre moyen de faire cesser la division qui s'offre à présent ; car d'appeler d'autres médiateurs que vous-mêmes pour concilier vos opinions, et faire que Tune cède à l'autre, où leschoisirez-vous? Ceux qui rejettent la trêve ne voudroient pas agréer les rois et princes qui la vous conseillent, pource qu'ils ont déclaré leur mouvement, et sont devenus par ce moyen suspects en leur endroit , encore qu'ils n'aient autre intérêt que celui de votre Etat; et d'avoir recours aux seigneurs qui sont gouverneurs de vos provinces, comme on dit avoir autrefois été fait et avisé lors en la naissance de votre république, où chacun croit être désireux du bien et profit commun de tous , les provinces qui Jugent la trêve leur être nécessaire n'y consentiront non plus; et il y a aussi même raison de les en exclure, pour avoir déclaré par paroles et écrits, avec chaleur et véhémence, qu'ils Jugeoient cette trêve vous devoir être dommageable.

Que restera-t-il donc pour vous accorder et empêcher que vous ne demeuriez séparés en cette délibération les uns d'avec les autres ? Il est certain que les six provinces ne se voudront pas laisser vaincre à une seule , ni souffrir qu'elle leur donne la loi; et de dire que son dissenti- . ment puisse empêcher les autres de rien con- 1

clure , qui est ce qu'on prétend en disant qu'il y a loi en cet Etat qui l'ordonne ainsi, ce n'est pas à nous , qui sommes étrangers eu votre république, de vous donner l'intelligence et interprétation de. vos lois ; mais le sens commun nous enseigne, si cette loi est véritable, qu'elle a été faite pour empêcher une dédition, et que ne vinssiez à faire quelque traité avec vos euDemis comme sujets ^ cette caution ayant été Jugée nécessaire pour assurer la liberté du pays, non pour empêcher qu'on ne vint à traiter à l'égal comme souverains, et, ainsi que nous disoient les anciens, œqtw fœdere. Et qui la voudroit interpréter autrement , et pour exclure même an traité qui seroit avantageux , nous dirions ici ce que fit Jadis un sénateur romain d'une loi qui loi sembloit dommageable , que si on ne vouloit ôter du tout le tableau dans lequel elle étoit écrile pour l'abroger perpétuellement, qu'au moins étoit-il nécessaire de le dépendre ou cacher pour quelque temps , afin qu'ils ne fussent obligés à l'observation d'icelle lorsqu'on voyoit évidemment qu'elle devoit être cause d'un très-grand dommage à la république , et mettre en son lieu la plus ancienne et vieil le loi de toutes les autres , qui veut que les magistrats et chefs de tous gouvememens politiques aient toujours pour but et objet le salut universel de tout le peuple.

Or qui suivrait a présent l'état auquel sont vos affaires, la loi qui défend tous traités, au cas qu'une seule province y résiste, seroit la ruine et subversion entière de votre Etat , pource que chacun sait que toutes les provinces ensemble n'ont assez de force et moyens pour soutenir et repousser la guerre sans l'aide et assistance des rois qui vous ont secourus jusqu'ici, et quand ils ne vous donneroient même qu'un pareil secours que du passé, il ne serviroit que pour vous faire languir, traîner la guerre, vous affoiblir, et enfin consumer au lieu de vous fortifier. Vous nous l'avez si souvent déclaré , jion une province ou deux, mais toutes ensemble, et par délibération publique prise en votre assemblée générale, que nous nous étonnons aujourd'hui comme on estime pouvoir faire la guerre à meilleur marché que du passé, attendu que vos ennemis ne sont en rien affoiblis , et que vous n ètes aussi devenus plus puissans.

Mais on se promet peut-être, et est vraisemblable que c'est l'espérance de ceux qui rejettent opiniâtrement la trêve, que les rois sont trop intéressés en votre conservation pour vous laisser perdre, et que par raison d'Etat ils seront contraints de vous servir.

Ne faites pas une faute irréparable sur un fondement si peu assuré , car vous y seriez trompés.

BU PBESIDENT JEANNIN.

Et , afin que personne n'en puisse douter par ciaprès, nous vous déclarons, comme en ayant charge et commandement exprès de nos rois , que si vos adversaires refusent la trêve selon les articles qui vous ont été présentés de notre part, c'est leur intention de vous assister et secourir de leurs forces et moyens , non seulement comme du passé, mais plus puissamment s*il en est besoin, comme au contraire si la rupture avient de votre côté, et que vous méprisiez le conseil qu'ils vous donnent, vous ne devez attendre aucun secours d*eux , pource que le refus que vous aurez fait d'accepter des conditions si sûres, honorables et avantageuses pour votre Etat, rendra votre guerre injuste, et eux ne veulent rien faire qui soit sujet à blâme, et dont ils puissent recevoir du reproche au lieu d'en être prisés et loués.

Et à vous dire la vérité , messieurs, quand on dit parmi les gens sages qui entendent parler de vos affaires, que le roi d'Espagne se soumet aux conditions de ce traité que plusieurs estiment rudes, et , si J'ose dire, qui apportent du mépris et ravalement à cette grandeur dont il s'élève avec jactance au dessus de tous les autres rois de la chrétienté , ils s'en étonnent , et encore plus quand on dit que vous disputez avec grande coutention parmi vous pour savoir si vous les recevrez ou non , pour ce qu'il leur semble que vous les devez accepter et embrasser avec trèsgrand contentement.

Et nous qui sommes sur les lieux, et devons avoir quelque plus particulière connoissance de vos affaires ; nos maîtres mêmes qui en sont trèsbien informés, et ont vu tout ce qui a été écrit contre la trêve , ne peuvent imaginer les raisons de cette contradiction, ni approuver aucunement celles qui ont été mises eu avant; car nos rois tiennent pour certain , et les principaux de leur conseil sont de cet avis , qu'il y en a assez en notre écrit pour assurer la libeité de votre pays, non seulement durant la trêve, mais pour toujours : et toutefois , c'est là-dessus que tombe tout i'effort des objections qu'on fait contre ce traité, les uns disant que ce mot de liberté se doit référer à la liberté des personnes, par ainsi qu'il est inutile , attendu qu*on sait assez , sans qu'il soit besoin d'autre expression, que les personnes sont libres ici. Ainsi cet argument n'est aucunement à propos , d'autant qu'il n'est fait mention des personnes en cet écrit, mais seulement, et bien expressément, de la liberté du pays, laquelle liberté ne peut être entendue que de la seigneurie et domination, étant vrai et approuvé par le commun usage de parler, que dire un pays libre et une république est autant que la dire souve-

raine. Aussi l'historien, voulant exprimer le chan- / gement qui fut fait à Rome, lorsque Lucius Brutus en chassa le dernier roi et affranchit le peuple de cette sujétion , ne dit autre chose sinon ces mots : Lucius Brutus libertatem et con* sulatum instihiit, c'est-à-dire, Brutus établit la liberté et le consulat ; qui n'étoit pas à dire qu'il rendit le peuple romain libre, car tous les Romains étoient libres d'eux-mêmes , encore qu'ils fussent en la sujétion des rois. Nos docteurs aussi , quand ils veulent faire entendre que c'est d'une république libre , disent : Rempuhlicam eam censeri liberam , quœ suijuris est^ et ca^ put non hahet.

Ce qui est ajouté encore en cette déclaration de liberté, que le roi d'Espagne et les archiducs ne prétendent rien sur ce pays, ôte tout doute; car, par là ils confessent qu'ils ne sont plus vos seigneurs, étant choses directement contraires, et qui ne peuvent subsister de soi , qu*on soft seigneur de quelque pays, et qu'on n'y ait rien.

Mais on dit encore que cette déclaration de liberté doit finir après la trêve : d'où vient cette glose ? Si on a entendu qu'elle dut être limitée à certain temps , que ne l'a-t-on exprimé, attendu que dire un pays libre généralement et indéfiniment, signifie qu'il l'est absolument et sans condition; et de même dire qu'on n'y prétend rien, est quitter le droit qu'on y pouvoit avoir ? Chacun sait aussi que les Etats ayant été recherchés à diverses fois depuis quarante ans pour traiter, n'y ont Jamais voulu entendre sans que cette qualité de libres, et de ne rien prétendre sur eux , leur fdt accordée comme une qualité préalable et nécessaire pour les rendre capables de traiter à l'égal et comme souverains ; et pour le mieux connoitre, il ne faut que considérer le traité qui contient la première trêve, car il est dit par icelui qu'il est fait avec les Etats comme avec Etats libres sur lesquels on ne prétend rien en intention de faire une paix perpétuelle ou trêve à longues années ; et néanmoins on accorde indéfiniment, et sans aucune limitation detemps, lesdites qualités , aussi bien en cas de trêve qu'en cas de paix; qui fait bien juger que la nature de l'acte, qui n'est qu'à temps, ne les doit pas restreindre, puisqu'elle est mise de même façon, et tant pour servir à l'un qu'à l'autre.

On ne doit pas considérer là-dessus la difficulté que fait le roi d'Espagne de donner une plus ample déclaration. Il le fait, à la vérité, afin de pouvoir dire avec quelque apparence de raison ce qu'on dit ici pour lui ; à savoir, que la déclaration ne doit durer que pour le temps de la. trêve, et par ce moyen se défendre contre la licence des boounes , qui bien souvent bUment

NEGOCUTIONS

trop inconsidérément les actions des grands princes, lesquels sont d'autant plus sujets à cette répréhension publique, qu'ils essaient de cacher soigneusement les causes et raisons de leur conduite , qui peut-être en feroient juger autrement si elles étoient connues; mais il vous doit suffire qu'il y en ait assez en cet écrit pour assurer par effet ce que vous prétendez ^ sans vous rendre ingénieux à rechercher des subtilités contre vous-mêmes, auxquelles personne n'eût jamais pensé si vous ne les eussiez mises en avant.

Il y a d'autres difûcultés qu'on allègue contre la trêve, comme de pourvoir aux contributions et à la forme de votre gouvernement, s'il est jugé qu'il y faille changer ou corriger quelque chose pour le rendre plus assuré et durable; mais tout cela dépend de vous, et nous désirons de vous y aider et assister de tout notre pouvoir, vous priant d'y procéder au plus tôt et sans remise, ce que nous nous promettons aussi de votre zèle et prudence.

Recevez donc le conseil que nos rois vous donnent, le jugeant non seulement utile, mais du tout nécessaire en l'état auquel sont vos affaires, et à l'inclination du plus grand nombre des provinces : nous en prions de toute notre affection messieurs de Zélande, et, comme leur province est véritablement Tune des plus importantes de cet Etat , qu'ils veuillent aussi être les premiers à se laisser vaincre puisqu'il est ainsi requis pour le salut commun de tous.

Nous faisons la même prière à son excellence, à M. le comte Guillaume et à tous ceux de sa maison qui ont travaillé et couru beaucoup de péril pour établir, affermir et agrandir cet Etat, et qu'à présent que les choses sont réduites à cette nécessité de ne pouvoir choisir autre conseil que celui que nous leur donnons, d'en faire autant avec nous envers la province de Zélande, afin de se rendre auteurs par ce moyen de leur réunion , sans laquelle ils ne peuvent attendre que la ruine entière de leur Etat, et qu'ils puissent dire avec joie et contentement ce que fit Phocion , grand et sage capitaine, a ses concitoyens de la ville d'Athènes, d'un conseil qu'il avoit dissuadé, qui néanmoins entrepris et exécuté contre son avis succéda heureusement, qu'il ne se repentoit pas d'avoir rejeté un conseil qu'il jugeoit en sa conscience leur devoir être dommageable, mais qu'il étoit très-aise que le succès en eiU été meilleur et plus heureux qu'il n'a voit pensé.

Lettre de M, de Villcroy à M. Jeannin, du dix-neuvième novembre 1608.

Monsieur, M. de ChAtillon vient de m'avertir

que ce capitaine doit partir dans une heure poor passer en Hollande, tellement que vous n'aorez de moi que cette courte lettre, par laquelle vous saurez la réception des vôtres du cinq et huitième de ce mois, avenues depuis avoir répoDdu, par la voie de M. de Berny aux précédentes du 20, 22 et 28 du passé, le 3 et 4 du présent, vous assurant que le Roi a approuvé la remontrance que vous avez faite à ces messieurs en leur délivrant les dernières lettres qu'elle leur a écrites, et persiste aux commandemens qu elle vous a faits, afin que vous continuiez à faire votre possible pour rendre ces sieurs capables de ses conseils et intentions, qui tendent du tout à leur bien et avantage , et vous assure que ceux qd publient que nous suivons en cela les intentions et persuasions du nonce et des jésuites, font grand tort à Sa Majesté et à eux-mêmes; et ne puis croire qu'ils n'aient regret quelque jour d'avoir abusé de cette façon de la foi et bonté de Sa Majesté par eux tant éprouvée. Or j'espère qu'ils le confesseront quelque jour. J'ai la même crainte que vous : c'est que les Espagnols refcsent d'exécuter ce que les archiducs ont promis faire de leur part, quand il sera question de fondre la cloche; car en vérité ce sont des trompeurs et glorieux qui croient que tout leur est dû; mais au pis aller lesdites provinces mettront le droit de leur côté, et par ce moyen fortifieront grandement leur cause , comme vous leur avez très-bien représenté. Il faut donc franchir le saut de ladite trêve sur votre proposition gaiment et franchement. J'ai appris que, quand on ne sera plus en débat que du temps d'icelie,les archiducs l'accorderont à la fin pour quinze ans, quoi que vous ait mandé le président Ricbardot: le nonce me l'a ainsi dit , et je vous avertirai pour fin de la convalescence de M. de Châteauneuf, assuré que vous participerez à la consolation qu'en ont ses amis, dont je vous prie de faire part à mon neveu. Je prie Dieu, monsieur, qu'il vous conserve en santé.

' De Paris, ce 19 novembre 1608.

Votre , etc. , de Nbufvou.

Lettre de messieurs Jeannin et de RusstfM /tôt, du vingtième novembre 160S.

Sire, Nous avançons et gagnons toujours quelque chose, mais peu à peu. Les députés de Zélande qui étoient venus eu ce lieu n'avoienl autre pouvoir, sinon de dire leurs raisons pour empêcher la trêve, comme ils ont fait en l'assemblée ge^ nérale , sans toutefois persuader les autres provinces de les suivre, les députés desquelles leur ont dit aussi leurs raisons, et déclaré qu'ils per-

BU PBBSIDBNT JEÀNNIIT.

sistoient en leur premier avis. Les députés d'Angleterre et nous ayant pareillement désiré de conférer avec eux amiablement, ils y consentirent, et furent en notre logis à cet effet le Jour d'itier, où ils dirent leurs raisons, et nous y flmes réponse sans demeurer d*accord, non plus eux, s'étant contentés de nous dire qu'ils portoient un grand respect aux avis de votre Majesté et du roi d'Angleterre, et qu'ils feroient entendre à leur assemblée en Zélande ce qui leur avoit été remontré de notre part. Nous fûmes au sortir de cette conférence en assemblée générale pour exhorter derechef lesdits députés de Zélande de se Joindre à l'avis commun. Nous fîmes quelque déduction de leurs raisons, et de ce qu'on y pou voit répondre, les priant tous ensemble de finir cette affaire au plus tôt , et puisque ceux de Zélande n'avoient aucune charge de conférer et conclure , que le meilleur étoit qu'ils s'en retournassent promptement pour être de retour dans dix ou douze Jours au plus tard , afin d'éviter une prolongation de trêve pour l'année prochaine , qui seroit suivie de beaucoup d'inconvéniens ; que nous les priions de considérer et d'user de la diligence requise pour les éviter; qu'il ne falloit plus disputer sur les articles, mais s'en contenter en la forme qu'ils ont été par nous ^onnés , ou bien rompre , car nous avions tiré le dernier mot du côté des archiducs, et n'y a aucun moyen d'espérer rien de plus. Lesdits sieurs députés de Zélande partent demain, promettent de retourner incontinent, et M. de Maldrée nous a dit séparément que ce seroit dans quinze Jours au plus tard. Ils semblent être comme vaincus, voyant la résolution ferme des autres provinces, et celle de votre Majesté et du roi d'Angleterre à leur conseiller la trêve, comme aussi à leur refuser assistance et secours s'ils la rejettent : ce qu'il a été besoin de déclarer plus expressément que nous n'avions encore fait, pour leur montrer qu'ils ne peuvent plus prendre autre conseil sans se perdre, et leur éter les espérances secrètes qu'on leur pouvoit donner au contraire.

Cette province de Zélande ne désiroit non plus la paix que la trêve, parce que l'une et l'autre leur apporteroient , ainsi qu'ils disent, une grande diminution au trafic , à cause que les ports des archiducs étant ouverts le commerce s'en ira à Anvers; mais c'est un mal qui est sans remède. Il est vrai qu*il y a des mar- <^hands lesquels nous ont dit la perte n'en devoir être si grande de beaucoup qu'ils la crient , Pour couvrir de quelque apparence le refus qu'ils font d'accepter la trêve. M. le prince Maurice a beaucoup de pouvoir sur eux, car de sept voix

qui sont en l'assemblée des Etats de Zélande , il y a celle de la noblesse et de trois villes qui «dépendent de lui. Or , les lettres de votre Majesté , et ce que nous lui avons dit de sa part , l'ont beaucoup changé, avec ce qu'il voit l'inclination et Jugement des provinces être à la trêve, en sorte que nous espérons maintenant qu'il y aidera. Nous avons à cet effet conféré avec lui fort particulièrement depuis peu de Jours , tant en son logis qu'en celui de madame la princesse d'Orange, laquelle s'emploie d'affection avec nous pour le vaincre, es quelles conférences on a reconnu qu'il craint toujours que cet Etat ne tombe sous l'Espagne, et nous a dit et répété ces soupçons qui ne sont sans - raison ; mais nous espérons d'y remédier. Nous l'avons aussi tant prié et requis de recevoir en son amitié M. de Bameveldt, qui a toujours déclaré qu'il étoit son serviteur, et offroit de l'assister en tout ce qu'il pourroit pour pourvoir à la sûreté de l'Etat, et empêcher que les inconvéniens qu*il craint n'arrivent , qu'il y a condescendu : et hier nous étant allés voir ledit sieur Prince, l'autre y survint , par délibération néanmoins prise ensemble. On conféra quelque temps des affaires publiques , puis il pria ledit sieur Prince de n'ajouter foi aux mauvais rapports qu'on lui avoit faits de lui, qu'il y avoit quarante ans qu'il servoit l'Etat , et s'étoit toujours montré tant ennemi de l'Espagnol , que personne n'avoit témoigné plus d'animosité contre eux que lui , n'ayant à présent changé de volonté, et ce qu'il poursuivoit la trêve n'étoit pour les gratifier, mais pour le bien et soulagement de son pays.

Il fut parlé lors des contributions pour l'entretènement des garnisons durant la trêve, et du nombre d'icelles garnisons que ledit sieur Prince dit devoir être de trente mille hommes pour les premières années; à quoi ledit sieur Bameveldt consentit, et se séparèrent d'ensemble contens l'un de l'autre. Nous étant aussi demeurés après lui avec ledit Prince, il nous sembla le reconnoitre ainsi , nous disant toutefois qu'il craignoit , quand nos articles pour la trêve auroient été accordés par les Etats , qu on n'en demeurât pas encore là, mais qu'on les diminuât peu à peu sur les difficultés que feroient les adversaires, en sorte qu'il n'y auroit plus aucune sûreté pour eux ; qu*il savoit bien le dernier courrier venu d'Espagne avoir rapporté aux archiducs que le roi d'Espagne n'entendoit être nommé en la trêve , et qu'ils fissent ce qu'ils voudroient de leur part sans toucher à ses droits, et si cela étoit, qu'il voyoit bien cette trêve être tant désirée par ceux qui conduisent les affaires, qu'ils se contenteroient d'autant, et le faisant

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