‹ Les négociations du président JeanninChapitre 30 sur 33 · DIPLOMATIQUES · texte numérisé non relu

DIPLOMATIQUES

Avis donné au Roi sur la paix de France avec l* Espagne avant qu'elle JvÀ faite à Vervins l'année 1595.

Le bien que les souverains désirent à leurs amis et alliés, et le mal qu'ils veulent à leurs ennemis , ne doit jamais avoir tant de pouvoir sur eux que le soin de conserver leurs Etats et sujets. Le Roi est donc obligé de considérer mûrement si lapaixque TEspagnol montre désirer est plus utile à son royaume que la continuation de la guerre, et, 8*11 est ainsi , préférer leur bien à toute autre passion, assaisonnant toutefois du respect dû à ses amis et alliés. Bien doit-il craindre que l'Espagnol ne feigne la désirer sans la vouloir^ pour gagner temps ou prendre quelque autre avantage : ruse assez ordinaire aux souverains , et particulièrement à celui-ci , accoutumé plutôt à suivre la subtilité et finesse des Africains qui Tavoisinent, que la simplicité et franchise des septentrionaux ; mais quand il le feroit par artifice, c'est prudence au Roi de faire démonstration qu'il la veut à bon escient ; semble qu'il en doive tirer plus de commodité et profit que son ennemi ; car les grandes ruines que ses sujets ont souffertes par la calamité et longueur des guerres passées font qu'ils tendent tous à la paix ; et y en a de si méchans qui calomnient Sa Majesté , comme si elle la pouvoit obtenir à conditions honorables et avantageuses, et en Ht refus pour favoriser ceux de la nouvelle religion , qui désirent la continuation de cette guerre pour des considérations qui regardent leur intérêt, non le bien de l'Etat. Or elle ne peut mieux leur ôter cette mauvaise impression qu'en se montrant affectionnée à la vouloir par conférences et toutes autres actions qui tendent à leur acquérir le repos, afin que, s'il en avient autrement, la haine en soit plus grande contre l'ennemi, et eux plus prompts et mieux disposés à la servir quand ils seront assurés que la guerre est nécessaire pour la tuition du royaume et leur propre salut. Elle s'est aussi trou\ée en tel état après la prise d'Amiens, que, son crédit, tous ses moyens et les bourses de ses suj ts , épuisés par ce dernier effort, elle ne pouvoit faire aucune nouvelle entreprise; ainsi le pourparler de paix aura servi pour couvrir cette foiblesse.

Si on dit que les ennemis y étoient aussi peu préparés, il est vrai ; mais après avoir entamé si avant notre frontière, ce leur étoit assez de garder leur avantage. Il a encore servi pour donner loisir et moyen au R9i d'aller eu Bretagne contre M. le duc de Mercœur, lequel , étonné de sa soudaine venue , et de ces bruits de paix avec l'Espagnol , qui s'en est aussi montré moins soigneux à le secourir , a eu recours incontinent à sa bonté et clémence, au lieu qu'il sembloit auparavant vouloir finir ses joui*s en sa rébellion. Voyage de très-grand profit, qui aura éteint, s'il piait à Dieu , le dernier flambeau de nos guerres civiles, lequel toutefois Sa Majesté n'eût osé entreprendre, se souvenant du mal arrivé en Picardie pendant celui qu'il fit en Bourgogne et à Lyon , quoiqu il pensât y avoir très-bien pourvu , s'il n'eût bien reconnu que l'espoir de ce traité avoit alenti les préparatifs de ses ennemis, et empêché de faire la dépense requise pour quelque nouveau dessein.

Le seul inconvénient que le Roi en a dû craindre est le soupçon que cette conférence pouvoit apporter à ses alliés', étant rartifice ordinaire du prince qui est en guerre seul contre plusieurs, de rechercher par traités et autres pratiques à les mettre en défiance les uns des autres. Ce respect aussi Ta retenu long-temps, et lui a fait souffrir de très-grandes incommodités ; mais enfin il a été contraint d'y entendre pour les considérations ci-dessus déduites, après en avoir communiqué à ses alliés, qui voient si avant dans nos affaires, qu'ils peuvent bien juger notre conduite être sans artifice et sans aucun dessein de les tromper ni de leur nuire.

On met en avant d'autres avantages que l'Espagnol en aura pu tirer , comme d'acquérir la bienveillance de notre Saint Père, désireux de faire finir cette guerre qu'il croit préjudiciable à la chrétienté; mais Sa Majesté, montrant de vouloir la paix comme lui, se garantit de ce blâme. L'empereur Charles Y, quoiqu'il fût agresseur en la guerre qu'il faisoit au roi François I, publioit néanmoins qu'il ne pouvoit avoir paix avec lui, et que cette guerre l'empéchoit de secourir les chrétiens contre les Turcs; mais le roi François s'en sut si bien justifier par ambassades envoyées vers la plupart des potentats de la chrétienté, et par apologies mises par récit, que le blâme de cette calomnie tomba sur la tête de l'auteur. Le Roi en fait autant, se montrant désireux de la paix ; ainsi son ennemi ne peut prendre aucun avantage pour ce regard contre lui.

Que ce feint désir de la paix lui puisse aussi beaucoup aider pour contenir en obéissance et

MÉLANGÉS t>tPtôMÀTtQVËd

devoir les sujets des Pays-Bas qui la désirent, Il y a peu d'apparence, pource que le temps en aura été trop bref, et la vérité , bientôt découverte par la rupture du traité, s*il ne doit aller plus avant, lui ôtera le moyen d'en tirer aucuu fruit; aussi que les sujets de l'Espagnol du côté de notre frontière sont plus à couvert par l'avantage qu^il a pris, et il est en état qu'il doit moins craindre, et nous moins espérer leur rébellion que du passé , et non plus pour affermir ses Etats et lautorité du prince d'Espagne, car le père vit encore qui la retient à soi tout entière , et n'y a aucun mouvement présent auquel il soit besoin d'apporter ce bruit de paix pour remède. Si c'est pour leur donner loisir de mettre des forces ensemble, et se préparer à quelque nouveau dessein, l'avantage aura été égal à Tun et à l'autre , ayant ce temps été aussi nécessaire à Sa Majesté qu'à eux , et ne voit-on pas qu'ils se soient encore plus avancés. Ainsi, à balancer leurs commodités avec les nôtres, nous pouvons dire y avoir plus gagné que perdu jusqu'ici.

Reste maintenant à voir si la paix est plus utile à ce royaume que la continuation de la guerre; sur quoi on estime que Sa Meyesté écoutera volontiers les raisons et avis de ses alliés , et déférera beaucoup à leur intérêt et contentement, pourvu. qu'elle le puisse faire sans le trop grand dommage ou ruine entière de ses sujets, auxquels il a plus de devoir et d'obligation qu'à tous autres.

Les raisons qu'on lui représente tous les jours pour lui faire désirer la paix, qu'il sait très-bien considérer lui-même, et qui se font si bien sentir et connottre qu'il n'y a point d'artifice qui les puisse cacher, sont l'impuissance et extrême pauvreté de ses sujets, ruinés du tout, et en état qu'ils ne peuvent contribuer aucune chose pour la défense de la guerre , les désordres et pilleries des soldats, lesquels achèvent de consumer ce qui reste de substance au peuple , mal qu'on ne peut faire cesser tant que la guerre ou la nécessité d'argent durera, les partialités secrètes et desseins sur l'avenir, qui sont encore dans cet Etat, que la guerre fomente, contraignant le Roi à dissimuler plusieurs menées et choses mauvaises qu'il pourroit corriger et empêcher par ce seul respect dû à sa dignité , ou sévèrement punir sans crainte d'émotion ou autre mauvais accident, s'il avoit la paix qui seule peut rétablir son autorité, et lui donner loisir et moyen de se mettre en état de se faire craindre et respecter, tant par ses sujets que par les étrangers , émulateurs et ennemis de cet Etat. Il peut aussi recouvrer par la paix toutes

les places que la guerre lui a fidt perdre, qa'il ne sauroit conquérir par les armes qu'avec une grande dépense , beaucoup de péril et un long temps, dont l'événement et succès en seront incertains.

Outre ce, le roi d'Espagne n'effectuera jamais le désir qu'il a de donner en apanage à sa iille les Pays-Bas s'il n'a la paix, étant vraisemblable qu'entre les raisons qui l'ont pu mouvoir à pren* dre ce conseil , celle-ci en est une : qu'il a cru que la jalousie de France et d'Angleterre eesseroit, remettant ledit Etat es mains d'un prince particulier duquel ils n'auroient rien à craindre, et qui seroit comme forcé de vivre en amitié avec eux ; par ainsi qu'il enauroit plus aisément la paix , et seroit par ce moyen déchargé de la dépense qu'il lui a convenu faire jusqu'ici, qu'il lui faudrait continuer si la guerre duroit, étant bien certain que sa ûlle et son gendre n'y pourroient suffire.

Or , que peut mieux désirer Sa Majesté, sinon que le roi d'isspagne exécute ce conseil, et ao lieu de l'avoir pour voisin, toujours émulateur et ennemi par raison d'Etat, il ait un prince particulier foible, et moins a craindre s'il devient ennemi ? Entre ces raisons, celles de l'impuissance et nécessité présente, si connues que personne n'en peut douter, semblent 6ter le choix de tout autre conseil^ sans entrer plus avant en considération s'il est utile au Roi de faire la guerre ou non , puisque les moyens lui défaillent pour la continuer ; car seroit trop grande imprudence au souverain qui tient le premier lieu eja une confédération , et par ainsi qui y doit contribuer le plus, de s'attendre aux moyens et aux forces de ses alliés pour se défendre ou entreprendre «mtre l'ennemi commun , n'y ayant rien de certain en ce qui dépend d'autrui. Il ne s'est aussi jamais vu que le prince qui a le plus à perdre se soit appuyé sur des forces et moyens que riutérêt ou changement d'affection fait trop souvent manquer, et, s'il le fait, qu'il ne s en soit mal trouvé.

Davantage, on voit dès aujourd'hui entre nos alliés ce que les uns, qui sont les Etats des Pays- Ras, de la bonne intention desquels nous sommes assurés, peuvent faire pour le secours du royaume , se réservant les forces dont ils ont besoin pour se conserver et entreprendre.

Quant à la reine d'Angleterre , on doit croire qu'elle voudra toujours pour nous ce qu'elle doit vouloir par raison d'Etat , et non plus avant; et déjà l'expérience nous a appris qu'elle ne désire non plus notre accroissement que celui deTEspa* gnol, même dans les Pays-Bas; ainsi elle balancera toujours son intérêt avec le nôtre quand il

Bt PHÉSIDENT ^EiTïNf^.

nous faudra assister, et sera plus ou moins affectionnée , non selon qu*il nous sera besoin et qu'elle en sera requise , mais selon qu'il lui sera plus utile et convenable à ses affaires. On peut donc couclure de notre nécessité, et de Tiotérêt de nos alliés séparé du nôtre, que la continuation de la guerre ne sera sans péril pour nous , et néanmoins sans aucun profit.

On dit que le loyer de la victoire sera assez grand pour nous , si l'Espagnol , contre lequel le Boi a tant de justes causes d'inimitié , de l'affoiblissement duquel dépend aussi la sûreté du royaume, souffre de la diminution en ses Etats, encore que sa dépouille ne tombe en nos mains. Je Taccorderois si notre péril n'y étoit conjoint , et que je crains aussi apparent et plus certain que le sien : or le prince qui est sage se doit mettre en sûreté et à couvert avant que penser à la vengeance : et plus il est grand et a de quoi perdre, moins il doit commettre à la fortune. Aucuns disent qu'il y a de la facilité à ruiner l'Espagnol, et se fondent sur le mauvais état auquc I sont de présent ses affaires dans les Pays-Bas par l'avantage que les Etats ont pris sur lui, sur le mal que ses siyets dudit pays sentent de la guerre , qui les rend enclins à révolte , le nombre et pouvoir de ses ennemis, ses désordres, nécessités , et la vieillesse de leur Boi, la mort duquel peut apporter du trouble.

A la vérité les Etats ont occupé un grand pays sur lui, et si la France et l'Angleterre pouvoient retenir et empêcher ailleurs cet ennemi commun pendant qu'ils continueroient leurs entreprises , le succès en pourroit être heureux ; mais quant à nous , tant s'en faut que nous soyons en état d'entreprendre à le troubler chez lui , qu'il nous faut pour le moins deux années de bon et heureux travail pour recouvrer ce qu'il a conquête sur notre frontière. Pour la reine d'Angleterre , elle a plutôt regardé nos combats jusqu'ici qu'été de la pavtie; ses entreprises, quand elle en a fait, n'ont point eu de durée ; elle est enfermée de la mer qui la garantit des incommodités de la guerre chez soi , ainsi elle n entreprend qu'avec loisir et commodité; et dorénavant il lui sera difficile de faire la guerre dehors , pource que la noblesse et les bonnes villes de son pays, accoutumées de contribuera la dépense de telle guerre, en espéranee aussi d'avoir leur part du butin, y ont tant perdu du passé, qu'ils en sont fort diminués et endettés ; outre ce , que la cessation du commerce, qui n'est permis aux Anglais dans l'Espagne , ni en Italie et ailleurs , où ils ne peuvent arriver sans péril à cause que le détroit est gardé par l'Espagnol , les a fort appauvris. Nous croyons bien que les suj^t^ du roi d'Es-

pagne es Pays-Bas reçoivent de grandes Incommodités de la guerre , et qu'ils désirent ardemment la paix ; mais qu'ils soient disposés d'entrer en rébellion contre lui, il n'y a point d'apparence. A qui voudroient-ils recourir? Ce ne sera pas à nous, car nos guerres ont rendu les habitans des deux frontières si fort ennemis , quil n'y a domination qu'ils aient aujourd'hui plus en horreur que la nôtre. De se soumettre volontairement aux Etats? Encore moins ; ils craignent et appréhendent trop l'exemple de leur conduite, en ce qu'ils chassent les catholiques , et changent la religion partout où ils établissent leurs conquêtes. Et combien que cette rigueur leur serve pour tenir aved plus de sûreté ce qu'ils ont conquis par la force, elle leur nuit d'ailleurs, et ôte le moyen d'attirer par bienveillance les villes èsquelles le nombre des catholiques est le plus grand et le plus puissant, comme il est partout en celles qui sont de l'obéissance du roi d'Espagne es Pays-Bas. Les voisins mêmes , sous lesquels la religion catholique est plus universellement reçue, qui ont néanmoins grand nombre de leurs sujets séparés de l'Eglise, et unis ensemble comme en un corps de faction, quoiqu'ils soient ennemis du roi d'Espagne, et autrement désireux de la grandeur des Etats , en peuvent prendre soupçon , et craindre justement que cette faction , devenue puissante , n'en veuille aider d'autres dans leurs Etats auxquels la religion pourroit servir de cause ou de prétexte pour entreprendre contre leur autorité.

Quant aux désordres et nécessités du roi d'Espagne , elles sont grandes aussi bien que les nôtres ; mais pource qu'il est puissant , entier et sans être aucunement entamé en tous ses Etats ^ fors dans les Pays-Bas, il trouve toujours du crédit et des moyens pour en sortir.

Encore ne voit-on rien de préparé dans tous lesdits Etats, d'où lui ou son successeur puissent craindre quelque danger pour l'Espagne. Il n'y a un seul homme d'autorité qui soit capable de remuer; le pays est fort foible par le dedans, par conséquent hors de péril des guerres civiles. En Italie tous les princes sont nourris en l'oisiveté , à accroître leurs trésors , et à garder ce qu'ils tiennent sans penser à l'autrui. Si la guerre de Ferrare eût continué, elle' eût sans doute obligé le roi d'Espagne à faire une grande dépense pour la conservation de ses Etats de Naples et de Milan , qu'il tient à présent avec petites garnisons, n'y ayant forces ni ennemi qu'il doive craindre, et cela l'eût rendu moins puissant pour se défendre ou entreprendre contre nous, mais elle est finie.

De croire que la mort dil roi d'Espagne, quand elle aviendra, puisse changer les affaires , son

fiis est déjà en âge potir commander, est reconnu, aura de l'ardeur , sera plus entreprenant , ainsi plus à craindre. Et y a danger que nous n*empirions plutôt que d'en tirer profit; car le père veut encore manier aujourd'hui toutes les affaires par lui-même , et à cause de sa vieillesse elles en vont plus lentement : sa froideur le rend plus difficile et considératif à entreprendre ; et favarlce , qui accompagne ordinairement cet âge , rend le plus souvent ses entreprises inutiles, faute d'y employer la dépense requise ; au lieu que l'ardeur bouillante du fils lui fera passer par dessus toutes ces considérations, et hasarder plutôt qu'être retenu ; et n*en pouvons rien attendre de bon , sinon qu'il fasse des fautes par soudaineté qui nous donnent prise sur lui. Mais ce n'est pas sagesse que de fonder un grand dessein sur les fautes de son ennemi , attendu même qu'il aura le conseil du père, nourri dès long-temps a la conduite de ses Etats, pour modérer et régir avec prudence son ambition.

On dit que la fille, qui est ambitieuse et de grand cœur, le pourra brouiller; elle e>t sans crédit et autorité dans le pays, et n'a point d'instrumens capables pour le servir en ce dessein ; aussi que le père l'en veut mettre dehors , lui donnant les Pays-Bas en apanage, et la mariant avec l'archiduc Albert, dont elle ne sera que trop contente , et se sentira obligée à servir et honoi*er son frère, s'il approuve cette domination et lui donne secours et assistance pour la conserver.

Ces raisons bien considérées doivent suffire pour nous persuader que ce n'est une entreprise facile , de peu de temps , et d'un succès assuré , que de vouloir conquêter par les armes les Pays- Bas sur le roi d'Espagne , ainsi que ce n'est sans cause si le Roi se trouve empêché en la résolution qu'il y doit prendre , et si la paix lui semble désirable en la grande nécessité où le royaume est à présent réduit.

Il voit bien d'autre côté qu'elle a ses incommodités, et premièrement que la reine d'Angleterre, qui ne voudra supporter seule la dépense et le péril de cette guerre, en fera autant, ainsi que les Etats, leurs communs alliés, se trouveront abandonnés, et en très-grand danger, au blâme, ce me semble , de celui qui aura été le premier auteur de leur mal.

Que par ce moyen l'Espagnol ou Farchiduc se pourront rendre maitres des Pays-Bas , et en devenir formidables à leurs voisins.

Et ce que doit plus craindre la France , est que l'ancienne alliance d'Angleterre avec la maison de Bourgogne à laquelle l'archiduc aura succédé, ne se renouvelle entre eux contre la France

insLiNâSS DIPtOMÀTTOtTfiS

qui en a autrefois re$senti tant de matix. Qû peut encore ajouter que l'archiduc et sa femme seront toujours partisans de FEspagHol, et, si le tib venoil à mourir sans enfans , que tous ses Etats seroient derechef réunis ensemble. Cette première considération du danger et des intérêts des Etab doit être de grand poids envers le Roi , prince généreux , accoutumé de mépriser tous pcriis pour suivre ce qui est de l'honneur ; mais il pensera avoir satisfait à l'amitié et protection qu U leur a promises comme à ses alliés, quand il offrira de les assister pour obtenir conditions sûres et avantageuses s ils veulent traiter , ou, s'ils sont résolus de continuer la guerre , de les aider sourdement autant qu'il pourra, et de faire mieux quand le royaume sera remis en état de leur «^tre ami utile , qu'il pense avoir d'intérêt et d'obligation à les maintenir et conserver. Quant à la reine d'Angleterre , il n'y a rien qui l'oblige à faire la paix ; l'Espagnol ne peut entreprendre sur elle , pour les avantages qu'elle a sur la mer par ses propres forces et celles des Etats.

Ils pourront induire la reine d'Angleterre d'en faire autant , et peut-être joindre en confédération ouverte avec eux les villes maritimes d'Allemagne puissantes en moyens pour les secourir, par ainsi se conserver pour un temps contre un ennemi plus foible que celui qu'ils avoient auparavant; car, encore que le roi d'Espagne ne veuille abandonner son gendre et sa fille, si en sera-t-il moins soigneux , et n'y voudra tant employer que si le pays étoit encore sien , et loi venant à mourir , son fils qui n'est déjà content de cet apanage, y sera encore moins affectionne. Le temps fera naître cependant quelque occasion plus commode au Roi pour les assister. L'intérêt de l'un des alliés ne doit jamais être considéré seul , mais toujours balancé et mis en comparaison avec celui des autres. Et si les Etats le font , ils ne pourront justement demander la Roi qu'il se mette en péril et ses sujets, pour les conserver et agrandir. Le temps a beaucoup d*occurences que les hommes ne peuvent prévoir, les délivrant souvent des inconvéniens qui sont loin; mais rien ne détourne le mal qui presse qoe le remède présent. Or la nécessité nous enseigne celui de la paix , et nous contraint de reconnoitre qu'il n'y en a point d'autre pour maintenant.

Minute d'éditpour la publication du eoneiie de Trente, l'année iâ95.

Henry, à tous présens et à venir salut : Entre les grâces et bénédictions qu'il a plu à Uieu nous départir venant a la Couronne, nous mettons an plus haut lieu celle qu'il nous a faite de connoftre notre salut , et rendre l'obéissance due à FEgiise.,

WJ PBBSIDBNT JBANNIlf*

pour la défense de laquelle nos prédécesseurs rois ont exécuté tant de grands et mémorables exploits en tous les endroits de la terre , qu'ils en ont justement acquis et mérité le nom de Très- Chrétiens, et premiers enfans de TEglise. Aussi nous n'avons eu depuis autre plus grand soin et désir que de suivre l'exemple de leur zèle et piété , même au devoir et respect qu'ils ont toujours rendu au Saint-Siège et aux Saints Pères, qui noas auroit mus de ratifier et approuver trèsvolontiers la promesse faite en notre nom par nos procureurs au Très-Saint Père Clément VIII , lorsque Sa Sainteté nous reçut en l'Eglise, et reconnut pour vrai et légitime roi de ce royaume très-chrétien , qui étoit de faire publier et observer par tous les pays de notre obéissance le saint concile de Trente ; y ayant encore été induits par ses saintes et sages exhortations qui nous ont été faites et réitérées souvent de sa part , tant par notre très-cher et amé cousin , le cardinal de Florence, son légat et du Saint-Siège apostolique dans le royaume, que par le très-révérend évéque de Modène , son nonce ordinaire près de nous, comme aussi par les grands témoignages qu'elle nous a rendus de sa bienveillance, dont nous lui sommes fort obligés ; joint que nous étant soigneusement informés des raisons qui avoient mû les prédécesseurs rois d'en faire différer la publication par tant d'années, nous aurions trouvé que la vraie et principale cause étoit fondée sur ce que les poursuites s'en faisoient lors par faction pour mettre le trouble dans le royaume, et ils avoient déjà quelque sentiment que la force et violence servoient plutôt de prétexte pour fomenter la rébellion que pour édifier les consciences; étant certain que les autres raisons publiées et mises en avant, de ce que plusieurs décrets du concile étoient préjudiciables à leur autorité , et aux droits de la Couronne et privilèges de l'Eglise gallicane, ne les en eussent retenus, d'autant qu'il étoit en leur pouvoir d'y apporter le tempérament rc^is , et les modifications nécessaires pour se garantir de tels inconvéniens , au gfé et contentement de tous leurs sujets; au lieu que la plupart d'entre eux n'étoient lors capables de juger de la mauvaise intention de ceux qui, avec ce prétexte , désirent nous porter à la guerre, les uns par erreur, les autres pour être portés à même dessein; mais à présent que l'expérience du mal passé leur a appris que la paix est du tout nécessaire comme celle qui peut faire fleurir la doctrine et les bons exemples, vrais et seuls moyens pour mettre la réformation en l'Eglise , et y faire retourner ceux qui s'en sont séparés, la crainte de ce péril cesse, Dieu nous ayant aussi donné l'autorité et le pouvoir de contenir

Ti. c. D, M, T. rv.

un chacun en devoir sous obéissance de nos édits. C'est pourquoi nous nous tenons d'autant plus obligés de rendre ce témoignage public de notre dévotion , pour faire connoitre à chacun que nous approuvons la doctrine contenue en ce saint concile , que les catholiques , qui se sont soumis à la foi de l'Eglise, tiennent pour vraie, certaine et indubitable, ensemble les décrets et règlemens faits pour la police et discipline ecclésiastique, dont l'observation est très-nécessaire, afin que les ecclésiastiques retournent à cette innocente simplicité et vraie piété qui les rendoit si recommandables es siècles passés entre toutes les provinces de la chrétienté. A ces causes, après avoir mis l'affaire en délibération en notre conseil , où assistoient les princes de notre sang , cardinaux, aucuns princes, officiers de notre Couronne, seigneurs et autres notables personnages d'icelui, avons par leur avis , et de notre pleine puissance et autorité royale, dit , statué et ordonné, disons, statuons et ordonnons, voulons et nous plait que le saint concile de Trente soit reçu et observé en tous les lieux de noti*e royaume, pays, terres et seigneuries de notre obéissance, sans préjudice toutefois des droits, privilèges et prérogatives appartenant à notre personne et dignité, à cette Couronne, aux libertés, franchises et immunités de l'Eglise gallicane et de notre édit de Nantes, fait sur l'observation des précédens édits de pacification, et pour maintenir la paix et le repos dans le royaume, n'entendant aucunement y déroger ni contrevenir aux chos s susdites.

Avis donné au Roi par M. le président Jean* nin y sur la réduction du marquisat de Salu' ces à ^obéissance de Sa Majestéj 1599 (l).

Il n'y a point de condition si honorable pour votre Maje:»té, ni si utile pour l'Etat, que la réduction du marquisat de Saiuces, dont la demande est si juste, que M. le duc de Savoie ne la peut refuser sans faire connottre à chacun qu'il méprise les forces de cet Etat, et la réputation de votre nom , si grande toutefois partout, qu'il n'y a prince en la chrétienté à qui elle ne puisse et doive servir de terreur; car, encore qu'il fasse offre de vous donner autre récompense, on croira toujours, votre Majesté l'acceptant, qu'elle a eu crainte de lui faire la guerre pour recouvrer le sien , et là-dessus qu'il y a quelques secrets défauts en nous-mêmes qui vous ont forcé à prendre ce conseil ; par ce moyen l'opinion déjà formée en l'esprit des hommes, que ce royaume sembloit

(1) Le marquisat de Saluées avait été enlevé à la couronne 800S le règne de Henri III , par Charlea-Emmanuel, duc de Savoie.

MELANGCS DTPlOMÀTtQtTtS

devoir monter à son ancienne grandeur par votre sage et heureuse conduite , en diminuera.

D'utilité pour TEtat , il n'y en a point à quitter le marquisat pour acquérir le pays qui vous est offert; car, encore qu'il Joigne à votre frontière du côté de Lyon et de la Bourgogne, le pays est petit, foible, et entre les mains d'un prince qui ne pourra jamais plus en ce qu'il tient deçà les monts , sinon de demeurer bien foiblement sur la défensive, outre ce qu'il y a un grand fleuve qui vous sépare d'avec lui , et de bonnes et grandes villes qui vous couvrent contre son pays; ainsi cet acquêt ajoutera fort peu à cet Etat , ne vous fortiflera de rien ; et quant au marquisat on peut dire qu'il est au dedans du Piémont séparé d'avec nous par de fort hautes montagnes, par ainsi plus difficile à garder, et de grande dépense. Il semble néanmoins que cette pièce de terre , pour l'opportunité même de son assiette , est plus utile à l'Etat que ce qu'on vous offre. S'il étoit dans l'Etat d'un prince aussi puissant que vous, je l'en estimerois moins, mais il y a trop de différence ; davantage, quoiqu'il soit de là les monts, il est si proche du Dauphiné, que vous y pouvez aller sans emprunter passage chez autrui , et le fortifiant et tenant bien muni d'artillerie et autres commodités, c'est une entrée pour descendre dans l'Italie sans péril , seul moyen pour y maintenir vos amis en faveur et bienveillance envers nous , empêcher les desseins ambitieux des princes dont la grandeur peut être suspecte à cet Etat, et pour vous donner le moyen, s offrant occasion , d'y entreprendre : au lieu que la perte de ce petit Etat leur fera connoltre que nous abandonnons du tout le soin des affaires d'Italie, que nos amis n*en doivent plus rien espérer, ni vos ennemis ou émulateurs rien craindre.

Je sais bien , Sire, qu'il y a de grandes raisons pour persuader votre Msyesté de ne point entrer en guerre , quant à présent , avec qui que ce soit , pource que les plaies que la guerre a faites ne sont encore guéries ; qu'il faut du loisir pour préparer et assembler les moyens nécessaires à faire entreprise; qu'on ne peut aussi arracher du tout des esprits des hommes les espérances de remuer et brouiller , ce que la corruption de la dernière guerre y a laissé, que par le moyen du repos et de la paix ; que cette guerre, combien qu'elle fût commencée avec un prince foible, en pourroit attirer quelque autre plus périlleuse à sa suite, mettre aussi en considération que votre Majesté est prête à renouveler l'alliance avec les Suisses, à quoi une nouvelle guerre pourroit faire naître des difficultés et pratiques préjudiciables; et davantage^ que traitant avec M. le duc

de Savoie , et prenant récompense de lui poQr le marquisat , on se peut assurer de son amitié, et s'en promettre aux occasions de l'avenir de ru* tilité.

Mais Je réponds, quand M. de Savoie verra votre Majesté affermie en cette résolution de vou* loir retirer le marquisat, comme il est convenable à la réputation de cet Etat et à son honneur, qu'il ne viendra pourtant à la guerre, et ne voudra pas mettre en hasard ses Etats, qui valent beaucoup mieux, pour retenir injustement le marquisat qui vous appartient; car il est prince sage qui a déjà expérimenté la mauvaise fortane, qui a devant les yeux celle de son père , et saura bien considérer qu'il est foible de soi-même, sans argent , sans capitaines, sans soldats; qu'il sera contraint, dès le prender Jour de la guerre, de se mettre à la discrétion et merci de l'Espagnol , lequel , quoique l'alliance soit fort proche entre eux , se défie déjà de son courage, de soa ambition et de son voisinage, et lui fera autant de mal en le défendant que nous, qui serons ses ennemis, en l'assaillant; bref, que toute la gnene avec les forces entières de ces deux grands princes se fera dans son pays sans aucune diversion ailleurs, étant vraisemblable que le roi d'Espagne le secourra comme son allié ^ sans pourtant nous déclarer la guerre ; car ce ne seroit pas prudence à lui de l'entreprendre, après que son père a rendu tout ce que le droit de la guerre lui avoit acquis sur nous pour jouir de la paix, et même à présent qu'il est autant et plus épuisé quenous, chargé de grandes dépenses par la guerre qui continue dans les Pays-Bas , et qu'il n'a aucun Juste sujet de venir à cette rupture qu'il doit plus craindre que nous , à bien considérer l'état de ses affaires. Aussi avons-nous déjà recueilli le fruit de la paix par les places qu'il nous a rendues, et lui est encore à l'espérer, s'étant promis que la paix avec ce royaume lui donneroit celle des Pays-Bas qu'il n'a pu encore acquérir.

Quant à l'amitié de M. le duc de Savoie, il n'y a point d'apparence que nous la puisstons avoir féale et certaine, tant que le roi d'Espagne et l'infante seront sans enfans, et lui en quelque espérance de pouvoir succéder en ces grands Etats , ou de tirer quelque droit et apanage en corps héréditaire pour le grand nomlîre d'enfans qu'il a d'une Hlle d'Espagne. Aussitôt que l'espérance en sera perdue , il cherchera sans doute de nouveaux appas pour , à Taide d'au* trui , acquérir par force ce qu'il n'aura pu obtenir de gré à gré : sans ces liens qui l'attachent maintenant , on en pourroit mieux espérer , l'amitié de France lui étant plus nécessaire que celte d'Espagne , que FEtat qu'il possède deçà les

tV PBÉSIBENT JfiÀNNt^.

monts est plus foible et plus sujet à notre invasion que celui du Piémont , qui est plus fortifié, n'est à llnvasion du roi d'Espagne ; outre ce , que tous les princes d'Italie ont intérêt d'empêcher que le roi d'Espagne ne s'y accroisse , et personne ne se doit soucier si nous le troublons deçà les monts es pays du tout séparé d'eux, si ce n'est le roi d'Espagne par la Jalousie qu'il aura toujours de notre grandeur.

Il sembleroit donc à propos, Sire , de déclarer à M. le duc de Savoie que vous êtes obligé pour votre honneur, et pour la réputation de cet Etat, de recouvrer la possession et puissance du marquisat , et , après y être reçu et rentré par effet , que vous vous disposerez d'entendre aux ouvertures qu'il vous a faites, dans un an. Fortiflez-le cependant , l'envie lui accroîtra d'autant plus de le retirer , et vous en donner encore meilleure récompense ; et lors vous jugerez mûrement ce qui vous sera plus utile , et la résolution que vous y prendrez ne sera point forcée , mais obligera davantage le duc de Savoie si vous acceptez récompense, et ne pourra-t-on dire qu'il l'ait fait par force , mais avec choix et jugement.

A la saite de cette pièce en vient une intitulée : Remontrance de M. le président Jeannin, baillée aux Etats pour et au nom des rois de France et d* Angleterre. Cette pièce est la même que celle qu'on a Tue à la page 654.

Propos tenus par M. Jeannin en rassemblée générale des Etats, afin de leur représenter l'administration des finances pendant la régence de la Reine y en 1614.

Le conseil de la direction pour le maniement des finances fût établi par la Reine régente au mois de février 1611 , l'année précédente 1610 en laquelle le feu Roi décéda. M. le duc de Sully faisoit encore la charge de superintendant des finances, et n'y a aucune dépense de ladite année dont il n'ait vu et approuvé les ordonnances; les rôles mêmes de l'Espagne ont été vus, exaroioés et arrêtés par lui , fors et excepté les quatre et cinquième rôles comptant, et le dernier d'assignation , lesquels ont bien été vus et arrêtés audit conseil , mais la plupart de la dépense contenue èsdits rôles avoit aussi été ordonnée par ledit sieur duc de Sully.

Ainsi ce n'est au conseil de la direction de faire apparoir quelle a été l'administration des finances pour ladite année 1610, puisqu'ils n'étoient encore lors en charge.

Et néanmoins , d'autant qu'ils ont eu la connoissnnce desdites dépenses et des causes qui les ont rendues si grandes et excessives en ladite année, ils ont estimé devoir représenter que

cet excès et augmentation de dépense n'est avenue par le fait de la Reine qui ordonna ctes finances après le décès du Roi , ni par la faute de M. le duc de Sully qui faisoit lors la charge de superintendant des finances , mais à l'occasion de plusieurs dépenses extraordinaires survenues en même temps ; à savoir la guerre de Juliers, le couronnement de la Reine, les préparatifs faits pour son entrée à Paris , les frais du deuil et enterrement du feu Roi , et le sacre du Roi à présent régnant , auxquelles dépensas Sa Majesté Jugea sagement dès lors en devoir encore ajouter quelques autres en faveur et povr gratifier les princes et plusieurs grands du royaume, afin que, sur l'étonnement de l'assassinat du feu Roi, qui remplissoit d'horreur 'et de compassion les esprits d'un chacun , et faisoit appréhender aux plus sages quelques dangereux changemens en l'Etat , préjudiciables à l'autorité du Roi, ils fussent mus et excités de continuer en l'affection et fidélité qu'ils montroient avoir de l'assister et servir au maniement des affaires publiques qui lui avoit été commis durant la minorité du Roi : toutes lesquelles dépenses mises ensemble ayant consommé la plupart de l'argent reçu , outre le courant de ladite année 1 6 1 p, par M. Puget , trésorier de l'épargne, qui étoit lors en exercice. Il ne lui en demeura de reiite que la somme de trois millions six cent soixante mille livres, qu'il mit es mains de M. de Beaumarchais qui entroit en charge l'année suivante

Sur laquelle somme de trois millions six cent soixante mille livres , ou sur les deniers extra* ordinaires levés et reçus es années suivantes ^ on a encore été contraint de payer à l'argenterie , écuyerie et aux menus plaisirs, quatre cent mille livres tournois pour quelques parties des dépenses susdites , qui ne furent arrêtées que sur la fin de l'année 1611 , et n'ont même été acquittées que long-temps après.

Le temps de l'administration desdits sieur^^e la direction ayant donc commencé en l'année 1611, c'est à eux de faire apparoir et Justifier quelle a été la recette et dépense , tant ordi« naire qu'extraordinaire , depuis ledit temps Jusqu'à présent , qui sont quatre années entières , quand celle-ci de 1614 sera finie.

Quant au revenu ordinaire ,^^11 consiste en ce qui revient de l'épargne , des recettes générales et des fermes, déduction faite des charges ordinaires qui doivent être acquittées dans les provinces , il peut être vu et vérifié clairement sur les états généraux des finances qu'on dresse au commencement de chaque année. Et pour les deniers extraordinaires , non compris en l'état

MELANGES DtPLOMATIQCSft

général , que les trésoriers de l'épargne ont reçus durant iesidites années , Us consistent es parties ci-après nommées.

A savoir , en cette somme de trois millions six cent soixante mille livres tournois reçue dudit sieur Puget par ledit sieur de Beaumarchais, sur laquelle il ccmvient déduire quatre cent soixante mille livres tournois pour les causes mentionnées ci-dessus , à savoir , qu'elles ont été employées pour partie des dépenses de l'année 1610.

Plus environ quatre cent mille livres qui ont été reçues des restes des années précédentes.

Plus a été reçu de messieurs du clergé la somme de trois cent mille livres : on prétendoit bien qu'ils étoient débiteurs de quatre cent mille livres, mais ayant requis être déchargés de la somme entière , ils obtinrent décharge par arrêt du conseil de cent mille livres.

Plus, on a reçu des confirmations jusqu'à présent environ sept cent cinquante mille livres, le surplus, dont on faisoit état par estimation, étant encore dû.

On peut aussi ajouter auxdites sommes environ seize ou dix-sept cent mille livres au plus de deniers extraordinaires levés sans aucune charge sur le peuple, lesquelles pourront être entièrement reçues par le trésorier de l'épargne dans la fin de cette année 1614 : toutes lesquelles sommes se trouveront monter, sans y comprendre le revenu ordinaire et la dépense extraordinaire du dernier mouvement dont sera fait mention ci-après , à la somme de six millions deux cent mille livres , somme grande à la vérité , mais qui ne sera jugée si excessive, si on considère les grandes dépenses que Sa Miyesté a été obligée de faire, pendant quatre années de sa régence, pour contenir un chacun en devoir, conserver la tranquillité publique et l'autorité du Roi , toujours sujette à souffrir quelque diminution pendant la foiblesse d'un si bas âge, comme il fût avenu sans doute après la mort précipitée et inopinée du feu Roi , si , par la sage conduite de Sa Majesté , et les moyens qu'elle a tenus pour conserver la tranquillité publique, qui ont été accompagnés du bonheur dont il a plu à Dieu bénir son travail , et le soin qu'elle a pris, tous les dangers et inconvéniens dont le royaume étoit menacé n'eussent été détournés et évités.

Mais afin que chacun puisse être mieux éclairci d'où provient l'excès des dépenses, et pourquoi elles ont été plus grandes quedu tempsdu feuRoi, il convient représenter, premièrement que la dépense des gens de guerre en la campagne ,qui ne revenoit'par an lorsque le feu Roi décéda , qu'à la somme de treize cent mille livres, revient à présent à dix-huit cent soixantensept mille trois cent

vingt-quatre livres , qui est cinq cent soixantesept mille trois cent vingt-quatre livres de plus, sans en ce comprendre trois compagnies de chevau-légers établies et payées en Tannée présente, lesquelles reviennent à neuf vingt mille livres.

Plus, les garnisons extraordinaires mises en plusieurs et diverses places , outre celles qui avoient accoutumé d'y être entretenues du temps du feu Roi , ont augmenté ladite dépense chacun an de cent mille livres.

Plus, l'état des pensions, qui montoit lorsque le Roi décéda , y compris celles du petit £tat et les autres qui étoient payées par le sieur Berioghen, à trois millions de livres, a aussi été accru et augmenté d'année en année selon que Sa Majesté estimoit le devoir faire, en sorte que toutes lesdites pensions mises ensemble reviennent en l'année présente à, cinq millions six cent cinquante mille livres; dépense qui est aussi trop excessive et que plusieurs blâment aujourd'iiui, mais qui étoit lors jugée nécessaire, et par effet a été très-utile, pource que ces gratifications, employées pour reconnoître la fidélité et les services d'un si grand nombre de personnes de qualité , ont beaucoup servi pour exciter leur devoir et les faire continuer en l'obéissance, affection et fidélité envers le Roi.

L'état des deniers en acquit a pareillement été augmenté chacun an , de plus qu'il n'étoit du temps du feu Roi , de cinq cent mille livres en faveur des princes que Sa Majesté a voulu gratifier et contenter , plutôt que d'acquitter les sommes qu'ils prétendoient leur être dues, que le feu Roi n'avoit durant son règne voulu reconnoître ni faire payer; outre laquelle somme de cinq cent mille livres, on a encore payé pins de onze cent mille livres chacun an à personnes de qualité, soit en acquittement de dettes, ou gratifications employées dans le même état.

Plus, l'état qui a été fait depuis la mort du feu Roi pour l'établissement de la maison de Madame, vient à plus qu'il ne ûiisoit lors de six vingt mille livres.

Les voyages fréquens qui ont été faits dans le royaume, et les ambassades extraordinaires hors d'icelui , à cause des continuelles brouilleries et crainte de nouveaux mouvemens qu'on essayoil d'étouffer au même temps qu'on en prévoyoit la naissance, ont encore accru de beaucoup les dépenses extraordinaires qu'il a fallu faire à cette occasion chacun an, toutes lesquelles dépeifâ» qu'il eût été malaisé d'éviter sans tomber au péril d'autres inconvéniens plus grands , ont excède celles qu'on faisoit du temps du feu Roi de plus de quatre millions de livres chacun an, qui ont été trouvés par un bon ménage, ou par des

DU PBBSIDENT JEÀNNIN.

moyens extraordinaires qui n'ont apportéaucnne charge snr le peuple.

On avoit accoutumé du temps du feu Roi de &ire revenir à Tépargne chacun an des deniers du talllon la somme de trois cent quatre-vingtdix mille livres, dont on a retranché depuis cent quatre-vingt-dix mille livres, pour accroître d'autant le fonds destiné au paiement des compagnies des gens d'armes; par ainsi il n'y a plus de reste que deux cent mille livres qui est diminution de recette. .

Il est encore raisonnable de mettre en considération que Sa Majesté a remis pendant sa régence plusieurs grandes sommes de deniers pour le soulagement du peuple , et éteint du tout d'autres impositions, comme la douane de Paris, dont il venoit par an vingt-six mille livres ; et quant aux diminutions, celle de cinquante sous par minot de sel sur les gabelles de France , revient chacun an, au pied que la ferme a été adjugée, à quatorze cent cinquante mille livres. Plus, Sa Majesté a diminué cinquante -trois sous quatre deniers par minot sur les gabelles du Lyonnais, et foit encore autre diminution sur les gabelles du Languedoc, et presque un tiers des impositions du convoi de Bordeaux et de la traite foraine d'Anjou ; par toutes lesquelles remises les sujets ont été déc!iargés de plus de deux millions de livres chacun an, dont le revenu de l'épargne eût été augmenté d'autant sans cette grâce et libéralité de Sa Majesté.

A quoi on peut ajouter que Sa Majesté, incontinent après la déclaration de sa régence, révoqua plusieurs recherches extraordinaires qui se faisoient sur le peuple , dont il provenoit toujours quelques deniers qui aidoient à supporter les chaires de l'Etat, ou étoient employés à gratifier les grands, auxquels il a fallu donner des deniers du revenu ordinaire de l'épagne au lieu de ceux-ci, dont on ne faisoit aucun état.

Et pource qu'aucune mention n'a été feite cidessus de la somme de cinq millious de livres, qui étoit en réserve au trésor de la Bastille lorsque le feu Roi décéda, il est besoin d'entendre que la Reine n'y a voulu toucher durant sa ré«> gence, quelque grandes dépenses qu'elle ait eu à supporter, jusqu'en l'année présente 1614 qu'elle a été contrainte d'en tirer à diverses fois deux millions cinq cent mille livres, pour les employer à l'entretènement des gens de guerre levés à cause du dernier mouvement, et à l'exécution du traité fait pour mettre le royaume en paix. Outre lesquels deux millions cinq cent mille livres, on a encore employé six cent mille livres prises par emprunt selon qu'il sera vu et vérifié par l'état de ladite dépense mise à part ,

et séparément d'avec les autres dépenses extra* ordinaires faites en la présente année.

Il est bien aussi à considérer, pour la décharge des sieurs du conseil qui ont été commis à la direction des finances, que rien n'a été payé à l'épargne, depuis qu'ils sont entrés en leurs charges, qui n'ait été compris en l'état général dressé au commencement de l'année et vu en public, ou qui n'ait été employé en chaque semaine, lu hautement , calculé et arrêté le samedi en la présence de la Reine, des princes, ducs, pairs et officiers de la couronne qui étoient à la cour; et s'il n'a pu être fait à la fin de chaque semaine, à cause de quelques autres plus grands empêchemens, on a joint deux ou trois semaines s'il y en avoit autant , pour les faire voir ensemble , ce qui est arrivé peu souvent.

De ce que dessus on pourra aisément reconnoftre et juger, et encore mieux par les états généraux des finances qui ont été faits chacuù an, ensemble par les semaines et rêles de l'épargne , qui contiennent au vrai et par le menu toute la dépense ordinaire et extraordinaire faite durant ladite régence, qu'on offre représenter, s'il est de besoin, que la Reine n'a rien fait et ordonné qu'avec prudence et mûr jugement , et qu'eux aussi se sont acquittés de leurs charges avec soin, diligence et fidélité.

Et néanmoins on est bien averti qu'aucuns, par une malicieuse recherche , et des écrits jetés au public , essaient de persuader qu'il y a eu de la malversation au maniement des finances, et que les dons et gratifications faites durant la régence de Sa Majesté reviennent à beaucoup plus que ce qui en a été représenté ci-dessus; auxquels on peut répondre avec vérité que ses finances ne furent jamais administrées avec plus d'innocence et fidélité qu'elles ont été , durant la régence de la Reine , par ceux à qui il lui a plu d'en commettre la direction. Et quant aux dons et gratifications, rien n'y peut être secret, d'autant que le contrôle qui est un registre public , et la chambre des comptes où les dons doivent être vérifiés quand ils excèdent trois mille livres, et où les comptes doivent aussi être rendus sans aucune omission , jusqu'à la moindre dépense faite pour quelque cause que ce soit , en sont une preuve si certaine , que la fraude en seroit incontinent découverte ; attendu même que pendant leur administration aucuns comptans n'ont été faits, sinon par certification et pour les sommes qu'on avoit accoutumé d'y employer sous le règne du feu Roi. Or ces comptans par certification contiennent au vrai et par le menu toutes les dépenses qui y sont comprises, en sorte qu'ils ne peuvent servir de prétexte pour couvrir ou

HBLANGBS BIPLOHÂTIQUBS

déguiser les mauvaises parties qu'on voudroit cacher.

. Mais ceux qui veulent tirer en envie et chercher occasion de reprendre les libéralités de Sa Majesté, mettent ensemble, pour les grossir et enfler, tant les dons faits sur l'argent reçu effectueilement à l'épargne, que les autres dons faits sur quelques avis de moyens extraordinaires , que les poursuivans prétendoient devoir revenir à beaucoup , dont toutefois ils ont le plus souvent reçu bien peu, ou rien du tout. Or il ne seroit pas raisonnable de s'arrêter à cette imaginaire supplication; mais on doit seulement mettre en compte ce qui a été reçu véritablement, et par effet.

Si ces censeurs eussent mieux considéré les raisons qui ont mû la Aeine de ménager avec ptùs de soin les ei^rits et volontés de ceux qui étoient puissans pour aider à maintenir la paix, et empêcher les mouvemens qui pouvoient arriver dans le royaume, que la bourse et les finance , ils eussent reconnu que le mal qui provient de la perte de l'argent peut être réparé, et au contraire que la guerre et les mouvemens dedans nous, qui n'arrivent que trop souvent pendant les minorités, outre que la dépensé qu'on est contraint de faire à cette occasion est plus grande, et ne peut être arrêtée à certaine mesiire, sont ordinairement suivis de si dangereux inconvéniens, que l'autorité du Roi et la grandeur du royaume en demeurent affoiblies pour toujours.

^ Ainsi la raison et la prudence nous doivent faire juger que la paix dont Sa Majesté nous a Ihit jouir, ne pouvoit être acceptée avec moindre prjx que celui de l'argent pendant le bas âge du Boi, et que ce bonheur doit être estimé d'autant pl\is grand, que pour l'acquérir une seule goutte dé sang des sujets n'a été épanchée, et qu'on n^à aussi perdu aucune amitié et alliance de celieç qui étoient acquises à la couronne, tant Sa Majesté a été soigneuse de les cultiver et entretenir; ce qui ne peut être dit des régences qui ont été en grand nombre devant la sienne.

Ce discours ne représente que l'administratimi dp passé ; mais il est nécessaire de pourvoir à l'avenir par l'avis des Etats-Généraux , qui considéreront, s'il leur plaît, qu'il est très-expédient de remplacer et remettre à la Bastille les deux millions cinq cent mille livres qui en ont été tir^ pour employer à la dépense du dernier mouvement, afin d'y avoir recours contre un mal soudain et non prévu , soit qu'il vienne du dehors ou naisse entre nous-mêmes. £t pource que ladite somme de deux millions cinq cent mille livres B'a pu suffire pour fournir à ladite dépense, j

ayant Sa Miyesté été contrainte de faire mprunter encore six cent mille livres. Il sera pareillement nécessaire de remplacer cette sonu&e, l'un et l'autre pouvant être fait par des moyens extraordinaires qui seront proposés, et, comme on espère , approuvés par messieurs des Etats, attendu qu'ils ne seront à la charge du peuple^ ni à la diminution des finances du Roi.

Sera besoin encore de retrancher par leurs avis les dépenses trop excessives dont on pourra se décharger sans préjudice de la sûreté da royaume et du repos public.

Lettre écrite par M. le maréchal de Bouilloïi à M. te président Jeanninj le neuvième juin

Monsieur, je vous avois écrit un mot duquel je n'ai eu réponse. J'estime que la liberté n'est encore du tout perdue , et que ceux qui oot place et office dans le conseil du Roi se peuvent communiquer ce qu'ils espèrent ou craignent ém les af&ires de TËtat, pour, en ces comrouDicfttions, s'éclaircir des moyens qui s'offrent pour se porter aux plus utiles conseils, et s éloigner de ceux qui peuvent nuire et affoiblir la dignité royale, qui est la base sur laquelle ce grand Etat a son principal appui. J'ai vu les remmti*ances du parlement, et l'arrêt du conseil en suite de l'arrêt du parlement du vingt-huitième mars et desdites remontrances, par lequel arrtt du conseil Sa Majesté se montre grandement offensée dudit parlement , en ordonnant que l'arrêt et les remontrances soient biffées etôtea des registres, et commandement au greffier de les porter à Sa Majesté. N'étant pas de la robe pour savoir bien les formes , je prendrai seuleoMst connoissance de la chose, qui est des avis (p ce grand et honorable corps donne aa Bol de plusieurs choses importantes à son service, cela ne donnant nulle contrainte au temps, ni a la fbrme que Sa Mcgesté et la Reine y vondrotent tenir pour y remédier. Sa Majesté , par son arrêt, semble remettre ces remèdes à la réponse des cahiers des Ëtats , lesquels Ëtats , ainsi que vous et moi le savons , ont eu peu ou point de liberté, et moins de satisfaction rapportée dans les provinces , ce qui laisse peu d'espérance qu'en ia réponse des cahiers il y ait du contentement pour le public. L'ouverture faite par ces reiDontriDces donnoit occasion à Sa Mig'esté , et moyen a les recevant, de satisfaire à plusieurs mauvais préjugés qu'on fait de la suite des affaires, poiS" que l'ouverture aux remèdes est mal prise e< mal reçue, qu'on voit des changemeas notables aux résolutions prises, comme en celle du droit annuel et vénalité des ofilcesy qu'on a promis (i

DU PBBSIDBNT ^SAimiN,

donné solennellement aux Etats , et depuis confirmé à tout le royaume; et l'une et l'autre laissée ainsi qu'il étoit auparavant, contre ce qui avoit été et promis si solennellement, et commandé aux députés généraux de ceux de la religion de prendre le brevet de leur assemblée à Gergeau , nonobstant leurs Justes remontrances et dépêches faites pour empêcher que ceux de ladite religion n'allassent ailleurs, sans autre cause , du soir au lendemain. On trouva bon , comme aussi c'étoit le meilleur, qu'on allât à Grenoble : ces exemples feront foi de la mutation des conseils.

On parle de l'exécution du mariage, en quoi il semble qu'on veuille augmenter toutes les craintes que ceux qui aiment i'Ëtat en peuvent prendre. On n'en communique le progrès qu'à peu ou point de personnes de celles qui principalement les devroient savoir; on voit dépécher et sceller plusieurs commissions; M. de Savoie de jour à autre opprimé , les forces du roi d*£spagne sur pied en divers endroits, et en même temps celles de la France y seront : à quoi cela, sinon pour violenter le droit du Roi et de I'Ëtat en faveur de ses plus récens ennemis ? Qui estce qui dit qu'il n'est pas bon que le Roi se marie , que Tinfante ne soit la plus grande princesse de l'Europe sur laquelle on puisse Jeter les yeux ? Qui ne sait que les mariages entre les grands doivent marier les personnes, et non pas leurs £tats, et qu'en cette conduite nul n'a à trouver cette alliance mauvaise ? Mais Jes procédés et préparatifis susdits font craindre et croire à plusieurs que le but de cette alliance ne soit de nous jeter dans les maux passés de nos troubles, nous faire perdre nos anciens alliés, et nous éti'eindre avec ceux qui nous tireront de la grandeur de notre Etat à l'exaltation du leur, de notre repos aux troubles, et de la balance qu'a tocgours gardée la France aux affaires de l'Europe, à une conjoncture forcée et nécessitée avec l'Espagnol. La crainte de ces maux est légitime, et le désir des remèdes doit être né dans le courage des vrais Français pour prier Dieu d'inspirer dans l'esprit de la Reine le vouloir de les détourner, ainsi qu'il semble qu'il est facile quand on voudra , avec la plus grande partie de l'Etat , délibérer de ces choses , prendre et recevoir les avis pour, y remédier, n'épargner aucun qu'on eonnottra auteur de mauvais conseils , et qui portera ceux du public à sa seule conservation , pour dommageables qu'ils soient au général ; et ainsi on connoltra ceux qui aiment leurs Majestés et FEtat , et non pas les fausses couleurs données par calonmies journellement reçues plus que les vérités. Et d'autant que Je sais [

en être assailli autant que nul autre, je désire mes actions au Jour.

On dit que Je fais des levées, cela est faux; mais quand Je m'assurerois de mes amis, que ferois-Je qu'un chacun en France ne fasse ? Que puis-Je estimer qu'on lève des forces pour le service du Roi, et que Je n'y sois employé, et n'en aie le principal commandement ? Que si on ne m'y emploie et autres bons Français, n'est-ce pas pour faire croire que ces forces seront jetées à l'appui des factions contraires à l'Etat ? Gela étant, pourquoi s'en laisser opprimer sans lâcheté ou trahison ? Vous, monsieur, qui aimez le Roi et l'Etat, tâchez qu'on jette avec loisir les yeux sur les remèdes, et sur la longueur et diversité des accidens, afin d'avancer cettui-là et reculer ceux-ci; à quoi je contribuerai fidèlement et courageusement tout ce qui sera en moi. Sans qu'il y a de mon particulier, Je n'aurois omis le déni de ce qui m'est dû , à cause de la protection de ce lieu , comme servant à montrer qu'on y omet bien le droit du Roi , et en une chose trèsimportante, laquelle, nonobstant ces mauvaises affections. Je conserverai, Dieyi aidant, au service du Roi et de la France, sans que la fraude ni autre puissance l'en puisse divertir; ne laissant néanmoins plusieurs dedans et dehors à en tirer des conséquences qu'on veut abattre et les bons Français, et les places qu'ils ont en leurs mains. G'est ce que j'ai estimé, monsieur, vous devoir écrire en ces occurrences , et en cet endroit vous^ assurer aussi qu'en votre particulier je serai toujours, monsieur, votre, etc.,

Henbi db La Toub.

De Sedan, ce neuvième juin 1615.

Réponse à M. le maréchal de Bouillon^ du vingt-sixième juin 1615.

Monseigneur, la copie de la lettre qu'il vous a plu m'écrire de Sedan le neuvième de ce mois de Juin, concernant les affaires publiques, a été vue es mains de plusieurs en cette ville avant que l'original m'ait été rendu. Elle contient des plaintes contre le gouvernement. Vous approuvez les remontrances imprimées et exposées à la vue d'un chacun sous le nom du parlement, et trouvez qu'il y a de l'aigreur en l'arrêt fait pour y répondre. La médisance contre ceux qui sont employés au maniement des affaires publiques, est un doux et agréable poison qui se coule aisément en nos esprits ; et quand ils en sont une fois infectés , il est malaisé que la vérité pour les défendre y soit reçue. Or ils sont aujourd'hui en ce malheur , que plusieurs par une erreur commune, ou pour être passionnés et mal informés de leurs actions et déportemens , rejettent si^r

MÉLANGES DIPLOMATIQUES

eux la cause des abus et désordres qu'ils disent ' être crus dans le royaume avec si grands excès, qu'il est en danger d'une prochaine ruine , si ce mal n'est corrigé par une bonne et prompte réformation. Je n'estime pas toutefois que vous soyez de leur opinion , car vous êtes trop clairvoyant pour être trompé et croire que les ministres dont le feu Roi, prince sage et Judicieux, avoit accoutumé de se servir en ses principales affaires, et louer leur affection, fidélité et suffisance , soient tels que ceux-ci les veulent dépeindre , et que dans le bonbeur dont toute la France a joui depuis le décès du feu Roi Jusques à présent par la grâce et bonté de Dieu, qui a voulu bénir et faire prospérer la sage conduite de la Reine contre l'espérance d'un chacun , il y ait quelque mal caché ou déjà découvert qui puisse être cause de la ruine de ce grand Empire ; car , hors les défauts qui accompagnent ordinairement la foiblesse des minorités, que les plus sages sont contraints souffrir et dissimuler pour éviter pis, j'ose dire qu'il y a peu à reprendre; mais c'est un vice et maladie d'esprit dont on ne guérit jamais, d'estimer beaucoup la conduite des hommes qui ont été employés au maniement des affaires avant nous, lors même que la mort les a rendus exempts de l'envie, et au contraire de trouver toujours de quoi reprendre en celle de notre teipps. Il n'y a pas un an qu'en louant le bonheur et la sage conduite de la Reine, on y donnoit quelque part à ceux qui ont eu l'honneur d'assister à ses conseils : qu'ont-ils fait depuis qui ait donné sujet d'en médire , et de les mettre en mauvaise odeur ? Les hommes ne vont pas du bien au mal tout à coup ; il faut assembler plusieurs mauvaises actions pour faire croire que de gens de bien et sages qu'ils étoient en l'opinion des hommes, ils ne soient plus eux-mêmes ; le mal ne vient pas d'eux , il est attaché au mécontentement des grands qui ne pensent pas être assez favorisés , ni avoir assez de part dans les affaires ; les intérêts de l'Etat n'y sont conjoints que comme accessoires, non comme raisons qui sortent de la première et principale intention.

Je confesse bien qu'on ne doit mépriser les mécontentemens des princes et seigneurs, qui par leur naissance ou dignité tiennent les premiers lieux dans le. royaume, et que le souverain fait toujours sagement quand il n'omet rien pour les exciter par gratifications, bienfaits et autres témoignages de sa bienveillance , à bien et fidèlement servir; qu'il fait fort bien encore s'il leur donne la communication que mérite leur qualité en la conduite de ses plus grandes et importantes affaires, comme y étant plus intéressés que ceux qui sont au-dessous d'eux. Mais leurs Majestés

ont si abondamment satisfait à l'un, qaeceox qui s'en plaignent ont occasion de se louer de letir bonté et libéralité; et pour la oommonication des affaires, encore que les rois mi^jenn aient une entière liberté de s'en adresser à qui bon leur semble , si est-il vrai que peu d'affaires concernant le bien général de l'Etat, ont été mises en délibération sans en avoir pris leur avis, lorsqu'ils étoient en cour, même de monseigneur le prince, lequel, comme premier prince du sang, doit tenir le premier lieu près du Roi après la Reine, tant en respect et dignité qu'en la conduite des affaires, attendu que monseigneur, f^re du Roi, qui le précède, n'est en âge pour y être appelé; lequel respect lui a toujours été rends quand il s'est donné près de leurs Majestés, sinon qu'il s'en soit reculé lui-même, et montré de ne le désirer ; et quand il seroit avenu quel({uefois autrement, il est trop sage et a trop d intérêt en la conservation du royaume , et de l'autorité du Roi , de laquelle la sienne dépend, pour vouloir à cette occasion recourir à des remèdes qui pourroient être cause de troubler la tranquillité publique. Il y en a de justes et licites qui lui sont ouverts pour faire corriger tels défouts, s'il pense avoir sujet de s'en plaindre, lesquels seront bien reçus et approuvés de leurs Majestés quand 11 s'en voudra servir, comme elles ont témoigné sur l'ouverture qu'il leur a faite d'apporter quelque réformation au conseil, ayant assez fait connottre que c'étoit leur plus grand désir d'y pourvoir très- volontiers avec son avis, et des autres princes, seigneurs et officiers delà couronne , et pareillement aax abus et désordres dont la plainte est publique, combien qu'à les considérer sans passion, ils soient plutAteo l'imagination que les intérêts particuliers mettent en nos esprits qu'en la chose même. Et pour le montrer on crie hautement , afin d'exciter le peuple à rébellion plutôt que pour le soulager, qu'il est opprimé par la multitude des chai^ qui ont été mises sur lui , et néanmoins la vérité est qu'il a été déchargé de plus de deux millions de livres chacun an , par le bénéfice de la Reine qui l'a fait dès le commencement de sa régence, et qu'elle a encore révoqué plusieurs édita foits avant la mort du Roi, dont il a aussi reçu du soulagement, sans qu'elle ait introduit aucune nouveauté pour remplacer cette perte. Il est vrai qu'elle s'est aidée des deniers qui furent mis es mains du sieur de Beaumarchais, trésorier de l'épargne, qui entroit en charge l'année 1611) lesquels revenoient à plus de trois millions six cent mille livres; mais qui voudra éclaircir à quoi ils ont été employés, et quelles ont été aussi les dépenses de l'année entière 1610 , Aites par

DU PBESIDSRT ^EANNIN,

les ordonnances de M. le duc de Sully, qui ont consommé le plus de ce qui étoit es mains du sieur de Pommeuse , étant lors en exercice, il se verra au vrai par l'écrit qui fut présenté en l'assemblée générale des Etats au nOm du conseil de la direction, et connoitra paricelui que les sommes qu'on prétend avoir été laissées es mains desdits trésoriers de l'épargne lors du décès du feu Roi , étoient beaucoup moindres qu'on ne les publie , et que leurs Majestés ont aussi supporté plus de dépense que le feu Roi de quatre millions de livres par chacun an, tant en gens de guerre en campagne , augmentation de garnisons extraordinaires, qu*en pensions, dons, gratifications et autres récompenses, pour reconnoltre les mérites et services des grands et d'autres personnes de qualité qui ont aidé à maintenir Tautorité ' du Roi et la paix dans le royaume.

Je sais bien qu'on blâme en cet endroit la profusion et dissipation des finances ; ceux qui en ont eu la charge y ont versé avec entière fidélité, sans y commettre aucun acte digne de répréhension , se soumettant pour faire preuve de leur innocence à la plus soigneuse recherche et rigoureuse censure de quelque juge que ce soit. Et pour le regard de la Reine aux commandemens de laquelle ils ont obéi pendant son administration, tous les gens de bien et bons Français avouent qu'on lui doit beaucoup, et qu'on a grand sujet de la louer et remercier de ce qu'elle a conservé la paix , l'autorité du Roi et les anciens amis et alliés de cette couronne pendant sa régence , et , jusqu'à présent , avec une dépense extraordinaire qui ne peut revenir au plus qu'à six millions de livres : je n'y comprends point celle du dernier mouvement qui revient en deniers clairs à plus de trois millions de livres , dont Sa Majesté fut contrainte en prendre deux millions cinq cent mille livres au trésor de la Bastille, des deniers que le feu Roi y avoit mis et réservés, qu'il destinoit lors à des desseins dignes de son courage et de sa grandeur ; et la Reine a employé ce qu'elle atiré pour garantir le royaume d'une guerre civile qui pouvoit coûter deux fois plus en un an que toutes les dépenses extraordinaires faites durant sa régence , sans les autres dangers et inconvéniens auxquels tels mouvemens sont presque toujours sujets : ce qu'on peut aisément juger par la grande dépense faite en ce léger mouvement qui a pris fin presque aussitôt qu'il a commencé. On ajoute encore à cette plainte de la profusion des finances la crainte de l'avenir, et qu'après une si grande disposition on sera contraint de recourir à de nouvelles charges sur le peuple ; et leurs Majestés se promettent le contraire si les grands demeurent en devoir ,

et aident à la conservation de la paix, sans troubler le repos duquel tous les sujets ont joui si heureusement jusqu'ici. Or il y aura moyen de diminuer beaucoup à l'avenir les dépenses , et de faire en sorte, dès l'année prochaine , que le revenu ordinaire égale non-seulement la dépense , mais qu'on pourra mettre encore quelque chose en réserve pour y avoir recours au besoin. On dira peut-être que ce bon ménage a dû étre/ait plus tôt; il étoit à désirer, mais on n'a pu, pource que de jour en autre leurs Majestés ont été obligées de faire de nouvelles dépenses pour éviter pis. Le commandement n'est pas toujours absolu pendant les minorités. Le soin principal doit être lors de conserver le royaume, la paix et l'autorité royale, plutôt avec prudence en dissimu-. lant, et achetant quelquefois l'obéissance qu'on acquiert par ce moyen à meilleur prix , que s'il y falloit employer la force et les armes qui mettent tout en confusion, coûtent beaucoup plus cher , et si le succès n'en est pas toujours heureux. Qui voudra considérer les régences qui ont précédé en grand nombre celle de la Reine, il n'en trouvera une seule qui ait coûté moins que celle-ci, et peu ou point qui aient conservé la paix sans épancher du sang, et exposer le royaume aux dangers d'une guerre civile ou étrangère.

Voyons encore quels sont les autres désordi*es, et ne faisons point malades par imagination ceux qui sont en pleine santé , pou r les précipiter plus aisément à des malheurs dont ils sont dès à présent exempts, s'ils jugent de leur propre sentiment^ non à l'appétit d'autrui. La justice est celle qui fait honorer et obéir les rois ; c'est la principale cause de leur établissement , et dont ils doivent avoir le plus grand soin. Or notre Roi, ni la Reine, durant sa régence, n'y ont rien changé, l'ont laissée en la même autorité qu'elle souloit être, et l'eussent volontiers accrue plutôt que de la diminuer. Si on allègue que leurs Msgestés n'ont pas bien reçu les remontrances du parlement , elles sont à la vérité dignes de l'autorité et prudence de ce grand sénat; mais, pardonnez-moi , s'il vous plait, si, parlant comme particulier de ces premiers officiers du royaume en l'administration de la justice , à qui je dois tout respect et service, et auxquels je le rends aussi très- volontiers, je dis qu'une répréhension si sévère devoit être faite à l'oreille, ou en présence seulement des grands du royaume , et des principaux du conseil, pour persuader leurs Majestés de pourvoir à cette réformation qu'ils montrent désirer , sans souffrir qu'elle tdt exposée à la vue d'un chacun comme il a été fait, attendu que cette publication ne pouvoit servir

MSLA.NGB6 DIPLOMATIQUES

qu*à décrier le gouvernement, et fournir des prétextes à quiconque auroit volonté de mal foire. J'estime bien que ce mal est venu sans le su du parlement, rempli d*un trop grand nombre de personnes d'intégrité et sufDsance , pour croire d'eux qu'ils y aient participé, et qu'on le doit attribuer à la licence du temps , et malice d'aucuns , qui l'ont fait pour favoriser des desseins dommageables à l'Ëtat. Je suis néanmoins contraint de dire, avec le respect que je dois à cette grande et honorable compagnie, qu'ils ont été surpris et circonvenus en plusieurs articles contenus èsdites remontrances par ceux qui leur ont donné des mémoires et avis de choses dont ils étoient très-mal informés : ce que le parlement eût bien reconnu, et en Aissent tous demeurés satisfaits, s'ils eussent député quelquesuns d'entre eux pour en conférer amiablement avec ceux du conseil qui en étoient mieux ins^ traits.

Ce sont ces remontrances et l'arrêt de la cour du 38 mars pour révoquer au parlement les grands du royaume, afin de délibérer avec eux des affaires de l'Etat, sans en avoir averti le Roi qui étoit à Paris , qui ont offensé leurs Majestés, et été cause de l'arrêt qu'on trouve avoir trop d'aigreur. Conférez , je vous supplie très-humblement , avec ce que les prédécesseurs rois ont fait en occasion de moindre importance , et qui n'entamoient si avant leur autorité , et vous jugerez, je m'assure , que leur colère en ce premier mouvement a été juste , et qu'ils ont été obligés d'en user ainsi , s'ils n'eussent voulu laisser tomber à mépris ce droit de souveraineté qui tient les sujets en obéissance et devoir. Ils ne laissent pourtant de se souvenir tous les jours qu'ils ont trèsgrand intérêt, et plus que nuls autres, même que le parlement, de conserver entière et inviolable l'autorité de la justice qui leur a été commise. Leurs Majestés s'assurent aussi qu'ils sont trop sages pour différer plus long-temps à se réconcilier avec leur Roi, qui désire les recevoir en grâce , et les reconnof tre et tenir pour ses bons et loyaux sujets, ofQciers et serviteurs; ainsi quiconque se voudra servir de leur mécontentement et de leur appui , comme d'un prétexte spécieux pour rendre juste et mieux assisté quelquetnouvement dans le royaume, il sera trompé, et trouvera le Roi armé de la justice, aussi bien que de ses forces, pour repousser leurs efforts , et conserver l'autorité que Dieu lui a mise en main. Il semble encore qu'on prenne sujet de reprendre le conseil de légîèreté, pour avoir donné avis de révoquer l'abolition du droit annuel, accordée et promise solennellement aux députés 4e9 £tats, If ^ certain que cette pernicieuse in-

troduction du droit annud mérite d'être coih damnée , que c'étoit l'intention de leurs Majesté de le faire et exécuter dès lors sans aucane re« mise, et chercher d'autres moyens pour recoonoftre les services de plusieurs ofQciers qui avoient bien mérité du public ; mais les plaintes d'un si grand nombre d'officiers ayant été si fréquentes de divers endroits du royaume, fondées en quelques considérations qui avoient de la justice, du moins qui méritent la grâce du Roi, il leur en a accordé la prolongation pour deux années suivantes avec celle-ci, en résolution de le révoquer, ensemble la vénalité de tous offices avec ledit temps expiré.

Je pourrois bien encore igouter d'autres raisons à celle-ci , c'est que leurs Mi^jestés ont bien reconnu que plusieurs se vouloient servir du mé* contentement des ofliders auxquels on reAisoit cette grâce, pour être plus puissante etmieai suivie en des desseins qui eussrat été préjudiciables à l'Etat. Plus, il n'étoit pas expédient de faire lors quelque nouvelle imposition pour remplacer la perte des parties casuelles, et par ce moyen charger le peuple qui a besoin de soala* gement : au lieu qu'en prenant ce loisir on espère qu'il y sera pourvu par diminution de dépense, afin que les Ëtats du royaume reçoivent lors ce bien gratuitement, et que le peuple n'ait point occasion de le tenir à charge plutôt que pour un bienfiiit. Je ne peux encore juger oà sont les autres désordres dont on veut fosciner les yeux du peuple, quand je considère que les gages des officiers, et les rentes à qui elles sont dues, ne furent jamais mieux payés; que leurs Miyestés ont eu un très-grand soin de conserver les alliances et amitiés acquises à cette couronne, tant par le feu Roi que par les autres rois prédécesseurs , et qu'elles se sont employées courageusement et avec prudence aux occasions qui se sont présentées pour garantir d'oppression leurs anciens amis et alliés; ont fait voir lears armes pour le secours de Jullers, empêché des entreprises sur Genève, et travaillent encore tous les jours pour faire finir la guerre de Fié* mont, et celle dont les princes qui prétendent la succession de Glèves et Juliers sont en crainte de la part de ceux mêmes dont ils ont appelé le secours , leur entremise et travail ayant été si heureux jusqu'ici, qu'ils s'en promettent un bon succès. Je sais bien que plusieurs, tant dedans que dehors le royaume , eussent bien désiré qu'on eût couru du premier coup aux armes contre celui dont ils estiment la grandeur être suspecte à un chacun, au lieu de chercher les moyens d'apaiser ce mouvement avec prudence, en priant et exhortant comme amis tas uns et les autres de

DU PBBSIDBlfT ^BANNIS.

poser les armes, et terminer leurs différends par Yoie amiable; mais leurs Majestés n'ont pas approuvé ce conseil, au contraire elles Jugent sagement qu'il ne peut arriver aucune guerre en la chrétienté qu'elle ne contraigne presque tous les princes et Etats , même notre Roi , d'être de la partie, soit pour le propre et présent intérêt de ses Etats, ou pour celui de l'avenir, en souffrant que les uns croissent trop en puissance, ou que les autres devenus trop foibles soient injustement opprimés. Or, son dessein principal, sorti du conseil de la Reine , est de conserver la paix dans le royaume , et de faire vivre en amitié tous les sujets que Dieu a soumis à sa domination , d'avoir aussi le même soin du dehors en allant au devant de tous mouvemens, pour les assoupir s'il est possible aussitôt qu'ils naissent , et , quand ce moyen lui défaudra , se tenir en si bonne et ferme assiette, qu'il se puisse conserver contre toutes sortes d'ennemis , et faire choix , avec justice et considération du bien de ses Etats et sujets, du conseil qui sera le plus expédient pour assister les uns ou les autres ; se réservant toujours tant qu'il pourra l'autorité et pouvoir de demeurer neutre et arbitre pour composer les différends et mettre la paix entre tous, plutôt que d'y entrer comme partie. Or ce conseil , qui est le plus assuré et accompagné aussi de prud'hommie, ne doit être suspect à personne, et ne pourra être blâmé sinon de ceux qui seront prévenus de quelque mauvais dessein ou mal informés de l'état de nos affaires. Ce qui touche plus vivement au cœur d'un grand nombre de personnes de toutes qualités, sont les mariages d'Espagne, que plusieurs qui ont une trop grande appréhension de l'avenir craignent, comme si cette alliance devoit non-seulement conjoindre les personnes, mais les forces et puissances de leurs Etats pour les porter à même dessein.

C'est une erreur de croire que les liens de la charité soient mis en même ordre et considération parmi les grands rois , qu'ils sont entre les particuliers , auxquels le sang et la nature font toujours sentir et suivre ce qui vient d'elle. Les rois mettent bien en plus haut degré leurs Etats, leur grandeur et la conservation de leur autorité que toutes ces alliances, et même que leurs propres enfans. Ce premier et principal soin leur fait oublier tout, et ne se souviennent plus des devoirs qui procèdent du sang, de l'alliance et de l'amitié, quand leurs Etats y sont intéressés. Vous le reconnoissez bien ainsi en un endroit de votre lettre, mais vous ajoutez en un autre qu'il est à craindre que ces deux puissans rois se joignent en un même dessein pour renouveler les troubles du passé, et accroître la grandeur d'Es-

pagne aux dépens de la nôtre. Dépouillez-voùs, s'il vous plaît, de cette vaine crainte ; les lois établies en France pour nous faire vivre en paix, observées déjà par un si long temps , nous feront avoir en horreur tous les conseils qui pourroient tendre à la troubler; ainsi, si quelques mauvais et mal conseillés sujets ne sont cause de rupture, la paix et le repos établi par les édits durera sans fin. Et quant à la grandeur d'Espagne, vous êtes trop sage et trop bien informé de l'inclination des Français, pour croire qu'il y en ait un seul qui la veuille élever par dessus nous; et si quelqu'un étoit si osé que d'en donner le conseil, ou faire des pratiques secrètes pour nous y précipiter, il est certain que sa trahison découverte le rendroit coupable de mort. Il y a long-temps que ces mariages ont été délibérés, conclus et arrêtés en présence de monseigneur le prince , de feu monseigneur le comte de Soissons et des autres princes, ducs, pairs et ofiûciers de la couronne, entre lesquels vous vous y êtes trouvé plusieurs fois sans qu'un seul ni vous même y ayez contredit, ni mis en avant' qu'ils pussent être cause de si grands dangers, encore qu'il fût libre lors à un chacun de dire ce que bon lui sembloit, sans crainte d'offenser leurs Msyestés , qui , au commencement de cette proposition et délibération , n'avoient aucun préjugé en leurs esprits pour approuver ou rejeter les avis qui leur seroient donnés. Les Etats-Généraux en leur assemblée à Paris les ont pareillement approuvés par un consentement général de tous les députés qui ont supplié leurs Msgestés d'en avancer l'accomplissement.

Souvenez-vous aussi qu'après la résolution solennellement prise de ces mariages, vous fûtes envoyé en ambassade vers le roi de la Grande- Bretagne pour lui faire entendre les raisons qui avoient mû leurs Majestés d'en prendre le conseil , et que ces alliances étoient plutôt pour aider à la conservation de la paix entre tous les princes de la chrétienté , que pour introduire quelque nouveauté préjudiciable à aucun d'eux, et du rapport que vous fîtes en plein conseil de l'approbation dudit sieur Roi , y ajoutant même votre avis comme conforme à tout ce qui en avoit été arrêté. Vous en faites encore autant à un endroit de votre lettre , mais vous y igoutez qu'il les faut différer. Or on ne voit point qu'il y ait à présent aucune différence entre la remise et la rupture, étant bien certain, puisque le temps de l'exécution de ces traités a été accordé entre notre Roi et le roi d'Espagne , que la remise venant de notre part sera prise par lui pour un changement de volonté , ou pour une grande foiblesse

MBLANGES DXPLOMATIQUBS

et impuissance qui a 6té le moyen au Roi d'exécuter et accomplir ce qu'il a désiré et promis. Or en l'un le roi d'Espagne auroit sujet de nous tenir pour ennemis, et en Tautre de nous mépriser ; et les deux sont dommageables et honteux. Il est donc trop tard et tiors de saison d'apporter aujourd'hui ce conseil. Ceux qui regardent de si loin les dangers qui peuvent arriver à l'occasion de ces mariages, se trompent à mon avis; car, au lieu d émouvoir des guerres dedans nous ou ailleurs, leurs Majestés espèrent qu'ils seront cause d'assurer la paix partout, et qu'elles auront plus de moyen de persuader au roi d'Espagne, comme amis et alliés, qu'il n'entre en quelque nouveau dessein qui puisse troubler le repos général, que s'ils essayoient de l'en divertir en cherchant les moyens de l'offenser comme ennemis. Puis ce remède est sans péril , ne nuit à personne, et ne leur ôte l'usage des autres remèdes dont les souverains ont accoutumé se servir au besoin; outre ces considérations, vous savez aussi bien qu'aucun autre avec quelle affection leurs Majestés ont embrassé la recherche que le roi de la Grande-Bt*etagne &it de madame Chrestienne pour son fils, héritier présomptif de ses couronnes et Etats, le pourparler duquel mariage est déjà bien avancé, et en aussi bon état de leur côté qu'on le pourroit désirer , ce qui doit fiiire cesser tout le soupçon du pre> mier, et assurer un chacun qu'elles n'ont autre intention et désir que d'aider à conserver la paix entre tous les princes et Etats de la chrétienté. Cette façon de procéder, si sincère et ouverte, dont elles ont usé en toutes leurs actions et déportemens depuis ta mort du feu Roi , vous doit être une assurée protection contre la crainte des armes du roi d'Espagne; elles sont aussi sur le pied pour autre dessein que pour entreprendre sur la France. Or nous tenons Sedan être compris sous ce nom , par ainsi que le Roi a même intérêt à le conserver qu'une autre place qui seroit plus avant dans le royaume. Les grands rois ne souffrent jamais qu'on écorne leurs frontières, et ne donnent aucun avantage à l'alliance et amitié de quelque prince que ce soit, qui puisse diminuer leur grandeur et autorité.

Si ce soupçon continuoit encore en votre esprit, il vous faudroit recourir à la puissance et aux armes du Roi pour vous garantir de danger, et néanmoins vous montrez en avoir défiance, et voulez croire qu'on a fait de grandes levées depuis Totre départ de la cour sans vous en avertir. Je vous peux assurer que ces levées ont seulement été projetées, non mises sur pied, combien que leurs Majestés n'eussent qu'assez de sujet de ce faire , attendu tes levées qu'on dit avoir été faites

ouvertement près de vous et sur votre frontière , et les pratiques et arremens secrets en d'autres endroits du royaume ; car le souverain doit toujours être armé le premier quand il se doute et prévoit quelque mouvement ; et s'il n'a été fait jusqu'ici , c'est que le Roi est en bonne paix avec ses voisins, et qu'il ne peut croire, quelques mauvais bruits qu'on fasse courir, que ses sujets, qui n'ont aucun prétexte pour s'élever contre lui, se veuillent précipiter à de si dangereux et injustes desseins; et si quelques-uns s'oublioient tant que de le faire, j'estime, monseigneur, qu'ils ne tireroient aucune assistance de vous, et que vous vous souviendrez toujours que vous avez un office de grande dignité dans le royaume, que vous êtes seigneur de naissance, qualité et moyens, qui vous obligent et intéressent en la conservation de l'Etat et de la paix du royaume, qui seule peut conserver l'autorité du Roi, et lui donner le moyen de réformer les abus et désordres que chacun montre avoir en horreur. Si cette réponse vous a été envoyée tard , encore qu'elle fût faite peu de jours après avoir reçu votre lettre, j'ai des raisons qui m'en excusent. Elle méritoit bien un plus long discours pour le sujet qu'elle traite. Recevez de bonne part, je vous supplie très-humblement, ma fiberté,et croyez, s'il vous plaît, que je n'ai autre passion que de bien faire , et d*être utile au public, qui sera très -bien , si nous voulons oublier tous autres intérêts pour y servir. Quant à ce qui ^udie à vos affaires particulièrement, je vous y rendrai volontiers très-humble service quand j'en aurai le moyen , comme étant, monseigneur, etc.

Propos tenus en Rassemblée des notables c Rouen, le quatorzième décembre 1617, /wr M, le président Jeannin, où messieurs des finances sont venus, parle commandement du Roi, pour informer ladite assemblée de rétat des affaires de ses finances.

Monsieur Jeannin , superintendant des finances , portant la parole , a dit qu'ils étoient venus en rassemblée par le commandement du Roi, pour représenter l'état auquel étoient à présent les affaires de ses finances, les raisons et causes qui ont porté Sa Majesté aux grandes et excessives dépenses qui ont été feites depuis le décès du feu Roi, afin qu'en étant informée au vrai, elle puisse donner à Sa Majesté son avis sur les moyens et expédiens qu'elle jugera les plus utiles, pour faire en sorte que le revenu ordinaire de Sa Majesté suffise pour l'entretènement de sa maison et de son Etat, selon sa dignité et grandeur, sans avoir recours à des moyens extraordinaires qui sont souvent à la foule et m»

DU 9HE8IDS1VT JEÀNKIlT»

de ses sujets, et qui les font rourmurer : qu'à l'instant de la mort du feu Roi, de glorieuse mémoire, qui soit en la gloire de Dieu, la Reiuemère, lors régente du royaume, fit assembler les princes et les officiers de la Couronne , et avec eux les principaux conseillers dont le feu Roi s'étoit servi en ses plus grandes affaires , pour savoir d'eux ce qu'elle avoit à faire pour conserver l'autorité du Roi son fils, et tenir son royaume en paix. Elle fut donc conseillée de renouveler les édits de pacification, entretenir les alliances de la Couronne, et surtout obliger , par gratifications de pensions et autres bienfaits, les grands du royaume et autres seigneurs considérables en l'Etat sans lesquels l'autorité du Roi, pendant sa minorité et la foiblesse d*une régence, ne pou voit être soutenue ; que ce conseil fut sage et du tout nécessaire pour éviter un plus grand mal à l'Etat, en quoi il s'est fait une grande et extraordinaire dépense, dont se peuvent souvenir ceux qui savent l'état auquel on étoit lors, et ce qu'on devoit craindre pour l'appréhender, qui fut cause d'apporter de nouvelles et extraordinaires dépenses , outre lesquelles la Reine se trouva chargée de plusieurs autres faites peu avant le décès du feu Roi , mais non acquittées, comme pour son couronnement et des préparatifs faits pour son entrée à Paris, et, la mort du Roi avenue, des obsèques et pompes funèbres, puis du sacre du Roi , de l'armée qui fut envoyée au secours de Juliers; qu'à ces dépenses on pourroit bien ajouter d'autres excessives dépenses faites en faveur des princes et autres grands du royaume, dont la plupart avoient été payées par les ordonnances de M. le duc de Sully, qui a toujours eu la réputation de bien ménager les finances du Roi, comme on estime qu'il a fait en cet endroit ; le bon ménage des finances d'un grand Roi ne consistant pas toujours à ménager et mettre de l'argent en réserve, mais quand il est requis pour faire mieux et éviter pis, à les bien distribuer et gagner le cœur de ses sujets, y ayant des temps où l'Etat d'un prince se conserve par sa libéralité, et auxquels, si on vouloit user de ménage, on tomberoit en des inconvéniens et dépenses qui consuineroient six fois autant que ce qui se trouveroit d'épargne.

Toutefois , que ces grandes dépenses n'empêchèrent pas que Sa Miyesté, désirant le soulagement de ses sijyets , ne fit une révocation de tous édits de nouvelle création d'offices , d'attribution de droits et commissions pour recherches extraordinaires qui se faisoient lors, dont elle pou voit tirer un grand argent, et aussi une diminution sur le revenu ordinaire de ses finances

de deux millions de livres par an ; que ces charges avoient continué jusqu'à ce que les mouvcmens survenus, avec les dépenses des mariages du Roi et de madame la princesse d'Espagne sa sœur, contraignirent la Reine-mère de rétablir la plupart de ce qui avoit été remis au peuple, de se servir non-seulement de cinq millions de livres qui étoient de comptant en la Rastille , mais aussi de plusieurs moyens extraordinaires, tant pour supporter les frais de la guerre que pour racheter la paix et obéissance des sujets du Roi , remèdes foibles à la vérité pour la dignité du Roi, mais les plus assurés pour remettre TEtat hors de péril ; que jusqu'à ce que le Roi eût pris le gouvernement de son royaume tout étoit plein de confiscations, de désordres et de profusions ; qu'il ne vouloit représenter les causes et prétextes qui avoient excité les premier et second mouvemens, pour ne rejeter le blâme sur personne, puisque chacun étoit à présent en Tubéissance du Roi ; mais quant au dernier mouvement, qu'il n'a voit meilleur fondement que la démesurée ambition et avarice insatiable du maréchal d'Ancre, lequel vouloit rendre la guerre immortelle s'il eût pu , pour trouver dans les troubles de la grandeur particulière pour lui à la diminution de l'autorité du Roi , comme il fut avenu sans doute si Sa Majesté , par une sage et généreuse résolution , n'eût fait finir tout d'un coup sa vie et ses méchans desseins. Ce sont les mouvemens et le désordre commis dans les finances à l'occasion du maréchal d'Ancre , qui ont été les vraies causes de faire consommer tant de levées extraordinaires , et de faire prendre encore par anticipation avant sa mort deux millions de livres sur les deniers des quartiers de juillet et octobre de la présente année , et dix-huit cent mille livres sur les deniers des années 1618, 1619 et 1620 : ce qui a contraint le Roi, ayant pris le gouvernement de son Etat, de recourir à de nouveaux moyens extraordinaires pour remplacer cette faute de fonds, et avoir son revenu libre et entier pour supporter les charges de l'Etat, moyennant lequel remplacement et le retranchement que le Roi veut faire par les avis de l'assemblée , Sa Majesté se promet de remettre ses affaires en si bon état, qu'elle n'aura plus besoin de moyens extraordinaires, et souIa* ger encore ses sujets, en sorte qu'ils auront plus d*occasion de la louer de sa bonté, et l'aimer pour le bien et commodité qu'ils recevront de sa domination , que de la craindre et redouter à cause de sa puissance et dignité ; que plusieurs se pourront étonner de tant de levées extraordinaires , si on n'avoit moyen de justifier par écrit que la dépense des mouvemens revient à

MiiLàNGfiS DtPLOMlTIQtlSl

près de trente millions de livres , en y comprenant les non valears qui ont été aux recettes et aux fermes à l'occasion de la guerre; que l'on étoit à présent hors de ces misères, et avoit-on grande occasion d'espérer, s'il plaisoit à la bonté divine conserver la paix dans le royaume , et la personne de notre Roi , au premier âge duquel nous voyons reluire tant de semences de vertu , qu'elles produiront sans doute en leur maturité des fruits qui le feront aussi bien reconnottre le fils du grand Henri son père, que successeur de sa couronne par les lois du royaume.

Il ne reste donc plus sinon lui donner le moyen par vos bons avis de faire le bien qu'il désire et promet à ses sujets, sur les propositions qui leur ont été et seront faites de la part de Sa Majesté , entre lesquelles il y en a qui tendent au retranchement des dépenses superflues, comme à l'immensité des états , appointemens et pensions qui reviennent aujourd'hui à plus de six millions trois cent mille livres ; l'entretènement des gens de guerre qui monte à plus de quatre millions de livres , et les garnisons extraordinaires à plus de deux millions de livres: ces trois articles excèdent de six millions de livres et plus ce que le feu Roi avoit accoutumé d'y employer quand il étoit en paix ; que les avis de l'assemblée seront très-bien reçus par le Roi, et y aura grand égard , pour l'assurance que Sa Majesté a de leur prudence, fidélité, service et affection à approuver le bien du royaume et le soulagement de ses sujets. Ajoutant un peu après que si l'assemblée désiroit avoir un particulier éclaircissement de l'état de la recette et dépense de toutes les finances du royaume, et quelle a été leur administration, qu'ils sont prêts à le faire voir, et feront reconnottre qu'en tout ce qui s'est passé ils y ont apporté le soin , la vigilance et intégrité requis pour s'en acquitter en gens de bien.

Lettre écrite à M. le président Jeannin par la Retne-mère y du dixième mars 1619.

Monsieur le président Jeannin , je désire que vous disiez au Roi monsieur mon fils ce que vous jugerez en conscience qu'il doive croire ^ et fassiez la supplication que je lui ai faite de vouloir ouïr la passion que j'ai pour la conservation de son autorité, et pour le bien de son Etat, d'autant que vos offices et vos conseils lui sont plus nécessaires que jamais, puisqu'on le porte aux plus violentes et irrégulières armes que l'on a jamais levées. Je lui écris encore la lettre de laquelle aussi bien que de Tautre l'on vous donnera un double , afin qu'étant bien informé de la justice et candeur de mon procédé , vous contribuiez

tout ce qu'il vous sera possible pour le Uan de son service, et pour la paix de son royaume, laquelle je tâcherai de maintenir toujours, et tant que je pourrai, au prix de ma vie, et prierai Dieu, monsieur le président Jeannin, qu'il vous ait en sa sainte garde.

D'Angouléme, ce dixième mars 1619.

Votre bonne amie , Mabib.

Réponse de M. le président Jeannin à la Reine^ mère y du dix-septième mars 1619.

Madame,

Ce m'est un extrême regret et déplaisir de vous voir éloignée du Roi, et en un état qui me fait assez connottre et juger que vous n'êtes en liberté pour sentir et dire ce que votre conscience et bon naturel vous doivent faire désirer, et procurer la conservation de l'autorité du Roi, qui n'a besoin de notre conseil pour rechercher avec soin et affection le moyen de vous récoecilier, lui y étant si bien disposé de soi-même, qu'il prie Dieu tous les jours, et nous exiiorte aussi de conspirer avec lui ce saint et loualile désir : ce que je vous peux assurer. Madame, être très-véritable, pourceque Sa Mi^esté me fait l'honneur de m'appeter au conseil de ses principales et plus importantes affaires , même de celles qui vous concernent. Aidez donc , sH vous platt , Madame , je vous supplie très- humblement , à ce bon œuvre , et à faire cesser les mouvemens qui semblent être préparés soos votre nom , lesquels , au lien de profiter an pobiic , et apporter quelque réformation et soulagement, ne serviront que de prétexte pour favoriser les mauvaises intentions de ceux qui pensent s'accroître dans les ruines de l'Etat; considérez que vous y avez très -grand intérêt, et que l'honneur et respect qui est rendu an Roi est la vraie cause qui met en l'ame de tons ses bons sujets le désir de reconnottre, honorer et servir sa mère, et si le premier devc^r est obscurci, et mis à mépris, qu'il ne vous restera nen que le regret d'avoir cru les méchans et mallie«reux conseils de ceux qui vous ont Jetée en ee précipice.

J'ai eu autrefbis l'honneur, en recevant ks commandemens de votre Majesté, de lui laiSHr quelque bonne opinion de mon intégrité. Croyez, Madame , que je ne suis pas changé , et que plus je vieillis, Dieu me fait la grâce d'accroître ea moi cette affection et désir de bien fiiire, et qos je n'estimerois pas aussi servir bien et fidèlement le Roi , si je ne désirais par même moyen ^otre contentement; les deux ensemble étant si Joints, qu'ils ne peuvent être séparés sans prodolre de très-mauvais et dangereux effets , dont la

Dû P&^STDfiRT ifiÀNNtHé

VOUS sera toigours attribuée sMl ne vous plait prendre avec Dieu , votre conscience et bon naturel , le conseil qu'une bonne et sage mère doit prendre pour la conservation de l'autorité de son fils , et repos de ses sujets qui sont les vôtres. Je m'ose promettre , par la conuoissance que j'ai de votre vertu, qu'étant éclaircie des naages et mauvais artifices dont on a usé jusqu'à présent pour vous surprendre et décevoir, vous prendrez cette bonne et sainte résolution, qui vous fera bonorer et reconnottre ce que vous êtes par tous les gens de bien , et m'obligera aussi à demeurer perpétuellement, Madame, votre, etc., P. Jeannin. A Paris, ce 17 mars 1619.

iMtre du Roi à la Reine sa mèrej faite par M, le président Jeannin à Tours, le dernier mai 1619.

Madame, La lettre qu'il vous a plu m*écrire ne m'a pas apporté le contentement que je m'étois promis, et que ma conduite envers vous méritoit; car vous blâmez les forces que j'ai mises sus , non contre vous , mais contre ceux qui , abusant de votre nom , faisoient des pratiques dedans et dehors le royaume pour soulever mes sujets, et élever, s'ils eussent pu , les princes étrangers pour troubler la tranquillité de mon Etat; lesquelles forces ont à la vérité été inutiles, non pour la raison contenue en vos lettres, mais pour ce que j'ai mieux aimé chercher les moyens de vous réconcilier avec moi, en vous assurant de ma bonne volonté, et oubliant à votre prière les offenses de tous ceux qui vous ont assistée , que de les employer. Elles avoient toutefois été levées avec juste sujet, ou plutôt par nécessité, et en suivant l'exemple des rois qui sont bien conseillés, comme j'ai été jusqu'ici par la grâce de Dieu , lesquels n'attendent pasqu'un mouvement, préparé contre leur autorité et le salut de ceux que Dieu a soumis à leur domination, soit fortifié en sorte qu'il puisse mettre leurs affaires en péril , mais vont au devant par prévoyance. Considérez donc , je vous prie. Madame , comme j'en ai usé. Aussitôt que je fus averti de votre départ de Blois, j'envoyai vers vous le sieur de fiethune, puis après lui mon cousin le cardinal de La Rocfaefoucault, avec des offres qui vous pouvoient assurer que je ne désirols rien avec plus d'ardeur que de vous aimer, honorer et respecter comme ma bonne mère, par tous les devoirs et offices qu'on peut requérir d'un bon fils qui a toujours eu empreint en l'âme ce à quoi la loi de Dieu et celle de la nature l'obligent. Il semble néanmoins que vous vouliez rejeter sur moi, comme une faute commise envers vous, ce que j'ai fait avec si bonne intention ? ^t continué

toujours depuis , encore ^ne la foiblesse de ceux qui vous assistent, et les forces que j'avois assemblées, m'aient donné le moyen de pouvoir surmonter toutes difficultés en peu de jours , et d'en user après comme il m'eût plu.

Si vous avez donc au cœur ce que je veux croire de votre bon naturel, n'entrez en reproche des choses passées qu'on ne sauroit réputer qu'avec trop d'avantage pour moi ; cherchez plutôt votre contentement en l'assurance que vous de*vez prendre de mon amitié; vous ôtes trop intéressée en mon bien et en mon mal ; mes sujets ne peuvent souffrir oppression, ni mon autorité être diminuée que vous ne vous en re-ssentiez. Il est temps de finir, et n'est déjà que trop tard pour le bien et repos de mes bons sujets, et pour votre liberté , que vous ne pouvez recouvi'er avec plus de sûreté et contentement pour vous, que par les offres que je vous ai faites et répétées si souVent , et fais encore à présent par le sieur de Berulle, dont la prud'hommie, sagesse et fidélité vous est assez connue; et croyez que j'accomplirai de bonne foi , et avec une volonté immuable , tout ce que je vous ai promis et accordé : il s'ac*quittera mieux de la créance que je lui ai donnée que n'a fait le comte de Brayne de celle qu'il a reçue de vous, qu'il a retenue à soi sans me l'exposer, s'est conduit en ma cour comme s'il y étoit venu , non de la part d'une mère vers son fils, et après l'accommodement conclu et arrêté; mais comme si c'eût été de la part de quelque ennemi, et au temps de l'hostilité.

Projet de lettre du Roi aux gouverneurs despro* vinces sur la délivrance de M. le prince (1),

Dès lors que je suis entré au gouvernement du royaume , mon principal soin a été d'avoir recours à la bonté divine pour m'mspirer et enseigner les moyens de le régir et gouverner en sa crainte, et les sujets qu'il lui a plu soumettre à ma domination avec droiture et justice; et pouf le faire avec plus de sûreté et facilité, estimé qu'il étoit nécessaire d'y établir un bon, ferme et durable repos , ayant procuré en ce que j'ai pu le même bien aux princes voisins, amis et alliés de cette couronne, pour ce que j'ai cru que c'étoit le devoir d'un prince vraiment chrétien , et qui porte le nom que ses prédécesseurs ont ac« quis à ce royaume, d'en user ainsi. Je me suis aussi voulu informer bien particulièrement des causes de la longue détention de mon cousin le prince de Coudé, et, après m'en être éclairci, jugé avec grande considération pour le bien de mon Etat et de mes sujets, qu'il étoit expédient

(1) Henri II de Bourbon, prince de Condé, qui fut mil à la Bastille en 1616.

MBLÂNOES DIPLOMATIQUES

de le mettre en liberté et appeler près de moi pour m'assister et servir : ce que je dois espérer d'un prince qui a Tlionneur d'être le premier et le plus proche de mon sang après mon frère, et par ce moyen intéressé à la conservation de mon autorité, et obligé à m'aider à maintenir l'obéissance qui m'est due par tous mes sujets; me promettant aussi qu'il le fera volontiers par la souvenance qu'il aura de ce nouveau bienfait, dont je vous ai bien voulu avertir afin que vous soyez informés sur ce sujet de mon intention, et que la fassiez savoir où vous jugerez qu'il en sera besoin.

Ecrit fait par M, le président Jeannin au mois de février 1620, sur le sujet des troubles d* Allemagne y et des moyens d'y remédier.

Ce fut peu avant renvoi de M. le duc d'Angouléme, de M. de Betliune et de M. de Préaux en Allemagne.

La grandeur d'Espagne , en laquelle je comprends tout ce que l'Empereur et la maison d'Autriche possède en Allemagne, es Pays-Bas et partout ailleurs , est montée à un si haut degré d'autorité et pouvoir, qu'elle en est devenue formidable , odieuse et suspecte à tous les autres souverains de la chrétienté, et plus encore à ceux qui lui sont de beaucoup inférieurs, n'y en ayant un seul d'entre eux qui ne désire à cette occasion leur affoiblissement , qu'ils jugent nécessaire pour assurer leurs Etats contre cette grande puissance qui cherche toujours à s'accroître , à laquelle ils savent bien ne pouvoir résister sans l'aide d'autrui, qui est souvent incertaine et douteuse , quelque confédération qu'ils aient les uns avec les autres pour leur mutuelle conservation. Le Roi, entre les souverains delà chrétienté, est l'un de ceux qui s'en doit le moins soucier, d'autant qu'il trouve en soi-même et dans ses Etats des forces suffisantes pour s'y opposer sans avoir besoin d'autre assistance. Sa Migesté ne laisse pourtant d'avoir intérêt d'empêcher qu'ils ne croissent davantage au préjudice et à la diminution des autres potentats, crainte, si cette égalité , qui est encore à présent entre la maison de France et celle d'Espagne , n'étoit plus par l'accroissement que prendroit celle d'Espagne, en £|joutant à sa grandeur de nouvelles conquêtes, qu'il n'y ait plus à l'avenir aucune résistance pour garantir d'oppression les foibles Etats contre la violence des plus forts, et que Sa Majesté même ne soit pour en ressentir du dommage en ses Etats.

C'est avec ces considérations qu'aucuns des rois prédécesseurs ont donné secours et assistance aux princes protestans , lorsqu'ils étoient foibles, contre la puissance d'Espagne et dés

empereurs de cette même maison ^ et que le fea Roi , prince sage et judicieux , en a fait autant en faveur des Etats des Pays-Bas contre la même grandeur, se souvenant qu'es querella des deoi maisons, la France avoit été assaillie et endommagée de cet endroit plus que d'aucun autre. Les autres souverains ont aussi usé de même prudence, et d'ennemis qu'ils étoient du roi François l devinrent ses amis, et se joignirent ensemble pour la défense du royaume, lonsque l'empereur Charles V, le tenant prisonnier, et usant trop insolemment de sa victoire, vouloit extorquer de lui des conditions dures et injustes, qui lui eussent apporté trop d'augmentation , et trop de diminution à la grandeur de la France, qu'ils avoient intérêt de conserver.

Nous sommes aujourd'hui en bonne paix arec cette maison , et n'y a rien qui nous doive induire a lui procurer du mal; mais au contraire, si nous voulons suivre ces exemples et user de même conduite , l'Empereur étant foible et déjà presque dépouillé de son ancien patrimoine, et de tous les autres ornemens dont il souloit être revêtu, qu'il n'est que sur la défensive, et encore bien foiblement. Sa Msyesté est obligée de le secourir contre un si grand nombre d*ennemis fort puissans , et qui ne peuvent être les maitres par une victoire absolue, que la religion dont elle fait profession ne soit en très grand danger, étant vraisemblable que le premier et principal fruit que ces princes, qui sont séparés et hors de l'obéissance de Téglise romaine, voudront retirer de leur victoire , sera de chasser et banolr d'Allemagne toute autre religion que la leur; car , encore que les luthériens ne soient si Tk>lens que les calvinistes, qui ont toujours usé de cette rigueur et injustice, quand ils ont pense avoir assez de pouvoir pour l'oser entreprendre avec quelque sûreté, dont les exemples du passe font assez de foi, si est-ce que les uns et les autres seront aisément persuadés et induits à prah dre ce conseil, tant pour l'avancement et sûreté de leur religion que pour occuper et partager entre eux dans leurs Etats les biens deseoel^îastiqueb, qui sont très-grands en Allemagne, sekio qu'il fut fait à la première introduction de la doctrine de Luther.

Et ce changement fait en Allemagne , il est bien à craindre qu'il donne facilité et courage i ceux qui font profession de la même religion es provinces et Etats des autres souverains, ou iU ont déjà quelque établissement, d'en faire autant en espérance d'être secourus et assistés des forces et de la pro^érité que les protestans auront obtenue en Allemagne ; et peut-être que Sa Majesté ne sera exempte de ce danger dans ses Etats ,

]>ti t>RiBâii>SNT nkvm^é

fèhcôte qu'elle ait intention et ferme résolution de garder inviolablement les édits faits en leur faveur , sans user d*aucune contrainte pour forcer leurs consciences, si leur rébellion et désobéissance ne Vy contraint.

C'est donc avec grande raison que le Roi doit désirer et avoir soin d'aider à faire finir cette guerre par quelque composition et accommodement qui soit toîérable , plutôt que par une victoire absolue, qui ne peut arriver qu'avec longueur de temps, grandes et excessives dépenses, et sans faire épancher beaucoup de sang, et une dévastation par tous les endroits de l'Allemagne, dont la contagion passera sans doute , si cette guerre continue , en toutes les autres provinces es Etats de chrétienté , chacun pensant avoir intérêt en cet événement, soit qu'il arrive du côté des protestans ou de l'Empereur , y ayant du mal , et à la suite plusieurs dangers et inconvéniens, mais beaucoup plus grands en la victoire des protestans, à cause de la religion, qu'en celle de la maison d'Autriche, qui est trop foible seule pour espérer aucun bon succès, et n'aura assistance que pour les garantir de ruine, non pour leur donner moyen d'entreprendre sur autrui , outre ce qu'il y a peu d'apparence qu'elle puisse obtenir quelque grand avantage sans être tellement afToiblie qu'elle ait assez à faire de se soutenir.

On voit aussi déjà la victoire comme assurée pour les protestans, si l'Empereur n'est secouru de ce qu'il lui reste de forces de celles des princes catholiques d'Allemagne qui le voudront assister, et du roi d'Espagne, au secours duquel consiste son principal appui. Quant à ces princes d'Allemagne, il n'y a aucune liaison et intelligence entre eux , ils sont éloignés les uns des autres , et à présent désarmés , ou armés seulement pour la défense de leurs pays et sujets; au contraire les protestans sont unis , armés puissamment, et ont déjà fait de si grands progrès en faveur et à l'avantage du nouvel élu roi de Bohème, que les princes qui auroient volonté d'assister l'Empereur, semblent ne s'oser découvrir, crainte de mettre leurs Etats en péril en allant au secours d'autrui.

Et quant aux forces d'Espagne, il faut considérer, encore qu'il soit très-puissant prince, qu'il lui sera difficile de mettre grand nombre de gens de guerre ensemble, pource que les excessives dépenses qu'il a faites du passé l'ont épuisé d'argent et de crédit , qu'il ne peut faire sortir d'Espagne que bien petit nombre de gens de guerre, et moins encore à présent que du passé, à cause que les colonies envoyées aux Indes de cette même nation de temps à autre en enrichis-

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