‹ Les névralgies, leurs formes et leur traitementChapitre 15 sur 59 · III. — MARCHE ET DURÉE · texte numérisé non relu

III. — MARCHE ET DURÉE

On doit entendre, selon nous, par maladie aiguë, une affection dont les symptômes, vivement accusés, présentent une évolution plus ou moins nettement caractérisée par trois périodes : augment, état, déclin, — périodes se succédant régulièrement, et dont la durée ne dépasse pas un terme assez restreint et à peu près déterminé d'avance.

En s'en tenant à la définition que nous venons de formuler, la dénomination d'aiguë ne serait évidemment pas applicable à la plupart des névralgies, car leur marche est souvent irrégulière, et les périodes y font presque toujours défaut. Cependant cette qualification- pourrait être conservée pour certains états douloureux des nerfs affectant l'allure d'une maladie pyrétique ou inilammatoire, et se distinguant en outre des névralgies ordinaires, autant par la régularité de leur cours que par l'absence de cette mutabilité dont nous avons signalé la fréquence habituelle. Le plus grand nombre des névralgies suscitées par un refroidissement présenteront ce développement régulier, au même titre que les autres maladies qui reconnaissent la même cause.

Après ces névralgies, qu'on pourrait donc qualifier d'aiguës, en viendraient d'autres à marche moins régulière, et dont le nombre est beaucoup plus élevé.

Une troisième série, la plus considérable, comprendrait celles que leur évolution capricieuse empêcherait de ranger dans l'un ou l'autre des groupes précédents. Ces dernières névralgies elles-mêmes ont pourtant une période initiale pendant laquelle les attaques deviennent de plus en plus rapprochées et de plus en plus intenses; mais lorsque la douleur est arrivée à un certain degré d'intensité, elle offre alors les variations les plus imprévues, la durée la plus illimitée.

Il est encore une quatrième forme qui ne ressortit à aucune d(!S divisions précédentes : elle a en effet une marche régulière en ce sens que les attaques se reproduisent suivant un type invariable. Mais son évolulion n'a rien de celle des névralgies aiguës, parce qu'elle lu; parcourt pas nécessairement les phases successives qui caractérisent

l'évolution des maladies aiguës. Ce sont les névralgies périodiques.

Entîn, dans certaines névralgies reconnaissant une cause bien déterminée, on voit, en dépit de la disparition de la cause, l'algésie persister comme un écho prolongé de la névralgie passée. On doit attribuer celte persistance à Vliabitmlê morbide que le nerf a contractée. La névralgie devient alors absolument chronique et rien ne permet plus d'en fixer même approximativement le terme. On peut désigner ces névralgies sous le nom de névralgies chroniques ou mieux, comme le fait Spring, sous le nom de névralgies habituelles.

[1 est utile, à peu près dans tous les cas, de rechercher à laquelle de ces catégories appartient l'affection qu'on a sous les yeux, car le pronostic et surtout le traitement seront subordonnés à la forme qu'on lui aura reconnue. Les signes anamnestiques et l'observation de quelques attaques fourniront à ce sujet des données suffisantes. L'appréciation de leur marche future sera beaucoup plus difficile : il n'est permis que dans des circonstances assez rares de déterminer d'avance leur marche et leur durée. En fait d'indications susceptibles de guider le praticien dans ses présomptions, nous n'avons pu découvrir que les suivantes :

1° La notion exacte du type et de la durée des névralgies antérieures, lorsqu'elles ont existé ;

2° La nature de la cause ;

3° La persistance ou la fugacité de son action ;

¥ Enfin, le siège anatomique occupé par la douleur.

Cette dernière indication est une des plus importantes : on sait, en effet, que certaines névralgies, toutes choses égales d'ailleurs, sont plus ou moins persistantes suivant le nerf qui en est atteint; tout le monde connaît la fugacité des points névralgiques intercostaux, — et la durée désespérante de la névralgie sciatique.

L'ensemble seul de ces éléments peut nous donner une présomption fondée. Si l'un ou l'autre, ou plusieurs d'entre eux, viennent à manquer, il ne reste plus que des conjectures insuffisantes pour servir de base à une médication rationnelle. Mais s'il est souvent difficile de deviner la durée probable d'une névralgie dans un moment donné, on peut toujours avoir la notion du temps qui s'est écoulé déjà depuis son début. Or cette connaissance ne doit pas être négligée par le praticien. " Il est hors de doute, en effet,, qu'une névralgie ancienne ou fréquemment récidivéc puisse entraîner à sa suite des lésions multiples que nous allons signaler, et qui peuvent réclamer une médication supplé-

mentaire. En l'absence même de ces effets appréciables, on a pu observer ici ce qu'on rencontre avec une constance malheureuse dans les maladies chroniques : la ténacité du mal causée par l'habitude. Lorsqu'elle a envahi depuis longtemps l'économie, la souffrance y prend pour ainsi dire droit de domicile, et il faut alors choisir, dans l'arsenal thérapeutique, une arme des plus puissantes pour en triompher.

Voici la marche typique de la névralgie.

Presque toujours, avant la première attaque et les suivantes, le malade éprouve des sensations paresthésiques ou métesthésiques telles que du fourmillement, de l'engourdissement, des tiraillements, du froid. Chez certains sujets, ces prodromes présentent une telle constance et une telle uniformité qu'ils peuvent faire prédire d'une façon certaine la prochaine invasion du mal.

Immédiatement après ces prodromes, la douleur éclate et l'accès évolue avec ses gruppetli paroxystiques et ses accalmies de courte durée.- Les accès se succèdent, comme nous l'avons dit déjà, à des intervalles plus ou moins longs pour constituer une attaque. Lorsque plusieurs jours se sont écoulés depuis la dernière attaque, on peut en général considérer la névralgie comme guérie, au moins pour un assez long espace de temps. i\Iais les récidives sont presque toujours à craindre. Nous connaissons quelques exemples d'attaques uniques, mais ce sont là des faits exceptionnels, au moins lorsque l'attaque a été composée d'une longue série d'accès.

D'ailleurs, la cessation définitive de la douleur n'est pas le signal d'un retour instantané à l'état normal. Nous avons énuméré déjà les accidents postnévrahdques ressortissant à la sensibilité, à la motilité, aux fonctions vaso-motrices et à l'activité nutritive. 11 convient de rappeler en outre que les névralgies chroniques et très-douloureuses laissent après elles une disposition mélancolique qui prend parfois les caractères d'une hypochondrie incurable. 11 arrive même que l'esprit essaie en vain de se relever de la prostration profonde où la douleur l'a plongé; le malade finit alors ses jours dans une espèce d'anéantissement des facultés mentales qui peut aller jusqu'à la démence.

Si même on fait abstraction de ces suites plus ou moins din^ctes de la névralgie, en la considérant comme guérie dès que la douleur a cessé pour ne plus revenir, on trouve encore que le nombre des névralgies rebelles est considérable. Leur chiffre est même de nature à étonner le jeune praticien qui s'imagine qu'avec les moyens nom-

breux et énergiques que la science met à sa disposition, il doit parvenir à triompher sûrement tôt ou tard de la douleur la plus opiniâtre. Valleix a compté sur 182 cas, 23 névralgies entièrement rebelles, c'està-dire que dans un huitième des cas, tous les remèdes ont échoué. L'âge avancé, et le sexe masculin chez les jeunes gens, lui ont paru constituer des conditions défavorables.

Chez les malheureux malades dont l'art est impuissant à calmer les souffrances, la vie n'est plus qu'une longue angoisse. En proie à des douleurs incessantes, ou placés constamment sous la menace de nouvelles atteintes, ils tombent dans un état de marasme que l'on pourrait appeler la cachexie névralgique. Ils dépérissent graduellement et finissent par succomber à la fièvre hectique, ou bien ils sont enlevés par une aftection intercurrente. Valleix afiirme que les névralgies ne se terminent point par la mort ; mais Jobert (1) a vu des patients succomber à la persistance et à l'intensité du mal. Nous avons connu nous-même un homme de 30 ans atteint depuis plusieurs années d'une névralgie faciale presque continente, et dont la souffrance physique avait fait un vieillard — qui est mort emporté par la violence et la ténacité des douleurs.

Ordinairement, cette terminaison se fait longtemps attendre : Bellingheri et Huxham auraient même vu une névralgie sous-orbitaire amener la mort au bout de vingt ans (2). D'autres fois, les malades sont conduits beaucoup plus rapidement au tombeau par suite de l'immobilisation qu'entraîne avec elle la douleur : ainsi, il s'est montré des cas de névralgie faciale où le moindre écartement des mâchoires donnait lieu à des douleurs atroces, à tel point que l'introduction des liquides devenait elle-même impossible; on a vu, dans ces circonstances, des malheureux succomber après un court intervalle, par l'effet d'une abstinence forcée (3).

Celte terminaison fatale n'est pas toujours le résultat direct de la maladie: pour échapper à des maux devenus intolérables, des personnes atteintes de névralgie n'ont pas craint de chercher dans le suicide la fin de leur misérable existence.

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