‹ Les névralgies, leurs formes et leur traitementChapitre 16 sur 59 · IV. — ÉTIOLOGIE · texte numérisé non relu

IV. — ÉTIOLOGIE

1° Causes prédisposantes.

Nous avons à signaler en premier lieu l'influence de Vage. On peut

(1) Jobert (de Lamballe). Études sur le système nerveux, Paris, 1838, t. II.

(2) On serait en droit de se demander si, dans ce cas, la névralgie a abrégé l'existence.

(3) Cojirpendium de médecine pratique, t. 3, p. 002.

dire que c'est depuis l'adolescence jusqu'au seuil de la vieillesse que la névralgie multiplie le plus ses atteintes. Toutefois, l'âge avancé ne prémunit pas contre les attaques nouvelles d'une névralgie déjà déclarée. Sur 296 cas, Valleix n'a rencontré que 5 cas de névralgie chez des sujets de 70 à 80 ans. I^a cause de cette particularité réside sans doute dans la dégénérescence du tissu nerveux. Il est possible cependant que la rareté des névralgies chez le vieillard soit plutôt absolue que relative, le nombre des vieillards étant toujours très-restreint relativement à celui des adultes. 11 n'est pas sans quelque importance pratique de rechercher si le mal s'est manifesté pour la première fois avant ou après le déclin de la vie, car dans le second cas, l'affection est généralement plus douloureuse et plus rebelle.

Pour ce qui concerne les enfants, ils jouissent d'une immunité presque complète à l'égard de la névralgie. Nous en avons vu un certain nombre présenter des accès de migraine parfaitement caractérisés, mais presque jamais nous n'avons rencontré chez eux de véritables attaques névralgiques. Il nous paraît rationnel de rattacher au développement incomplet du système nerveux sensitif l'heureux privilège dont jouit ici le jeune âge. Bourguignon (1) est tenté de croire que c'est simplement à l'impossibilité dans laquelle se trouvent les enfants d'exprimer leurs sensations douloureuses qu'il faut attribuer cette rareté apparente des névralgies. Il se fonde sur ce fait que les causes propres à surexciter la sensibilité provoquent très facilement chez eux des spasmes convulsifs. Nous ne pouvons point partager cette manière de voir. Ces spasmes ne sont en réalité que des mouvements réflexes et l'on sait que ces mouvements se manifestent avec d'autant plus de vivacité et de fréquence que la sensibilité générale se trouve dans un état de repos plus complet: c'est surtout pendant le sommeil, où la sensibilité est pour ainsi dire anéantie, que l'hypercinèse se déclare sous l'influence de la moindre excitation sans que celle-ci soit le moins du monde douloureuse.

Après l'âge, vient le sexe. Presque tous les auteurs sont d'accord pour reconnaître -aux femmes une plus grande prédisposition aux névralgies. Mais cette assertion est ici sans valeur, car on a omis, dans cette appréciation, d'examiner à part les névralgies cérébro-spinales idiopathiques. Or, nous croyons avoir observé que celles-ci n'étaient pas plus fréquentes chez la femme que chez l'homme.

Valleix accorde peu d'influence à la constituiion ; cependant, pour

(1) Op. citât., p. 34.

lui, les sujets robustes seraient plus souvent atteints. Cette observation, qui d'ailleurs heurte les idées reçues, ne nous semble pas d'accord avec les faits. Bourguignon a vu la névralgie dominer chez les sujets faibles ou chez des individus qui n'avaient que l'apparence de la force et de la santé, — et nos propres observations sont de nature à confirmer cette assertion.

On serait tenté d'admettre, a priori, que les personnes à tempérament nerveux sont plus sujettes aux névralgies ; il n'en est cependant pas tout à fait ainsi : d'après Valleix, ce tempérament n'aurait qu'une très légère influence, — et, pour nous, nous avons rencontré au moins aussi souvent des névralgies cérébro-spinales idiopathiques chez des individus lymphatiques que chez des personnes à tempérament nerveux. 11 n'en est pas de même de Vétat névropathique, c'est-à-dire de cette disposition particulière indéfinissable dans sa nature qui affecte surtout le système nerveux et se manifeste, comme le dit Erb, par une tendance permanente à produire des troubles sensitifs, psychiques ou moteurs. Il y a presque toujours alors une combinaison ou une alternance de la névralgie avec d'autres névroses.

Il est étonnant qu'un observateur aussi sagace que Valleix n'ait pas découvert l'action de Vhéréditéet ne l'ait pas signalée parmi les causes prédisposantes de la névralgie. Celle-ci, en effet, doit entrer en ligne décompte, non-seulement pour le diagnostic (1), mais encore pour le pronostic et le traitement. On sait déjà combien est redoutable et incontestée l'hérédité dans d'autres affections nerveuses telles que l'épilepsie et l'hystérie. Quant aux névralgies cérébro-spinales, nous avons vu déjà plusieurs cas qui nous ont fait croire qu'elles étaient soumises, mais à un moindre degré, à la même influence. Nous avons cru remarquer qu'alors aussi la guérison se faisait plus longtemps attendre. Anstie, après nous, a noté la puissance néfaste de l'hérédité : il l'a constatée dans un quart environ des cas.

Mais ce n'est pas seulement la constitution névralgique qui possède ainsi la faculté de se transmettre d'une génération à l'autre. Certaines névroses telles que l'hystérie, l'hypochondrie, l'épilepsie, la chorée et même certaines affections organiques du système nerveux comme la paralysie générale progressive peuvent, en passant du parent à sa progéniture, se transformer en une disposition névralgique.

Signalons enfin ce fait remarquable que l'on a depuis longtemps

(1) Lucas. Traité philosophique et physiologique de l'héréilité naturelle clans les états de santé et de maladie du système nerveux. Paris, 1850.

observé pour certaines maladies constitutionnelles, à savoir que plusieurs enfants d'une même famille peuvent se montrer très sujets aux accidents névralgiques, alors que l'on n'a jamais reconnu chez les parents le moindre indice d'une semblable prédisposition.

Les conditions hygiéniques auraient encore pour Valleix une influence à peu près nulle. En ce qui regarde les circumfusa, il a trouvé qu'il s'est produit dans une habitation sèche, chauffée, bien éclairée, un nombre de névralgies dépassant du triple au moins celui des névralgies contractées dans un logement humide, mal aéré et mal éclairé. Il nous semble que, pour être fidèle à la méthode numérique qu'il a si rigoureusement suivie dans son ouvrage, il eût dû prêter une action funeste aux dernières conditions que l'on a cependant l'habitude de considérer comme les plus favorables; mais il a mieux aimé, pour ne pas mettre ici son système tout à fait en contradiction avec sa raison, dénier toute influence réelle au milieu dans lequel vit le malade, et mettre sur le compte du hasard une différence aussi notable dans les chiffres qu'il avait obtenus. Il n'attribue donc, dans le cas présent, aucune importance à ces résultats numériques que peuvent faire varier, en effet, mille et une conditions tout à fait indépendantes des lieux où vit le malade, et bien plus actives dans la production des névralgies que le séjour habituel dans une demeure plus ou moins chaude, plus ou moins sèche, plus ou moins aérée.

Nous regardons donc comme nulles, aussi bien que lui, les déductions qu'on pourrait tirer de ces chiffres. Nous croyons au contraire, que, toutes choses égales d'ailleurs, les névralgies se montreront plus fréquemment chez des personnes occupant des habitations mal ventilées, humides et froides. Ces conditions désavantageuses, de même qu'une mauvaise alimentation, ou, d'après certains auteurs, un régime trop excitant, pourront produire directement des névralgies cérébrospinales; dans d'autres cas, celles-ci succéderont k des viscéralgies qui, en troublant la nutrition, auront altéré peu à peu les qualités du sang; mais ces névralgies cérébro-spinales qui sont ainsi le résultat de quelque altérati-on du liquide sanguin cessent alors d'être idiopathiques.

Certaines professions prédisposent également aux névralgies, et, comme l'habitation et le régime habituels, elles donneront plus fréquemment lieu à des névralgies symptomatiques.

Une autre influence à noter, influence inhérente à l'individu, est celle desmaladies antérieures; parmi celles-ci, les seules affections qui

prédisposent directement à la névralgie sont les attaques névralgiques éprouvées antérieurement. — Et encore, dans ce cas même, c'est plutôt à la cause dont l'action a produit les névralgies passées que l'on doit attribuer les névralgies nouvelles ; on ne peut cependant refuser à l'existence d'anciennes névralgies une certaine influence, car des attaques souvent répétées finissent par établir dans l'économie une habitude qui devient une véritable prédisposition.

Les saisons auraient, de l'aveu de tous, une influence marquée. C'est dans le cours de l'hiver qu'on observe le plus grand nombre de névralgies cérébro-spinales ; c'est aussi pendant cette saison qu'elles récidivent avec le plus de facilité.

Les climats à perturbations atmosphériques habituelles comme ceux de la Belgique, de la Hollande et du nord de la France sont funestes aux individus quelque peu prédisposés aux atteintes de la névralgie. Boudin aurait constaté de plus que les névralgies cérébro-spinales sévissent surtout dans les contrées septentrionales et les viscéralgies dans les régions tropicales. Dans les régions tempérées, les deux chiffres se balancent.

Il est enfin une dernière cause dont l'influence, longtemps méconnue parce qu'elle ne peut être matériellement constatée, nous paraît cependant incontestable, c'est le trouble passionnel des facultés mentales. Le chagrin sous toutes ses formes (soucis, amour sans espoir, jalousie et regrets), la répétition fréquente d'accès décolère, l'habitude d'un travail intellectuel trop actif ou trop prolongé, occasionnent assez souvent, soit directement, soit indirectement par l'état nerveux qu'ils déterminent, des névralgies cérébro-spinales idiopathiques.

Les conditions morales qui amènent chez les jeunes filles le développement de l'hystérie et chez les adolescents une espèce particulière d'hypochondrie sont également susceptibles d'engendrer directement une prédisposition marquée aux névralgies. Parmi elles, nous citerons une éducation trop mondaine ou trop austère, le fanatisme ou l'ascétisme religieux, la tendance aux idées superstitieuses, des désirs sexuels spontanés ou provoqués, satisfaits ou inassouvis, du moment où ils ont assez d'intensité ou de fréquence pour constituer une véritable obsession, puis enfin l'habitude de l'onanisme. Anstie prétend même que les excitations sexuelles inconscientes que fait naître l'établissement de la puberté dans les deux sexes jouent un rôle des plus actifs dans l'étiologie des affections névralgiques.

2° Causes occasionnelles.

Dans le plus grand nombre des cas, on ne trouve, pour les névralgies idiopathiques, aucune cause déterminante. Une observation minutieuse, un interrogatoire bien dirigé révéleront cependant plus d'une fois des circonstances étiologiques qui auraient échappé à une recherche sommaire. On devra toujours pousser ses investigations dans deux voies différentes, parce que les causes occasionnelles seront presque toujours comprises sous l'un ou l'autre de ces chefs : a) actions physiques ; h) impressions psychiques.

a) Parmi les premières, on a signalé depuis longtemps l'eff'et local du froid, celui surtout d'un courant d'air froid et humide. Valleix a constaté cette influence 17 fois sur 67 cas. Thouret, Masius, Schaeffer, Perroud, Bellingheri (1), Fleury (2) en citent des exemples manifestes. Ce sont les névralgies à frigore des anciens, celles que les Allemands appellent d'habitude névralgies rhumatismales. — H y a lieu néanmoins de se demander si dans un certain nombre de ces cas, l'algésie n'est pas plutôt le fait d'une névrite.

L'action générale du froid ne semble pas avoir une influence aussi marquée.

Un 7nouvement brusque de la partie a paru être le point de départ de la névralgie dans un des 67 cas recueillis par Valleix; mais il existait sans doute alors une lésion préalable du nerf. Ce qui est certain, c'est qu'un déplacement subit imprimé à un membre antérieurement algésié suffit souvent pour provoquer une nouvelle attaque.

La fatigue musculaire peut encore déterminer l'apparition de la névralgie. L'exercice immodéré du piano, une application prolongée à un ouvrage de couture ont déjà produit des névralgies cervico-brachiales. Une marche forcée a été suivie plus d'une fois de sciatique.

Dans les circonstances où cette origine sera démontrée, on pourra concevoir de la manière suivante le développement du mal. A la suite de l'exercice excessif d'un muscle, il s'accumule dans son tissu certains composés organiques tels que la créatine, la créatinine, l'inosite, le glucogène, l'acide lactique, l'acide urique qui n'existent qu'en faible quantité dans le muscle au repos. Le liquide parenchymateux qui baigne les fibres nerveuses comme les fibres musculaires doit ro prendre ces substances quand les contractions exagérées du muscle

(1) Compendium de inédecine pratique. T. III, p. 607.

(2) Fleury. Traité 23ratiq7(e et raisonné d'hydrothérapie, 2^ édition, Paris, 1856, p. 604.

viennent à cesser. Il se charge alors lui-même de ces principes et cette altération dans sa composition chimique normale le rend impropre à l'entretien physiologique des fibres sensitives répandues dans le muscle intéressé et même des nerfs disséminés dans la masse musculaire du membre. De là une lésion chimique des conducteurs nerveux qui, par son retentissement sur les centres encéphaliques donne lieu à des sensations algésiques. — Ajoutons que les mouvements mêmes de la partie sont susceptibles d'amener dans le nerf, par les frottements, les pressions, les tiraillements répétés qu'ils occasionnent, une irritation pouvant se traduire par de la douleur.

11 est vrai que les auteurs ont vu la névralgie se montrer assez loin du point particulièrement soumis à la fatigue ; c'est ainsi que Bourguignon a constaté l'apparition d'une névralgie faciale à la suite d'une marche forcée. Mais on peut invoquer ici l'altération générale du sang qu'entraînent toujours les exercices corporels immodérés.

La fatigue sensorielle donne également naissance aux douleurs névralgiques. Certaines névralgies orbitaires et auriculaires ne reconnaissent pas d'autre origine que la perception d'images trop lumineuses ou de sons trop aigus. Il est probable qu'il s'agit ici d'une action réflexe dont le mécanisme est encore absolument inconnu.

b) Les impressions morales ne sont pas moins actives. Chez une personne prédisposée, un simple accès de colère, une joie subite et excessive sutiiront souvent pour faire éclater une douleur névralgique. Il n'est pas jusqu'à l'imagination elle-même qui ne puisse créer pour ainsi dire de toutes pièces une névralgie périphérique : cela s'observe souvent chez les hypochondriaques et les hystériques. Les centres psychiques de l'encéphale semblent, dans ces cas, exciter directement les appareils centraux sensitifs et les moditier dans le sens algésique.

Toutes ces névralgies méritent la qualification de phrénopathiques que Spring leur a imposée.

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