V. — PATHOGÉNIE
Les deux propositions suivantes — qui s'excluent l'une l'autre — résument les opinions émises au sujet de la nature de la névralgie :
1. La névralgie est le fait d'une lésion anatomique connue et appréciable.
2. La névralgie est le résultat dune altération spéciale indéterminée du tissu nerveux.
La première de ces deux doctrines a été soutenue autrefois par Van de Keeze, Martinet, Gendrin et Fleury (1). Ce dernier fait de la névralgie une congestion sanguine active ou passive des nerfs. Les autres en font une névrite.
Parmi les auteurs contemporains, il en est plusieurs — parmi lesquels nous nommerons Bannister (2), Cartaz (3), Noîhnagel (4), Landouzy (5) — qui sont tentés d'agrandir le domaine de la névrite aux dépens de celui que l'on avait jusqu'ici réservé à la névralgie, sans toutefois contester l'existence de cette dernière.
Voici les faits qui plaident en faveur de cette doctrine :
1° Des tronçons de nerfs excisés pour cause de douleurs névralgiques rebelles ont présenté des lésions dégénératives manifestes (Sc/zm/ï, Ollier).
2° Dans un cas de sciatique traitée parl'élongation, Desnos et Blum (6) ont trouvé sur le vivant le nerf modifié dans son volume, sa coloration et sa consistance.
S'' Les observations faites sur le vivant ont montré que dans beaucoup de sciatiques, le nerf malade était plus volumineux et plus dur que son congénère (7).
Mais on peut opposer à ces faits ou plutôt à leur généralisation les objections suivantes :
1° Les altérations de nature phlegmasique constatées à l'autopsie n'ont pas toujours — loin de là — donné lieu à des douleurs de forme névralgique, tandis que des lésions non inflammatoires ont produit parfois ces douleurs.
2° Lors même qu'on a rencontré des traces de phlegmasie après des douleurs névralgiques intenses et prolongées, les premières pouvaient encore n'être que le résultat et non la cause de la souffrance.
3° Dans des cas de névralgies bien caractérisées, on a constaté l'intégrité absolue des cordons nerveux. Cooper, Valleix en citent des exemples.
(1) Martinet. Mémoire sur l'inflammation des nerfs. Revue médicale, t. II, 1824. Gendrin. Histoire aiiatomique des inflaminations. Paris, 1826, t. II. Fleury. Traité d'Iujdrothérapie. Ire édit., p. 518.
(2) Bannister. Chicago Journ. of nervous and mental diseases. Oct. 1875.
(3) Cartaz. Des névralgies envisagées au point de vue de la sensibilité récurrente. Paris, 1875.
(4) Nothnagel, Op. cit.
(5) Landouzy. Arch. gén. de médecine, 1875.
(6) Voy. thèse d'Angelé, Contribution à l'étude des névralgies au point de vue de leur nature et de leur traitement par les injections irritantes. Paris, 1878, p. 25.
(7j Voy. Thèse de Lagrelette. Paris, 1869.
Plus récemment, Anstie (4) a examiné avec soin un nerf intercostal dans un cas de névralgie ayant duré plusieurs jours et n'y a rencontré aucune lésion.
4° Enfin, en se plaçant au point de vue clinique, on parviendrait difficilement à expliquer, dans l'hypothèse d'une névrite, l'apparition soudaine et la disparition parfois instantanée et définitive de la douleur et des autres symptômes de la névralgie.
La doctrine de l'hyperémie ne serait point passible de cette dernière objection. Mais Fleiiry va évidemment trop loin en trouvant des analogies « incontestables » entre la cause, les symptômes, la marche appartenant aux névralgies aiguës et chroniques et ceux qui se rencontrent dans les congestions sanguines actives et passives. Nous avons vu, en effet, que le début de l'accès névralgique est marqué par une contraction spasmodique des vaisseaux de la région névralgiée, et il serait très étonnant que cette ischémie fût précisément le résultat d'une hyperémie du nerf. Les succès remarquables obtenus par Fleury au moyen de la médication hydrothérapique lui ont fait certainement outrepasser les limites d'une judicieuse induction.
Quant à des altérations plus grossières telles que des névrômes, des lésions osseuses, etc., elles sont trop faciles à constater pour qu'elles aient pu passer inaperçues dans tous les cas. Ce sont là, d'ailleurs, des lésions plus permanentes encore que l'hyperémie et l'inflammation.
Nous rejetons donc absolument la théorie anatomique, en ce sens que si le tissu névralgie est le siège d'une lésion anatomique appréciable, cette lésion n'est tout au plus, dans les cas où on la rencontre, que la cause déterminante d'une altération inconnue qui peut parfaitement exister sans elle.
Connaît-on au moins les modifications intimes que subissent les conditions 7;%s/o/o^/fyi(^6' des éléments nerveux quand ils passent à l'état névralgique ?
On a songé à une perturbation électrique des nerfs. Mais s'il est démontré qu'il existe une certaine corrélation entre le fonctionnement d'un cordon nerveux et ses conditions électriques, ceci n'est nullement prouvé pour les cellules des centres — et nous verrons plus loin que ce sont précisément les cellules centrales qui sont le siège essentiel dela névralgie.
D'ailleurs, si la névralgie n'était qu'une modification anormale de
(1) Anstie. Op. crt.,p. I4l.
l'état électrique du nerf, tout se réduirait ici à une question de quantitéet de tension et un appareil électrique suffirait pour remplir toutes les indications et guérir toutes les névralgies. Il suffirait également pour les faire naître.
Bemak a émis naguère l'idée que les douleurs névralgiques seraient dues aux vibrations imprimées aux nerfs par les battements artériels ; une cause morbide communiquerait au tissu nerveux une irritabilité douloureuse que réveillerait le déplacement des parois vasculaires. Mais en accordant même aux pulsations artérielles une aussi grande importance, il resterait encore à déterminer la nature de la cause pathologique qui donne au tissu nerveux cette susceptibilité inaccoutumée.
On en est donc réduit à déclarer inconnue dans son essence la nature intime de la névralgie.
Est-ce à dire qu'elle le restera toujours? La pathogénie de la névralgie est-elle donc encore tout entière à créer? Heureusement non. Bien qu'on n'ait pas réussi à pénétrer dans un domaine qui, à l'heure actuelle, paraît tout-à-fait inaccessible, on est cependant parvenu à acquérir certaines données pathogéniques précises sur la douleur et les autres symptômes de la névralgie. Ce sont ces données que nous allons essayer d'exposer d'une façon aussi complète que possible.