SYMPTOMES, MARCHE, DURÉE, TERMINAISON
Nous ne voulons par revenir ici sur les caractères communs à toutes les névralgies, caractères que l'on peut retrouver dans le long exposé que nous avons fait des symptômes appartenant aux névralgies ramiculaires. Il nous suffira d'indiquer les signes distinctifs de la névralgie musculaire.
Elle prend naissance le plus souvent sans cause connue, ni prédisposante, ni occasionnelle; parfois, on peut reconnaître l'influence d'un refroidissement brusque, ou l'action prolongée d'une atmosphère froide et humide. Un écart de régime, une fatigue, peuvent venir en aide à l'action de ces causes.
Elle atteint quelquefois immédiatement son plus haut degré d'intensité, mais, dans la plupart des cas, elle va croissant graduellement à partir de son début. Les muscles affectés deviennent le siège d'une douleur sourde d'abord, puis de plus en plus vive, soumise à des exacerbations nocturnes, s'exaspérant invariablement par la pression et par les mouvements actifs, quelquefois aussi par les variations de température, mais à un bien plus faible degré que les névralgies rhumatismales. Elles présentent très rarement le type intermittent.
Les unes sont fixes, les autres mobiles; les premières s'attachent ordinairement aux masses musculaires des lombes {lumbago), au muscle occipito-frontal (gravedo), quelquefois aux muscles de la plante des pieds. — Les secondes, plus fugaces, occupent tantôt un muscle, tantôt un autre; parfois elles sautent d'une région ù une autre, et ces déplacements peuvent s'opérer en quelques heures; dans d'autres cas, au contraire, les douleurs restent plusieurs jours fixées dans le même point. Elles s'étendent fréquemment aux tendons et finissent même quelquefois par s'y localiser définitivement.
Elles sont assez rarement lancinantes, mais souvent paroxystiques. La masse musculaire n'offre que des points douloureux diffus, mais il n'est pas rare de constater une sensibilité particulière à la pression au niveau du point où le muscle s'insère à son tendon.
Assez souvent, elles s'accompagnent d'un certain degré d'alinésie;
cette inertie musculaire est quelquefois assez prononcée pour faire croire, lorsque la névralgie occupe les muscles voisins du rachis, à l'existence d'une lésion médullaire. 11 faut l'attribuer tantôt à la douleur, tantôt à une altération directe de la motilité. La perte du mouvement tire son origine, ou d'une lésion du système musculaire (paralysie musculaire, myo-paralysie), ou d'une lésion du système nerveux (paralysie nerveuse, névro-paralysie). La paralysie nerveuse, à son tour, reconnaît trois origines possibles, selon que les systèmes sensitif et moteur sont atteints séparément ou tous deux à la fois. Ici, c'est la paralysie nerveuse qui est la cause de l'amyotilité.
Les névralgies musculaires ont une grande tendance aux récidives : elles passent facilement à l'état chronique, et c'est surtout alors qu'on observe les douleurs fixes ou mobiles dont nous avons parlé.
Ces névralgies musculaires chroniques, plus fréquemment encore que les névralgies ramiculaires, amènent à leur suite des atrophies musculaires qui pourraient faire naître des doutes sur leur nature névralgique si l'on ne se rappelait qu'une immobilisation prolongée suffit pour entraîner un défaut de nutrition, et qu'il faut y joindre ici l'hyperémie chronique qui suit presque inévitablement la douleur.
Elles se compliquent quelquefois, pendant leur cours, de névralgie ramiculaire ou d'hyperesthésie cutanée.
Leur durée est variable. Les névralgies aiguës cessent au bout d'un ou de quelques jours; — les névralgies musculaires chroniques durent souvent toute la vie.
Il résulte de la description que nous venons de tracer que le traitement applicable aux névralgies musculaires diffère par plusieurs points de celui que nous avons indiqué pour les névralgies des branches nerveuses du système encéphalo-rachidien.
La prophylaxie consiste à éviter autant que possible les causes de refroidissement (humidité et variations de température), la fatigue, les écarts de régime, — h se couvrir le corps de flanelle, ou, au contraire, s'habituer de bonne heure à se passer de vêtements épais par la pratique hygiénique d'une hydrothérapie bien entendue.
Les névralgies musculaires subites et récentes guérissent assez facilement. Les récidives, ainsi que celles qui ont débuté lentement, constituent des affections presque incurables, sans doute à cause des
altérations organiques qu'elles finissent par amener non-seulement dans les tissus malades, mais encore dans les parties environnantes. Pour les premières, comme pour celles-ci, on aura recours avec le plus de succès aux révulsifs cutanés agissant sur une assez grande étendue : fomentations ou compresses excitantes avec l'alcool camphré ou un mélange d'alcool et de chloroforme, ou du chloroforme pur,
— bains de vapeurs simples ou térébenthines (Macario), bains sulfureux, bains au sublimé, bains de mer, enveloppements avec la spongiopiline ou les bandes de caoutchouc, — fumigations aromatiques, — frictions alcooliques, éthérées , ammoniacales, térébenthinées, — emplâtres ou onguents irritants, — ventouses sèches, — sinapismes,
— teinture d'iode, ouate iodée, — vésicatoires volants, — révulseur de Baunscheidt, — faradisation cutanée.
Remak a appliqué avec avantage les courants galvaniques constants au traitement des névralgies musculaires : il rapporte, entre autres, un cas désigné sous le nom de rhumatisme nerveux aigu non fébrile, qui ne nous semble autre chose qu'une névralgie musculaire coïncidant avec une névralgie de plusieurs troncs nerveux, et où deux séances de courant stabile ont suffi pour faire disparaître la douleur ainsi que la gêne dans les mouvements (1). — Outre cette action anesthésique, le pouvoir électrolytique du courant stabile s'exerce sur les exsudats consécutifs à une stimulation douloureuse prolongée et en opère rapidement la résolution.
Vélectro-pimclure et racujmncture sont moins employées encore que dans les névralgies des conducteurs nerveux, parce que les points douloureux circonscrits ne se montrent guère dans la névralgie musculaire. Mais lorsque le point de l'insertion tendineuse sera bien dessiné, ces moyens peuvent être efficaces {Anslie).
Vaimant a quelquefois réussi à chasser des douleurs musculaires rebelles.
Après l'électricité, c'est à V hydrothérapie, empirique ou rationnelle, qu'on a dû les succès les plus éclatants. La dernière surtout a développé toute sa puissance entre les mains de Valleix (2) et de Fleury (3). 11 importe, pour réussir, de faire un choix convenable parmi les moyens hydriatriques, et il faut, pour cela, se rappeler la distinction que nous avons établie plus haut, distinction fondée sur les ditierences
(1) Op. cit., page 307.
(2) Bulletin général de thérapeutique, année 1848, t. XXXV.
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(3) Op. cit
LES NÉVRALGIES, LEURS FORMES ET LEUR TRAITEMENT. 2ol
d'intensité et de durée qu'on observe dans les névralgies musculaires.
Les myo-névralgies aiguës et légères céderont à l'usage d'une compresse imbibée d'eau froide recouverte d'une feuille imperméable et maintenue pendant douze heures sur la partie malade, en ayant soin d'enlever la compresse au bout de ce temps et de lotionner rapidement la partie malade avec une éponge et de l'eau froide. Valleix prétend même que de simples lotions froides pratiquées rapidement une ou deux fois par jour ont suffi pour vaincre le mal.
Les névralgies à la fois aiguës et intenses devront, pour guérir, être combattues par la douche écossaise. Dans plusieurs de ces cas, une seule séance a suffi (1).
Mais si la névralgie musculaire est ancienne et rebelle, on n'en triomphera qu'à l'aide d'un traitement plus long et plus énergique. Il sera nécessaire en outre d'y apporter de légères modifications. L'eau aura une température de + 8° à + 10° C et une grande force de projection. Les douches locales et générales, données deux fois par jour, seront précédées comme plus haut de la sudation en étuve sèche; mais il faut user sobrement de cette dernière pratique (2).
Le massage, employé concurremment avec l'électricité et l'hydrothérapie, serait d'un puissant secours contre les névralgies musculaires causées surtout par la fatigue et le froid. Quand on n'a pas recours au massage, un repos complet doit être prescrit, le membre étant placé dans l'extension.
Les narcotiques ont été donnés avec succès, particulièrement lorsqu'ils sont administrés par la voie endermique, hypodermique ou parenchymateuse. Il en est de même des injections de chloroforme.
L'application de la chaleur n'est pas toujours favorable. Fleury prétend avec raison qu'elle éternise le mal.
Enfin, dans les cas rebelles, Anstie dit avoir observé la guérison par le chlorure ammonique à la dose de 1 à 1 gr. 50.
Avant qu'on n'employât les divers moyens que nous venons d'énumérer, on avait fréquemment recours aux antiphlogistiques et aux émollients : cataplasmes, sangsues, ventouses scarifiées. Cette médication avait pour etfet de nécessiter un repos avantageux et de produire à la peau une révulsion qui n'était pas sans utilité. Mais ce traitement doit être à peu près abondonné pour les névralgies musculaires, parce qu'il s'oppose à l'application de plusieurs autres moyens beau-
(1) Fleury. Op. cit., pages 331 et 332.
(2) Ibid, pages 336 et 337.
coup plus efficaces. Les cataplasmes seuls sont d'une utilité réelle.
Ualrophie consécutive sera combattue avec plus ou moins de succès par les frictions, les fumigations et les bains excitants ou toniques, l'hydrothérapie, l'électricité.
Les mêmes agents thérapeutiques, auxquels on pourrait associer la strychnine ou le seigle ergoté seraient encore indiqués dans le cas où une paralysie nerveuse accompagnerait cette atrophie.
€. — I1EVR4LGIE CUTAiAEE OU DERIIALGIE.
C'est seulement dans ces derniers temps que l'algésie tégumentaire, que l'on désignait autrefois et que l'on désigne souvent encore aujourd'hui sous le nom d'hyperesthésie cutanée, a fixé l'attention des observateurs. Valleix est encore un des premiers auteurs qui en ait fait ressortir la nature névralgique (1). Monneret et Fleury signalèrent dans le Co7npejidium de médecine pratique (2) des douleurs d'origine hystérique qui paraissaient résider dans la peau. Avant ces auteurs, Piorry et Jolly avaient fait connaître diverses espèces de dermalgie. Romberg l'avait également mentionnée. Mais les premiers n'en avaient fait qu'une étude encore superficielle, et le pathologiste allemand n'avait guère décrit que des douleurs susceptibles d'être rattachées à des lésions organiques.
Beau (3) a essayé de tracer une histoire générale et complète de l'algésie cutanée; mais encore imbu des idées anciennes, il a fait pour les affections douloureuses de la peau ce qu'on avait fait pour les muscles, c'est-à-dire qu'il a considéré la dermalgie comme une affection de nature rhumatismale. Il est vrai que souvent les douleurs qu'il a observées étaient le résultat de l'impression brusque du froid, mais cette circonstance étiologique est bien loin de suffire pour faire d'une maladie quelconque une affection rhumatismale. Nous avons vu nousmênie plusieurs cas de dermalgie aiguë produite évidemment par un refroidissement local et chez lesquels nous avons noté l'absence complète de tout phénomène susceptible d'être rattaché à la pyrexie ou
(1) Op. cit., page 137 et suiv.
(3) Note sur les dei^malgies, etc., Archives générales de médecine. Année 1S4I, t. XII.
LES NÉVRALGIES, LEURS FORMES ET LEUR TRAITEMENTi, 2o3
même à la diathèse rhumatismales. En second lieu, Beau a fait rentrer dans la catégorie des dermalgies des douleurs de la peau qui n'étaient que l'expression d'une névralgie des filets nerveux sous-cutanés. Enfin, certaines douleurs prodromiques et symptomatiques sont encore rangées parmi les dermalgies.
Il est donc assez difficile de faire à l'aide de ces observations et de quelques autres éparses dans les auteurs une histoire exacte de la dermalgie idiopathique. Nous tenterons cependant d'en donner ici un aperçu aussi complet que nous le permet l'étroitesse du cadre qui nous est tracé.
ÉTIOLOGIE.
Les causes générales de cette affection, lorsqu'elle est idiopathique, sont celles des névralgies essentielles ordinaires. Quant aux causes locales, ce sont surtout les influences atmosphériques et particulièrement l'impression du froid qui ont paru l'occasionner le plus souvent. Dans un cas remarquable rapporté par Bourguignon (2), une forte contusion du côté gauche de la poitrine avait été le point de départ d'une dermalgie qui avait envahi toutes les parties de l'enveloppe cutanée situées au-dessous du point frappé. Le même auteur a vu une dame être prise de dermalgie quelques jours après l'opération d'une tumeur du sein. Mais il s'agissait peut-être dans ces deux cas d'une simple névrite.
SYMPTOMES
La dermalgie est caractérisée exclusivement par des sensations douloureuses se présentant surtout sous deux formes : la douleur continue et la douleur intermiltente. La première, lorsqu'elle est légère, ressemble à l'agacement que fait éprouver le contact d'une toile d'araignée; lorsqu'elle est plus intense, elle fait l'etfet d'une brûlure, d'une cuisson analogue à celle que produit, lors de la levée d'un vésicatoire, le contact de l'air avec la surface dénudée du derme. La douleur intermittente affecte la forme d'élancements, de coups d'épingle ou de clous enfoncés dans la peau (2). Elle est très vive, se répète à de très courts intervalles, augmente surtout la nuit, et ne cède pas à la pression qui cependant semble diminuer la douleur continue. — L'une et l'autre sont
(1) Op. cit., page 142.
(2) Valleix est tenté de rattacher ces douleurs intermittentes à l'existence d'une névralgie ramiculaire : la dennalgie ne posséderait que la douleur fixe qui sei-ait toujours légère, et surtout la douleur vive provoquée par le froltenaent.
exaspérées par le frottement. Elles peuvent exister simultanément ou isolément.
Le siège de ces douleurs est ordinairement assez circonscrit; elles occupent de préférence les parties de la peau qui sont recouvertes de cheveux ou de poils.
11 n'existe naturellement ni altération locale de la peau, ni réaction fébrile.
Cette alFection se développe d'habitude graduellement et disparaît insensiblement comme la névralgie musculaire. Elle présente assez souvent une tendance marquée à s'étendre de proche en proche et à envahir ainsi des parties fort éloignées du point de départ.
Sa durée dépasse rarement une quinzaine de jours ; mais elle est sujette aux récidives.