NÉVRALGIES GOUTTEUSES
Que l'on considère la goutte comme une simple variété de la dia-
(1) Trousseau et Pidoux. Op. cit., t. II, p. 113.
(2) IbicL, p. 63.
(3) Ibîd., p. 363.
(4) Desguin. Du rhumatisme et de la diathèse rhumatismale, Gand, 1869.
thèse rhumatismale ou bien, ce qui nous paraît plus exact, qu'on admette pour chacune de ces affections un principe différent, on est forcé de convenir que la goutte donne lieu, encore plus souvent que le rhumatisme, à une surexcitation nerveuse qui se traduit naturellement par Valgésie. Cette algésie peut être due à la névrite ou à la présence de dépôts tophacés dans les troncs nerveux; mais elle peut aussi résulter d'une altération non appréciable des éléments nerveux et constituer une véritable névralgie.
Les névralgies goutteuses — rares d'ailleurs — coïncident le plus souvent, comme les névralgies rhumatismales, avec d'autres phénomènes morbides dont l'origine n'est pas douteuse : tels sont les sédiments uriques dans le liquide urinaire, l'albuminurie ou la glycosurie, la tuméfaction douloureuse des petites articulations revenant par accès, des douleurs erratiques générales, une dyspepsie acide chronique, des éruptions psoriasiques, lichénales ou eczémateuses, des poussées de conjonctivite, une fragilité remarquable des ongles et souvent aussi les signes d'une phléthore sanguine. D'autres fois, la névralgie né fait que précéder ou suivre ces symptômes.
L'âge habituellement assez avancé du sujet, ses habitudes (alimentation azotée, vie sédentaire), une prédisposition héréditaire ou acquise, laquelle s'est déjà manifestée par des attaques antérieures, sont autant de circonstances propres à déceler la nature goutteuse de la névralgie.
SYMPTOMES
En dehors de ce concours de conditions spéciales, on n'a guère indiqué de traits caractéristiques de la névralgie goutteuse.
Leur intermittence périodique, leur terminaison par métastase ou par des espèces de crises, leur prédilection pour les viscères et particulièrement Vappareil gastro-intestiiial, et à un moindre degré pour le nerf sciatique (1), la facilité avec laquelle elle se déplace (R. Reynolds), l'influence bienfaisante d'un régime moins azoté et de la médication alcaline, enfin, l'exaspération des douleurs par les bains sulfureux sont à peu près les seuls signes qui ne se rencontrent pas tous à la fois dans les autres névralgies : en conséquence, leur réunion suffira pour caractériser, en dehors de toute coexistence de symptômes goutteux, les douleurs névralgiques de source podagreuse.
Lorsque la diathèse urique existe à l'avance, l'impression du froid
(1) On a vu aussi la névralgie goutteuse s'établir dans l'aorte, dans le poumon et dans le cœur.
LES NÉVRALGIES, LEURS FORMES ET LEUR TRAITEMENT, -ISl
et même les changements dans l'état électrique de l'atmosphère déterminent l'apparition des douleurs; souvent aussi elles se substituent à d'autres accidents goutteux ou les précèdent. C'est ainsi que nous avons rencontré, chez un goutteux, un cas de névralgie radiale, à peu près bornée au segment qui contourne l'humérus, mais avec des irradiations vers la main, dont la giiérison a coïncidé avec l'apparition d'un herpès sur tout le trajet du nerf. — Il s'est écoulé quinze jours entre l'apparition des douleurs et l'éruption, et nous avons constaté que, durant cette période, il n'existait pas — sauf la douleur — le moindre trouble sensitif ou moteur dans le domaine du radial. Cette double circonstance, jointe à ce fait que les douleurs névralgiformes ont cessé au moment de l'éruption, tend à faire écarter ici la présomption d'une névrite.
Nous avons encore ici à lutter à la fois contre la manifestation névralgique locale et contre Vétat hémopathiqiie.
Comme la névralgie n'est le plus souvent qu'un effet métastatique, un écart dans la localisation ordinaire de la goutte, il en résulte que le traitement de la névralgie en elle-même comprendra deux ordres de moyens : les premiers destinés à combattre directement la douleur névralgique, les autres, à ramener l'accès dans la voie battue en essayant d'attirer sur le point d'élection habituel le travail morbide qui s'opère dans l'organisme.
Les calmants combinés au repos, à une bonne position de la partie malade, à l'entretien autour de cette partie d'une chaleur douce et égale, suffiront pour remplir le premier office, car des moyens plus énergiques pourraient occasionner une répercussion dangereuse.
On atteindra le second but par des frictions excitantes, des sinapismes, des ventouses, des applications irritantes de toute espèce sur les points où l'on désire que la goutte vienne se fixer. On donne dans le même but, à l'intérieur, le musc ou le camphre : ce dernier médicament est considéré par Trousseau et Pidoux comme le spécifique par excellence contre ce qu'on pourrait appeler Vataxie goutteuse. Certaines eaux minérales (Hoinbourg, Kissingen , Wiesbaden, Teplitz), posséderaient la même vertu.
Ces deux indications remplies, il ne restera plus qu'à combattre la goutte elle-même, c'est-à-dire l'état diatliésique qui pourrait ramener, s'il n'était modifié par une médication convenable, les mêmes mani-
festations douloureuses. 11 nous faudrait un trop grand espace pour énumérer les moyens dirigés contre cette désespérante maladie : une telle énumération serait d'ailleurs aussi fastidieuse qu'inutile. Ceux qui méritent d'avoir cours dans la science sont les suivants :
a) Médication interne. — En première ligne vient le traitement par les alcalins, qui ont au moins l'avantage de combattre une crase sanguine qui entre incontestablement pour une grande part dans la maladie gouUeuse. On donne le bicarbonate de soude à l'intérieur, à la dose de 1 à 2 grammes par jour pendant longtemps. 11 est préférable, quand c'est possible, de prescrire aux goutteux une saison aux eaux de Vichy (Célestins), d'Ems, de Hombourg, deWiesbaden, de Carlsbad, de Marienbad, de Krankenheil, deNeuenahr, de Contrexéville, et enfin aux eaux de Royat, qui renferment une forte proportion de lithine. Il est bon toutefois de ne pas faire un usage immodéré de cette médication, car on créerait alors une disposition funeste en donnant au sang une fluidité et une alcalinité trop grandes.
On doit éviter avec soin les eaux sulfureuses qui ont pour etîet presque constant d'augmenter l'excitation nerveuse des podagres.
A côté des alcalins vient se ranger, non pas au point de vue de son mode d'action, mais au point de vue de sa réputation anti-goutteuse, le colchique. La plupart des auteurs rapportent son action favorable à sa vertu dynamique; — d'autres, avec moins de raison , à l'irritation dérivative qu'il produit sur la muqueuse intestinale. — On fait prendre le matin, à jeun, 8 à 10 gouttes de teinture de semences de colchique, et l'on augmente graduellement la dose. Toutefois, d'après les essais (VEuJenburg, le colchique serait à peu près inefficace contre les névralgies goutteuses.
La vératrine, qui se trouve contenue en assez grande quantité dans le colchique, a été essayée aussi contre la goutte, mais avec un succès douteux.
Les purgatifs drastiques viennent en troisième lieu. Ils possèdent une efficacité réelle,. — et c'est surtout à leur action dérivative qu'il faut attribuer les résultats avantageux des pilules de Lartigue,du. sirop de Boiibée, etc. La gomme-gutte, la scammonée, le jalap, l'aloès, la coloquinte, sont les médicaments que l'on devra choisir de préférence.
Enfin, les préparations iodées et bromées, soit sous forme pharmaceutique, soit sous forme d'eaux minérales, pourront être administrées
avec avantage; elles doivent être données à petite dose, mais d'une manière continue.
Nous passerons sous silence les remèdes secrets auxquels la crédulité publique a donné tant de vogue. Un seul mérite d'être signalé, c'est le remède de Laville, dont la composition est maintenant connue.
b) î\lédication externe. — Cette médication viendra efficacement en aide aux moyens précédents.
Les bains alcalins préparés avec 250 grammes de sous-carbonate de potasse ou de soude, les bains de mer seront de puissants auxiliaires de la médication interne. Les bains sulfureux, au contraire, ne feront généralement qu'exaspérer le mal au lieu de le calmer.
L'action résolutive de Vhydrosudopathie a été appliquée avec avantage au traitement de la goutte par Fleury; il associe à l'eau froide la position et la compression méthodique ; d'après le même auteur, cette médication aurait sur les autres un avantage, celui de prévenir de nouvelles attaques dégoutte en modifiant puissamment les lésions locales qui deviennent à la longue, selon lui, le point de départ d'accès répétés. Les applications résolutives sur les articulations chroniquement engorgées auraient encore, si celte opinion de Fleury est exacte, une véritable utilité.
Des conditions hygiéniques mieux entendues, c'est-à-dire une alimentation moins azotée, des boissons moins excitantes, un exercice modéré, etc., constitueront le complément essentiel de la médication anti-goutteuse.
NÉVRALGIES HERPÉTIQUES.
Si l'on considère la facilité avec laquelle se contractent les névralgies sous l'action d'un froid brusque appliqué sur la peau, on conçoit aisément que des lésions cutanées conime celles qui constituent les dermatoses amènent fréquemment des douleurs névralgiques. Ces rapports intimes entre les fonctions de la peau et celles du système nerveux ont été démontrés expérimentalement, il y a longtemps déjà, par Fourcault (1) — et l'observation décèle encore chaque jour la relation étroite qui les unit. Pour ce qui regarde les névralgies, Bourguignon dit avoir observé dans une foule de cas un rapport de causalité entre celles-ci et les atfections cutanées : une sécheresse habituelle
(1) Causes générales des maladies clwoniques, avec l'exposé des recherches expérimentales sur les fonctions de la peatc, etc. Paris, 1844.
(le la peau survenant chez des individus qui avaient coutume de suer abondamment a produit des névralgies ganglionnaires et cérébrospinales.
On admet généralement, à l'heure qu'il est, que la plupart des dermatoses ne sont, malgré leur apparence idiopathique, que la manifestation tégumentaire d'un vice, d'une dialhèse à laquelle on donne le nom d'herpétique ou de dartreuse. Sous ce rapport, .les efforts de Bazin, de Hardy et de leur école ont à peu près triomphé des vieilles traditions de Willan et Alibert. La plupart des affections non parasitaires de la peau ne sont plus maintenant que le symptôme d'un vice-général qu'il s'agit de combattre en même temps que la lésion locale, sous peine d'éterniser celle-ci ou de laisser le champ libre aux récidives.
L'entité de cette dyscrasie est si bien constituée que dans les cas où son expression cutanée avorte, son influence se reporte sur d'autres organes de l'économie, et. particulièrement l'appareil nerveux : elle y produit alors des désordres variés qui ne disparaissent que par un traitement antidartreux, ou par la réapparition de l'efïlorescence cutanée. Ces faits sont mis hors de doute par de nombreuses observations. Hoffman et Masius (1) en ont consigné plusieurs : ils ont vu des névralgies de la face succéder à la rétrocession brusque, spontanée ou provoquée, de couperose et de maladies pustuleuses, et disparaître lorsque ces affections venaient à se reproduire. Fallût a été témoin d'une métastase du même genre. Teissier a reconnu que des céphalées nerveuses étaient sous la dépendance d'une diathèse herpétique. Bourguignon (2) a rapporté plus récemment un fait des plus concluants. Enfin, plusieurs auteurs ont signalé des cas de gastralgie herpétique.
11 est regrettable seulement que, malgré les travaux de Bazdn sur ce sujet, on ne soit encore en possession d'aucun signe assez caractéristique pour faire reconnaître une névralgie dartreuse par le simple examen de ses symptômes; il est peu probable pourtant que ces signes particuliers fassent défaut : on distingue bien, en effet, une dermatose syphilitique d'une autre à la simple inspection — et une névralgie hystérique d'une njévralgie idiopathique par la forme propre qu'elle affecte. Mais le fait est qu'on n'a pas encore découvert ces caractères distinctifs de la névralgie dartreuse, l'élément dartreux intéressant indifféremment les cordons nerveux, leurs extrémités musculaires, cutanées ou muqueuses, les filets sympathiques des viscères, — et
(1) In Compend. de médecine pratique.
(2) Op. cit., t. II, pages 29, 30 et 45.
toutes ces névralgies se présentant sous le même aspect que les névralgies idiopathiques, ou ne s'en séparant que par des différences insensibles ou inconstantes.
Il ne sera donc possible de les reconnaître qu'en étudiant d'abord avec soin les circonstances étiologiqucs qui ont présidé à leur développement : à cet effet, il n'est pas inutile de rechercher, non-seulement si le sujet a été antérieurement affecté de dermatoses et s'il n'en porte pas actuellement les traces, mais encore de remonter aux parents ou de s'enquérir de la santé des autres membres de la famille; on suivra ensuite avec attention le développement et la marche du mal : on verra quelquefois la névralgie apparaître à la suite de la rétrocession d'une éruption cutanée des muqueuses, et les douleurs cesser au moment où l'affection tégumentaire reparaît. Ce seront là autant de signes attestant l'origine herpétique de la névralgie. L'efficacité d'un traitement antidartreux fondé sur un soupçon de diathèse herpétique fera de cette supposition une véritable certitude.
La nature herpétique de la névralgie une fois constatée, le traitement devra être institué autant en vue de la diathèse que de la douleur locale. II se rapprochera beaucoup, quant aux indications générales, du traitement que nous exposerons plus loin au sujet de la goutte. On devra, en effet, n'employer localement, pour atténuer la douleur, que des moyens anodins, en même temps qu'on essaiera de déterminer à la peau, dans un point que l'on choisira ou dans le point d'élection ordinaire de l'éruption cutanée, une irritation destinée à y remplacer ou à y ramener la dermatose égarée. Pour remplir la première indication, on fera sur la partie malade des fomentations légèrement narcotiques, ou mieux l'on appliquera sur le lieu du mal, des vésicatoires dont on entretiendra la suppuration ou qu'on renouvellera à plusieurs reprises. Ce dernier moyen est le plus rationnel de tous, parce qu'il obéit aux deux indications à la fois. C'est encore celui auquel on devra recourir pour atteindre isolément le second des deux buts qu'on s'est proposé.
Si l'action du vésicatoire semble trop superficielle ou trop passagère, on le remplacera par un cautère appliqué loco dolenti, si c'est possible, sinon dans le point d'élection ordinaire, c'est-à-dire à la face externe du bras en dessous de l'insertion du deltoïde.
On luttera concurremment contre la diathèse par les moyens appro-
priés. Les dépuratifs internes et externes (amers, sudorifiques, soufre, eaux minérales sulfureuses en boissons ou en bains, bains de vapeurs simples ou térébenthines), — les altérants (arsenic, or, bromure de potassium, iode, eaux iodo-bromées de Kreuznach et de Nauheim) constitueront, par leur emploi isolé, successif ou simultané, la médication antidartreuse ordinaire.
Vliydrosudopathie ne pourra être, d'après Fleiiry, que d'un faible avantage : il ne lui reconnaît qu'une certaine efficacité dans les dartres sèches; il n'en aurait rien obtenu dans les éruptions sécrétantes (1). On ne pourrait, par ce moyen, ni combattre, ni rappeler à la peau la manifestation d'un vice dartreux latent dont cet auteur nie d'ailleurs l'existence; la seule action qu'on puisse lui concéder est la révulsion qu'amène infailliblement l'application prolongée des compresses excitantes, ainsi qu'une réparation incomplète de la peau qui s'obtiendrait au moyen de la sudation et des douches.
NÉVRALGIES SCROFULEUSES.
La science ne possède encore aucune notion précise sur ce sujet; elles doivent cependant exister au même titre que les névralgies rhumatismales, dartreuses, syphilitiques, etc. Quand on voit se réflétex sur le système nerveux ces dialhèses diverses, on est en droit de supposer que la scrofulose peut se traduire comme elles par des manifestations névralgiques.
Nous avons rencontré souvent des jeunes filles à lymphatisme excessif, à peau grasse et chargée de comédons et d'acné, à chairs molles et luxuriantes, portant des traces d'adénites, qui présentaient des névralgies faciales opiniâtres dont on ne parvenait à avoir raison que par l'action combinée des vésicatoires morphines, d'une hygiène modificatrice, et d'une médication iodo-ferrugineuse. N'était-on pas en droit de diagnostiquer dans des cas de ce genre une affection scrofuleuse? Bouguignon fait mention de névralgies dartreuses « où le moindre eczéma des oreilles, la plus petite squamme de psoriasis ou d'herpès » l'ont éclairé sur La nature de la névralgie. Il est possible, probable même, vu la fréquence extraordinaire des dermatoses dans la scrofule, que plusieurs de ces éruptions n'étaient autre chose que des scrofidides, et qu'en conséquence, les névralgies, au lieu d'être de simples névralgies dartreuses, étaient comme les sœurs de ces maladies cutanées. Le
(l) Mémoires et observations sur 7e psoriasis , in Archh^es çjéncraJes rie nicdecine, ;umée 1836, t. XII, p. 4,105.
cas que le même auteur rapporte à la page 29 du volume consacré aux névralgies pourrait être également distrait du cadre des névralgies herpétiques pour rentrer dans celui des névralgies scrofuleuses. Il s'agit d'une femme de 32 ans, affectée dans son enfance de gourmes tenaces, prise de leucorrhée à l'âge delà puberté, affectée ensuite d'un catarrhe utérin abondant dont la guérison donna lieu à l'apparition d'un eczéma de la face et du cou; l'eczéma guéri, une névralgie de la face apparut; puis l'écoulement utérin se substitua de nouveau à la névralgie, et ainsi de suite.
Ces observations sont trop peu nombreuses et trop peu concluantes pour établir d'une manière pérem{)toire l'existence de la névralgie scrofuleuse; mais elles ont cependant assez de valeur pour attirer l'attention sur ce point inexploré de la science (1).