Ï9 THÉORIE DE LA GELURE
Cette théorie est la plus ancienne, ce fut celle de Larrey, puis de Tédenat. L’action expérimentale du froid sur les tissus fut étudiée par un grand nombre d’auteurs, Hunther, Magendie, Poiseuille, Ponchet, Walther, Conhein, Laveran. L’action du froid sur les nerfs fut particulièrement étudiée par . Tillaux et Grancher, Laveran, Veir-Mitchell, Duplay et Marat.
Les expériences de Weir-Mitchell, pratiquées sur le nerf eubital, montrèrent que le froid appliqué sur un tronc nerveux l’excite d’abord, puis le paralyse et que cette action porte sur
les fibres sensitives, motrices et vaso-motrices. Il se produit tout d'abord une action vaso-constrictive énergique sur les vaisseaux par excitation des fibres vaso-motrices de leur paroi, de là l’anémie des téguments, les nerfs vaso-moteurs
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sont les premiers atteints. Les vaso-constricteurs entraînent une diminution du rayonnement calorique, puisque le sang, affluant à la périphérie en moindre quantité, la quantité de chaleur qu’il cède au milieu extérieur est diminuée. De plus, les veines de la périphérie, ramenant moins de sang refroidi, les plans profonds tendront à conserver leur température optima. À ce stade, il y a lutte contre le refroidissement grâce à l’action des nerfs vaso-moteurs de la région.
Mais, si l’action du froid se prolonge, les fibres des nerfs vaso-constricteurs se paralysent par épuisement et il apparaît une réaction vaso-dilatrice paralytique, il se produit un afflux de sang à la périphérie, l’œdème apparaît, le rayonnement calorique augmente rapidement et les nerfs moteurs et sensitifs sont atteints, leur excitabilité diminue, puis des modifications histologiques se montrent, on observe de la coagulation de la myéline signalée par Tillaux et Grancher, sa segmentation en boules étudiée par Faveran ; puis, comme l'ont indiqué Weir-Mitchell et Duplay, la dégénérescence vallérienne commence à apparaître au bout de quatre ou huit jours. Toutes les altérations nerveuses fonctionnelles et organiques expliquent parfaitement la genèse des troubles vaso-moteurs, moteurs, sensitifs et trophiques, observés dans les pieds de tranchées, qui seraient des pieds gelés avec action précoce du froid sur les nerfs, entraînant tous ces phénomènes. Mais quelques auteurs, comme Témoin, de Massary, critiquèrent l’épithète de gelures. Ils faisaient remarquer que les accidents ne siégeaient qu'aux membres inférieurs, que les mains, le nez et les oreilles étaient épargnés. Il leur parut, d’autre part, singulier que ces accidents se soient produits dès l’hiver 1914-1915 qui fut très clément, ils se montrèrent même par des températures de + 49° et même de +- 100 ; en 1915, un des premiers pieds gelés était constaté par de Massary, alors que le thermometre n’était pas descendu au-dessous de + 120, Les médecins des armées de Napoléon avaient déjà souligné le fait et Larry soutint que le grand froid n’était pas la cause déterminante des accidents qu'il avait observés.
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Certains auteurs firent observer que si les accidents ‘ont apparu alors que les hommes n’ont pas séjourné dans l’eau glacée au voisinage de 0°, cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas été soumis à un refroisissement prolongé. D’après Bergonié, les désordres causés par le froid sont beaucoup plus marqués, quant à la place de l’air, c’est un liquide, l’eau, qui vient en contact avéc l’organisme.
Lei, grâce à la mobilité du corps froid qui se renouvelle constamment, grâce à son énorme capacité calorique, la chaleur soustraite peut être considérable. On comprend, dès lors, que le séjour prolongé dans l’eau, même avec un faible abaissement de la température, puisse déterminer des lésions de gelure sur les tissus et les nerfs en particulier.
JI9 Nous abordons maintenant les diverses théories dans lesquelles le froid n’aurait joué que le rôle de cause prédisposante ou favorisante.
10 T'héorie vasculaire. — Dès le début de 1915, Témoin, dans une série de communications retentissantes à l’Académie de Médecine, niait le rôle unique du froid. Pour lui, la compression des vaisseaux suffit à expliquer tous les accidents. L'arrêt et la gêne de la circulation, causés par la chaussure, et surtout les bandes molletières trop serrées et rétrécies encore par l’humidité, étaient capables de provoquer, au hout de quelques jours, des lésions dont l’aboutissement terminal était la gangrène. Nous ne nous arrêterons pas à cette théorie purement mécanique et qui fut d’ailleurs trouvée insuffisante par la majorité des auteurs, elle ne peut expliquer la genèse des accidents du pied de tranchées et, en particulier, elle fait mal concevoir la possibilité des lésions névritiques.
Roussy semble compléter cette théorie de Témoin en admettant un processus inflammatoire vasculaire consécutif aux accidents initiaux. Pour lui, les troubles objectifs observés rappellent plutôt le mode d’extériorisation des vascularites que celle des névrites et les douleurs, plutôt celle des artéri-
tes que celle des névrites.
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Cette théorie également fut trouvée insuffisante. Mais, par contre, des recherches faites récemment ont retenu plus particulièrement notre attention parce qu’elles mettent bien en lumière l’importance du rôle des troubles vaso-moteurs dans certains cas particuliers, assimilables en quelque sorte aux pieds de tranchées : MM. Cruchet, Moutier, Calmettes nous signalent, dans les Annales de Médecine, de janvier 1918, une cérie d’expériences faites avec l’oscillomètre de Pachon pour l'étude de la pression artérielle dans une forme de « paralysie segmentaire non traumatique des membres supérieurs ».
Nous regrettons de n’avoir pu nous-même nous livrer à ces expériences qui paraissent devoir jeter une lumière nouvelle sur l’importance des troubles vaso-moteurs, mais nous avons jugé bon de le signaler ici et de répondre par là à la grosse objection qu’on peut faire à notre travail, celle de soutenir de façon incomplète la théorie vasculaire.
Sans entrer dans le détail de ces expériences qui nous entraîneraient hors de notre sujet, nous nous bornerons à en résumer ici le résultat et les conclusions.
Les expériences dont nous voulons parler portent surtout sur l’immersion dans l’eau froide du membre supérieur sain et malade. L’oscillomètre de Pacbon, utilisé par ces auteurs, fournit la constatation d’un point très intéressant, l’abaissement de la pression artérielle et surtout la diminution de l'indice oscillométrique, l'aiguille pouvant même rester immobile, c’est-à-dire l'amplitude ramenée à zéro.
En résumé, les recherches complètes de ces auteurs mettent en évidence deux groupes de faits :
© 19 Un trouble vasculaire périphérique caractérisé par l'augmentation du tonus pariétal des artères, c’est-à-dire une vaso-constriction permanente ;
29 Un trouble central du mécanisme régulateur des réactions vaso-motrices. »
Cette perturbation mérite particulièrement d’attirer notre attention, car elle n’avait pas encore été signalée avant ce
Jour.
— Àl —
Quelles conclusions tirer de ces expériences nouvelles ?
Ces auteurs ont éliminé successivement un synodrome purement fonctionnel, les paralysies globales, les paralysies réflexes.
S'agit-il de névrites, de radiculites plus ou moins complexes ?
€ Il n’y a, disent-ils, systématisation des troubles, ni selon le mode périphérique, ni selon le mode radiculaire, et la décroissance progressive et insensible des troubles sensitifs des extrémités vers le centre, et de la région externe vers l’interne ne répond à aucun schéma admis. »
D'autre part, une étiologie particulière, jointe à la diminution de l’excitabilité musculaire, à la lenteur de la secousse de réaction électrique, à l’intensité des troubles vaso-moteurs précoces, individualisent le type que ces auteurs ont déerit.
Pour eux, il s’agirait de lésions centrales et ils expliquent qu’il y aurait une façon de concevoir les accidents constatés en songeant que, peut-être, « le refroidissement et la stase sanguine peuvent déterminer, par des processus toxiques ou une pertubation centripète directe, une altération des centres médullaire et sympathique ».
Quoi qu’il en soit, cette nouvelle théorie ne peut désormais être passée sous silence et l’importance qu’elle nous paraît
avoir nous la‘fait signaler 1c1.
20 Action du froid et d’une diathèse. — On a soutenu que le froid pouvait déterminer l’apparition ou le réveil d’une diathèse susceptible de produire les lésions du pied de tranchées et de faire apparaître des névrites. Maïs un grand nombre d'hommes atteints étaient jeunes et semblaient indemnes de
tares diathésiques.
30 Théorie infectieuse. — - Nous en arrivons à l’examen d’une théo:ie beaucoup plus intéressante, qui faisait jouer un rôle effectif à une infection dont le rôle aurait été favorisé par le froid, créant un état de moindre résistance générale de lorganisme, infection localisée sur les extrémités inférieures par
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le séjour prolongé dans l’eau boueuse véhiculant les germes générateurs de cette infection. Cette étiologie fut surtout invoquée par les professeurs Raymond et Parisot.
Ces auteurs, se basant sur l’évolution clinique, déclarent que les pseudo-gelures n’étaient autres que des névrites périphériques. La névrite seule permettait, en effet, d’expliquer le tableau symptomatique : anesthésies, paresthésies, altérations trophiques. L’étiologie de l’affection demeurait obseure et ces auteurs éliminèrent tour à tour les facteurs : froid sec, stase, compression, constriction, pour ne retenir que le froid humide.
Ils se demandèrent par quel mécanisme l’humidité pouvait agir. Envisageant tout d’abord la possibilité d’une infection générale localisée sur le système nerveux, ils étudièrent chez les malades le sang et le liquide céphalo-rachidien ; ces recherches restèrent négatives. Ils portèrent alors leurs recherches sur les lésions locales et, dès l’abord, furent frappés du grand nombre d’onychomycoses que présentaient, non seulement les malades, mais encore beaucoup d’hommes ayant séjourné un certain temps dans les tranchées.
Ces onychomycoses siégeaient surtout à l’ongle du gros orteil, or c’est ce doigt qui, habituellement, présentait les lésions les plus précoces ou les plus intenses de la maladie.
Ces auteurs se livrèrent à des recherches expérimentales :
a) Examen sur lames : Dans le liquide des phlyctènes, on trouvait des polynucléaires abondants, des cellules épidermiques et des hématies. Dans ce liquide et dans la couenne gélatineuse sus-jacente, on voyait des bouquets de cocei prenant le gram et des bâtonnets plus ou moins longs ne le prenant pas.
b) Cultures : Les recherches, d’abord purement bactériologiques, furent rapidement orientées vers l’hypothèse d’une étiologie purement mycosique.
Les cultures sur milieux appropriés (gélose de Sabouraud, carotte, etc.) fournirent une flore assez riche. En procédant
par isolements successifs, ils trouvèrent, à coté de germes banaux comme le Penicillium Glaucum, un champignon de couleur gris brunâtre qu’ils obtinrent en culture pure et qui fut identifié par M. le professeur Wuillemin, comme S'copulariopsis Koningii Oudemans.
Ce champignon fut trouvé, en 1912, par Jamin, dans une lésion gommeuse du poignet. I] paraît provenir de la paille ct du fumier. Ces auteurs l’isolèrent et le trouvèrent dans la couche putrilagineuse des phlyctènes et dans les escarres consécutives.
39 Inoculation. — Les recherches comprenaient 90 inoculations chez l’animal (lapins, cobayes) et se répartissaient en deux catégories de faits, suivant que l’inoculation avait été faite avec des produits directs ou avec le germe isolé.
L’inoculation de cultures de Scopulariopsis Koningii donnèrent dans tous les cas, tant au niveau des pattes que des téguments de l’animal (oreille, ventre), un gros placard œdémateux sur lequel apparaissaient des phlyctènes ou des taches violacées qui se transformaient en escarres, couleur bois d’ébène. Quand ces escarres se détachaient, elles laissaient un ulcère à fond putrilagineux, à bords décollés. Cette moississure était done nettement pathogène pour l’animal, elle reproduisait chez lui l’œdème, les phlyctènes, les escarres, lésions en tout comparables à celles observées chez l’homme.
Dans quelques cas, ils signalèrent, seul ou associé au Scopuliariopsis, un stérigmatocyste pathogène pour l’animal.
Ces auteurs conclurent que l’affection dite gelure des pieds était une mycose. Le germe infectant fait partie de la flore tellurique : pour qu’il y ait pu avoir une action pathogëne, il fallait qu’il soit amené à l’intérieur des tissus et qu’il püût y végéter ; c’est ici qu'intervenait le rôle de l’humidité.
L'eau souillée qui stagnait dans les tranchées pénétrait à travers les chaussures, apportant avec elle les différents germes, macérant l’épiderme, favorisant la production d’exco-
riations qui constituaient autant de portes d’entrée.
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L'agent pathogène aurait tout d’abord déterminé des lésions locales initiales, puis le germe infectieux où ses toxines se seraient ensuite localisés d’unc façon élective sur les nerfs de la région et eussent pu, cheminant le long de la gaine des nerfs, déterminer des lésions de névrite ascendante. Le processus expliquait les accidents névritiques précoces et même les accidents tardifs ; l’infection ayant pu demeurer latente pendant
un certain temps, puis ensuite être réactivée par un fléchissement de la résistance générale de l’organisme.
49 Théorie d’une maladie par carence. — Quelques auteurs rapprochèrent les troubles névritiques des pieds de tranchées, des phénomènes observés dans le beri-beri.
On sait que cette affection se présente cliniquement sous plusieurs formes et en particulier sous une forme nerveuse. Dans cette dernière, on observe des phénomènes polynévritiques localisés aux membres inférieurs, .entraînant des troubles moteurs et trophiques parfois considérables. Les lésions dégénératives portent principalement sur les nerfs sciatiques et leurs branches.
I n’est donc pas étonnant qu’on ait remarqué des analogies entre les névrites des pieds de tranchées et le beri-beri. C’est une maladie qui apparaît sous l’influence d’une alimentation carnée. Or, c’est le cas des troupes en campagne que d’être soumises à une alimentation presque exclusivement carnée.
Les légumes étaient rares. On peut dire que les seuls aliments végétaux consommés par le soldat furent le riz et la pomme de terre,
Il y avait dans ce régime une absence complète de légumes frais qui sont très riches en vitamines, d’autre part, si la viande contient également des vitamines, on peut penser que celles-ci étaient en totalité ou au moins en partie détruites par ébullition à laquelle on la soumettait, et l’on peut rappelei que, dans des recherches expérimentales sur Pétiologie du
syndrome beri-berique, on a observé son apparition chez des
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