OBSERVATION XXXIII
SOUQUES, LAFOURCADE et TERRIS (Soc. méd. hôp. Paris, 230mai 1923)
T.., 29 ans, heurté par une automobile le 8 février 1924, à 17 heures, tombe sur le côté gauche : luxation de l'épaule gauche
et plaie souillée à la jambe gauche. À 21 heures, injection de 10% de sérum antitétanique au niveau de la cuisse droite. Vers minuit, réduction de la luxation scapulo-humérale.
Six jours après, éruption urticarienne et démangeaisons sur tout le corps, ayant débuté au niveau de l'injection de sérum ; pas de fièvre marquée : maxima 37,7. Les accidents sériques durèrent cinq ou six Jours.
Dix jours après le traumatisme, en pleine éruption sérique, douleurs très vives dans les deux épaules et les membres supérieurs, plus marquées à droite et douleurs moins vives à la face antérieure des deux cuisses ; ces douleurs ont duré une dizaine de jours.
Treize ou quatorze jours après le traumatisme, gêne dans les deux membres supérieurs, aboutissant rapidement à une impotence marquée et à une atrophie musculaire considérable.
15 avril. — Amyotrophie diffuse et paralysie plus ou moins marquée des épaules, bras, avant-bras et mains surtout à droite.
Membre supérieur droit. — Epaule : amyotrophie et paralysie du deltoïde, du grand dentelé avec scapulum alatum très net, du grand pectoral, des sus- et sous-épineux, des ronds. Bras : triceps, biceps, brachial antérieur. Avant-bras : de tous les groupes musculaires surtout les extenseurs. Mains : des muscles innervés par le médian. À remarquer que l'atrophie musculaire et la paralysie sont moins marquées à la main qu'à l’avant-bras, à l'avant-bras qu’au bras et aux épaules où les troubles sont profonds. Au dynamomètre la main droite donne 7. Aux divers segments, l’impotence motrice semble au prorata de l'atrophie musculaire.
Membre supérieur gauche (côté de la luxation). — Atrophie et paralysie portant sur les mêmes muscles, mais moins accusées sauf au niveau des sus- et sous-épineux. L'’arthrite et la périarthnite gênent pour apprécier l'impotence fonctionnelle.
Examen électrique. — Troubles profonds et étendus des réactions électriques. À droite : main, D. R. légère ét partielle dans l'éminence thénar, peu appréciable ou nulle dans les interosseux et l’éminence hypothénar. Avant-bras, D. R. partielle dans tous les muscles, très prononcée dans les extenseurs des doigts, moins prononcée dans le long supinateur, les radi:ux et les muscles in-
nervés par le médian, très peu accusée pour le cubital antérieur. Bras, D. R. complète dans le biceps : le trapèze, le rhomboïde et le grand rond sont également dégénérés. D. R. partielle dans le sous-Éépineux.
À gauche, le sous-épineux est À peu près inexcitable. Hypoexcitabilité sans lenteur pour le deltoïde, le biceps, le triceps. D. KR. totale pour le long supinateur. Avant-bras et main : pas de D. R. nette.
En somme aux deux membres supérieurs on trouve tous les degrés des troubles électriques depuis la simple diminution faradique jusqu'à la D. R. complète dans les groupes musculaires les plus divers.
Membres inférieurs. — Aucun trouble appréciable des réactions électriques, ni atrophie muséulaire visible, ni diminution apparente de la force musculaire.
Réflexes. — Membres supérieurs radiaux et cubito-pronateurs abolis des deux côtés ; olécranien droit aboli, gauche affaibli. Membres inférieurs, achilléens normaux ; rotuliens, abolis : plantaires conservés. Réflexes abdominaux et crémastériens conservés.
Les douleurs du début et l'abolition des réflexes rotuliens prouvent que les deux cuisses ont été atteintes. ! n’y a plus de trouble de la sensibilité objective ou subjective. Les douleurs ne sont pas revenues ; aux changements de temps, cet homme éprouve parfois dans les membres supérieurs quelques douleurs très légères et très rares. La sensibilité superñcielle et profonde n'est pas altérée. Pas de troubles du côté des yeux. Liquide céphalo-rachidien : albumine 0,29 ; lymphocytes 2; W. et benjoin négatifs.
À remarquer que cet homme très vigoureux avait toujours été bien portant avant le traumatisme et n'avait jamais reçu aucune injection de sérum quelconque.
Mai 1924. — Légère amélioration dans la motricité des membres supérieurs.
Et on revient tout naturellement à penser à l’origine infectieuse et à rapprocher ainsi l’étiologie des névrites des blessés de celle des névrites des suspects de maladie infectieuse.
LU
L'apparition brusque, la localisation, les accidents sériques concomitants surtout nous permettent d'éliminer de suite, comme précédemment, l'hypothèse d’une action de la toxine contre laquelle était dirigé le traitement préventif.
Mais peut-on penser à une autre infection, telle la svphilis par exemple ? Paul Spillmann et Etienne, entre autres, en ont rapporté un cas jadis.
Or, chaque fois que l’examen fut fait dans ce sens, il s’est montré négatif, sauf pourtant dans l’observation de Sézary et Dessaint (obs. XXIÏI) ; mais là on ne peut mettre les symptômes de névrite essentiellement sensitive sur le compte de la syphilis et il faut admettre, avec Îles auteurs, la coexistence d’un tabès fruste et d’accidents d’une autre origine.
Monsieur le Docteur Martin-Sisteron attire notre attention sur le rôle de la suppuration (obs. XXXIX). En effet, les plaies septiques des nerfs sont quelquefois l’origine d’une névrite, mais il s’agit alors de névrite ascendante et on n’expliquerait guère comment une plaie infectée des collatéraux du médius gauche puisse donner naissance à une parésie brusque des deux membres supérieurs. Qu'elle joue un rôle de mordant ? — peut-être, mais ce n’est pas elle seule qui peut déterminer de pareils troubles.
S'agit-il d’une intoxication ?
Parmi les intoxications exogènes nous ne retiendrons que l'alcool et le tabac ; parmi les intoxications endogènes, le surmenage seulement.
L'’alcoolisme est signalé dans les observations de
Morichau-Beauchant et Fagart (obs. XXIX), d’Etienne
en
(obs. XXXVII, XXXVIII) de Martin-Sisteron (obs. XXXIX) ; le surmenage existait certainement chez les soldats de Lhermitte (obs. I, IT, V) ; le tabagisme peutêtre ésalement.
Mais ces intoxications n’avaient pas un caractère aigu, ce qui nous permet d’éliminer leur rôle étiolosique direct, tout en faisant une réserve sur leur rôle accessoire possible.
Si nous pouvons maintenant attribuer au sérum les accidents que nous avons décrits, comment expliquer leur rareté ?
Il y a bien peu d’années encore, on pensait que le sérum antitétanique avait une certaine prédilection dans l’éclosion des névrites et aujourd’hui encore certains auteurs pensent qu’il « est moins bien supporté que les autres sérums thérapeutiques. » Pourtant M. le Professeur Etienne l’a employé jusqu’à des doses de 760% (obs. XXVIII) et 1.340 (obs. XXViI).
Nous sommes au contraire d’avis qu’il faut attribuer le plus $rand nombre de cas à l’emploi beaucoup plus fréquent de ce sérum. Car ce n’est pas un sérum, mais tout cérum qui peut provoquer des névrites : sur 39 observations, le sérum antitétanique est 27 fois en cause, l’antidiphtérique 3 fois, l’antipneumococcique 6 fois, l’antistreptococcique 2 fois, le sérum antituberculeux de Marmoreck 1 fois. De plus, 5 fois le sérum antipneumococcique a donné lieu à des accidents névritiques plus ou moins graves sur les quinze cas rapportés par Etienne et Braun (obs. 12, 24, 25, 37,.38).
Bien que Mouriquand et Juvin rendent la pratique des injections à doses massives responsables de l’augmentation