CHAPITRE III Causes et nature de la neurasthénie
Bien qu'il soit difficile d'établir, entre le passé et le présent, la statistique comparative d'une maladie nouvellement décrite, tout porte à croire que la neurasthénie est de plus en plus fréquente. Comme on Ta démontré , les conditions actuelles de la civilisation favorisent le développement de cette névrose.
M. Paul Blocq nous dit que les neurasthéniques représentent à peu près le douzième du nombre total des malades qui se rendent aux consultations externes de la Salpétrière, et il ajoute judicieusement que cette névrose étant plus répandue dans les classes aisées que dans la clientèle hospitalière, on peut se faire une idée de ce qu'il en est de la proportion moyenne des cas de neurasthénie.
D'après le même auteur, les hommes sont frappés aussi souvent que les femmes ; d'après M. Huchard et d'autres auteurs, la proportion des femmes serait plus forte. Nous croyons , avec M. Levillain, que c'est le contraire qui est vrai ;
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nous avons déjà exposé notre manière de voir sur ce point (I).
Parmi les causes prédisposantes, il faut citer rhérédité, — hérédité similaire ou de transformation ; les professions qui exigent des efforts intellectuels considérables ou qui entraînent des préoccupations morales excessives, — c'est ainsi que les médecins, les spéculateurs, les hommes de lettres fournissent un contingent notable de neurasthéniques (P. Blocq).
Le tempérament nerveux, certaines diathèses, la goutte, le rhumatisme, sont considérés comme un terrain favorable au développement de la névrose. Nous verrons plus loin quelle importance certains auteurs attribuent à l'arthritisme dans la genèse de la neurasthénie.
Les causes déterminantes se ramènent toutes ou presque toutes au surmenage et au traumatisme.
Le surmenage cérébral, — • c'est surtout de celui-là qu'il s'agit, — peut être amené par des passions ou des émotions violentes et prolongées, par des excès de travail et une tension d'esprit exagérée. Si le surmenage est en même temps physique, excès de table, excès vénériens, abus des excitants, alcool, café, tabac, etc., les conséquences fatales seront plus promptes et plus graves.
Certains hommes vivant à Paris dans le double
(i) Les Névropathes à Bagnères-de-Bigorre.
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tourbillon des affaires et des plaisirs, représentent à son maximum le surmenage (jui doit engendrer la neurasthénie.
Le traumatisme, dont Charcot a démontré le rôle considérable dans Tépuisement nerveux, comme il Tavait déjà démontré pour l'hystérie, est tantôt physique et tantôt moral. Une émotion très vive peut mettre en branle les accidents neurasthéniques.
On peut rapprocher du traumatisme les maladies infectieuses et les intoxications qui sont des causes déterminantes reconnues de la neurasthénie.
Dans le même groupe de causes peuvent entrer les trou])les gastriques et certains désordres viscéraux dont il va être question, à moins qu'on ne préfère les rapporter au surmenage, car l'affaiblissement général qu'entraînent ces troubles et ces désordres aboutit nécessairement, chez les malades prédisposés, à l'asthénie du système nerveux et du cerveau lui-même.
Examinons maintenant les principales théories qui ont été mises en avant pour expliquer la neurasthénie.
D'après Glénard : « La neurasthénie est le syndrome de l'enléroptose ; l'entéroptose est, en général, la cause de la neurasthénie. »
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On sait que par entéroptose, gastroptose, hépatoptose. néphroptose, l'habile praticien qui a donné son nom à la théorie dont il s'agit, entend la cliute ou le prohipsus de l'intestin , de l'estomac, du foie, du rein, d'un viscère abdominal (splanchnoptose), .chute ou prolapsus se produisant à la suite d'un traumatisme ou d'une cause lente et entraînant des troubles fonctionnels locaux et généraux.
La ptôse neurasthénique se révélerait, toujours d'après Glénard, par quatre signes principaux : !•* la flaccidité de l'abdomen, hypotase abdominale ; 2" l'abaissement de la masse intestinale, entéroptose, avec ou sans ptôse des autres viscères , foie , rein , rate; 3" l'étroitesse du colon, boudin cœcal, corde colique transverse, entérostcnose ; 4° le clapotement gastrique par abaissement et flaccidité de l'estomac, (jastroplose et atonie gastrique.
Or, il est inexact que ces signes soient habituellement observés chez les neurasthéniques, leur présence est même exceptionnelle.
Il est non moins inexact « que la maladie de Beard ait jamais eu pour raison d'être exclusive et directe une altération ou un désordre quelconque des viscères abdominaux. » (Levillain).
Tout ce qu'on peut accorder à Glénard, c'est que certaines dyspepsies indépendantes de l'état neurasthénique peuvent aboutir à la longue à cet état , en compromettant la nutrition et en
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affaiblissant l'organisme, — et encore serait-il difficile de nier dans ces cas Finfluence d'une prédisposition nerveuse ( 1 ). On peut encore admettre qu'il existe , nous l'avons vu , des formes neurasthéniques à prédominance des symptômes digestifs, et ces symptômes peuvent reproduire une partie du tableau clinique dessiné par Glénard.
Mais c'est tout. '
Non-seulement, dans la pratique, on ne voit pas la splanchnoptose, telle que la décrit Glénard, accompagner ordinairement la neurasthénie — ou la précéder, — mais il serait illogique de ramener à un trouble mécanique des viscères abdominaux une maladie neiveuse qui est, très souvent, provoquée par des causes morales.
Venons à la théorie chimique de Bouchard :
« On ne voit pas davantage pourquoi les causes ordinaires, intellectuelles, morales ou génitales, aboutiraient primitivement et directement à dilater l'estomac pour lui permettre à son tour d'intoxiquer le système nerveux. » (Levillain).
D'après M. Bouchard, la dilatation de l'estomac et les anto-inloxications qui en résultent seraient des conditions sine qud non de la neurasthénie.
S'il en était ainsi, la dilatation de l'estomac se montrerait toujours au début de la neurasthénie, ce qui n'est pas ; quand on la constate , c'est
(i) On observera plus souvent une marche inverse, l'épuisement nerveù'X entraînant l'atonie gastrique.
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j3resqiio toujours dans la pôiiode avancée de la maladie.
S'il en était ainsi, tous les dilatés seraient ou deviendraient des neurasthéniques, ce qui n'est pas plus vrai.
La dilatation, un des symptômes manifestes de l'atonie gastrique, tient un rang honorable dans la symptomatologie de l'état neurasthénique ; voilà ce qu'il faut retenir du système de Bouchard.
Mais la neurasthénie elle-même, dans sa pathogénie et dans sa nature, est bien une névrose générale, une fatigue pathologique (Féré), une modification de la vibratilité des éléments nerveux. Les recherches physiologiques de M. Féré concordent sur ce sujet avec les enseignements cliniques de Beard et de Charcot.
M. Huchard pense de même. Dans une discussion très serrée où il fait la part des troubles nutritifs, il démontre que « les manifestations névropathiques ont essentiellement leur raison d'être dans une disposition particulière du système nerveux... »
C'est aussi l'opinion dominante parmi les écrivains qui ont décrit cette affection. M. Paul Blocq en fait « une névrose à siège cérébral, « M. Levillain « une maladie générale du système nerveux sans lésion anatomique connue. »
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Est-ce à dire que cette névrose se produise et se développe sans que la nutrition générale soit altérée?» Comment croire, dit Huchard, qu'une perturbation générale et profonde du système nerveux, système excitateur de toutes les fonctions de l'économie, puisse exister sans que les actes de la vie nutritive en soient troublés à la longue? ))
Et Bouchut avait déjà fait cette réflexion : « Au fond de tout nervosisme , il y a toujours primitivement ou secondairement une modification plus ou moins profonde du sang. »
Beau avait soutenu aussi , dans son discours sur le nervosisme , que les symptômes réunis sous ce nom dépendent de Tanémie.
Nous avons cité, parmi les causes immédiates de la neurasthénie , les maladies infectieuses et les intoxications. IL est manifeste que ces causes exerceront leur action sur le système nerveux par l'intermédiaire du sang et des autres éléments organiques troublés dans leur constitution et leur vitalité. Ces troubles nutritifs persistent et accompagnent le processus neurasthénique, de telle sorte que la guérison n'est possible que si l'état nutritif se modifie en môme temps que l'état nerveux. MM. Ch. Barbaud et A. Rouillard, dans leur intéressant chapitre sur les neurasthénies d'origine toxique, citent le cas d'un diabétique tombé dans la neurasthénie. « Il fut soumis au
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double traitement anti-diabétique de Martineau et anti-neurasthénique. Sept semaines après, il n'existait plus de sucre et plus de troubles nerveux. » P'ort bien ! mais, outre que rien n'autorise à nier la prédisposition nerveuse du malade, nous avons le droit de croire que ce malade eût gardé sa neurasthénie s'il n'avait pas suivi un traitement anti-neurasthénique.
Cet exemple prouve seulement, comme plusieurs autres exemples cités par les auteurs, l'importance des troubles nutritifs et leur solidarité, au moins dans certains cas, avec les troubles nerveux, dans la maladie de Beard.
Et ceci nous amène à parler avec quelques détails de ces grandes modalités pathologiques de la nutrition, qu'on appelle les diathèses et notamment de la diathèse arthritique.
Huchard avait écrit, en 1883, cette phrase très remarquée et souvent citée depuis : « Dans la plupart des cas, la neurasthénie est une névrose arthritique. » Il assimilait à la neurasthénie l'état morbide décrit par plusieurs auteurs sous le nom de rhumatisme vague, et il citait à l'appui de sa thèse les opinions exprimées par les anciens maîtres, Hufeland, Sydenham, R. Whygt, Gerdy, sur la parenté du rhumatisme et de la goutte avec divers états nerveux.
Voici que maintenant M. Yigouroux, de la Salpétrière, dans une savante étude dont M. Levillain a
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écrit liiitroduction, nous dit formellement, surenchérissant sur Topinion de M. Huchard : « Tous les neurasthéniques sont des arthritiques. » Des arthriti(]ues, c'est-à-dire des asthéniques chimiques, en même temps que des asthéniques nerveux ; des inférieurs dans leurs manifestations chimiques comme dans leurs manifestations physicopsychiques, des ralentis de la nutrition, suivant la formule et la doctrine de M. Bouchard (Levu.laln).
On sait le rôle considérable que joue la chimie biologique dans l'école de M. Bouchard. Dans ces dernières années, grâce aux travaux de quelques savants distingués, comme M. Albert Robin, les analyses d'urines sont venues apporter au diagnostic médical un appoint de plus en plus précieux.
M. Yigouroux déclare avoir trouvé la formule chimique de la neurasthénie, à l'aide de 150 analyses d'urines faites suivant la méthode de M. Gautrelet (l).
D'après M. Vigouroux, il existe une urine neurasthénique ; c'est une urine hyperacide avec diminution des produits excrémentitiels normaux, et augmentation ou présence anormale des produits d'oxydation incomplète, c'est-à-dire : excès d'acidité, dans
(i) n ne nous est pas possible de donner ici des détails sur cette méthode, qui a introduit dans les recherches biologiques une précision tout à fait nouvelle.
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\o rapport do '2 à G pour 1 , considéré coiniuc cliiH'ro do la iiornialo : urée, acido uri(|uo oL acide plios- [)lioriquo inférieurs à la normale ; présence d'éléments anormanx, tels (uie l'acide lacti(iue liljro, l'oxalate de chaux, etc.
Or, toujours d'après M. Vigouroux et conformément à la doctrine de M. Bouchard, cette formule tir'uiairc accuse la dijscrasie acide, caractérisée par la diminution des oxydations et l'insuffisance do l'élimination des déchets ; et la dyscrasie acido correspond à l'arthritisme, tel qu'on le comprend aujourd'hui.
Donc, les neurasthéniques sont des arthritiques.
Cette série de déductions peut se condenser dans l'équation suivante :
Formule urinaire neurasthénique = Formule urinaire arthritique ;
Neurasthénie = Ariliritisme.
La conclusion de M. Vigouroux doit-elle être considérée conmie irréfutahle et définitive?
Sur le terrain de la chimie hiologiquo, les recherches ultérioLiros nous apprendront ce qu'il faut en penser.
Sur le terrain clinique, nous ne sommes pas convaincu. Et, hien (jue l'auteur nous dise avoir trouvé dans l'analyse des urines le critérium de certains cas douteux, nous continuons à penser que l'examen clinique, éclairé par les stigmates do Gharcot, constitue la meilleure hase du diagnostic.
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Mais en atténuant; en ce qu'elle a d'exclusif, la doctrine exposée par M. Vigouroux, il nous reste, pour le diagnostic, un élément nouveau et précis d'une réelle valeur et, pour le traitement, une donnée importante dont nous allons voir les applications.
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