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HENRI III, ROI INVERTI

lTnVERSION dans la société du XVI® SIÈCLE

Henri III peut, devant l’histoire, porter le surnom de Roi inverti. Avec lui, en effet, apparaît en France un vice singulier, monstrueux, qui est comme la caractéristique de cette société à Tagonie : Tinversion sexuelle.

Cette aberration, — Tamour de l’homme pour l’homme, de la femme pour la femme, — a été, pendant la plus grande partie du xvi® siècle, une exception à la règle normale. François P" ni Henri II ne furent chastes ni prudes. Toutefois ils ne connurent de l’amour que les lois naturelles et ne s’égarèrent pas dans les jardins de Sodome. La société qu’ils dirigèrent refléta leur mentalité. Çà et là quelques détraqués se singularisèrentpar leurs mœursétranges, mais l’exemple ne fut pas suivi.

Il faut arriver à Henri III, le dernier des Valois, pour trouver l’inversion sexuelle enracinée comme une plante vénéneuse à la cour de France et, par conséquent, dans la société. Cette constatation mérite qu’on s’y arrête : ce n'est pas, en effet, pure coïnci-

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dence que la présence de cette aberration dans un corps social en voie de dégénérescence ; cette conco- J mitance est la règle. 1

Tout d’abord, il faut établir l’état de dégénérescence j delà société française à la fin du xvf siècle. Celui-ci -j n’est pas niable. Là noblesse, aussi bien que le peuple m s’étaient laissé contaminer par la mollesse des mœurs I italiennes, et lentement s’était éteint le feu sacré de la J vieille chevalerie. Que de chemin parcouru depuis J Marignan ! Le caractère français, si hautain, si fier, ^1 s’était pour ainsi dire fondu au soleil de la Lombardie. | En revanche, par une immigration formidable d’Ita- J liens, un sang nouveau s’était infusé dans les veines 1 de la noblesse; mais, au lieu de la rajeunir, il préci- 1 pita sa ruine. 1

Et voici que sur le trône se succèdent trois frères, J mi-français, mi-italiens, tous trois dégénérés pbysi- . 1 quement et moralement, atteints de tares irrémédia- a blés, demi-fous plus dangereux à coup sûr que les fl aliénés déraisonnants comme Charles VL La société 1 se modèle à leur image, car, eu ce temps-là, le roi est dieu et les courtisans sont ses apôtres. François II, Jj chétif, maladif, sans énergie, laisse se nouer autour de Æ sa faiblesse moribonde les intrigues et les complots. 9 Charles IX, par la Saint-Barthélemy qu’il ordonne, '9 initie le peuple aux fureurs sanguinaires, déchaîne son Æ sadisme latent, lui donne le goût de la pire volupté, , 9 — celle qui s'assouvit par le meurtre, par la torture, 9 par la profanation des cadavres, même parl’anthropo- ,Æ phagie. Ainsi ce peuple était préparé à suivre le 9

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vicieux Henri III dans la voie de ses débauches contre nature. Ainsi, par la dégénérescence progressive de la dynastie royale, la société dégénérait sûrement. La décadence de l’une entraînait nécessairement celle de l’autre.

Cependant, peut-on dire que l’inversion sexuelle, — fleur empoisonnée dont se para la cour de Henri III et que le peuple apprit à cueillir, — fut imposée par l’exemple du roi ? Qui, le premier, fit étalage de mœurs contre nature, le roi ou la société ? Qui donna l’exemple et qui le suivit ?

A dire vrai, il est assez difficile de se prononcer. Tous deux, corps social aflaibli et démoralisé, monarque taré et demi-fou, étaient prédisposés à cette aberration de]l’amour. Mais, en l’espèce, il ne faut pas oublier ce que nous disions plus haut, que l’inversion sexuelle est un signe de dégénérescence du corps social, comme de l’individu.

Un rapide coup d’œil en arrière nous permet de vérifier cette loi : à Rome, sous les Césars, depuis Auguste jusqu’au plus obscur en passant par Héliogabale, l’inversion sexuelle s’accentue avec la décadence de la civilisation. C'était un cadeau des Grecs et des Asiatiques vaincus aux Romains vainqueurs. Au temps des Gracques, l’inversion est inconnue. Après les grandes conquêtes romaines, elle pénètre lentement et empoisonne bientôt la société.

L’immoralité de ce vice ignoble n’apparaissait point à ces hommes qui, parvenus à l’apogée, allaient lentement descendre les pentesde ladécadence. Si Virgile

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chante déjà les amours étranges du bel Alexis, bientôt Martial et Juvénal nous laissent entrevoir les ravages que la pédérastie exerce chez leurs contemporains.

La décadence s’accentue à mesure que les empereurs se succèdent : des hommes font métier de leur corps, se soumettent à la castration et à la mutilation pour obtenir un sexe équivoque. Néron épouse solennellement Sporiis. Galba, Othon, Vitellius, Titus, Domitien, Nerva, Trajan, Hadrien, Commode, Héliogabale se surpassent en infamie b La dégénérescence se précipite, l’inversion règne de plus en plus en maîtresse. Cette loi se trouve vérifiée de point en point par l’histoire de la Rome impériale.

A Byzance, mêmes causes, mêmes effets.

Sous l’anarchie pontificale des xiv^ et xv® siècles, l’inversion reparaît à Rome, comme une lèpre. La France ne pouvait s’en préserver à la fin du xvi® siècle ; elle y était condamnée par l’évolution même de la société. De sorte qu’en définitive Henri Hl, que l’on condamna généralement comme le promoteur de cette épidémie morale, n’en fut peut-être qu’une victime. Le fait était précieux à noter, non pas pour établir la part de responsabilité de chacun, ce qui est oiseux et inutile, mais pour réunir tous les maillons de cette chaîne ininterrompue dans l’histoire de l’humanité, et qui s’appelle le déterminisme social.

Cf. Chevallier. Aberrations de l’instinct sexuel.

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II, faut avoir le courage de regarder en face les stupres de riiumanité et se garder d’une fausse pudibonderie lorsqu’on établit le bilan d’une société. L’histoire à l’usage des jeunes filles est une science déformée et qui est exclusive de toute philosophie et de toute psychologie. Il est certes plus utile, pour embrasser l’évolution d’une époque, de disséquer ses mœurs que d’apprendre une suite monotone de faits et de dates que ne semble relier aucun enchaînement logique. Quand on aborde le chapitre de l’inversion sexuelle, on surprend sur les lèvres de l’auditeur... ou du lecteur un sourire équivoque. Fatalement le souvenir s’évoque des débauches malsaines dont quelques contemporains ont entretenu l’actualité. De fait ce chapitre est un des plus gros de l’histoire de l’humanité. A travers le temps et l’espace, l’aberration amoureuse a sévi sur la société comme une lèpre morbide. A ce point que certains auteurs, et non des moindres, ont tenté d’en faire la base d’un système philosophique. L’amour socratique n’est-il donc pas une forme d’aberration morale ? -En définitive, les perversions de l’instinct sexuel sont inhérentes même à l’humanité, peut-être même à la matière vivante.

Mais revenons à l’époque qui nous occupe.

Le fait certain, brutal, qui sort du domaine de l’hypothèse, c’est que la société de Henri III fut infectée de ce mal endémique et qu’elle fut, un moment.

semblable à celle des Gomorrhes et des Sodomes bibliques. Les trois classes, noblesse, clergé, tiers état, lui payèrent un lourd tribut. Mais, — et c’est là le point le plus important à noter, — cette inversion n’avait pas pour prétexte un système philosophique ou religieux, comme au temps des cultes phalliques ou de la recherche de l’hermaphrodite, dieu qui hantait l’empereur Héliogabale. Elle était simplement une des formes multiples de la débauche ; aussi n’étaitelle pas exclusive, et peut-on la considérer comme un vice social qui avait pénétré peu à peu toutes les couches de la masse, comme une eau impure qui souille lentement mais sûrement la source qu’elle alimente.

Vice nullement français, car dans notre pays dont la rudesse gauloise fut tempérée par la douceur latine, au climat sain, sans extrêmes exagérés, on conserva longtemps et on conserve encore un équilibre stable et pondéré des forces génésiques. C’est pourquoi la perversion sexuelle nous apparaît comme monstrueuse, alors que dans les pays d’Orient ou sous le chaud soleil des tropiques, avec la vie molle et facile, n’ayant d’autre but que le plaisir et la volupté, elle semble une règle naturelle et légitime. Notre effroi pudibond, disons mieux, notre répulsion pour le vice contre nature, sont la risée des Levantins qui professent pour les deux sexes la même sympathie amoureuse.

Aussi la perversion fut-elle au xvi*^ siècle un article d’importation italienne. Les Italiens la tenaient des

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iuvasions orientales, des Grecs et des Byzantins, qui eux-mêmes, la tenaient des... Bref, c’est l’iiistoire delà véroledePangloss,véroledontonconnaîtla pittoresque généalogie. Nous nous bornerons, en la matière, à remonter Téchelon précédent et à rappeler ce que fit l’inversion sexuelle à Rome, aux xv^ et xvi® siècles.

C’est, en effet, sur cette terre souillée de vices et cependant patrie de l’art (peut-être en raison même de ses vices) que s’abattirent les Français frustes et ignorants du péché sodomique, au moment des guerres d’Italie. Leurs armées y furent tour à tour victorieuses et vaincues. Mais le véritable vainqueur, dans un pareil corps à corps, est celui qui impose à l’autre sa mentalité, sa morale, sa vie sociale. Lç duel était inégal ; si Hercule pouvait hésiter entre le vice et la vertu, un peuple n’hésite jamais : poussé par ses instincts, il va droit au vice, d’autant que celui-ci est paré des fleurs les plus éclatantes. Les Français furent impuissants à infuser au sang italien leurs généreux principes de chevalerie et d’archaïque vertu. Par contre, ils se laissèrent rapidement dissoudre par la vie molle et douce, par la passion amoureuse dont leurs ennemis étaient pour ainsi dire imprégnés. Le vice suit la marche d’une épidémie et sa prophylaxie en est pour ainsi dire impossible.

Quand l’armée rentra en France, elle y rapporta la syphilis et la pédérastie. Ce fut le gain le plus net des guerres d’Italie. Mais bientôt l’envahisseur devint l’envahi ; invasion pacifique, cette fois, mais plus redoutable qu’une invasion guerrière. Les Médicis,

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appelés à monter sur le trône de saint Louis, amenèrent à leur suite une foule de Florentins, heureux de quitter leur patrie pour en adopter une autre (la patrie d’autrui paraît toujours plus belle que la sienne propre). Ils y vinrent, accompagnés de leurs vices, de leurs tares, de leurs passions, et disons-le aussi, de leurs qualités, de leur amour du beau, de leur esthétique ralïiuée, de leur incomparable Renaissance. L’union entre les deux sociétés fut intime, étroite et sans réserve : la française se calqua sur 1 ’italienne, faisant litière de ses traditions, de ses aspirations, de sa nationalité.

En amour, on s’italianisa rapidement. La pudeur, ^ cette vieille vertu française fut tôt démodée. Le galant François paillard et jouisseur, prenait son bien où il le trouvait, mais toujours auprès des femmes. Henri II, peu difficile sur le choix de ses maîtresses, mit dans son lit celle que son père laissait veuve de la main gauche. Double affront à l’honneur familial.

Et quel exemple pour les courtisans, pour le peuple ! Puisque nul frein ne modère les fougues amoureuses des rois, à quoi bon se gêuer ? Lentement la société glissait vers la luxure des débauches : l’inversion la guettait au tournant du siècle.

Qu’on n’attende point de nous une description détaillée et graveleuse à plaisir des mœurs de cette société invertie. C’est l’affaire de ceux qui fout com-

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merce de pornographie et prétendent moraliser les masses en étalant complaisamment les stupres et les sanies 'de leur imagination ou de leur observation. Et puisque nous sommes arrivés au chapitre symptomatologie de cette maladie sociale ou individuelle, contentons-nous d’indiquer les ravages qu’elle a faits et les conséquences de son évolution.

Clergé, noblesse, tiers et quatrième états sont peu à peu contaminés. Résiste-t-on à la contagion, surtout lorsqu’elle part du haut de l’échelle pour en descendre rapidement tous les gradins? Mais tous ont été prédisposés par les débauches anormales, par les excès qui ont rapidement épuisé leur activité génésique, exaspéré leurs désirs toujours inassouvis.

Le clergé à qui incombait le soin de sauvegarder la morale publique s’était jeté à corps perdu dans la débauche ; les couvents français du xvi® siècle rappelaient ceux dont FArétin nous a laissé une si amusante description ; l’austérité des mœurs avait fait place à un dérèglement inouï, et tous les membres de cette classe sociale depuis l’évêque jusqu’au plus humble frère convers, oublieux de leurs vœux de chasteté et du sixième commandement, menaient une vie extraordinairement dissolue. Une statistique^ uousindiqueque, dans la primauté de Lyon, on comptait 87 femmes paillardant épiscopalement avec des prélats ; les chapelains, vicaires, chanoines, curés jacobins et leurs valets qui formaient une armée de

^ Le Cabinet du roi de France dans lequel il y a trois perles précieuses.

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5.000 ecclésiastiques environ, avaient détourné plus de 1.000 femmes adultères et entretenaient plus de i .000 filles de joie à feu et à pot, qui savaient l’art de se servir « des deux calibres ». En outre près de 700 de ces personnages étaient sodomites ou bardaches et ne cachaient pas leurs préférences amoureuses pour des maîtresses de leur sexe.

La noblesse et surtout la noblesse de cour n’était guère mieux partagée. Vivant dans un très grand luxe, malgré sa pauvreté croissante, s’efféminant de jour en jour, elle perdait peu à peu ses fortes qualités viriles, sombrait dans la basse crapulerie et bientôt dans la perversion. Les seignenrs dédaignent le dur métier des armes et n’ont plus d’autre souci que de se surpasser par la richesse et l’élégance de leurs toilettes ; c’est alors la mode des parfums violents, eaux cordiales, civette, ambre gris et autres aromates précieux dont ils parfument leur linge, leur corps et « jusqu’aux parties les plus honteuses d’iceluy, lesquelles sont les plus aromatisées, ou pour mieux dire saupoudrées et pulvérisées sur telles ordures que nulle aultres parties du corps ». Chacun sait l’art de calciner le camphre, le sublimé, le réalgar, l’arsenic, l’orpiment, dont sont composés les fards qui atténuent les traces ineffaçables de l’avarie... les femmes emploient des eaux spéciales pour teindre leurs cheveux en jaune, puis, quand elles sont vieilles et décrépites, en noir ; leur visage, poudrerizé et fardé reluit comme paon ; le vermillon corrige les teints jaunes ou bilieux, le khôl met son cercle noir sous la

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