UNE DAME DE LA COUR EN VERTUGADIN
(Marguerite de Lorraine).
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paupière ; le maquillage devient la règle absolue.
Le costume des femmes est étraugement provocant : elles offrent aux regards impudiques leurs opulentes poitrines, ce qu’un pamphlet de l’époque nomme dédaigneusement, ces « parties pectorales qui ont un perpétuel mouvement^ » . Leurs robes sont largement fendues, jusqu’à r « os Bertrand »! Mais la toilette masculine est plus singulière encore et indique combien la perversion était profonde chez les favoris de Henri III.
Leur principal souci était la recherche de l’effémination complète : fer à friser, papillotes, poudres étaient d’un commun usage : certains employaient des petites pinces pour épiler les sourcils et n’y laisser qu’un trait délié qui dessinait l’arcade; d’autres obtenaient le même résultat avec de la cire à cacheter, procédé rudimentaire et douloureux. Les joues étaient soigneusement peintes et adroitement sublimées par les vapeurs de mercure. Les dents étaient l’objet de soins délicats ; car toutes, « suhjectes à certaine maladie qui leur vient à ce qu’on dit d’une contrée méditerranéenne », étaient atteintes de carie, de nécrose syphilitique, et ils ne pouvaient manger que d’un certain pain mollet, à la croûte délicate et tendre, qui ne déchaussait pas leurs molaires branlantes ^
Leurs occupations journalières concordaient bien
^ Nicolas de Moxtaud. Le Miroir des Français.
® Un contemporain déclare que leurs dents étaient branlantes de sénilité précoce, traduisez ; avariées par le mal napolitain.
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avec leur caractère elïémiué et sensuel : « Nous jouons, nous paillardons, nous sautons, dansons, balons à toutes heures, nous riblons, bâquetons et menons une vie de Sardanapalite », s’écrie Tun d’eux dans le Miroir des Français, mais, soit par recherche excessive de l’originalité, soit qu’ils étendent à toutes les choses de la vie les principes particuliers qu’ils professent en amour, tous leurs actes sont pour ainsi dire antinaturels, antiphysiques ; leurs mœurs sont contraires à l’honnêteté, la pudeur, l’honneur. Le courage les a abandonnés ; ils sont devenus lâches, menteurs, impies, calomniateurs, mais surtout ils sont des fervents de l’amour unisexuel : ils ont chacun leur favori qu’ils comblent de soins, de caresses, de cadeaux comme une petite maîtresse ; ils affichent ostensiblement leurs liaisons honteuses, se volent l’un à l’autre leurs mignons, ont des duels à leur sujet, et cette étrange passion développe en eux une vive jalousie, et des sentiments tantôt mesquins, tantôt élevés.
Un pamphlet du temps qui porte en titre suggestif Description de Nie des Hermaphrodites, rapporte minutieusement les coutumes en honneur à la cour de Henri IIU. L’auteur, en prenant pour thèse le voyage d’un passager dans cette île, nous donne des détails précis sur les mobiliers, tapisseries, tableaux du
^ Le factum ne fut imprimé à Cologne et répandu qu'en 1742; mais déjà, au temps de Henri III, de nombreux exemplaires manuscrits circulaient sous le manteau; plus tard Henri IV le lut, l’approuva même tacitement puisqu’il refusa d’en poursuivre l’auteur. On peut en conclure que cette satire verveuse et mordante n’est pas exagérée.
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Louvre, sur la toilette et le costume des mignons, sur leurs festins, sur leurs amours. Il les montre tantôt amateurs de femmes, tantôt amateurs d’hommes, mais aucun n’est inverti-né, c’est-à-dire un malade que la nature a doué d’une âme féminine et d’un corps masculin ; tous sont voués à l’inversion sexuelle, non pour obéir à un penchant violent contre lequel se brise tout elïort de volonté, mais par vice, par recherche de débauches nouvelles ; ils essaient d’ailleurs d’apaiser les faibles remords de leur conscience en se réclamant de la philosophie épicurienne et en adaptant une théorie de volupté qui est loin d’être en rapport avec la morale catholique ou protestante. Toujours occupés à folâtrer, à flirter ensemble, ils se donnent au cours de leurs ébats, des petits noms bien tendres : mon cœur, m’amour, etc. Leurs jeux ordinaires sont le boute dehors, les barres, le cheval fondu, cache cache bien si tu Vas, à cubas, au recersis, à Jean de Rencontre, « et à tous les Jeans, sauf celui de Jean qui ne peut ».
Chez eux, le mobilier répond à leurs besoins : «Il y avoit là- dedans plusieurs chaises brisées qui s’allongeoieut, s’élargissoient, se baissoient et se haussoient ainsi qu’on le vouloit; c’étoit une invention hermaphrodite nouvellement trouvée en ce pays-là.» Gilles de Rais, l’authentique Barbe-Bleue, n’avait pas mieux.
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C’est dans ce milieu perverti et inverti qu’apparut Henri III. Subit-il l’ascendant de son entourage? Ou, au contraire, lui imposa-t-il la mode de ses amours étranges? Peu importe. Sans doute, la déliquescence de la société, d’une part, et, d’autre part, la dégénérescence morale de ce roi en qui se mourait une race épuisée, furent les deux causes de l’altération profonde des mœurs.
Il est à noter toutefois que Henri III ne fut pas ce que les aliénistes appellent un inverti-né. Chez lui, la déviation du sens génésique n’est pas instinctive. On désigne sous le nom d’inversion congénitale cette anomalie native qui consisteen un défaut de penchant sexuel pour le sexe opposé (défaut poussé jusqu’à l’aversion), et en un penchant violent pour le même sexe ; en un mot, elle est le renversement de la loi naturelle en vertu de laquelle s’attirent les sexes de nom contraire ^
Les invertis de cette catégorie n’ont jamais ressenti la moindre inclination pour une femme. Ce sont des malades irresponsables, lamentables victimes d’une exception psychologique qui dans un corps d’homme ont une âme de femme, ou inversement.
Tout autre était Henri III. Le royal amant des
Dr Chev.alier. Aberrations de l'instinct sexuel.
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mignoDsusaet surtout abusa de l’amour féminin, et c'est lorsqu’il fut lassé des débauches et des stupres avec de dangereuses courtisanes, qu’il s’adonna à l’amour homo-sexuel. Ce fut donc chez lui un vice, et non l’effet d’un état morbide congénital.
Dès le plus jeune âge, il fut passionné, et sa passion, — comme toute celle d’un prince, — trouvait à qui s’adresser. Bien qu’affligé d’une fistule à l’œil qui désespérait les médecins, le duc d’Anjou, encore adolescent, faisait la chasse aux femmes. « Une fois qu’il les tient il n’en démord point », écrit l’un de ceux qui l’ont observé de près U
Il pouvait au reste satisfaire facilement ses appétits amoureux dans la cour dissolue qui l’entourait : il n’avait qu’à choisir au sein de l’escadron volant. 11 ne s’en fit pas faute ; sa mère Catherine l’aidait de ses conseils et dirigeait son choix-
Une anecdote qui montre bien l’esprit de rouerie et de malice dé Henri III est celle que rapporte Brantôme : un grand seigneur s’était mis en rébellion contre Henri et, prudent, fuyait sa vengeance; sa femme vint à la cour pour tâcher d’arranger le différend. On devine sur quelles bases la paix fut conclue : Henri donna rendez-vous à la dame dans un jardin contigu à une chambre ; comme la jouvencelle était de bonne composition, il n’y eut aucune résistance. Jusqu’ici, rien que de très normal. Mais donnons la parole à Brantôme : « Il ne se contenta point
‘ Relation de Giovanni Correro, ambassadeur vénitien en France. [Doc. inéd. de VHist. de France.)
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de la repasser, mais à d’auUres la prostitua, jusques aux valets de chambre, et par ainsi, disoit le prince, qu’il se sentoit bien vangé de son subject pour lui avoir ainsy repassé sa femme et couronné sa teste d’une belle couronne de cornes, puisqu’il vouloit faire du petit roy et du souverain... »
Le même Brantôme nous édifie encore sur les frasques amoureuses du jeune Henri. A l’instigation de sa mère, il fit la conquête d’une fille fort belle qui allait épouser un ennemi du royaume : il en fit sa maîtresse pendant deux mois, puis la demoiselle fut livrée à son fiancé pour « pucelle prétendue ». Ce dernier s’aperçut-il ou non de la légère tare de sa femme? En tout cas, il eut le bon esprit de n’en passouffler mot.
A bien d’autres reprises, le futur Henri III semoutre violemment porté vers les femmes : il use et abuse de la volupté, ne met aucun frein à sa passiou, se conduit en chasseur d’amour infatigable, capricieux, ardent, mais de bonne heure blasé, à la recherche par conséquent de la sensation inconnue, du frisson nouveau qui l’aiguillonnera.
C’est ainsi qu’après avoir papillonné de la brune à la blonde, il ne veut plus que des blondes ; quand il se mariera, il épousera une princesse blonde, très blonde, non point parce qu’elle a des alliances puissantes ou une hoirie avantageuse, mais parce qu’elle est blonde. En vain la vieille Catherine s’oppose au choix qu’il a fait de Louise de Lorraine : il n’en démord point et le mariage se conclut. Mais ce ne fut
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pour Henri qu’un intermède, un relais d’étape dans ses conquêtes amoureuses. De plus belle, il repart en chasse, mais dédaigneux bientôt du gibier commun, il lui faut de l’amour pimenté, violent, voisin du sadisme ou du masochisme.
Cependant rien n’aurait pu laisser supposer son évolution vers l’inversion sexuelle si déjà à cette époque il n’avait manifesté un goût excessif des bijoux, bracelets et boucles d’oreilles, des parfums, bref de tous les accessoires delà toilette de la femme. Il montrait ainsi ses nouvelles tendances, et la féminisation de son caractère se révélait par des indices certains. Néanmoins, en amour, il reste fidèle aux exigences normales de son sexe, et, comme le dit si spirituellement Giovanni Correro, il se délecte toujours à la chasse intime, à la chasse du palais, comme on dirait à la musique de chambre f
Pourtant cet hommeau, ainsi que le désigne Montaigne ^ était considéré par l’auteur du Contre Un incapable de servir vilement à la moindre femmelette. En quoi Montaigne se trompe, car nous venons de
^ Si diletto cfuesto da una cacia domestica [toc. cil.).
Notre savant confrère, le Dr Armaingaud, un de ceux qui connaissent le mieux le xvi® siècle, vient de publier une étude fort documentée dans laquelle il prouve surabondamment que le célèbre pamphlet le Contre Un, attribué jusqu’ici à La Boétie, avait été écrit par Montaigne. Nous nous rangeons pleinement à son opinion. C’est au D<- Armaingaud que nous avons emprunté le détail relatif à Vhommeau incapable de servir vilement à la moindre femmelette (Cf. à ce sujet ; A. Armaingaud. La Boëtie, Montaigne et « le Contre Un ». Rev. polit, et parlement., marsavril li)06.
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montrer qu’il manifesta pour la débauche naturelle une folle passion pendant de nombreuses années.
Ce qui paraît plus exact, c’est l’assertion du nonce pontifical qui écrit au Saint-Père, en 1574 : « Lorsque ce roi faible et luxurieux passe une nuit ou deux avec une femme, il reste huit jours au lit. »
Mais voici l’événement qui va bouleverser sa vie : Nostradamus avait dit vrai. Catherine de Médicis devait voir tous ses fils se succéder sur le trône de France. Après l’infirme François II, le fou Charles IX, après Charles IX, l’immoral Henri 111.
Le nouveau roi ne se presse pas de revenir de Pologne. Il sait les ennuis qui l’attendent à Paris, et qu’il lui faudra lutter contre les protestants, contre les conspirateurs, contre les ennemis du royaume. Nul n’était moins fait pour reprendre l’héritage de François P" et de Henri IL Aussi voyage-t-il par l’Europe à petites journées. Encore fait-il un crochet et s’attarde-t-il en Italie. H y est captivé par le charme blond des ravissantes Vénitiennes (il avait toujours un faible pour les blondes) et goûte dans la ville des Doges les délices d’une nouvelle Capoue. H y laisse, dit Michelet, le peu qu'il a de viril ; ce qu’il rapporte en France ne valait guère qu’on en parlât. Ce n’était, eu effet, rien moins que la syphilis.
Enfin, il s’arrache aux mollesses de ses débauches
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et s’achemine vers Paris, lentement, — car la course rapide le fatigue. — remontant les fleuves en bateau, car les routes sont trop dures, vivant dans une atmosphère dangereuse de parfums, de musique et de langueurs voluptueuses.
A Paris, Henri III, alors duc d’Anjou, s’était pris d’une belle passion pour Renée de Rieux-Châteauneuf, docile maîtresse qui accéda à tous les désirs de son imagioation dépravée; mieux, elle consentit, en digne favorite princière, à épouser un mari de paravent, — le pavillon qui couvrira la marchandise ; c’était son amant Henri qui devait se charger de son établissement. H jeta son dévolu sur un brave gentilhomme, Nantouillet du Prat, alors prévôt de Paris.
Mais celui-ci ne semblait avoir aucun goût pour jouer les maris honoraires. Il se défila prudemment. L’affront parut sanglant à Henri.
H en fit part à ses deux frères, Charles IX et le roi Henri de Navarre, son beau-frère, et les décida à tirer vengeance du Nantouillet. Tous trois firent irruption au milieu de la nuit dans la maison du prévôt, auquel ils avaient enjoint de préparer une collation. Celle-ci expédiée ils forcèrent et pillèrent les coffres de Nantouillet, lui enlevèrent sa vaisselle d’argent et plus de 50.000 francs de monnaie.
Le lendemain, le premier président vint trouver Charles IX pour lui faire part de l’émoi ion qui régnait dans Paris à la suite de ce vol. Les habitants ne disaient-ils pas que leur roi était parmi les brigands ? Charles nia effrontément et engagea le président à ne
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pas poursuivre : « Ne vous mettez pas en peine, lui dit-il, et faites entendre à Nantouillet qu’il aura affaire à trop forte partie s’il veut en demander raison ^ »
La belle Renée resta sans mari ; bientôt elle devait perdre son amant. Celui-ci n’était pas de ceux qui s’attachent, même par le fil ténu de l’amour. Elle eut beau l’accabler de cadeaux superbes, il ne tarda pas à la reléguer : la princesse Marie de Clèves venait de séduire le fantasque monarque.
Cette mauvaise langue de Brantôme raconte ainsi l’aventure : « J’ai cogneu d’aultres fois un très grand prince souverain lequel, ayant gardé une maîtresse (Renée de Rieux-Châteauneuf), des plus belles de la* cour, l’espace de trois ans, au bout desquels luy fallut faire un voyage pour quelque conquête, avant que d’y aller, devint très amoureux d’une belle et lionneste princesse (Marie de Clèves) s’il en fut ouc ; et pour luy monstrer qu'il avoit quitté sou ancienne maîtresse pour elle, il la voulut du tout honorer et servir sans plus se soucier de la mémoire de l’autre, luy donna avant de partir, toutes les faveurs, joyaux, bagues, portraits, bracelets, que l’ancienne lui avoyt donnés... »
Si l’on en croit Henri Bouchot, cet amour pour la princesse de Clèves était né à la suite d’une polissonnerie d’écolier. Au sacre de Charles IX, raconte l’érudit commentateur de Brantôme « il avoit voulu
' Le Réveil-Malin du Français, cité par Armaingaud. Op. cit.
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se placer en contre-bas de l’échafaud réservé aux princesses, pour surprendre les accideuts des jupes et s’eu repaître les yeux. Marie de Clèves, sans défiance, avoit découvert sa belle grève, et le jouvenceau s’en pensa désespérer d’envie. L’intrigue naquit de làL »
Saint-Foix raconte l’aventure d’autre façon, mais non moins plaisante. Le jour du double mariage de Henri de Navarre avec la reine Margot et du prince de Coudé avec Marie de Clèves, celle-ci dansa outre mesure, comme une petite folle de seize ans qu’elle était, au point de s’en trouver incommodée. Elle passa dans une garde-robe voisine, où une femme la fit changer de chemise. Il n’y avait qu’un moment qu’elle était partie de ce cabinet que le duc d’Anjou (le futur Henri tll) entra : il s’essuya le visage en sueur avec le premier linge qui lui tomba sous la main. C’était la chemise de Marie. Eu rentrant dans le bal, il jeta les yeux sur elle, et la regarda, dit-on, avec autant de surprise que s’il ne l’avait jamais vue. « Sou émotion, ses troubles, ses transports et tous les empresséments qu’il commença à lui marquer étoieut d’autant plus étonnants que jusqu’alors il avoit paru assez indifférent pour ces mêmes charmes qui, dans ce moment, faisoient sur son âme une impression si vive ^ » Ce en quoi le narrateur se trompe du tout au tout.
1 Bouchot. Les Femmes de Brantôme.
^ Cité dans Y Extériorisation de la sensibilité ^ par le colonel de Rochas, qui laisse entendre que la subite sympathie de Henri
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La passion du roi fut violente : Marie de Clèves fut somptueusement entretenue, comme l’avait été Diane de Poitiers. Henri III n’apportait pas dans ses amours la même réserve discrète que Charles IX dont la maîtresse, Marie Touchet, ne connut ni les splendeurs de la cour, ni l’orgueil d’être favorite. Mais le monarque, tout passionné qu’il fût, était pratique : il fit présenta sa nouvelle conquête de tous les cadeaux qu’il avait reçus de sa première amie. Renée de Rieux-Châteauneuf. Pour être roi, on n’en est pas moins économe.
Marie de Clèves, princesse de Condé, ne profita guère de cette faveur suprême : elle mourut en couches. La douleur de son amant fut plus bruyante que sincère. Sans souci de l’amour-propre de la reine, il fit étalage d’un deuil lacrymatoire par quoi se manifestait encore le déséquilibre de ce cerveau royal : il fit broder des têtes de mort sur ses habits, jusque sur les cordons de ses souliers; il fit peindre les boiseries de Rlois en noir semé de larmes; il fut grotesque dans l’ostentation de sa peine.
Certains ont cru que c’est à la suite de cet amour, tragiquement interrompu par la mort de sa maîtresse, que Henri, prenant la femme en horreur, demanda à ses favoris de satisfaire ses bestiales passions. Mais cet argument, qui pourrait être une excuse à la dépravation sexuelle du dernier Valois, est malheureusement controuvé. Marie de Clèves ne fut pas la dernière amante qui s’offrit à Henri III.
pour Marie était due à ce philtre singulier tout chargé de la sensibilité extériorisée de la jeune femme.
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D’abord il lui restait sa femme, qui, humiliée, reléguée dans un abandon cruel, l’entourait cependant d’une affection aveugle. S’il ne lui rendait pas amour pour amour, du moins s’efïorçait-il de se créer une postérité, — tentatives multiples et vaines, malgré les pèlerinages et les chemises bénites, soit que la complexion de la reine la rendît « inhabile à avoir des enfants », soit qu’une impuissance précoce eût déjà eu raison de la bonne volonté de Henri III ^ Bientôt il faut à ce cerveau malade toujours en quête d’impressions nouvelles, à ces sens que n’aiguillonne plus le' désir naturel, il faut un excitant plus pimenté, qu’une banale aventure de palais; à en croire Michelet, il ne recule pas devant l’inceste ; sa sœur Margot, la volage épouse du duc de Navarre, cette impudique princesse qu’on disait « un trong public qui recevoit toutes les offrandes », lui octroya ses faciles faveurs, qu’elle partageait, du reste, entre d’innombrables amants recrutés dans toutes les classes de la société, depuis ses frères Charles, Henri et François, jusqu’aux valets Pamini et Dat, en passant par la Molle, Bussy d’Amboise, du Guast, et bien d’autres qui régnèrent à tour de rôle ou simultanément sur le cœur de la dame. Mais Henri HI, le frère amant, était jaloux, beaucoup plus que le mari, le malin roi de Navarre, au point de vouloir faire jeter à l’eau une
^ La reine Louise était, si l’on en croit Brantôme, vertueuse et chaste. Une de ses femmes lui ayant conseillé d’emprunter « quelqu’ayde tierce et secrette » pour connaître les joies de la maternité, elle répondit qu’elle préférait « appuyer sa grandeur sur sa chasteté et vertu que sur une lignée sortie de vice ».
demoiselle de sa sœur, coupable de trop de complai’ sauce ^
On comprend que les voluptés de l’inceste une fois commencées et épuisées, Henri III n’avait plus rien à demander à l’amour féminin. Bientôt il n’eut pour les femmes qu’un profond mépris, qu’un dédain sarcastique dont il les accablait à toute occasion; son bouffon Chicot renchérissait bien entendu sur les saillies mordantes du maître. Aux maigres, il reproche leurs formes squelettiques (comme plus tard Louis XIV à sa belle-sœur Henriette d’Angleterre), aux grasses, leur ventripotence. H est animé contre elles d’un méchant esprit d’hostilité. Il s’ingénie à les cribler d’épigrammes dures et hostiles. Aucune ne trouve grâce devant lui ; toutes lui semblent laides et vicieuses. D’avoir trop aimé les femmes, il les méprise, les hait et, dans son aberration, les poursuit sans trêve comme des ennemies acharnées à le perdre.
lusultées, bafouées, battues, traînées dans des orgies colossales, les femmes de la cour perdirent le peu de réserve et de pudeur qui leur restait. Pendant ce temps, Henri III achevait sa lente métamorphose ; il passe par tous les échelons de la perversion sexuelle : il devient fétichiste, puis sadique. C’est en sa présence qu’a lieu, à Aviguon, la fameuse proces-
^ Henri III en instituant l’ordre du Saint-Esprit, en faisait un secret hommage à sa sœur Marguerite; il avait ordonné de graver sur les plaques du collier le double chiffre de Marguerite et de Henri, et un autre monogramme dont l’interprétation reste assez confuse. L’initiale de Marguerite fut supprimée plus tard par ordre de Henri IV (1597).