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UNE PROCESSION DE FLAGELLANTS

LA FIN DES VALOIS

siou (les ‘battus qui coûta la vie au cardinal de Lorraine^; il prit un plaisir extrême à voir les fouets ciuglants des flagellants s’abattre sur les épaules des pénitents et pénitentes qui recherchaient ainsi moins une satisfaction sensuelle qu’une mortifiante punition.

Son effémination se caractérise de plus en plus : il délaisse le cheval pour la litière, et mieux pour un joli bateau peint, réminiscence des chères gondoles vénitiennes dont il regrettait le mystère ^ Il adore les' farces, les bouffonneries grotesques, les déguisements et les mascarades du carnaval italien. 11 fait venir à la cour les Gelosi, mimes célèbres qui représentaient des pièces ordurières, et leur installe une scène au château de Blois ; ils jouent devant les États généraux dont les députés, venus des quatre coins de la France, étaient fort surpris d’un spectacle aussi singulier. Leur étonnement fut à son comble lorsqu’ils virent arriver le roi, sous des habits de femme, la peau épilée, un collier de perles au cou « s’harmonisant à ravir avec uue gorge naissante que toute dame eût enviée ». De ce jour, la métamorphose était complète : prince-femme, Henri III allait se laisser gouverner par ses mignons, tout comme ses aïeux avaient accepté l’ascendant de leurs belles maîtresses, comme plus tard Louis XIV devait subir celui de la Maintenon ou Louis XV de la du Barry.

^ D's Gaüanès et Nass. Poisons et Sortilèges.

® Michelet. Loc. cU.

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A cette époque desavie, Henri III présente cet aspect caractéristique, cette physionomie singulière que l’image a popularisés : le regard terne, mort, sans flamme intérieure sous une paupière lourde et tirée de rides précoces ; le front très haut, légèrementf uyant, front (( de pensée têtue et maladive » ; la bouche mince et fermée avec, aux commissures, un pli amer que souligne la moustache courte ; un menton étroit, couvert d’une barbe rare, les joues ravagées par de profonds sillons, tout indique dans ce visage tourmenté la lassitude que provoquent les excès de toutes sortes, le désenchantement de l’homme qui trop jeune a goûté à tous les plaisirs et que plus rien ne peut distraire. Il est mis avec une excessive recherche ; à ses oreilles pendent deux grosses perles en forme de poires ; et sur son toquet, sur sa polonaise qu’il ne quitte jamais, scintillent des pierres précieuses h Mais tout cela semble trop lourd pour lui, aussi bien les bijoux dont il se pare que la lourde charge qui lui est dévolue, que la vie elle-même qu’il a brûlée rapidement. Il est rongé par la syphilis qu’il a contractée à Venise, et peut-être le mal napolitain est-il une des causes de son dégoût pour la femme.

^ Il n’avait pas toujours porté cette coiffure disgracieuse. Mais les médecins lui conseillèrent, à la suite d’un abcès de l’oreille qui le fit beaucoup souffrir et lui laissa de violents maux de tête, de se raser le crâne et de porter un bonnet à la polonaise- Il ne le quittait jamais, pas même à la messe.

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Toutes ses faveurs, toutes ses caresses, toute sa grande bonté dont son âme était pleine, il les réserve pour ses mignons.

Ceux-ci sont nombreux, car en amour le roi n’est pas monogame et ses favoris sont contraints de subir le partage de l’affection royale. C’étaient Saint-Mégrin, Quélus, Maugiron, Schomberg, d’O, Villequier, Joyeuse, d’Epernon, d’autres encore qui se haïssaient violemment.

La jalousie les précipitait l’un contre l’autre, les armes à la main. Non point jalousie passionnelle, mais ambition immesurée de tenir les rênes du pouvoir à la façon des favorites. L’inverti, malgré son effémination, garde quand même quelque chose de sa sexualité primitive ; les favorites royales s’attaquent à coups d’épingle ; les mignons à coups d’épée.

Les duels furent nombreux et brillants : mignons de Henri III contre mignons du Guise ; tournois d’une chevalerie abâtardie qui n’avait gardé des mœurs du siècle précédent, qu’une bravoure indiscutable et un beau mépris de la mort. Le plus célèbre fut celui où tombèrent mortellement blessés Quélus et Maugiron ; le premier ne mourut qu’après trentetrois jours d’agonie, succombant à ses dix-neuf blessures^ Maugiron survécut moins longtemps et passa

' « Quélus, aucteur et agresseur de la noise de dix-neuf coups qu’il y receust, languist trente-trois jours et mourust le jeudy vingt-neuvième may, en l'hostel de Boisi, où il fut porté du champ de combat, comme lieu plus ami et plus voisin. Et ne lui profita la grande faveur du Roy qui l’alloit tous les jours voir et ne bougeoit du chevet de son lit, et qui avoit promis

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dans les bras de son maître, qui le tenait étroitement serré contre lui, dans une dernière étreinte de douleur et de volupté ^ Le roi désespéré d’une mort aussi cruelle, en eut autant de chagrin que de la perte de la princesse de Coudé ; il fit couper leur blonde chevelure qu’il garda précieusement en souvenir des deux aimés.

Saint-Mégrin eut le même sort deux mois après ; il avait commis l’imprudence de ne pas se contenter des faveurs royales et il était devenu l’amant de la duchesse de Guise : le mari jaloux le fit assassiner. Henri III le pleura comme les deux autres et leur fit faire à tous trois un superbe mausolée funéraire à Saint-Paul. Armand de Sorbe, évêque deNevers,pro-

aux chirurgiens qui le pansoient cent mil livres au cas qu’il revinst en convalescence, et à ce beau mignon, cent mil ccus pour lui faire avoir bon courage de guérir. Nonobstant, lesquelles promesses, il passa de ce monde en l’autre aiant toujours en la bouche ces mots, mesnies entre ses derniers soupirs qu’il jettoit avec grande force et grand regret : « Ah! mon Roy, » mon Hoy I » sans parler autrement de Dieu ni de sa mère. A la vérité, le Roy portoit à Maugiron et à lui une merveilleuse amitié, car il les baisa tous les deux morts, fist tondre leurs testes et emporter et serrer leurs blonds cheveux, osta à Quélus les pendants de ses oreilles que lui mesme auparavant lui avoit donnés et attachés de sa propre main. » (P. de l’Etoile.)

^ Agrippa d’Aubigné, le sévère historien, rapporte le fait dans des termes d’une précision telle que nous ne pouvons les transcrire ici, du moins ne laisse-t-il subsister aucun doute sur le genre des relations qui unissaient le maître et le mignon.

Au reste, il dit très expressément que depuis que Henri III s’était prostitué à l’amour contre nature et qu’il avait « tourné ses voluptés à pâtir au lieu d’agir », son courage avait totalement disparu, ce qui est commun, ajoute-t-il à tous les grands capitaines coupables de ce vice énorme; seul, Jules César, n’en devint pas moins brave et moins laborieux.

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nouça le panégyrique de rigueur et on rendit à leur mémoire les hommages coutumiers aux princes du sang; mais, ô fragilité des honneurs posthumes, la populace à quelque temps de là viola les sépultures et renversa les tombeaux.

Au reste, le peuple ne se gênait guère pour manifester son mépris de ces mœurs antiphysiques. Somme toute, c’est toujours lui qui, à toutes les époques, est dépositaire du bon sens. Il ne prétend point à la vertu, il est souvent débauché, mais en amour il suit les lois naturelles et ne s’égare point dans le bourbier des perversions. Aussi que de pamphlets, que depasquins où les choses sont crûment appelées par leur nom, et qui flétrissent cette cour dont les aberrations et les excès rappellent le Bas Empire !

Quant à Henn III, son évolution s’accentue de plus en plus à mesure qu’il s’épuise à la recherche de sensations nouvelles.

Une fois sur la pente de l’abîme, l'inverti roi dégringole rapidement jusqu’au fond. Il devient sadique, éprouve une âpre jouissance à flageller ses mignons jusqu’au sang. Il devient masochiste et, à son tour, se fait battre et humilier par eux. Il associe la volupté et la douleur ; fait assurément rare, il réunit à lui seul toutes les aberrations où l’amour peut faire sombrer un homme h

Au point de vue psychique nous observons la même

* Dr Düsolier. Psychologie des derniers Valois.

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dégradation. Frivole monarque, il a des occupations indignesd’unliomme d’Etat ; lesafïairesdu pays le laissent indifférent, et pourtant l’intrigue politique, les complots de palais amusent son dilettantisme machiavélique ; il se fait lire le Prince et cherche dans cet ouvrage paradoxal sa ligne de conduite. Mais combien l’intéressent davantage encore les frivolitésdela danse pour laquelle il se prend d’une véritable passion; combien l’inquiètent plus que l’état précaire de ses sujets la santé de ses petits chiens dont il peuple ses demeures ! Car Henri III est zoopliile, comme sa mère Catherine et ce signe de dégénérescence s’est fidèlement transmis dans la famille ; il est plus accentué chez le dernier des Valois que chez aucun de ses ascendants.

Caractère névropathique, fait de contradictions, de bizarreries, d’exagérations, il est extrêmement dévot, et néanmoins pratique la sorcellerie ; il fréquente les pèlerinages célèbres, les neuvaines efficaces, — et dans la chapelle des hiéronymites, au bois de Vincennes, sacrifie à Satan et lui consacre les fameux chandeliers d’argent en forme de satyres f II est chevaleresque, aime le courage, admire le combat loyal, mais fait assassiner traîtreusement le duc de Guise dans son propre château, assiste au drame, caché derrière une tapisserie, puis, le forfait accompli, s’avance sans émoi jusqu’à sa victime étendue qu’il touche dédaigneusement du pied. Il connaît toutes les ruses

Palma Cayet. Sorcelleries de Henri de Valois et des oblations qu'il faisait au diable dans le bois de Vincennes.

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italienaes, toutes les roueries chères aux Médicis et parfois fait montre d’une extraordinaire insouciance.

Du reste, comme tous les détraqués, il traverse des crises aiguës où ses passions, poussées au paroxysme, le conduisent à des excès extravagants : soit que la colère le domine, et cette colère devient alors de la fureur, surtout à certaines époques de l’année soit qu’au contraire sa prodigalité l’entraîne à certains moments, par une sorte de masochisme moral, à donner tout ce qu’il possède; c’est ainsi qu’il comble de cadeaux excessifs ses miguons, ses serviteurs, son entourage et qu’il prend plaisir à cette sorte de pénitence volontaire. Il fait tout avec excès, mais cependant, — point important à noter, — n’a pas la manie de vouloir étonner le monde par les bizarreries de son caractère, par une recherche systématique de l’originalité et de l’imprévu. C’est bien un malade, un dégénéré, qui a sombré définitivement dans la folie suprême ; il a perdu tout équilibre de caractère : il n’a plus la mentalité masculine et pas encore la mentalité féminine, car il est inverti par vice acquis et non par prédisposition congénitale. C’est un être hybride, devenu la proie de ses passions : a-t-il encore conscience du bien ou du mal ? Un jour il

/ De Thou laisse entendre que le roi était dans un de ces accès de bile, au moment du drame de Blois : « Cheverny, dit-il, me parla de ces humeurs du roi et me prédit que, si le duc continuoit à pousser ce prince, il seroit homme à le faire quelque jour assassiner sans bruit dans sa chambre mesme parce qu’on étoit dans une saison où il s’irritoit aisément et où sa colère approchoit fort de sa fureur. »

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est boü, doux et humain : le lendemain sa méchanceté reparaît, il devient féroce. Il n’aime plus que l’amour homo-sexuel, ce qui ne l’empêche pas, dans un accès de furieuse sauvagerie, de violer une femme, Catherine de la Trémouille, puis de la prostituer à ses mignons, de la livrer à ses valets h Et dans cette houe qui va le submerger bientôt, pas une pierre précieuse, pas un joyau d’art ou de poésie : du stupre, du sang, delà débauche innommable. C’est dans cette mer montante que va s’effondrer le trône des Valois, trône vermoulu et pourri parce que ceux qui l’ont occupé n’ont pas su résister à la contagion de la césarite, ni combattre les effets d’une hérédité tarée. Avec leur dynastie, c’est toute une société qui disparaît pour faire place à une autre, retrempée aux sources profondes de la race.

Düsolier, Op. cit.

La césarite des Habsbourgs d’Espagne

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