‹ Les névrosés de l'histoireChapitre 14 sur 26 · L’EMPEREUR GHARLES-QUINT. — SES TARES PSYCHOLOGIQUES · texte numérisé non relu

L’EMPEREUR GHARLES-QUINT. — SES TARES PSYCHOLOGIQUES

Nous avoDS vu, avec l’histoire des derniers Valois, comment s’établissait, à la faveur de la césarite, la dégénérescence d’une famille royale. Cette maladie, avons-nous dit, rançon du pouvoir absolu, héritage des mariages consanguins, a frappé chaque dynastie avec plus ou moins de violence. L’histoire des Habsbourgs d’Espagne, qui furent mêlés anx événements les plus retentissants, qui connurent, après les suprêmes apogées, les suprêmes convulsions de la ruine, fournit à notre thèse un exemple non moins frappant. Rien n’est dù au hasard dans l’enchaînement des faits historiques ; tout, au contraire, y est déterminé par le jeu des lois naturelles, souvent obscures, mais qui s’éclairent à la lumière de la critique scientifique En apportant à l’étude de Charles- Quint et de sa descendance cette méthode d’investigation, nous reconnaîtrons que les mêmes causes qui provoquèrent la chute des Valois amenèrent aussi la

114 LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

disparition des Habsbourgs. Gomme ceux-ci offraient plus de résistance à la névrose héréditaire, il leur fallut plus de temps pour disparaître dans un tournant de l’histoire. Mais la dégénérescence s’accentua progressivement chez eux, implacable et inexorable, cependant qu’ils entraînaient à leur suite la société et le pays qu’ils dirigeaient.

De Charles-Quintà Philippe IV, en effet, le royaume d’Espagne tombe de Charybde en Scylla. A dire vrai, le premier l’avait, d’emblée, porté à l’apothéose. Et déjà, cependant, malgré l’apothéose, cachés sous la splendeur qui rayonnait sur l’immense empire, des germes de déchéance levaient comme un ferment dans une culture appropriée. Charles-Quint lui-même, qui réunissait sur sa tête les couronnes d’Espagne, de Sicile, de Naples, qui était le maître des Flandres, qui régnait sur l’Amérique nouvelle, que la Diète, enfin, avait proclamé empereur, le préférant à son rival François — ce potentat, qui pouvait caresser le rêve d’une domination mondiale, était déjà un dégénéré, un minus liabens.

Arrêtons-nous un instant devant son portrait. Que ce soit le Titien, de la Gruz, Holbein le jeune ou Lucas Grauach qui fixe sur la toile ses traits impériaux, le front apparaît large, les yeux bleus, le nez aquilin, mais de travers ; enfin, la mâchoire inférieure s’avance démesurément, au point que les arcades

LA CÉSARTTE DES HABSBOURGS d’eSPAGNE 115

dentaires placées, la supérieure en arrière, l’inférieure en avant, ne peuvent se rejoindre : type remarquable de prognathisme comme on en rencontre peu, et qui a pour corollaire ce stigmate familial, la lèvre autrichienne.

Voici le portrait que l’ambassadeur vénitien Gaspard Gantarini fait de Charles-Quint : « L’Empereur est de taille moyenne, ni très grand, ni très petit, blanc de peau, plutôt pâle que coloré, bien proportionné de corps, avec la jambe très belle, le bras bien fait, le nez aquilin, mais très peu ; l’aspect grave, mais ni rude, ni sévère. Nulle partie du corps n’est à critiquer en lui, excepté le menton et aussi toute la mâchoire inférieure, qui est si longue et si large qu’elle ne paraît pas naturelle, mais postiche, d’où vient qu’il ne peut, en fermant la bouche, joindre les dents d’en bas avec celles d’en haut et qu’il reste entre elles l’espace de la grosseur d’une dent. C’est ce qui fait qu’en parlant, et surtout en terminant son discours, il balbutie quelques paroles que souvent on n’entend pas bien. »

Tous ceux qui ont décrit le fades de Charles-Quint concordent pour lui attribuer, en dehors de son nez et de son menton exceptionnels, un fades normal, un visage sympathique, ouvert, éclairé d’un regard intelligent.

Mais il nous faut insister sur les deux caractères tératologiques de cette figure : la déviation du nez et le prognathisme, qui ont déjà retenu l’attention de notre distingué confrère, le D** Galippe, lequel a cou-

116 LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

sacré aux Habsbourgs une critique iconographique complète^ .

Le D*’ Galippe rappelle, avec raison, que le prognathisme s’accompagne fréquemment d’une anomalie du nez. Or Charles avait le nez tordu; il est exact, cependant, que les prognathes présentent parfois un appendice nasal d’une longueur exagérée, tendant à rejoindre le menton (profil de vieille femme), ou d’une grosseur inaccoutumée, mais de rectitude habituelle. L’anomalie nasale se manifeste chez Cliarles- Quint par une déviation de la cloison nasale. C’est, en tout cas, un signe non équivoque de dégénérescence, fréquent chez les névropathes, au même titre que la voûte palatine eu ogive.

Quant au prognathisme de Charles-Quiut, c’était un stigmate héréditaire qui de génération eu génération allait en s’accentuant. Tl semble que ce soit une femme qui Tait apporté dans la famille des Habshourgs. La graud’mère de l’empereur Maximilien P’, la princesse polonaise Cymhurgis, était une prognathe, et, sans nul doute, uueacromégalique. Le fait est d’autant plus intéressant à noter que le Galippe insiste sur les rapports entre le prognathisme et l’acromégalie, autrement dit le gigantisme. Nous ne connaissons point de portrait de cette princesse, mais riiistoire rapporte qu’elle cassait des noix, non en s’asseyant dessus, comme l’héroïne de la chanson, mais entre le pouce et l’index, d’un seul effort,

^ Galippe. L'Ilérédilé des stigmates de dégénérescence et les familles souceraines. (Masson édit.)

LA CKSARITE DES HABSBOURGS d’eSPAGNE 117

et qu’en outre elle enfonçait des clous avec son poing fermé.

On retrouve le menton autrichien dans la plupart des ascendants de Gharles-Quint, Rodolphe Albert le Victorieux, Marie de Hongrie (d’après Brantôme). Cependant on a cherché une autre origine de ce stigmate. La reine Eléonore, sœur de Charles-Quint, prognathe elle aussi, bien entendu, eut l’occasion de faire à ce sujet une observation piquante. Comme elle se faisait un jour ouvrir les tombeaux des ducs de Bourgogne, elle remarqua, sur leur squelette, la proéminence accentuée de la mâchoire inférieure : « Ah ! s’écria-t-elle, j’avais toujours cru que nous tenionsnotre bouche de la maison d’Autriche, mais je Vois maintenant que c’est un héritage de Marie de Bourgogne et de ses aïeux h »

Ce qui paraît à peu près certain, c’est que ce stigmate indélébile était d’origine féminine. Au reste, le D*' Galippe donne par avance une confirmation à cette thèse en écrivant que, chez les Habsbourgs, « les femmes, alors même qu’elles ne présentaient point à un degré très accusé le stigmate familial caractéristique, plus marqué chez les hommes que chez cellesci, avaient en puissance la faculté de l’imposer à leur conjoint et à leur descendance, tellement il était fixé et inséparable en quelque sorte de la personnalité des Habsbourgs o.

Quelle valeur attribuer à ce signe? Et d’abord est-

' Amédée Pichot. Charles-Quint i Chronique de sa vie intérieure.

118 LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

OQ en droit de le considérer comme un signe de dégénérescence ? A dire vrai, il est moins caractéristique, sous ce rapport, que la déviation nasale, l’exophtalmie, l’asymétrie faciale, le palais ogival, ou les anomalies de la dentition. Néanmoins, si nous retenons la thèse du D*" Galippe établissant une connexion entre le prognathisme et le gigantisme (signe indubitable de dégénérescence), si nous demandons également aux artistes comment ils ont considéré le prognathisme, nous serons forcé de lui donner une place importante parmi ces stigmates de dégénérescence. Léonard de Vinci, notamment, gratifiait d’un menton en galoche les personnages qu’il voulait rendre antipathiques, tel le Judas de sa Cène. Veut-il peindre une figure allégorique empreinte de férocité, — la Guerre, — il la fait prognathe. Dans les fresques de Ferrari, dans les dessins d’Albert Dürer, de Jérôme Bosch, d’Holbein, etc., les bourreaux sont prognathes. Dans les caricatures, les compositions grotesques, les prognathes abondent. Ceci nous permet de concevoir l’estime peu flatteuse en laquelle ils étaient tenus.

Le préjugé populaire veut que les individus porteurs d’une mâchoire inférieure exagérément avancée soient volontaires et énergiques. On cite, à cet effet, l’exemple de Waldeck-Rousseau, encore qu’il n eût pas le menton des Habsbourgs. Eu réalité, c’est une apparence trompeuse. « Rien ne démontre qu’il en soit ainsi. Les prognathes inférieurs sont des dégénérés, des névropathes et comme tels des impulsifs, et lorsque, sousl’influence de la colère, ils contractent

LA. CKSARIÏE DES HABSBOURGS ü’eSPAGNE 119

leurs maxillaires, eu vertu même de Tanomalie qu’ils présentent, leur physionomie peut prendre un aspect plus ou moins féroce ^ »

De fait, une étude attentive de la vie de Charles- Quint, de son caractère, de ses passions, de ses maladies, nous permettra de ruiner ce préjugé qui attribue à cet empereur une volonté de fer et une énergie surhumaine. La légende a encore ici singulièrement faussé l’histoire.

Charles-Quint n’avait pas seulement hérité de ses ancêtres ce masque traditionnel qui était, pour ainsi dire, la signature, le sceau de la famille. Elle lui avait légué, — en même temps que ses droits à l’empire, le plus grand qu’un souverain pût alors réunir sous sa loi, — la mentalité des Habsbourgs ; et celleci, nous le verrons, concordait exactement avec les signes physiques de dégénérescence que nous avons signalés. Pour tout dire, Charles-Quint portait, suivant l’expression consacrée en clinique, une lourde hérédité. Il était l’arrière petit-fils d’un prince qui, comme lui, avait nourri des projets grandioses et qui, comme lui, manqua du génie nécessaire pour les réaliser : Charles le Téméraire, l’ennemi de Louis XI, fut un impulsif, d’une activité infatigable que ne tempérait pas un esprit suffisamment réfléchi.

G.vlippe. Op. cil.

Le père de Charles-Quiut, Philippe le Beau, était un débauché qui fit le malheur de sa femme et mourut, à viûgt-huit aus, des suites de ses excès.

Sa mère fut Jeanne la Folle. La naissance de son fils Charles lui coûta la raison. Elle était d’une jalousie insensée envers son mari, qu’elle aimait passionnément. La pauvre femme jouait de malheur; il lui eût fallu un placide Louis XVI, elle eut pour époux le plus endiablé des verts-galauts. Sa passion devint délirante. Une nuit, elle sortit du château et resta, jusqu’à l’aube, exposée au froid, demi-nue, refusant de rentrer dans ses appartements. Le ménage royal devint infernal ; des scènes quotidiennes éclataient. Quand Philippe le Beau mourut, son désespoir lui suggéra des actes inouïs. Elle traîna son cadavre à travers l’Espagne ; escorté de moines et d’évêques, le cortège cheminait de nuit à la lueur des torches. Des gardes veillaient le cercueil, avec mission d’écarter toute femme qui tenterait de s’en approcher, même de loin*. Singulier exemple de jalousie posthume. Trois ans après enfin, elle se décida à faire enterrer le corps. Sa folie s’accrut encore ; elle vécut dans l’isolement le plus complet, mal vêtue, refusant toute nourriture soixante heures de suite.

Tels furent les ascendants de Charles, l’héritier universel des quatre maisons d’Aragon, de Castille, d’Autriche et de Bourgogne. Fatalement, il devait présenter le caractère de chacune de ces races. Mignet, qui a pressenti de quelle éclatante façon la

LA CÉSARITE DES HABSBOURGS d’eSPAGNE 121

pathologie mentale pouvait éclairer l’histoire, a ainsi rapporté comment ce lourd héritage avait influencé la mentalité de Charles-Quint :

(( Issu de ces quatre maisons, il en a représenté les qualités variées et, à plusieurs égards, contraires, comme il en a possédé les vastes et divers États. L'esprit toujours politique et souvent astucieux de son grand-père Ferdinand le Catholique ; la noble élévation de son aïeule Isabelle de Castille, à laquelle s’était mêlée la mélancolique tristesse de Jeanne la Folle, sa mère ; la valeur chevaleresque et entreprenante de son bisaïeul Charles le Téméraire, auquel il ressemblait de visage; l’ambition industrieuse, le goût des beaux-arts, le talent pour les sciences'mécaniques de sou aïeul l’empereur Maximilien, lui avaient été transmis avec l’héritage de leur domination et de leurs desseins. »

Mais le portrait est flatté et les tares adroitement dissimulées. D’ailleurs, le règne de l’empereur fut marqué par un événement qui n’avait eu jusqu’alors aucun précédent : son abdication. Certains ont voulu voir dans cette renonciation volontaire au pouvoir un acte d’une rare philosophie. En réalité, ce fut la conséquence d’un état moral qui rappelait certainement la lypémanie de Jeanne la Folle.

Miguet attribue au surmenage cérébral le découragement et la tristesse de l’empereur. Il est certain que l’administration d’un empire aussi immense et aussi disparate que le sien, les guerres incessantes qu’il conduisit en personne, le souci de faire face au for-

122 LKS NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

midable mouvement émancipateur de la Réforme, tout cela contribua à faire éclater chez lui la crise de neurasthénie qui se traduisit par son abdication et sa retraite.il était d’un naturel sombre, mélancolique et volontiers mystique. Sa piété ardente lui imposait des pénitences volontaires, des prières interminables qui duraient plusieurs heures.

Mais, à table, il se ressaisissait. Comme plus tard Louis XVI, Gharles-Quint ne connut véritablement de meilleur plaisir, de meilleure volupté que ceux de la bonne et copieuse chère. Ce grand homme, qui croyait commander à ses passions, ne savait pas contenir ses appétits; il était maître de son âme dans les diverses extrémités de la fortune, il ne Tétait pas de son estomac à table L

Son confesseur, sou médecin essayaient vainement de le modérer; ils perdaient leur temps. L’impérial pénitent dévorait gloutonnement, alors même qu’on lui croyait déjà un pied dans la tombe. Un Anglais, Roger Asham, qui le vit attablé au sortir d’une de ces crises terribles qu’on redoutait être la dernière, fut ébahi de sou appétit et de sa capacité gastrique. Le pauvre égrotant dévorait du bœuf bouilli, du mouton rôti, un levraut au four et un chapon, et il buvait la valeur de 5 litres de vin du Rhin.

Une lettre de Malinœus, seigneur de Praet, rapportée par Mignet, met au point cette intempérance excessive. « Le ventre, dit-il, et une fatale voracité

' Mignet. Charles- Quint, son abdication, son séjour et sa mort au monastère de Vaste.

LA CÉSARITE DES HABSBOURGS d’ ESPAGNE

sont la source ancienne et très profonde des nombreuses maladies de l’empereur. Il y est assujetti à un tel point que, dans sa plus mauvaise santé et au milieu des tortures du mal, il ne peut pas se priver des mets et des boissons qui lui sont le plus nuisibles... » La nuit, il se réveillait pour boire. On avait soin d’exposer à la fraîcheur de la belle étoile un grand pot de bière qu’il réclamait avant le jour et qu’il vidait d’un trait .

Cette gloutonnerie n’est pas rare chez les arthritiques, et Gharles-Quint était le modèle des arthritiques. La goutte le torturait et, de bonne heure, l’avait décrépit. En 1549, l’envoyé du roi de France à Bruxelles rapportait à son maître que « le grand empereur avait l’œil abattu, la bouche pâle, le visage plus mort que vif, le col exténué, la parole faible, l’iialeine courte, le dos fort courbé et les jambes si faibles qu’à grand’peine il pouvait aller, avec un bâton, de sa chambre jusqu’à sa garde-robe L »

Deux ans plus tard, l’empereur était complètement impotent; il ne sortait plus qu’en voiture, — une voiture spéciale qui servait indifféremment à la promenade, la chasse ou la bataille : en voulant l’essayer, il tomba et faillit perdre le peu de dents que la nature lui avait laissées^. Sa bouche était donc fort démeublée, ce qui devait singulièrement le gêner, eu égard à sa voracité. Il avalait les aliments sans les

^ De Gerlache. Histoire des Pays-Bas, I, 52.

* Baron de Reiffenberg. Introduction aux Lettres de van Male sur la vie intérieure de Charles-Quint.

124 LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

mâcher, comme du reste, la plupart des [arthritiques, édeotés ou non.

Les doigts de ses mains étaient noués, au point qu’ils lui refusaient tout service. Brantôme rapporte qu’un jour, recevant une lettre que lui remettait l’amiral de Châtillon, Gharles-Quint ne put en rompre le cachet. « Vous voyez, dit-il amèrement, monsieur l’amiral, comme mes mains qui ont fait de grandes choses et manié si bien les armes n’ont pas le pouvoir d’ouvrir uue simple lettre : voilà les fruits que je rapporte pour avoir voulu acquérir le renom d’uu grand capitaine, d’un puissant empereur, et quelle récompense M )>

Singulier régime pour un goutteux que celui auquel Charles-Quint donnait ses préférences! Jamais malade ne fut sans doute moins docile. Lorsque, après son abdication, il se rendit au monastère de Yuste choisi pour retraite, il voyagea par étapes. A chacune de celles-ci, il reçut les hommages des habitants et du clergé; ces hommages se traduisaient en regalos de bouche : friandises, saumures, gibier, mets épicés, qui tous lui étaient interdits, et dont il faisait son ordinaire. Son médecin insiste pour lui faire quitter l’usage de la bière ; l'empereur s’y refuse avec obstination.

Aussi, les attaques de goutte se succédèrent avec rapidité ; cependant il eut quelque répit pendant les premiers mois de sa retraite, grâce au climat vivifiant de l’Estramadure. Mais l’intempérance le perdit.

^ Cité par Reiffexberg.

LA CÉSARITE DES HABSBOURGS D^'eSPAGNE 125

Ses jambes enflèrent, et le gonflement goutteux de ses articulations était si douloureux qu’il restait étendu sur son lit les jambes complètement découvertes. Enfin il finit par tomber dans un état de faiblesse inouï ; la fièvre ne le quitta plus, en dépit de toutes les médecines. Il eut des vomissements de bile, des accès de collapsus entre lesquels il gardait sa lucidité d’esprit. 11 trouva cependant la force d’accomplir les suprêmes devoirs religieux et s’éteignit, à cinquante-huit ans, au milieu des pires souffrances, terrassé par cette goutte qu’il avait si mal soignée. (( C’est le moment ! » fut son dernier mot quelques minutes avant d’expirer.

Les médecins ne lui avaient point fait faute. Le choix qu’il en avait fait est des plus curieux. Aux cotés de Corneille Bœrsdorp, grave docteur de Bruges, consciencieux et modeste, et de l’illustre Vésale, siégeait dans les conseils médicaux de l’empereur, un charlatan de la pire espèce, nommé Caballe, et qui exerçait un prestige considérable sur l’esprit de son impérial client. Corneille Bœrsdorp en était indigné : O magnum onagrum ! s’écriait-il en parlant de son rival. Aussi bien, les charlatans étaient, dans les cours, bien plus prisés que les médecins. C’était le temps où le seigneur d’Alligre guérissait les plaies avec du linge, des eaux et des paroles ; où Ambroise Paré se voyait préférer Doublet qui faisait des cures merveilleuses par ses paroles charmées L Mais ni le

ParLiciilarilés inédites sur Charles-Quiiil et sa cour, par le

LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

charlatan ni les médecins ne purent enrayer la goutte mortelle de l’empereur : il eût fallu à celui-ci une volonté énergique : en dépit des apparences, Charles- Quint n’avait pas de volonté.

Ne terminons pas le chapitre des maladies de Charles, sans signaler le bruit qui courut que l’empereur et roi avait, comme sou rival François, subi les injures de la syphilis, car Charles fut un grand débauché. ((Il était, dit l’ambassadeur Badovaro, d’une véritable intempérance pour les plaisirs de Vénus, partout où il se trouvait avec des dames de grande et de petite condition. » Aussi, n’y aurait -il rien d’étonnant qu’il eût contracté ce mal napolitain qui ravageait alors toute la chrétienté. (( Il passait des heures dans sa chambre tendue de noir et éclairée de sept flambeaux, pour y méditer sur la mort de sa mère. » Telle est la phrase du Vénitien Marino Cavelli, exposant l’emploi du temps de Charles. Or, à cette époque, sa mère n’étant point morte, il ne pouvait la pleurer. Tout au plus regrettait-il l’abîme où sa raison avait sombré, mais point n’était alors besoin de tentures de deuil. Aussi, d’autres relations ajoutent hypocritement qu’il se retirait dans cette chambre pour y cacher à tous les yeux les conséquences de ce mal dont l’apparition avait coïncidé en Europe avec la découverte du nouveau mondes Ajoutons néanmoins que rien, dans l’observation rétrospective de l’impérial

baron de Reiffenberg, in Mémoires de V Académie royale de Bruxelles y 1834.

^ PiCHOT. Loc. cil.

LA CKSARTTE DES HABSBOURGS d’eSPAGNE 127

arthritique, ne permet de diagnostiquer la syphilis. Celle ci, qui, à celte époque, provoquait des désordres beaucoup plus graves qu’aujourddiui, en raison du terrain absolument vierge sur lequel elle évoluait, aurait compliqué singulièrement la goutte de Timpotent monarque et Ton aurait quelque indice certain de cette dualité de maladies.

Ce qui paraît plus exact, c’est que Charles-Quint eut dans son enfance des crises d’épilepsie, — ce qui constitue un document important pour établir sa neuropalhologie.

Cette observation rétrospective nous permet d’envisager sous un jour nouveau l’état d’âme de l’empereur. La légende en fait un émule de Charlemagne et de Barberousse ; un héros quasi surhumain qui ne trouva pas ici-bas la récompense due à sou courage, son audace, ses mâles vertus. Une étude attentive de ses travers, de ses passions, de son caractère nous montrent qu’au contraire il fut un dégénéré, — supérieur, évidemment, — ce qui explique conîment sa descendance tarée déchut progressivement.

Nous l’avons vu impuissant à maîtriser une passion dominante, la gourmandise : ceci, c’est déjà une tare, l’homme qui est le jouet d’une passion en devenant fatalement la victime. Nous l’avons vu sombre, triste, d’une piété si ardente qu’elle touche aux limites de la saiue raison. Comme tous les mystiques, il est sottement superstitieux ; mis en présence de Faust le sorcier, il le prie d’évoquer l’esprit d’Alexandre le

Grand. Le malin docteur opère, et voici le grand conquérant qui apparaît aux regards de l’empereur; il était carré, ramassé, rouge en visage, la barbe de même couleur; Charles-Quint, se souvenant qu’Alexandre portait une grosse verrue à la nuque, se pencha sur le fantôme animé pour voir s’il y trouverait ce stigmate ; la verrue était là ! Alexandre profita de l’ébahissement de Charles pour disparaître. L’aventure fait plus honneur à l’adresse du magicien qu’à la perspicacité^ de l’empereur.

Le mysticisme de Charles prend des proportions imprévues lorsqu’il sent proche sa dernière heure. On sait qu’il organisa nne répétition générale de ses obsèques. S’il est inexact, comme la légende le raconte, qu’il se soit couché dans un cercueil, au milieu de la nef de l’église, et qu’il ait lui-même récité les répons de la messe des morts célébrée en son honneur, il paraît vraisemblable qu’on organisa, de son vivant, une cérémonie funèbre où il assista. « On dressa au milieu de la grande chapelle un catafalque entouré de. cierges. Tous les serviteurs de Sa Majesté descendirent en habits de deuil. Le pieux monarque, également vêtu de deuil et un cierge à la main, y vint aussi pour se voir enterrer et célébrer ses funérailles. 11 pria Dieu pour cette âme à laquelle il avait accordé tant de grâces pendant la vie, afin que, arrivée au moment suprême, il prît pitié d’elle... Pour lui, â la messe de

^ Palm.a. C\yet. Histoire lamentable et prodigieuse de Jean Fauste, grand magicien avec son testament et sa vie espouventable, 1674.

LA CÉSARITE DES HABSBOURGS d'eSPAGNE 129

ses funérailles, il alla faire l’offrande de son cierge entre les mains du prêtre, comme s’il avait déposé entre les mains de Dieu son âme, que les anciens représentaient par un semblable symbole ^ »

Mais doit-on s’étonner lorsqu’on se reporte à cette époque? Si la Réforme essayait de libérer les consciences, c’est que la religion catholique se laissait alors envahir par une grossière superstition. Le XVI*" siècle est le temps des magiciens, des devins, des astrologues, des envoûteurs. Les souverains entretiennent à leur cour de véritables augures, sorciers déguisés. Un roi viendra, Henri III, qui sera accusé de magie et de sorcellerie. Tout cela, c’est l’indice d’esprits mal équilibrés, déformés par l’exaltation d’une foi superstitieuse. La piété de Gliarles-Quint était trop outrée pour ne pas le conduire à des pratiques étranges que l’Eglise primitive aurait certainement réprouvées.

Ainsi Cliarles-Quint, qu’on nous a présenté comme le grand dominateur, fut au contraire dominé par les événements; c’est la raison pour laquelle, malgré ses

* Manuscrit hiéronymite, analysé par Backhuizex, XXXlll. Nous devons ajouter que Mignet n’accepte pas cette version et que, pour lui, le récit de cette cérémonie — que l’Eglise ne pouvait célébrer sans hérésie — a été inventé de toutes pièces par l’imagination d’un moine plus ou moins illuminé. Du reste, voici une autre version qui prouve avec quelle partialité l’histoire est souvent écrite. Mercier raconte dans un Portrait de Philippe II que Charles-Quint voulut faire célébrer de son vivant ses propres obsèques, qu’il s’enrhuma dans son cercueil de plomb, tandis qu’on chantait autour de lui des psaumes funèbres et qu’il mourut dans l’année des suites de ce rhume. (Mercier, Portrait de Philippe II, Amsterdam, 1785.)

grands desseins, il ne connut que des déboires. En prononçant son discours d’abdication, il rappela qu’il était allé neuf fois en Allemagne, six fois en Espagne, sept fois en Italie, dix fois en Flandre, quatre fois en France, deux fois en Angleterre, deux fois en Afrique. Tant d’activité, inutilement dépensée, pour aboutira l’abdication, pour laisser son empire disloqué, épuisé, plus faible qu’à son avènement! Il fut surtout gâté par la fortune qui lui permit de faire valoir ses droits sur l’Espagne, l’Autriche et la dignité impériale, mais il n’était point de taille à supporter un tel fardeau, ni surtout à réaliser ses vastes ambitions. Ses infirmités physiques influèrent assurément sur ses qualités morales. Jamais, eu effet, n’a moins été vérifiée la thèse de Bossuet qui affirme qu’une âme guerrière est toujours maîtresse du corps qu’elle anime. C’est là l’opinion d’un spiritualiste fervent qui croit que toutes les facultés physiques sont soumises aux forces psychiques. La vérité réside dans la loi contraire. Il se peut que le valeureux comte de Fontaine qui dirigea vaillamment, de sa chaise où il était porté, les Espagnols combattant, à Rocroi, ait prouvé que toute loi, môme celle-ci, avait des exceptions. Mais, dans l’immense majorité des cas, la netteté du jugement, l’équilibre des fonctions intellectuelles sont sous la dépendance directe de la santé corporelle ; que parfois, eu dépit d’infirmités, une volonté énergique impose ses ordres à un organisme eu voie de déchéance, c’est possible, mais que cet empire s’exerce d’une façon continue, aucune observation ne permet

LA CÉSARITE DES HABSBOURGS d’eSPA(;NE 131

de le croire. Eû réalité, l’homme d’État, plus que tout autre, a besoin d’être solide, vigoureux et indemne de toute tare pathologique.

Ce ne fut point le cas de Charles-Quint, qui, au contraire de ce que l’on admet habituellement fut, au point de vue intellectuel, inférieur à son rival François P'’. Son corps, assailli de maux divers, renfermait une âme complexe où se heurtaient, souveraines, les plus violentes passions. Son double appétit de jouissances sensuelles et de domination universelle devait être fatal à sa destinée. Pour satisfaire une telle ambition, il faut le tempérament d’un Alexandre, d’un César, d’un Napoléon. Somme toute, ce fondateur de dynastie laissait comme héritage une tare à laquelle ses descendants ne pouvaient échapper. L’histoire le montre surabondamment.

Page 1