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LE FANATIQUE PHILIPPE II

Des trois enfants légitimes de ChaiTes-Quint, son fils, Philippe II d’Espagne, en faveur duquel il abdiqua la couronne d’Espagne et des Pays-Bas, nous est complètement connu au double point de vue physique et moral. Il chasse de race; il présente, plus accentuée, la dégénérescence dont son père était déjà profondément marqué. Et ainsi, de génération en génération, la déchéance précipitera à la ruine cette illustre branche des Habsbourgs.

La tendance actuelle de certains historiens, en mal d’originalité, est de blanchir ce qui était noir et de noircir ce qui était blanc. Aussi quelques-uns ont-ils tenté de réhabiliter Philippe II devant l’histoire, affirmant qu’il se contenta d’être de son temps et qu’en définitive il ne se montra ni meilleur ni pire que les rois contemporains. C’est là un paradoxe plus ou moins brillant, mais qui ne tient pas devant la réalité des faits. Non seulement Philippe II fut de son temps, mais il fut aussi de sa famille.

Son père présentait un mélange disparate de qualités et de défauts. Le fils n’eut plus beaucoup de quali-

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tés et accrut ses tares morales. Charles-Quint, eu dépit d’une volonté apparente, fut souvent aboulique et dominé par les événements et par ses passions. Philippe alla plus loin : il fut pusillanime et inquiet. L’empereur avait été un dévot mystique; le roi devint un fanatique inflexible; le premier fut gourmand et débauché, le second sadique. Enfin Gharles-Quint avait rêvé l’utopie d’une domination universelle. Philippe fit mieux encore : il se crut l’envoyé du Seigneur pour exterminer l’hérésie. Il était tellement persuadé et enthousiasmé de sa mission que, se trouvant en danger de mort, alors que les médecins redoutaient les effets d’une saignée, il leur dit : « Saignez hardiment, ne craignez rien ; la situation de l’Église ne permet pas que je meure, ni de cette maladie ni de cette saignée^ ».

Les exemples anecdotiques abondent qui nous permettent de justifier le portrait moral que nous traçons du démonda Midi. En éliminant avec soin la légende accréditée par Saint-Réal et Schiller, l’histoire nous fournit plus d’un document décisif attestant la mentalité inférieure du fils de Charles-Quint.

Philippe II ressemblait physiquement à son père. Comme lui, il avait le nez aquilin et l’inévitable lèvre autrichienne, mais il était plus petit. Son intelligence, de l’aveu même de ses apologistes, était bien au-dessous de celle de Charles-Quint qui possédait une remarquable faculté d’assimilation et une activité très grande^.

^ Leti. Vie de Philippe /i, part. II. Lib. XX. ® Baumstark, Philippe IL Liège, 1877.

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Cependant, il était d’un caractère dissimulé, etcetle hypocrisie se trahissait par son attitude : il ne savait pas regarder en face, mais tenait les yeux baissés à terre, ou fixés sur quelque objet environnant. Il parlait à voix très basse, ne répondant pas nettement aux sollicitations et aux questions, mais gagnant du temps, éludant la détermination à prendre. « Le temps et moi, disait-il, nous en valons deux autres. »

Mais la caractéristique de Philippe II, c’est sa cruauté. Rarement depuis les anciens empereurs romains, despote n’avait accumulé plus de crimes sur sa couronne. Ses apologistes l’ont excusé de leur mieux, en montrant combien la Réforme était menaçante et que, somme toute, le xvi® siècle fut un des plus sanglants de l’histoire de l’humanité. Philippe pouvait-il ne pas suivre le mouvement?

En admettant même que ce fou mystique — car, si l’on adopte la thèse de la défense religieuse, on est obligé d’admettre que Philippe poussa la piété jusqu’àla folie, — en admettant qu’il ait cru devoir obéir aux ordres de l’Inquisition toute-puissante, comment expliquer, sinon par le sadisme, le plaisir qu’il prenait à ordonner le crime et souvent à l’honorer de sa présence? La première fois qu’il assista à un autodafé, c’était à Valladolid ; on brûlait dix-huit nobles et religieux convaincus d’hérésie. L’un deux, s’adressant au roi lui dit : « Gomment vous qui êtes un si grand gentilhomme pouvez-vous permettre qu’on me livre aux flammes ? » Philippe lui répondit par ce mot charmant : « Si mon fils était aussi mauvais que vous, j’apporterais moi-

(Mausolée de l’Escurial).

ANNE d’aUTRIGHE, MARIE DE PORTUGAL, PHILIPPE II, DON CARLOS, ISABELLE DE FRANCE

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même le bois pour le brûler. » Ces bous sentiments d’un père de famille, l’héritier de Charles Quint devait les manifester plus tard.

Le 15 février 1658, une sentence du Saint-Office condamnait à mort tous les habitants des Pays-Bas, mesure radicale, s’il en fût. Dix jours après Philippe II confirmait le décret, donnant ordre de le mettre à exécution, sans distinction de sexe, d’âge ni de rang. Trois millions de créatures humaines étaient vouées à la mort par ces trois lignes^

Les crimes collectifs de Philippe II, que l’on mit au compte de son fanatisme, témoignent de sa cruauté, moins encore que les supplices horribles qu’il réservait à ceux dont sa politique jugeait nécessaire de se débarrasser. Nos historiens ont souvent reproché à Richelieu d’avoir assuré par la violence et la terreur la suprématie royale sur une noblesse qui gardait des souvenirs trop suggestifs de la Ligue. Mais le cardinal rouge fut un débonnaire comparé au sombre héritier de Charles-Quint.

Nous retrouvons, dans tous les crimes dont il est chargé, la dissimulation et l’hypocrisie de son caractère. Ayant fait emprisonner le puissant seigneur de Montigny, chevalier de la Toison d’Or, il recule devant un jugementpublic; il pense d’abord à lui faire donner un bocadOf — lisez un breuvage empoisonné, — car le poison est son arme de prédilection, à ce monarque faux et perfide. Puis il change d’avis, il recommande

^ D. José Güell y Rente. Philippe tl et don Carlos devant Vhisloire.

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(( la plus grande dissimulation et le plus grand secret ». Il ajoute, dans ses instructions, que l’exécution doit se faire de manière que ceux qui, après la mort, doivent le mettre en bière, ne soient pas, autant que possible, de ceuxqui étaient présents. «Il semble qu’il serait bon que ce fût d’autres et que pour plus de dissimulation on ne puisse connaître que la mort a été violente...^ » Le malheureux futgarrotté presque par surprise,'dans Vin-pace où l’avait fait jeter Philippe. On répandit ensuite le bruit que le malheureux avait succombé naturellement. Un rapport fut adressé au roi, lequel s’empressa de le porter à la connaissance de tous. On y lisait : « Le ressentiment qu’il (Moutigny) avait éprouvé de se voir enfermer avait causé chez lui une recrudescence de fièvre qui, jointe à la maladie passée que les médecins jugeaient dangereuse, l’augmenta, à ce qu’il semble. Malgré les remèdes et toutes les visites possibles du licencié Viana... malgré la consultation du licencié Luis Fernandez de Tordesillas... rien n’a suffi, parce que le malade se secondait mal... Aussi Dieu a-t-il bien voulu l’appeler à lui, hier lundi, entre trois et quatre heures du matin. » Puis le roi écrit au duc d’Albe : « Il ne vous reste plus maintenant qu’à faire immédiatement juger son procès comme s’il était mort de mort naturelle...^ ».

Tant de noirceur, tant de scélératesse suffisent assurément pour porter sur Philippe II un jugement

^ Archives de Simancas, liasse 543 des papiers d’État. - Ibid., liasse 544.

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sévère. Cette affaire de Montigay ne fut pas en effet une affaire isolée. Dans nombre de circonstances, Philippe agit de la même façon. Son ministre Antonio Ferez, ayant eu le malheur de lui déplaire, probablement parce que, Fouquet espagnol, il n’avait pas les mains très nettes, le roi le fît passer en jugement. Jusqu’ici rien de plus naturel. Mais sait-on de quoison gracieux souverain l’accusa principalement? D’avoir supprimé un secrétaire de don Juan d’Autriche, dont lui, Philippe II, avait ordonné la mort ! Le malheureux subit la torture, mais, eu dépit des terribles souffrances qu’il avait endurées, il parvint à s’évader à quelques jours de là. Il passa eu Aragon, essayant d’échap per à la justice du roi. Là, il fut saisi, non plus par le bras séculier, mais par l’Inquisition. Cependant le peuple se souleva, délivra Antonio Ferez, facilita sa sortie d’Espagne. Le roi et l’Inquisition durent se contenter de le brûler en effigie.

Nous avons rappelé les aventures, bien connues, de ce ministre tombé pour montrer à quel point Philippe poussait la duplicité et la trahison. Il avait des assassins à sa solde qu’il chargeait de le débarrasser de ses ennemis. C’est ainsi que le fils du chevaleresque Charles entendait la guerre : en mettant à prix la tête de son adversaire Guillaume le Taciturne et en armant le bras des sbires qui devaient l’abattre. Le prince d’Orange échappa une première fois au pistolet d’un nommé Jean Jauregui, qui agissait pour le compte de son patron Anastro, lequel avait passé avec Philippe un traité en bonne et due forme pour la suppression

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du priuce d’Oraoge : 80.000 ducats et la croix de Santiago étaient le pretium sanguinis. Le second attentat fut mortel ; le malheureux Guillaume fut frappé en pleine poitrine; l’assassin ne put s’échapper et il expia durement son crime contre le père de la patrie. Du moins, Philippe tint parole; les parents du meurtrier furent anoblis et enrichis des dépouilles de la victime. Mais le plus monstrueux de l’affaire, c’est que, vingt ans plus tard, Philippe II offrit au fils du prince d’Orange de lui rendre ses terres, à la condition que celui-ci en payerait les rentes à la famille de l’assassin de son père’!

Rien cependant ne peut tant ternir la mémoire de Philippe et la rendre à jamais odieuse que sa conduite envers son fils don Carlos. Mais nous réservons pour un chapitre spécial cette page sanglante, car elle nous fournira l’occasion d’établir l’observation psychomentale d’un fils de Philippe, qui sombra dans la folie : ainsi s’accentue la dégénérescence des descendants de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle. Avant d’aborder ce chapitre, il convient donc de terminer l’examen du caractère de Philippe II.

Nous n’insisterons pas davantage sur sa perfidie, sa déloyauté qui dénotent une immjoralité, ou plutôt une amoralité absolue. En voici du reste la preuve : lorsqu’il ordonnait un assassinat, son seul souci était que l’assassiné eût préalablement reçu les sacrements et mourût dans le giron de l’Église. Il allait même

' Guell y Rente. Op. cit. Appendice.

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jusqu’à user de ruse pour faire accepter le secours religieux à ceux qu’il devait, par surprise, faire supprimer quelques iustants après. Il était d’uuesoumissioü exemplaire à l’Église. Le fait suivant prouve que cette soumission se doublait même d’humilité : un jour, il rencontre le Saint-Sacrement qu’on portait à un malade; il descend de cheval, accompagne le prêtre, son bonnet à la main, jusqu’cà la maison du moribond, attend à la porte, puis reconduit le cortège à l’église*.

Gomment donc expliquer cette dualité étrange dans son caractère? D’une part, nous le voyons lâche, fourbe et cruel, — en état de grand péché, assurément, — d’autre part, il nous paraît pieux, humble et* modeste. C’est que chez lui le sentiment religieux est exagéré jusqu’au fanatisme.

Dans ce cerveau de dégénéré, pas une qualité et pas un défaut qui soit égal à la normale, à la moyenne. Tout est poussé à l’excès, comme chez les névropathes les plus malades; nulle pondération, partant nul jugement, ce qui explique l’amoralité absolue dont il a si souvent fait preuve.

Au contraire de son père, il n’est point gourmand; mais, comme il ne sait rien faire sans excès, dans un sens ou un autre, sa tempérance devient de la sobriété, vertu rare en son temps. Sur le chapitre des femmes, il suit l’exemple de Charles -Quint et, — somme toute, — de tous les souverains d’Europe ; il entretient

Gach.\uü. Do71 Cai'los et Philippe U.

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des maîtresses, ce qui ne l’empêche point d’être bon mari, et sème par le monde des bâtards royaux auxquels il lègue, pour tout héritage, la fameuse lèvre autrichienne^

Le courage militaire. — pas plus que celui de ses actes, — lui manquait pour ainsi dire totalement. En ce siècle où les vertus militaires passaient pour les premières, ou le vit rarement à l’armée; une fois cependant il assista à une bataille, la prise de Saint- Quentin par ses troupes, en 1557 ; encore fit-il le vœu, s’il en revenait vivant, de construire en l’honneur de saint Laureut un splendide monument : il réalisa son vœu et commença l’Escurial qui, comme chacun sait, affecte la forme d’un gril, eu souvenir du supplice que subit le saint invoqué.

Chose curieuse : ce monarque à qui l’on ne saurait méconnaître une activité infatigable et un labeur opiniâtre, voyait s’écrouler ses ambitions et ses projets avec une impassibilité sereine, cadrant mal avec les impulsions dont il était souvent l’objet. La disparition de l’invincible Armada, qui portait un coup terrible à sa fortune, le laissa impassible. Il en apprit la nouvelle avec un calme étonnant ; de même à l’annonce de la victoire de Lépante. Il ne se départait point de cette attitude, même en présence des pires événements. 11 connut les humiliations, la défaite, laissa, à sa

* Il avait le goût des grossières débauches ; un de ses plus grands plaisirs consistait à sortir la nuit, déguisé, afin de pouvoir visiter les lieu.^ de rendez-vous ordinaires du vice. C'était là sa distraction à Bruxelles, au milieu des plus graves affaires de rÉtat. Ms. Badovaro, cité par Guell y Rente.

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mort, l’héritage pateimel en grand péril, mais trouva évidemment dans son exaltation religieuse autant de consolations pour ses malheurs qu’il y trouvait d’excuses à ses crimes.

Cet étrange caractère n’empêchait pas Philippe d’être un très grand ami des arts et des artistes : cette âme si noire et si tourmentée professait pour le beau, sinon pour le bien, une véritable passion, ce qui tendrait à confirmer notre thèse que la vertu et l’art habitent rarement le même homme. Amateur de musique et de peinture, il entretient à la cour une phalange d’artistes et rivalise de goût avec la cour de France ou les cours italiennes; il fonde des bibliothèques, des archives. « Il était bon connaisseur en peinture, dit Prescott, et aimait surtout l’architecture dont il avait étudié les principes. Aucun prince n’a donné autant de preuves de goût et de magnificence sous ce rapport. »

Cerveau étrangement complexe, mais où manque assurément la qualité primordiale de la bonne santé morale, c’est-à-dire l’équilibre. « Dans sa vie publique, conclut Guizot, et dans sa vie privée, la cruauté, le mensonge, l’assassinat, les faux, les rivalités hontem ses de l’adultère, l’égoïsme ingrat, la vengeance perfide ou atroce, toutes sortes d’actes vicieux ou odieux se rencontrent, accomplis avec une sécurité d’esprit effroyable, eu homme persuadé que sa religion permet ou couvre tout, pourvu qu’il soit prêt à 1 ui tout sacrifier ^ »

* Mottley. Histoire de la fondation de la République des Etats- Unis^ traduct. Guizot. Introduction.

Assurément, ce monarque relève de la pathologie mentale. C’est un de ces demi-fous, — sinon un de ces fous tout entier, — que le droit d’aînesse a placés sur le trône, mais que leurs actes rendaient justiciables de la déposition et de l’internement. Fous plus dangereux à coup sûr que les aliénés criminels contre lesquels la société se protège et qui ne trouvent nulle part de partisans. Mais, lorsqu’il s’agit de souverains, la raison d’État intervient pour excuser des actes odieux dont un seul suffirait à faire douter de la raison d’un simple citoyen. Philippe II, vivant ou mort, a eu des défenseurs exaltés, — aussi exaltés que font été ses ennemis. Avec le recul des siècles, on peut porter sur lui un jugement impartial. Le médeciu, qui se soucie peu de la raison d’État et établit un diagnostic rétrospectif sur des faits connus, n’a point à rechercher les prétextes qu’on a fait valoir pour justifier la conduite d’un roi. Il constate et, en ce qui concerne Philippe II, il déclare que jamais homme ne fut moins digne de présider aux destinées d’un peuple; mais la société était ainsi faite qu’elle jugeait un prince capable de gouverner un royaume, alors qu’elle lui aurait refusé, simple bourgeois, le droit de diriger sa famille. Question de naissance d’une part, de soumission d’autre part.

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