LE FOU DON CARLOS
Philippe II épousa, à seize aus et demi, la princesse Maria de Portugal, arrière-petite-fille d’Isabelle la Catholique et qui avait le même âge que lui. Deux ans après, un enfant naissait de cette union; c'était don Carlos. Il était dit que cet héritier présomptif de la couronne d’Espagne devait, dès sa naissance, provoquer drames et deuils : sa mère mourut dans les quatre jours qui suivirent sa délivrance.
Lejeune don Carlos manifesta de bonne heure des instincts bizarres'; il mordait avec rage le sein de sa nourrice ; il en eut ainsi trois auxquelles il fit des morsures telles qu’elles faillirent en mourir^; les relations qui nous sont parvenues sont muettes sur son développement physique et mental. Notons toutefois un stigmate précieux : à cinq ans seulement il prononça son premier mot. Pendant son enfance, il eut le parler difiîcile, comme son aïeul Charles-Quint. On crut, suivant le préjugé populaire, que sa langue n’était point suffisamment déliée; à vingt et nn ans,
‘ Relation de l' ambassadeur vénitienau Sénat de Venise, archives de Venise, cité par Gacuaud in Don Carlos et Philippe 11.
on lui coupa le filet. Il est probable que le jeune prince avait le frein lingual trop serré, ce qui explique à la fois et la difficulté qu’il avait à téter sans mordre, et celle qu’il eut plus tard à parler.
Son enfance fut triste; don Carlos était d’un naturel bilieux, peu propre à lui faire accepter gaiement un sort pourtant enviable. Son teint était jaune, le regard languissant, l’attitude apathique, l’intelligence médiocre, l’activité nulle. Aussi étudiait-il de mauvaise grâce; cependant il manifestait déjà l’instinct primordial de sa race, la cruauté : « Le prince don Carlos, écrit l’ambassadeur Badovaro, est âgé de douze ans. Ses cheveux sont noirs. Faible de complexion, il annonce un caractère cruel. Un des traits qu’on cite de lui est que, lorsqu’on lui apporte des lièvres pris enchâsse ou d’autres animaux semblables, sou plaisir est de les faire rôtir vivants. On lui avait fait cadeau d’une tortue de grande espèce; un jour cet animal le mordit à un doigt, aussitôt il lui arracha la tête avec ses dents... Tout en lui dénote un orgueil sans égal. Il est colère autant qu’un jeune homme peut l’être et obstiné dans ses opinionsC » Don Carlos présente donc à douze ans des caractéristiques de la mentalité de Cbarles-Quint et de Philippe II, — orgueil, cruauté, entêtement, — à un degré plus accentué. Du reste, comment s’étonner qu’il en fût autrement? L’éducation du prince était orientée dans cette voie : ou le menait, en grande pompe, assister aux autodafés
^ Ibid.
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que rinquisition allumait en Espagne pour exterminer l’hérésie ; à voir brûler vivants les malheureuses victimes du Saint-Office, le jeune prince réveillait les instincts d’animalité qui bouillonnaient en lui.
Tout cela ne présageait pas chez le futur roi d’Espagne un équilibre parfait des facultés, quand un accident survint, d’une gravité exceptionnelle, qui eut pour effet, non seulement de mettre en extrême péril les jours du prince, mais de compliquer singulièrement par la suite son état mental. Un jour qu’il courait à un rendez-vous d’amour, il glissa dans un escalier et tomba sur la tête : il se fit au voisinage de l’apophyse mastoïde gauche une plaie de trois ou quatre centimètres carrés. Aussitôt relevé, on le porta dans sa chambre, on le pansa tant bien que mal, on le purgea, on le saigna. Mais la blessure qui n’aurait peut-être pas eu de suite chez un sujet bien portant, s’aggrava rapidement chez un jeune homme, atteint depuis quatre ans de fièvre quarte, bilieux et dyspeptique; peut-être à ce moment était-il porteur d’une lésion viscérale quelconque qui puisse expliquer ces troubles fonctionnels permanents. Quoi qu’il en soit, — du fait de la constitution du blessé, ou de l’incapacité des médecins, ou du genre même de la blessure, — la plaie s’envenima rapidement; la fièvre devint ardente, la céphalée insupportable, l’agitation croissante.
On crut à une lésion du cerveau ou tout au moins du crâne. Les médecins pratiquèrent le trépan et reconnurent que la boîte crânienne et son contenu
LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE
étaient intacts. Le prince éprouva quelque soulagement de Finterveutiou, mais son état empira bientôt.
Philippe II était accouru près de son fils, emmenant avec lui l’illustre Vésale, son premier médecin. Celuici fut tout d’abord aussi impuissant que les huit hommes de l’art qui partageaient avec lui la lourde charge de sauver le royal blessé. Don Carlos était tellement bas qu’on attendait sa mort d’un moment à l’autre; outre les symptômes généraux précurseurs de l’agonie, on notait une paraplégie de la jambe droite et une ophtalmie très intense. Les lèvres de la plaie étaient livides ; on tenta une nouvelle trépanation qui amena encore un léger soulagement. Mais on reconnut une fois de plus l’intégrité du cerveau. Le diagnostic restait iucertain : en réalité, don Carlos avait un magnifique érysipèle post-traumatique.
Il fut sauvé pourtant, — sans sérum antistreptococcique, et pour cause.
Peut-être les incisions de la trépanation eurent-elles une influence salutaire sur la marche de l’infection. Quoi qu’il eu soit, à partir de ce moment, et en dépit de charlatans officiels qui concurrençaient les archiâtres royaux, se produisirentdes alternatives d’aggravation et d’amélioration ; un mieux s’établit et persista. L’infection se localisa; le cuir chevelu se décolla sous une suppuration abondante à laquelle on donna issue par une incision au-dessus de l’œil. Les phénomènes paralytiques disparurent. L’héritier de Philippe II pouvait enfin remercier le ciel de sa guérison miraculeuse.
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Guéri, il le paraissait, mais ne l’était point réellement. Don Carlos devait éprouver, à la suite de sa terrible chute, des altérations profondes de sa mentalité
Il devint sombre, mélancolique, obsédé par des idées noires, et notamment la peur d’une mort prochaine. Aussi bien son état de santé était toujours fort précaire et la fièvre ne le quittait guère. Apparemment celle-ci était de nature paludéenne, car il est difficile de lui donner une autre origine. Un processus tuberculeux aurait pu justifier cette fébrilité constante, mais don Carlos n’était point tuberculeux. « C’était, dit Gachard, une triste destinée que celle de ce prince; depuis six ans déjà, il se voyait en proie à un mal qui lui avait laissé à peine quelques instants de trêve et qui épuisait en lui les sources de la vie. »
Voici le portrait que l’ambassadeur de Bohême en trace, au lendemain de sa convalescence : « Il a le tein t
^ Dans sa monographie de don Carlos, Gachard nie que l’accident survenu au prince ait pu avoir quelque conséquence sur l’évolution de sa mentalité. Nous ne sommes point de cet avis. Gachard étaie sa conclusion d’un document fort intéressant ; le testament de don Carlos, qui, assurément, est plein de sens et de cœur, quoique frappé au coin d’un mysticisme exalté. Mais cet acte a pu être dicté par le prince dans un de ses bons jours, dans un de ces moments de claire lucidité qui devaient devenir de plus en plus rares. Au contraire, l’influence du traumatisme sur la raison du prince nous paraît avoir été fort bien comprise d’Antonio Ferez qui écrit : « Dès ce moment, il resta avec un cerveau faible, sujet à troubler les opérations divisées de l’esprit et avec une intelligence susceptible de toutes les impressions. Outre cela, il était d'un caractère emporté et bouillant, et, comme naturellement les esprits de la jeunesse se livrent à leurs appétits, il n’avait en aucune chose ni règle ni modération. ))
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blanc, les traits réguliers, mais il est d’uüe pâleur excessive. Une de ses épaules est plus haute que l’autre; il a la jambe droite plus courte que la gauche h Il bégaie légèrement. » Son portrait moral n’est guère plus flatteur. Don Carlos est dépeint comme un prince sans jugement et sans volonté raisonnée.
Par contre, il avait hérité de l’intempérance de son aïeul. Bon nombre des indispositions qui l’assaillaient si fréquemment furent la suite de formidables indigestions; aussi, par la suite, ses repas furent-ils ponctuellement réglés ; son ordinaire était un chapon bouilli coupé en petits morceaux, arrosé de jus de gigot. Il ne buvait que de l’eau, à l’encontre de Charles-Quint.
On douta longtemps si le jeune prince était impuissant ou non; il manifestait envers les femmes une froideur peu en rapport avec l’appétit sexuel de ses ancêtres. Il rêvait de se marier vierge, chose rare à cette époque comme aujourd’hui. Les princes n’attendeut généralement point, pour montrer leur valeur amoureuse, le nombre des années.
Eu réalité le jeune don Carlos, malgré les quolibets, ne pouvait se décidera prouver sa virilité. Un jour, cependant, il résolut un grand effort. Il fit venir une demoiselle complaisante, lui promettant, s’il réussissait à faire près d’elle le petit homme, un beau présent. Son barbier, flanqué de trois médecins épuisèrent sur
^ Dans une autre relation, l'ambassadeur Dietrichstein ajoutait ; « Sa poitrine rentre, il a une petite bosse au dos, à la hauteur de l’estomac. 11 se sert moins facilement de tout le côté droit que du côté gauche» Il est faible des jambes. »
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lui toutes les ressources de leur art et leurs philtres les plus magiques. Ainsi lesté, il se mit à l’œuvre... et y réussit. Sa joie fut immense, tout Tunivers le sut, car il tint à le faire savoir. Les trois médecins reçurent chacun une rente de mille ducats; le barbier et l’apothicaire une de six cents; la demoiselle qui était parvenue à le déniaiser obtint, outre le grand honneur de cette royale virginité, douze mille ducats, plus une maison pour elle et sa mèreh
11 prit goût à cette volupté chèrement révélée; il se mit à courir les mauvais lieux, pourvu de barbes postiches, rossant le guet et les bourgeois, en dépit des observations paternelles. Ce chaste jeune homme, qui par timidité avait eu tant de difficultés à faire le premier pas, devint un crapuleux noceur.
Tel était le fils de Philippe II, au moment où, se mêlant à la vie politique de l’Espagne et des Pays-Bas, il entra en hostilité contre son père. Nous l’avons vu singulièrement dégénéré, malade de corps etd’espritS misérable avorton incapable de supporter sur ses épaules inégales le fardeau de l’héritage de Gharles- Quint. Nous allons maintenant le voir sombrer dans la pure folie, comme sa bisaïeule Jeanne la Folle.
^ Lettre de Dietrichstein à l'empereur, 5 juin 1667. Lettre de V ambassadeur Leonardo de Nobili au duc Côme de Médicis, in G\chard, op. cit.
* Souvent, ses accès de fièvre quarte provoquaient chez lui dé véritables crises d’aliénation mentale qui reparaissaient pour revenir plus tard sous l’influence d’une nouvelle poussée fébrile.
LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE
Nous n’exposerons point ici les longs démêlés de Philippe II et de don Carlos. Des écrivaius consciencieux, Gachard, Guell y Rente, etc., les ont longuement analysés, commentés, jugés. Au reste, ils appartiennent depuis longtemps à l’histoire. Nous bornant à l’étude médico-psychologique du personnage, nous nous contenterons de noter au fur et à mesure les progrès de la vésanie jusqu’à la catastrophe finale.
Il s’était de tout temps montré violent et emporté. Une fois, surpris en flagrant délit d’espionnage, — il écoutait aux portes, — il s’oublia jusqu’à calotter un de ses gentilshommes. Bientôt, ses emportements devinrent inquiétants. Un autre jour, il entre en fureur contre un gentilhomme de sa garde-robe, le traite de voleur, le menace de le jeter par la feuêtre, — et cela sans raisons plausibles. Puis c’est un autre gentilhomme, don Alonso de Cordoba, qn’il gifle d’importance, un autre, don Fadrique Enriquez, puis, le duc d’Albe, lui-même, qu’il veut frapper de son poignard. Un jour, en passant dans la rue, il reçoit quelques gouttes d’eau tombées d’une fenêtre ; il commande de brûler la maison et de mettre à mort les habitants. Il fallut recourir à un stratagème pour ne point exécuter l’ordre.
Bientôt il manifeste un sadisme particulier : il maltraite les chevaux, les châtre lui-même, l^s torture
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avec volupté. La folie s’empare de ce cerveau malade; elle ne devait plus le quitter.
Il se croyait entouré d’ennemis mortels qui conjuraient sa perte. Aussi prenait- il des précautions inouïes pour se défendre contre ces ennemis imaginaires; pendant la nuit, des arquebuses étaient toujours à portée de sa main ; il avait, dans sa garde-robe, une réserve de poudre et de balles. Il renvoya les gentilshommes qui veillaient à tour de rôle sur son sommeil, préférant la solitude à leur sollicitude. Il fit établir un mécanisme au moyen duquel il pouvait, de son lit, ouvrir et fermer sa porte et fit porter dans une chambre un livre, « composé de douze tablettes de pierre bleue, long de six pouces et large de quatre, couvert de lames d’acier, et par-dessus de lames d’or, » afin de tuer, en laissant tomber ce livre, l’imprudent qui s’aventurerait chez lui.
Tout cela dénote clairement la manie de la persécution. Mais bientôt cette manie, de passive, devait devenir active. Suivant la règle clinique, le persécuté allait se doubler d’un persécuteur. C’est contre son père que toute sa haine se concentra. Haine terrible, impulsive, capable de le conduire au parricide. On en jugera par l’épisode suivant qui jette un jour singulier sur le caractère vindicatif et mystique de l’Infant. Don Carlos avait déclaré en confession au religieux qui écoutait le récit de ses péchés qu’il portait une haine mortelle à quelqu’un. Le Père lui démontra la gravité de cette faute, l’exhorta à revenir à des senti, ments plus humains; peine perdue, Carlos ne pouvait
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se départir de celte haioe féroce. Le religieux lui refusa rabsolution, puisqu’il se maintenait en état de péché. Le royal pénitent institua alors un véritable concile, composé de quatorze moines ferrés en théologie qui eurent à délibérer sur son cas de conscience. Ils furent unanimes à approuver le refus de l’absolution. L’un d’eux, cherchant un biais pour arriver à une solution satisfaisante pour tout le monde, lui déclara qu’on pourrait peut-être l’absoudre s’il déclarait le nom delà personne haïe avec tant de rigueur. Après quelques hésitations : « C’est le roi, mon père, » déclara don Carlos. Epouvantés, les moines se retirèrent.
Philippe II fut prévenu. Il consulta de très graves docteurs — gravissimos doctores, — sur la conduite à tenir à l’égard de Carlos. L’emprisonnement du prince fut décidé. L’arrestation fut des plus dramatiques. Nous résumons ici le récit de Gachard, d’après la Relacîon del ayuda de camara.
Au jour dit, le soir, Philippe appela auprès de lui quelques gentilshommes de confiance, un Ruy Gomez, un duc de Feria, un prieur, des aides de chambre. A ceux-ci il intima l’ordre de se munir de clous et de marteaux. Puis la petite troupe, grossie de douze hommes de garde, roi en tête, pénétra chez don Carlos.
Au préalable, on s’était assuré la complicité de ceux qui veillaient à la porte de la chambre princière, et on avait arrêté le jeu des poulies par lesquelles don Carlos s’enfermait lui*même, de l’intérieur. L’inva-
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sion fut donc facile. Les gentilshommes pénètrent brusquement, se saisissent des armes que don Carlos avait toujours à portée de sa main. Le prince endormi se réveille brusquement.
— Qui êtes-vous ?
— Le Conseil d’État.
Alors Philippe apparut.
— Qu est ceci, s’écrie Carlos? Votre Majesté veutelle me tuer ?
Philippe le calme de quelques mots, ordonne de clouer les fenêtres de la chambre, fait enlever toutes les armes, toutes les pièces d’ameublement en fer. Mais ce qui l’intéressait le plus, c’était la perquisition. On découvrit une cassette pleine de papiers, parmi lesquels une liste où Carlos avait écrit, par ordre de mérite, le nom denses ennemis dont il souhaitait la mort. En tête figurait le roi son père.
Le désespoir de Carlos fut immense, à la pensée qu’il allait être privé de la liberté pour le restant de ses jours.
— Que Votre Majesté me tue et ne m’arrête pas... Si Votre Majesté ne me tue pas, je me tuerai moi-même.
Et, ce disant, il se précipite vers la cheminée où flambait un grand feu. Le prieur s’interpose.
— Si vous vous tuiez, répond Philippe, ce serait Pacte d’un fou.
— Je ne suis pas fou, je suis désespéré par les mauvais traitements de Votre Majesté envers moi.
Et, comme il poursuivait sou père de reproches
amers :
LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE
— Ce n’est plus en père que je vous traiterai, lui dit Philippe, c’est en roi !
Désormais, don Carlos était prisonnier. Son père, dur et cruel, ne voulut point voir en lui un pauvre aliéné, mais un rebelle, digne des pires châtiments. C’est ce que Philippe appelait hypocritement : « faire le sacrifice de sa propre chair et de son propre sang^».
Don Carlos, par ordre paternel, fut enfermé dans une tour qui avait une seule issue et une seule fenêtre grillagée. Toutes mesures furent prises pour empêcher un suicide. Il résolut alors de mourir d’inanition; il refusa presque tout aliment, devint d’une maigreur effrayante, resta plus de cinquante heures consécutives sans avaler quoi que ce soit. Philippe II, informé du désespoir de son fils et de sa détermination suprême, répondit par ce mot sceptique :
— Il mangera bien quand la faim le pressera.
C’est ce qui arriva : le supplice volontaire était au-
dessus de ses forces ; Carlos se décida à se nourrir.
Il chercha un autre moyen de suicide, avala le diamant qu’il portait au doigt, — ce qui n’occasionna, bien entendu, ni trouble ni désordre. Alors, toujours poursuivi par son obsession du [suicide, il chercha la mort... dans l’intempérance. Il y réussit mieux.
Un repas gloutonnement [avalé, une absorption immodérée d’eau glacée provoquèrent une formidable indigestion : une gastro-entérite aiguë se déclara; les médecins furent mandés ; don Carlos refusa de suivre
^ Lettre à la reine douairière de Portugal.
LA CKSARITE DES HABSBOUUGS d’eSPAGNE
leurs prescriptions. Bientôt son état empira : l’issue fatale devenait certaine. Sa fin fut exemplaire : ce fauve enchaîné devint doux comme un mouton. Quant à Philippe, plus cruel encore qu’à l’ordinaire, il refusa d’accéder à la prière de son fils qui ne voulait point mourir sans l’avoir revu. Le roi fit défense à qui que ce fût de visiter l’agonisant. En vérité, devant l’ignominie d’une telle conduite, le pauvre fou conserve encore quelque sympathie.
Ce qui ii’empêcha pas Philippe de témoigner d’une douleur profonde aux obsèques de son fils.
Telle fut la fin de ce malheureux prince dont les aventures ont si longtemps défrayé la légende. On ne voulut point, en effet, admettre la mort naturelle. De Thou accuse Philippe d’avoir fait donner à don Carlos un bouillon empoisonné; Llorente un poison lent; Pierre Mathieu parle d’un étranglement; Brantôme d’un étouffement; Saint-Simon même d’une décollation! En réalité, le fils de Philippe mourut, comme il arrive souvent aux aliénés, d’un accident banal qui n’eût pas été funeste à un individu sain de corps et d’esprit. Mais la morale de l’histoire nous paraît avoir été excellemment tirée par Gachard qui écrit avec beaucoup d’à -propos : « Il n’y a pas que le fer, le poison ou la garrotte qui tue, les tortures morales sont aussi un supplice, et Philippe II pourra difficilement être justifié auprès de la postérité de celles qu’il fit endurer à l’infortuné don Carlosf »
‘ Gachard. Op. cit,
156 LP’S NÉVROSÉS DE l’hiSTOIRE
Le malheureux Carlos avait manifesté des sentiments filiaux indignes; en politique, il avait contrecarré les propos paternels en s’opposant, autant qu’il le pouvait, à la répression de la rébellion flamande; raisons insuffisantes, on l’avouera, pour justifier la cruauté inouïe de Philippe à son égard. D’aucuns ont également parlé de liaison incestueuse 'entre Carlos et la troisième femme de Philippe, Elisabeth de Valois. Quelques apparences pouvaient accréditer cette liaison : Elisabeth avait été destinée au jeune Carlos, en vertu du traité de Cateau-Cambrésis. Philippe s’appropria la fiancée de son fils et l’épousa, deux ans après. Or la nouvelle reine était douce, compatissante, et professait peut-être pour sou ex-fiancé des sentiments d’autant plus naturels que leurs âges concordaient mieux. Mais y eut-il inceste? C’est un secret que nul ne peut se vanter de pouvoir percer. On a argué de cette hypothèse pour donner à la conduite de Philippe II le caractère d’une vengeance de mari outragé.
Quoi qu’il en soit, de ce drame obscur de famille deux faits ressortent, incontestables : c’est qu’ils ont eu pour acteur un fou, — la victime, — et un demifou, le bourreau. Chez le premier, délire de la persécution ; chez le second, — outre les attributs psychologiques que nous lui avons reconnus dans le précédent chapitre, — altération des sentiments affectifs, telle que, si l’on ne peut l’accuser nettement de l’assassinat de son fils, du moins peut-on le rendre en grande partie responsable de sa mort. Ainsi la dégénérescence
LA CÉSARITE DES HABSHOURGS d’eSPAGNE d57
s’accentuait rapidement dans la descendance de Charles-Quint.
Il semblait, avec don Carlos, que la dynastie des Habsbourgs dût définitivement sombrer : elle n’était pas encore mûre pour la ruine et se traîna encore pendant quelques générations C Philippe II n’eut point d’enfants de Marie Tudor. D’Elisabeth, deux filles seulement, toutes deux entachées de névropathie, ainsi qu’il convenait à des enfants réunissant l’hérédité de Charles-Quintetcelle deHenri IL Celui qui luisuccéda, Philippe III était issu de son quatrième mariage.
Rapidement, esquissons le portrait des trois rois qui clôturèrent la dynastie habsbourgeoise.
Philippe III nonchalant, intelligent, plus dévot encore que son père, abandonne les rênes du pouvoir aux mains des favoris. Il se désintéresse totalement de sa mission. Politicien à courte vue, il expulse, pour sauver la foi catholique, trois ou quatre millions d’infidèles. Sous son règne, la décadence espagnole s’affirme.
Son fils, Philippe IV, présentait un caractère futileet léger. (( Ses facultés intellectuelles et morales étaient
* Lorsque Maria de Portugal mourut, en donnant le jour à don Carlos, Philippe resta veuf à dix-huit ans. Il épousa en deuxièmes noces Marie Tudor, puis, après la mort de celle-ci, Elisabeth de Valois, fille de Henri II, et enfin, veuf pour la troU §ième fois, jl se remaria avec sa nièce Anne,
LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE
plus faibles encore que celles de son père; amateur d’art et de littérature, il préférait ces passe-temps favoris à la conduite des affaires. » Eu réalité, le véritable roi fut son ministre Olivarez.
Le dernier delà famille, Charles II, était épileptique. C’est dire combien peu il était fait pour gouverner. Pauvre d’esprit, complètement aboulique, il fut un jouet entre les mains des favoris. On avait grand’peiue dans l’entourage royal, à cacher l’état du souverain. Le peuple le proclamait possédé. L’Inquisition se mit en devoir de Texorciser, et ces manœuvres eurent pour résultat d’aggraver l’état du monarque, épouvanté par l’appareil de cette singulière médication. On sait dans quelle décadence son pays tomba, pendant les trente-cinq ans qu’il régna. Il mourut sans enfants, et sa mort ouvrit la succession d’Espagne, tant convoitée et qui fut l’objet de cette terrible guerre où la France elle-même devait s’épuiser.
Ainsi finirent les Habsbourgs. En cinq générations, ils étaient passés de la suprême puissance à la ruine. L’Espagne avait suivi ce mouvement qui la précipitait dans l’anarchie. Conséquences fatales de la césarite qui, frappant une dynastie, frappait par contrecoup le royaume. S’il était permis de tirer quelque enseignement de l’histoire, l’exemple des Habsbourgs d’Espagne serait éclatant pour démontrer les effets funestes du pouvoir absolu sur les familles royales et leurs peuples.
Un roi mégalomane : Louis XIV
Lacésarite, maladie du pouvoir, frappe le monarque à son point faible. Nous avons montré comment elle a fait des fanatiques, des sadiques, des abouliques. Ceux-là, ce sont les grands névrosés de Thistoire.
Mais il en est d’autres qui présentent des symptômes moins accusés et qui toutefois n’en sont pas moins intéressants à étudier. Ils sont à peine marqués de la tare dégénérative, et leurs facultés psychiques sont intactes : cependant, à une observation minutieuse, on aperçoit le défaut de la cuirasse. Les souverains mégalomanes sont les prototypes de cette catégorie, et, dans celle-ci, Louis XIV tient la place d’honneur.
Une explication s’impose : Un potentat peut-il être atteint de mégalomanie? La manie des grandeurs peut-elle être le fait d’un homme qui, par sa naissance et sa destinée heureuse, a atteint toutes les grandeurs, en qui se résume l’omnipotence? La clinique mentale répond affirmativement.
Si haut qu’on soit placé, on peut encore vouloir
monter. N'avons-nous pas vu un des rois de la finance rêver de couronne impériale et fonder eu plein désert un empire hypothétique? C’est que l’ambition des hommes suit uue progression géométrique, tandis que leur fortune suit une progression arithmétique; les parvenus, notamment, sont atteints fréquemment de mégalomanie, tandis que la plupart des humbles l’ignorent. Cette vanité des grandeurs est, pour ainsi dire, la rançon que les arrivés payent à la destinée.
Dans uue république où le chef de l’État est souvent d’origine obscure, le cas n’est pas rare, et point ne serait besoin de remonter bien haut dans notre propre histoire pour en trouver un exemple connu. Mais les souverains, ceux qui, nés sur les marches d’un trône, ont été orientés, dès qu’ils ont pris conscience d’euxmêmes, vers le rôle qu’ils sont appelés à jouer, comment pourraient-ils pousser la vanité jusqu’à la mégalomanie?
A cela nous répondrons que précisément, chez ceux qui ont quelque propension à la vanilé et à l’orgueil, l’exercice du pouvoir, surtout du pouvoir absolu, les conduit nécessairement à la manie maladive des grandeurs. Ce n’est point impunément qu’un homme, appelé par le hasard ou même par son talent, à exercer une autorité considérable sur ses semblables, aies gouverner, les voit se courber devant lui, humbles et soumis. Il faut à ce potentat une bonne dose de philosophie et un sage esprit de renoncement pour ne pas s’enivrer de l’encens qui monte vers lui. Comment ne se croirait-il pas le surhomme nietzschéen, cet adulé.
placé si haut qu’il considère le monde ambiant à travers le prisme déformant de son orgueil? Fatalement, le monarque est atteint de cette hypertrophie du moi qui guette les favoris de la renommée aux mille bouches.
L’éducation moderne donnée aux héritiers présomptifs des couronnes européennes les préserve, en général, de la mégalomanie future. Puis, comme nous l’avons déjà fait remarquer en exposant la théorie de la césarite, les régimes parlementaires, en tempérant le pouvoir d’un seul, mettent les monarques à l’abri des coups de cette césarite. Autrefois, il n’en était point de même. La théorie du droit divin qui servait de base à l’éducation du prince, était bien de nature à exciter en lui un orgueil maladif. Et comment auraitil pu en être autrement ? Quel cerveau d’enfant garderait son équilibre, nourri de principes aussi extraordinaires? Lorsque, encore au berceau, on lui a dit et répété qu’il était l’envoyé de Dieu sur la terre, son représentant parmi les hommes, s’étonnera-t-on que, devenu maître des destinées de son pays, il se croie d’une essence supérieure? La servilité des courtisans, leurs basses flatteries faisaient le reste.
Il en est un parmi ces surhommes qui fut le modèle du genre : tourmenté toute sa vie par la manie des grandeurs, il imprima à sa politique une orientation mégalomane : nous avons nommé Louis XIV. Depuis le jour fameux où il mata le parlement de Paris, en prenant possession efïective du pouvoir, jusqu’au jour où il s’endormit dans la mortj il fut dominé par une
LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE
suprême passion : l’orgueil. Par orgueil, il aima; par orgueil, il gouverna; par orgueil, il partit en guerre; par orgueil, il s’assujettit, lui, le despote, aux règles étroites d’une étiquette vaniteuse. Rarement l’histoire a enregistré un cas d’égotisme aussi complet et aussi développé.
Pourtant, Louis XIV eût pu, non sans raison, être modeste. Petit, affligé d’infirmités dont quelques-unes étaient peu ragoûtantes, il n’y avait rien en lui qui justifiât la superbe dont il fit montre, sitôt que la mort de Mazarin lui eût laissé la bride sur le cou.
Cependant les mémorialistes ne sont point d’accord sur la taille même de Louis XIV, tant il est vrai que l’observation la plus simple et la plus facile se trouve altérée, aussitôt qu’elle s’applique à un homme illustre. Il semble cependant que rien n’est plus facile que d’évaluer la taille de quelqu’un. Quand ce quelqu’un est roi, et quand ce roi est Louis XIV, la chose devient extrêmement compliquée.
Sébastien Locatelli, dans la relation qu’il a laissée de son voyage en France en 1664, écrit en parlant du Roi-Soleil : « Il porte assez longs ses cheveux d’un blond foncé (au lieu d’écrire cheveux, le narrateur eut mieux fait de dire des cheveux) ; il a le front haut, lesyeuxd’unecouleur tirantplus sur le bleu que sur le noir; le nez aquilin, la bouche et le menton très beaux,
la figure ronde, le teint plutôt olivâtre que blanc; il est d’une taille assez élevée et ses épaules légèrement voûtées marquent bien celte vigueur quil fit paraître dans toutes ses actions f » C’est la première fois, croyons-nous, qu’un contemporain nous signale cette voussure de Louis XIV, la première fois aussi où le fait d’être un tantinet bossu apparaît comme la marque d’une vigueur morale extraordinaire. Mais que ne peut la flatterie ou l’autosuggestion ! Sébastien Locatelli a été littéralement hypnotisé par l’éclat du Roi- Soleil au point que ses défauts lui paraissent d’inappréciables qualités.
De même, les ambassadeurs vénitiens, dans leurs relations, vantaient la haute taille du roi. « Le roi* est d’une complexion vigoureuse, d’une haute stature, d’un aspect majestueux, » écrit Grimani. Un autre, Aloïs Sagredo, pousse le puffisme jusqu’à déclarer : « Quand même Dieu ne l’aurait pas fait naître roi, il serait le plus bel homme de son royaume ^ »
Saint-Simon, qui avait un faible pour la majesté royale, disait de Louis XIV que sa taille, son port, ses grâces le faisaient distinguer jusqu’à sa mort comme
^ Voyage de France ^ Relation de Sébastien Locatelli, publié par Ad. Vautier. Picard, édit. On aura une idée de la suggestion admirative que le Roi-Soleil exerçait sur ceux qui l’approchaient, notamment sur les étrangers, par cette phrase émue que le Bolonais Locatelli incorpore à sa relation : « La France, Paris et Louis, il n’y a rien de tel. Pardonne-moi, lecteur, si la joie me fait délirer; dans mon bonheur d’avoir vu le roi et d'avoir été vu par lui, je crois avoir attiré les regards d’une divinité de PEmpyrée ! »
^ Cité par Au. Vautier, op. cit.
LKS NKVROSÉS DE L^’hISTOIRE
le roi des abeilles. Voltaire, qui ue l’a vu qu’à travers les flatteries des courtisaus, reuchérit sur la richesse de cette taille
Gepeudaut d’autres ténioiguages nous sont restés qui iuflrmeut ceux-là. Les peintres, notamment, malgré leur désir de plaire au maître, nous ont montré un Louis XIV de taille moyenne, inférieure même. La chose d’ailleurs aurait peu d’importance, s’il s’agissait d’un homme qui n’émettait pas la prétention de dépasser ses contemporains, même par sa stature physique.
Quant à sa santé, on sait ce qu’elle était. Le journal que nous eu ont laissé ses arcliiâtres, Daquin, Fagou et autres, son observation médicale rétrospective dressée par Gabanès, d’une part, puis par le D’’ Delmas, ont suffisamment mis en lumière les infirmités du grand homme, atteint successivement d’une fistule bien mal placée, d’une goutte intempestive, d’une sinusite fort incommode, — surtout pour ceux qui l’approchaient et celles qu’il honorait de ses caresses.
Bien que demi-dieu, il fut le jouet dépassions très humaines, et nul, moins que lui, ne sut leur commander. Sa gloutonnerie hourbonnienne, son ardeur amoureuse, ses excès de toutes sortes passaient pour vertus auprès de ses courtisans, alors qu’en fait ils constituent, plus pour les monarques que pour leurs sujets, des tares fâcheuses. Pour qu’une âme soit maîtresse du corps qu’elle anime, suivant l’expression pompeuse de Bossuet, il'est nécessaire qu’elle maîtrise ses passions. Le surhomme en était l’esclave. Ge ne sont point là des titres à la vanité mégalomane»
En dépit de ceux qui proclament que le physique etle moral sont étroitement unis, Louis XIV présentait une mentalité nullement adéquate à sa constitution, à sa santé. Ainsi l’exception confirme la règle. Son intelligence était vive, il s’assimilait rapidement les rapports de ses favoris, il ne détestait pas le travail, à condition que la besogne lui fût mâchée, — et cependant il resta, sa vie durant, d’une ignorance crasse. Saint-Simon nous apprend qu’ « à la messe il disoit son chapelet (il n’en savoit pas davantage) ». Le noble duc ajoute : « A peine lui apprit-on à lire et à écrire, et il demeura tellement ignorant que les choses les plus connues d’histoire, d’événements, de fortunes, de conduites, de naissance, de lois, il n’en sut jamais un mot. Il tomba, par ce défaut, et quelquefois en public, dans les absurdités les plus grossières. » On sait au reste que son instruction fut très négligée et qu’il s’éleva tout seul, au petit bonheur, entre une mère imprévoyante et ce faquin de Mazarin qui pensait à tout autre chose qu’à l’éducation du jeune dauphin.
Si les graphologues s’extasient sur la noblesse delà signature de Louis XIV, majestueuse, haute et témoignant d’un idéalisme élevé, les visiteurs actuels de Versailles ne partagent point du tout cette admiration en contemplant la note autographe que Louis a écrite en marge d’un projet de Le Notre, relatif aux jardins
LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE
de Versailles : ils peuvent y lire les défaillances d’une instruction très rudimentaire, ce qui n’est pas sans ternir l’auréole dont ils coiffent volontiers le créateur de ce temple colossal élevé par son orgueil et sa vanité.
Ce défaut capital n’empêchait point le Roi-Soleil d'être un grand protecteur de l’art, non point pour l’art en lui-même, mais pour le rayonnement dont il parait sa propre gloire. Aussi, en cette matière, n’admet-il qu’une forme, qu’une école : l’art hyperbolique, laudatif, gravitantautour de sa propre personne. La Fontaine, qui lui préfère la grande et belle nature, ne compte point pour lui. Descartes, qui se permet une conception théologique différente de la sienne, est considéré comme révolutionnaire, son éloge supprimé eu 1667, son enseignement proscrit. Les nobles génies, les Racine, les Molière sont tenus de ramper aux pieds du satrape. Le premier n’écrit-il pas, ô misère humaine : « Tous les mots de la langue, toutes les syllabes nous paraissent précieuses parce que nous les regardons comme autant d’instruments qui doivent servir à la gloire de notre illustre protecteur^ » Il en résulte que ce fameux siècle de Louis XIV est fort mal dénommé ; on a pu faire observer avec raison que sous Louis XIV pas un génie ne s’est levé. « Le siècle reste grand tant que Louis XIV est entouré d’hommes dont le talent était déjà né quand il commença à les* protéger... Il ne s’est pas écrit en France à partir de la
‘ Cité par H. Monin, in art. Louis XIV de la Grande Encyclopédie.
paix de Ryswick une seule œuvre de haute valeur littéraire. Ou peut faire la même observation pour les arts. » Celui qui porte ce sévère jugement n’est point suspect de partialité, c’est l’historien RambaudC
Commetous les monarques mégalomanes, Louis XIV laissa donc tomber sa protection sur les hommes de talent ou de génie qui gravitaient autour de lui. Ce faisant, il se plaçait au-dessus d’eux. Indirectement il a acquis un titre à la reconnaissance de la postérité qui lui saura toujours gré de la faveur qu’il accorda à Molière. Mais le mobile véritable de l’acte, ce fut moins un amour désintéressé de l’art et des artistes que la vaine gloriole d’être le chef, ignorant mais suprême, de la merveilleuse élite de son siècle.
Cependant, il avait conscience de son infériorité, et il eut garde de tomber dans l’imbécile travers où trébucha Richelieu : il ne faisait ni vers, ni tragédies, ni tableaux, ni partitions d’opéras. Il se contentait de les approuver, ou de les désapprouver, et il se bornait, en tant qu’artiste, à la danse. Ajoutons encore que, malgré qu’il n’eût point de voix, il ne dédaiguait point de chanter, en particulier, les couplets adressés ad majorem regis gloriam, que les compositeurs étaient obligés d’intercaler dans les prologues de leurs opéras.
Au fond, c’est miracle que le jeune élève de Mazarin n’ait pas mal tourné. Mazarin possédait, à vrai dire.
‘ Cité par Mo.nin, op. cit.
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un don précieux pour un ministre d’État, celui de discerner, d’apprécier, de deviner les hommes. Dans le dauphin Louis, il avait vu « l’étoffe de deux rois et d’un honnête homme », tandis qu'au contraire toute la cour pensait se trouver en face d’un nouveau Louis XllI, qui abdiquerait son autorité entre les mains d’un Richelieu. On sait comment il trompa cette attente.
L’éducation d’un prince est donc parfois inutile. Louis XIV en est la preuve. Il suppléait, heureusement pour lui et pour la France, au défaut d’instruction par une intelligence éveillée, une certaine intuition des choses et des gens de la politique, uue mémoire admirable, non des choses apprises, mais de ce qu’il avait vu, entendu ou accompli. Et puis, il faut bien le dire, sa vanité naturelle le servit. Grâce à elle, il sut s’imposer à une cour frivole et obséquieuse; il put faire accroire à son génie; il parvint à forcer l’adulation. Un souverain — surtout un souverain absolu — n’a pas besoin d’autres qualités. Peu importe que la confiance qu’on ait en lui soit justifiée ou non. L’essentiel est qu’on ait confiance. Et comment l’aurait-on refusée à un monarque, dont les armes étaient heureuses, qui se proclamait de droit divin, dont la majesté était surhumaine?
L’orgueil futdoncchez lui un système de gouvernement. Reprenant l’idée de Louis XI et de Richelieu, il voulut forcer la noblesse à s’incliner devant le pouvoir royal. Louis XI et Richelieu recoururent àla violence et connurent ainsi les alternatives de succès et
(le défaites. Louis XIV attela les nobles à son char en leur faisant accroire qu’il n’était d’autre grandeur que celle émanée de son auguste personne. Et ainsi, sans heurts, sans secousses, l’apaisement se fit dans les esprits, l’autorité souveraine régna en maîtresse, parce que le roi avait pu insuffler à ses courtisans plus de sotte vanité qu’il n’en avait lui-même. La suprême punition pour qui avait déplu ou fauté, c’était non l’échafaud, mais la disgrâce. Et ceci montre bien que, pour gouverner, point n’est besoin de rigueurs extrêmes ni de science consommée : une connaissance, acquise ou innée, du cœur humain et de ses faiblesses prévaut contre les conceptions géniales. Pour exercer le pouvoir, il faut être, non un savant, mais un artiste.
Les courtisans ont, au reste, les rois qu’ils méritent. Ceux qui gravitaient comme autant de satellites autour de la comète royale étaient singulièrement déchus de leurs ambitions. Jadis, en effet, ils avaient pour but suprême soit le succès des armes, soit le succès de la politique et de la diplomatie, mettant tout leur esprit d’intrigue et aussi toute leur intelligence au service d’une ambition légitime. Ils aspiraient à exercer une parcelle d’autorité, à tenir une des mille rênes du pouvoir. Sous Louis XIV, ils n’ont d’autres désirs que de tenir la chemise ou le bougeoir. Les plus favorisés, comme le grand chambellan, avaient l’apanage de présenter le bassin au roi, après ses médecines, ce qui n’était point sans faire crever de dépit les « porte-chaise d’affaires qui,
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en temps ordinaire, apportoient à Louis sa chaise percée », gentilshommes de vieille souche, dont les aïeux avaient été à Raveuue ! De tels courtisans n’étaient point à craindre, et le roi n’avait pas à redouter les conspirations que son père et Richelieu eurent tant de mal à déjouer.
R est à présumer que Louis XIV, qui s’enivrait de leurs basses flatteries, dont l’orgueil immense trouvait un aliment quotidien dans leurs indignes flagorneries, il est à présumer que Louis n’avait pour eux que mépris et dédain. C’est une loi naturelle que les vaniteux recherchent ceux qui les adulent, mais les méprisent en même temps. Aussi lorsque le roi voulut des collaborateurs intelligents, travailleurs, véritablement hommes d’État, ce ne fut point parmi la haute noblesse qu'il les prit, mais dans les rangs inférieurs de sa cour. Saint-Simon, qui l’a bien jugé, écrit de lui : « Il sembleroit à cela que le roi auroit aimé la grande noblesse et ne lui en vouloitpas égaler d’autre; rien moins. L’éloignement qu’il avoit pris de celle de ses sentiments, et sa faiblesse pour ses ministres qui haïssoient e^t rabaissaient tout ce qu’ils n’étoient point et ne pouvaient pas être, lui avaient donné le même éloignement pour la naissance distinguée. Il la craignoit autant que l’esprit; et si ces deux qualités se trouvoient unies dans un même sujet et qu’elles lui fussent connues, c’en étoit fait 1 . »
Saint-Simon, Mémoires. Edit. Ghéruel, t. VUE
UN ROI mégalomane : LOUIS XIV 171
Ainsi, tel M. Jourdain qui faisait de la prose sans s’en douter, Louis XIV fut un roi démocrate, si Tou doit entendre par ce mot le souverain qui ne tient aucun compte de la naissance et choisit ses ministres, sinon dans le peuple, du moins en dehors de la haute noblesse ou du haut clergé, ainsi que c’était de règle. Il suivit en cela les avis de Mazarin, bien payé pour savoir ce que valait la frondeuse aristocratie.
Sa confiauce alla à Colbert, ancien employé de commerce, dont les grands-parents étaient d’obscure origine, en dépit que le grand miuistre, atteint, lui, de mégalomanie héraldique, ait voulu accréditer la légende de la famille écossaise d’antique chevalerie dont il prétendait descendre ; au fils du chancelier Le Tellier, Louvois, qui était, suivant Saint-Simon, altier, brutal, grossier dans toutes ses manières, et dont le maréchal Saint-Hilaire a laissé ce portrait peu flatteur : « Il étoit sans ménagement pour qui que ce pût être et traitoit toute la terre haut la main, et même les princes,... » — raison majeure pour plaire au souverain.
C’est encore Vauban, « le plus pauvre gentilhomme de France », comme il s’appelait lui-même ; c’est Hugues de Lionne, fils d’un modeste conseiller au parlement du Dauphiné et d’une humble bourgeoise, nommée Isabeau Servien ; d’autres encore, de même origine, qui conquièrent ajuste titre la faveur royale.
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Même ligne de conduite dans la vie privée, et surtout dans la vie amoureuse de Louis. Ou sait combien de centaines de femmes (qui mériteraient bien le nom de courtisanes) se disputaient avidement l’honneur de partager la couche du dieu ; combien de maris eussent été honorés de voir leurs femmes les tromper, publiquement, avec le Roi-Soleil. Celui-ci n’avait que le choix.
Il fut initié à l’amour par une vieille femme, borguesse et peu aguichante, la Beauvais. « N’est-ce pas l’usage, ajoute Cabanès quia rapporté l’aventure, que les invalides de la galanterie aient les prémices des ardeurs juvéniles^ ? »
Puis il s’éprit d’une folle passion pour Marie Mancini, la nièce de Mazarin, puis pour sa sœur, celle que Michelet appelle la noire Olympe, et dont nous avons, par ailleurs, raconté les exploits de sorcellerie et d’empoisonnementL
Mais Louis se fixait difficilement. Si son père était chaste, et pour cause, son grand-père avait acquis une réputation de paillard infatigable. Le jeune roi tenait de son aïeul, — à moins qu’il ne tînt d’un Buckingham quelconque, ce qui est fort possible.
' V. Cabanes. Cabinet secret de l’histoire, 1. Edit. Alb. Michel. * Cabanes et Nass. Poisons et Sortilèges, t. II.
« Tout lui étoitbou, dit Saint-Simou, pourvu que ce fussent des femmes, paysannes, filles de jardiniers, femmes de chambre, dames de qualité, pourvu qu'elles fissent semblant d’être amoureuses de lui. »
Ces passades n’étaient point de famour; tout au plus, les écarts d’un tempérament bouillant. Bientôt il se laisse envahir par la véritable passion. Il eiit pu aisément tenter la conquête de Madame, la première femme de Monsieur, et celle-ci n’aurait pas demandé mieux. On objectera qu’elle n’était point belle : sa maigreur désespérante lui attirait les sarcasmes de Louis, qui ne se gênait point pour risquer, devant elle, une allusion aux os du cimetière des Innocents. De plus, elle était bossue, mais ce n'était point ce défaut physique qui devait arrêter Louis XIV, puisqu’il allait faire sa favorite d’une boiteuse.
En réalité, malgré les avances nullement déguisées qu’elle faisait à son beau-frère, celui-ci ne mordit pas à l’hameçon. La pauvre princesse n’avait guère *à se louer de son mari qui lui préférait le chevalier de Lorraine, et quant à ses amants de Guiche, de Vardes et Lauzun, ils.étaient d’une telle inconstance... Cependant le jeune Louis XIV n’éprouvait pour Henriette qu’une estime et une amitié inaltérables. L’expression est de Voltaire qui paraît avoir touché juste. Ah ! si Henriette, au lieu d’être fille de roi. et femme du duc d’Orléans, n’avait été qu’une simple demoiselle d’honneur !
Louis XIV, né simple bourgeois, aurait assurément manifesté des goûts ancillaires; roi. il choisit
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sa première favorite clans le bataillon sacré des obscures tilles de la courb Et c{uoi donc le séduisit dans cette bumble Louise de la Vallière qui n’était point belle, qui boitait et dont la maigreur, suivant l’expression de cette mauvaise langue de Bussy-Rabutiu, (( sentoit son bois » ? Ce ne fut certes point sa beanté, très discutable, mais l’amour désintéressé dont elle brûlait secrètement pour lui et que Louis apprit indirectement. L’amour-propre du souverain fut flatté de cette distinction à laquelle il n’était point accoutumé. Un roi aimé pour lui-même, quelle rareté! Il ne put rester insensible à cette sincère affection, il la paya largement de retour, mais au prix de quelles peines I
Il lui fallait imposer Louise de la Vallière à cette cour jalouse, médisante, souvent haineuse, où trônaient déjà deux reines, Anne d’Autriche et Marie- Thérèse, et une fille de reine, Henriette d’Angleterre. Par amour moins sans doute que par orgueil, il brisa toutes les résistances, et finalement il l’emporta ; les plus fières princesses durent supporter la maîtresse royale à laquelle elles ne pouvaient pardonner sa basse origine. Ce fut le premier acte décisif par lequel le roi voulait montrer qu’il anoblissait tous ceux et toutes celles qu’il élevait à lui^.
^ Louis XIV, dans la fougue de ses vingt ans, se laissa toujours attirer, comme un papillon par la lumière, par le charme des filles d'honneur des reines. Avant La Vallière, il tenta de séduire une fille de la reine- mère, La Mothe d’Argencourt, qui. voulant rester sage, prit le voile.
^ Bussy-Rabütin. Histoire amoureuse des Gaules. Les Ajnoitrs de
Car Louise de la Vallière étaitd’origiue fort humble, ce qu’on ne lui pardonnait guère. Elle qui n était point demoiselle il y a cinq ans, écrit Bussy-Rabutin, est présentement noble comme le roi. Aussi l’on trama de furieuses malices contre cette péronnelle qui se permettait d’enlever le grand monarque à l’amour des hautes et puissantes dames de la cour. Madame ne put, malgré tout son esprit, cacher le dépit qu’elle éprouvait de se voir préférer une fille laide et sans agrément. «Vrai Dieu, demanda-t-elle un jour à Chison, quels charmes secrets a cette créature pour inspirer une si grande passion ! — Je vous assure, reprit Ghison, que ce n’est pas son corps qui les fournit. »
En réalité, Louis était amoureux et content. Non seulement sa flamme était couronnée, comme on disait à l’époque, mais son orgueil satisfait. Il avait imposé silence à toute la cour, à la reine, à la reine-mère qui voulait le détacher de La Vallière : « Eh quoi, madame, lui rétorqua-t-il, doit-on croire tout ce que l’on dit ? Je croyais que vous, moins que personne, prêchiez cet évangile; cependant, comme je n’ai jamais glosé sur les affaires des autres, il me semble
de la Vallière. Voici le portrait que fait d’elle Bussy-Rabutin : « Elle est d’une taille médiocre, fort menue, elle ne marche pas de bon air, à cause qu’elle boite, elle est blonde et blanche, marquée de petite vérole, les yeux bruns, les regards en sont languissants et quelquefois aussi sont-ils plein de feu, de joie et d’esprit, la bouche grande, assez vermeille, les dents point belles, point de gorge, les bras plats, qui font assez mal juger du reste de son corps; son esprit est brillant, beaucoup de vivacité et de feu. »
LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE
qu’oD en devrait user de même pour les miennes. » On sait comment finit l’idylle. Louis XIV souffrit du départ de sa chère maîtresse et dans son amour et dans sou orgueil. Imagine-t-on une favorite qui, d’elle-même, quitte la cour et va s’enfermer au couvent, qui récidive lorsque son amant la réinstalle dans ses attributions de favorite? Aussi Louis XIV vit se fondre tout son amour, sitôt qu’elle l’eût quitté pour la seconde fois. La confession quasi publique de Louise de la Miséricorde, l’humble pardon qu’elle demanda à la reine, devant toute la cour, indisposèrent le roi plutôt qu’ils ne l’émurent. Ils lui faisaient toucher du doigt la faute commune, et Louis entendait être au-dessus du jugement des hommes. Quand cette femme, qui l’avait aimé avec tant de tendresse et de désintéressement, mourut, à trente et un ans, des mortifications et des pénitences qu’elle s’imposait dans sa retraite, il en parut fort peu touché : « C’est, dit Saint-Simon, qu’elle étoit morte pour lui du jour de son entrée aux carmélites. »
Lorsque Louise de la Vallière l’eût quitté pour se consacrer à Dieu, Louis était déjà tombé dans les filets tendus par M*"*" de Montespan : cette fois c’était une grande dame, fille de Gabriel de Rochechouart, duc deMortemart, seigneur de Vivonne, mariée à M. de Pardaillau, marquis de Montespan. Noblesse authentique, vrai morceau de roi ; la dame avait, au surplus,
la mentalité d’une petite boutiquière, superstitieuse et rouée.
Nous n’avons point à refaire ici l’histoire de cette intrigue amoureuse autour de laquelle se nouèrent des intrigues d’un autre ordre. Nous avons nous-même raconté tout au long l’indignité de la Montespan, envoûtant 'son amant et liant commerce avec la Voisin K
Quelle différence entre cette matrone, opulente et rouée, et la douce favorite, point belle, mais aimante et douce que fut La Vallière ! La Montespan n’aime point le roi, mais le pouvoir. Elle est jalouse, non des faveurs que ses rivales peuvent arracher à Louis, mais de la part d’autorité qu’elles lui ravissent. Vieille, elle fera la proxénète.
Elle sait le roi de tempérament inconstant et infidèle. Elle fera donc la part du feu. C’est toujours dans les filles d’honneur que Louis recrute ses maîtresses : c’est de FontangesS c’est de Ludre qui, tour à tour, passent dans l’orbe de sa gloire, —
‘ Cf. Poisons et Sortilèges, II.
- S’il faut en croire cette peste de Bussy-Rabutin, ce ne fut point sans peine que de Fontanges fut sacrée et con-
sacrée favorite. L’opération fut difficile et longue. « Ce fut un jeudi après midy que cette place d’importance, après avoir été reconnue, fut attaquée dans les formes; la tranchée fut ouverte; on se saisit des dehors ; et enfin après bien des sueurs, des fatigues et du sang répandu, le roi y entra victorieux. On peut dire que jamais conquête ne lui donna tant de peine. Pour moi, quoique je le croie fort vaillant, je n’en suis point surpris, parce que, s'il nous est permis de juger de la nature de la place par les dehors, l’entrée n’en a pu être que très difficile. Quoi qu’il en soit, cette grande journée se passa au contentement de
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et dans son lit. Mais bientôt le monarque se refroidit ; le diable se fait ermite. 11 est prêt à la suprême déchéance : il tombe de Montespan en Maintenon.
Mme (jg Maintenon, quoique descendant d’une famille illustre, — elle était la petite-fille d’Agrippa d’Aubigné, — eut une jeunesse malheureuse ; fort pauvre, orpheline de bonne heure, elle fut recueillie par une parente charitable auprès de laquelle elle fit l’office de demoiselle de compaguie. Mais Françoise d’Aubigné ne tenait guère à végéter dans les bas emplois. Elle possédait quelques charmes : le tout était de savoir en jouer. Elle ébaucha une intrigue avec le marquis de Villette (elle avait alors une quinzaine d’années) qui l’enleva et l’installa chez lui.
Il essaya de la marier à un brave juge de village, qui, comme il était d’usage à la cour, remplirait l’office d’époux honoraire. Mais ce magistrat fut insensible à l’esprit et aux grâces de la donzelle, aux quatre mille livres que le marquis lui donnait en dot, et même à une place au présidial de Poitiers que l’excellent Villette s’ofïrait à lui faire avoir. La pauvre enfant, ainsi éconduite, eut une enflure de ventre
nos deux amants; il y eut bien des pleurs et des larmes versées d’un côté, et jamais une virginité mourante n’a poussé de plus doux soupirs. »
En vérité, nous voudrions bien savoir sur quels dehois Bussy a pu juger de l'entrée difficile de la |)lace. Pour le sexe fort, on tient compte de la longueur du nez. Mais pour le sexe faible?
Il n’est pas sans intérêt de rappeler cet épisode physiologicoamoureux, d’autant que la pauvre fille, eut par la suite des couches si difficiles qu’elle en garda une affection utéro-ovarienne, faquelle contribua grandement à hâter sa fin. Suivant le mot de de Sévigné, elle fut blessée au service.
qui guérit au bout de neuf mois de patience. Puis, abandonnée par son amant, elle vint à Paris où elle mena une vie pauvre et misérable jusqu’à ce qu’elle connût Scarron.
Tel est le récit de^Bussy, qui paraît fort suspect. Il n’aimait, point la dame et il semble avoir brodé, avec malice, sur les erreurs de la femme. La plupart des historiens font, au contraire, de la petite Françoise d’x^ubigné, une enfant intelligente, de bonne conduite, élevée à la dure. Elle travaillait de ses mains pour gagner son pain et celui de sa mère, lorsqu’un hasard de voisinage lui fit rencontrer l’infirme Scarron f II n’était point beau, le pauvre : «Premièrement, dit Bussy, c’est un jeune homme qui est d’une taille moyenne, mais incommode; ses jambes, sa tête et son corps font, de la manière dont ils sont situés, la forme d’un Z. 11 a les yeux gros et enfoncés, le nez aquilin, les dents couleur d’ébène et fort mal rangées ; les membres extrêmement menus, j’entends les visibles, car, pour le reste, je n’en parle points »
11 faut croire que le reste ne valait guère mieux, puisque, devenue veuve, elle s’écriera : «Je n’ai jamais été mariée ! » Car l’intrigante savait qu’en conservant intact son capital elle attachait plus de prix au don d’elle-même. Elle resta donc vertueuse, ou tout au
^ Cf. au sujet de la maladie de Scarron, l’excellente monographie du D'' Gabanês, in Cabinet secret de l'Histoire, 3® série.
' Bussy-Rabutix. Hist. amoureuse des Gaules. {Les amours de jV/me dç Maintenon.)
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moins, ce qui revient au même, fit croire à sa vertu. Veuve à vingt-quatre ans, elle retomba dans la misère. La paroisse de Saint-Eustaclie lui vint en aide, puis elle se faufila dans plusieurs maisons, à l’iiôtel d’Albret, à l’iiôtel de Richelieu. « Elle y étoit bonne à tout faire, tantôt à demander du bois, tantôt si on serviroit bientôt, une autre fois si le carrosse de celui-ci ou de celle-là était revenu. »
Elle y fit la connaissance de de Montespan qui la chargea de l’éducation des bâtards qu’elle avait eus du roi. Sa fortune était faite.
Car elle comprit le parti qu’elle pourrait tirer immédiatement de ce roi de extrê-
mement vaniteux et ivre d’orgueil. Elle devina l’impression qu’elle faisait sur lui, supplantant lentement la Montespan dont l’étoile ne jetait plus que de pâles reflets. Mais, comme elle était fort experte dans la connaissance du cœur humain, elle se fit longtemps désirer, sachant que par sa résistance elle serrait davantage le lien qui devait l’unir à Louis.
Celui-ci, stupéfait d’une telle résistance, mordait de plus eu plus à l’hameçon. Il écrivait : « Je dois avouer, mademoiselle, que votre résistance a lieu de m’étouner, moi qui suis accoutumé qu’on me fasse des avances et à n’être jamais refusé...» La chute, longtemps différée, de cette cruelle beauté n’eu fut que plus appréciée. Dès lors, elle devait régner sans conteste sur l’esprit du monarque, qui, faisant litière des préjugés, de la dignitémême de sachargesuprême, donna à la veuve Scarron la place laissée vacante par