‹ Les névrosés de l'histoireChapitre 17 sur 26 · CHAUVEAU. — LOUIS XLV EN EMPEREUR UOMAIN · texte numérisé non relu

CHAUVEAU. — LOUIS XLV EN EMPEREUR UOMAIN

la mort de Marie-Thérèse. Françoise d’Aubigné devint Louis XIV.

L’occasion fut belle pour le roi de montrer comment il entendait régner en maître absolu sur sa cour. Celle-ci manifesta plus d’une répugnance à subir l’autorité de de Maintenon. Elle avait déjà subi La Vallière, à laquelle elle n’avait témoigné que de la sympathie, de Foutanges, de Ludre, de Montespan, et voici qu’on lui imposait une médiocre bourgeoise, d’origine obscure, d’une jeunesse suspecte... Et cependant la cour avala le breuvage amer jusqu’à la lie. D’une argile boueuse, Louis avait fait une idole devant qui tous devaient se prosterner. Ministres ou maîtresses, il les sortait lui-même du néant pour les placer au pinacle.

A ce jeu, il ne pouvait manquer d’être dupe. Tout homme qui n’est seusible qu’à la seule flatterie trouve inévitablement son maître. Ce roi, si autoritaire, fut souvent plus gouverné qu’obéi. Les ministres du Roi-Soleil eurent maintes fois plus depouvoir que le monarque et lui imposèrent, malgré lui, leur manière de voir. Mais, comme de temps à autre le souverain voulait manifester son omnipotence, il refusait parfois, sans espoir d'un revirement possible, la faveur qu’on lui demandait. « De vingt affaires que nous portons au roi, disait Le Tellier, nous

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sommes sûrs qu’il eu passera dix-neuf à notre gré, nous le sommes également que la viugtième sera décidée au contraire. Laquelle des vingt sera décidée contre notre avis et notre désir, c’est ce que nous ignorons toujours, et très souvent, c’est celle où nous nous intéressons le plus. Le roi se réserve cette bisque pour nous faire sentir qu’il est le maître et qu’il gouverne... ))

A dire vrai, l’orgueil de Louis XIV était si bien entretenu par les basses.flatteries de tous ceux qui l’entouraient qu’en réalité on ne sait plus si on doit reprocher au roi sa superbe vanité qui méprisait les plates adulations dont on l’encensait. Même parmi les gens d’esprit, cette épidémie sévissait. Les souverains sont ce que les courtisans les font. Or les courtisans du Roi- Soleil se ravalaient au rang de chiens couchants, de ces chiens que le monarque aimait à caresser le soir, avant d’entrer dans sa chambre. Quand on voit un Boileau s’écrier:

Grand Roi, cesse de vaincre ou je cesse d’écrire,

un Molière allusionner les malheurs du marquis de Montespan en lui assurant qu’

Un partage avec Jupiter

N’a rien du tout qui déshonore,

doit-on s’étonner de voir un La Feuillade ériger à ses frais une statue de marbre à la plus grande gloire du souverain régnant ? Cela n’alla pas sans quelques incidents plus ou moins scandaleux. Le bloc où l’on devait ciseler la statue était si volumineux que la

voiture sur laquelle on l’amena à Paris tenait toute la rue Saint-Honoré : encombrement, bagarre, c’est sous ces fâcheux auspices que le marbre arriva chez M. de la Feuillade, « courtisan passant tous les courtisans passés». La statue devait lui coûter la bagatelle de trente mille écus L

Elle représentait le Roi-Soleil, debout, revêtu du manteau, foulant à ses pieds un Cerbère. Ce Cerbère symbolisait la triple alliance (Angleterre, Hollande, Empire). Une victoire couronnait le héros dont la main droite tenait le bâton de commandement ; comme attributs, la peau d’uu lion, le Monde, la massue d’Hercule et un casque. Le piédestal avait vingt-deux pieds de haut; aux quatre coins, quatre captifs étaient assis enchaînés.

Ce monument fut dressé sur la place des Victoires. Son inauguration fut l’objet d’un cérémonial magnifique, auquel le roi eut le bon goût — ou le suprême orgueil — de ne point paraître. Le dauphin, les bâtards, les princes du sang se trouvaient à l’hotel de la Feuillade (sur la place même), drapé de tapisseries splendides. Autour de la place, un grand nombre d’échafauds et de balcons ; sur l’un d’eux, un orchestre de vingt-quatre violons avec des timbales, trompettes, fifres et hautbois. Sur les autres, le Parlement, l’Académie française, toutes les personnes les plus qualifiées de Paris.

Après une distribution de médailles commémora-

M"'« DE Sêvigné. Lettres.

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tives, on donna le signal du défilé : d’abord dix-huit cents soldats, tambours battants, fifres sonnants, conduits par leur colonel, le duc de la Feuillade. A trois cents pas de la statue, le duc descendit de cheval, prit la pique en main et, marchant vers le monument, le salua de la pique d’abord, du chapeau ensuite, geste imité par tous les capitaines, lieutenants et autres officiers.

Puis ce furent messieurs de la Ville : le duc de Créquy, gouverneur de Paris, et le président de Fourcy, prévôt des marchands. Tous deux étaient à cheval, environnés de laquais, précédés d’archers, suivis des échevins et notaires. Mais ces braves bourgeois étaient peu familiers de l’équitation. Un des échevins tomba de cheval et s’embarrassa si bien dans sa robe qu’il ne put se relever. Qu’on juge ici jusqu’où peut aller la veulerie d’un courtisan esclave. L’historien auquel nous empruntons ces détails ajoute : (( Je ne sçais pas s’il tomba pour ne pas savoir se tenir à cheval ou pour quelque autre accident ; pour moi, je crus qu’il le fit exprès, afin de faire connaître à Monseigneur le Dauphin par cette profonde révérence qu’il étoitle plus humble de ses serviteurs f »

Quant aux chevaux de la cavalcade, surpris par les salves de mousqueterie et les acclamations, ils se cabrèrent; les uns prirent la fuite, les autres refusèrent d’avancer ou de reculer ; il fallut les rouer de coups pour leur faire vider la place.

Pompe. Dialogue entre deux personnes, Paris. 1693.

La fête se termiüa par une collation à l’Hôtel de Ville et une autre chez le duc de la Feuillade ; on tira un feu d’artifice comme on n’en avait encore jamais vu à Paris, et c’est ainsi que Louis le Grand put, dès le lendemain, être admiré — en effigie — par les Parisiens qui ne l’avaient guère revu depuis le jour de sa fuite, au temps de la Fronde.

On ne devait pas s’en tenir là ; en 1699, on inaugura place Vendôme, une nouvelle statue du souverain. Le cérémonial fut le même, rappelant la consécration des empereurs-dieux. Il n’y eut, dit Saint- Simon, ni encens ni victimes, car il fallait biendonner quelque chose au titre de roi très chrétien. Mais à cette différence près, la pompe fut aussi solennelle, aussi digne d’un monarque mégalomane et d’une foule d’esclaves.

La manie de construire, — d’aucuns l’appellent la maladie de la pierre — dont fut atteint Louis XIV est également un symptôme de son immense vanité. A l’égal des Sésostris égyptiens, il voulut élever un monument impérissable qui transmettrait aux siècles futurs la gloire immortelle du Roi-Soleil. Il y réussit admirablement, car Versailles, par la majesté de son architecture, l’ordre imposant de ses bassins, le dessin savant, mais quand même gracieux, de ses jardins et de ses bosquets, Versailles à lui seul, évoque la pompe solennelle de la cour du Grand Roi Louis XIV ne pouvait évidemment pas construire un

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château discret, caché, comme Fontainebleau au cœur de la forêt; il lui fallait, à ce Jupiter, un Olympe grandiose.

Ne nous eu plaignons pas, puisque cette merveille est encore debout et que, par un hasard miraculeux, elle a échappé au vandalisme des révolutionnaires... et des conservateurs. En 1690, elle avait coûté la bagatelle de 87 millions, et la chapelle n’était point encore bâtie, or on sait tous les trésors d’art qui s’y trouvent. Les peintures, sculptures, tableaux et dorures sechitïrèreut néanmoins par 8 millions, — ce qui est relativement peu, étant donnée leur profusion. Les artistes à la mode ne devenaient pas alors des barons de la finance. Les jardins demandèrent deux millions et demi (non compris, bien entendu, les fouilles de terre et les convois). On dépensa 3 millions pour la machine de Marly et 8 millions pour les travaux de l’Eure et de Maintenon dont l’aqueduc ne fut jamais achevé. Quant à la nuée d’ouvriers qui, du matin au soir, pendant près de trente ans, furent courbés sur cette œuvre gigantesque, ou lui distribua généreusement 1 .581.701 livres, 16 sols, 8 deniers, mais, par contre, les inspecteurs, contrôleurs et autres fonctionnaires se partagèrent un million. La main-d'œuvre ouvrière fut à peu près le 70® de la dépense totale; d’après ce calcul, on peut penser ce qu’il en coûterait aujourd’hui d’édifier un nouveau Versailles, au tarif des prix de séries et des syndicats!

Dans sa manie de construire, Louis XIV apporta les mêmes principes qui réglaient sa politique ou sa vie

UN ROT MKGAI.OMANR I LOUIS XIV 487

amoureuse. De quelqu’un de rien il faisait, par sa seule volonté, un puissant personnage. De même, là où il n’y avait rien, et où il semblait qu’il ne pût jamais y avoir rien, il établissait un Eden. Versailles, avant les immenses travaux qui le bouleversèrent, était un petit repos de chasse. Saint-Simon en fait cette description, corroborée par tous les témoignages contemporains: « Le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux, sans vue, sans bois, sans eaux, sans herbes, parce que tout y est sable mouvant ou marécage, sans air par conséquent qui n’y peut être bon. » Mais Louis n'aurait pas été de droit divin, disons mieux, d’essence divine, s’il n’avait, sans conteste, possédé le pouvoir de créer. Il força, il dompta, il tyrannisa la nature, la plia à ses désirs et à ses desseins, puisqu’aucune force ne pouvait être opposée à la sienne. Il s’occupa lui-même de l’agencement des lieux, ainsi qu’en témoigne une note manuscrite de sa main, placée aujourd’hui sous cadre dans le château. Il se crut à coup sûr l’égal du grand Architecte de l’Univers, à cette différence près que son œuvre eut plus d’un défaut, à commencer par celui de n’être pas terminée.

Ce furent les bassins qui coûtèrent le plus d’efforts : l’eau manquait toujours, en dépit des réservoirs. Le détournement des eaux de l’Eure fut une entreprise folle et vaine. « Qui pourra dire, écrit Saint-Simon, l’or et les hommes que la tentative obstinée en coûta pendant plusieurs années, jusque-là qu’il fut défendu, sous les plus grandes peines, dans le camp qu’on y

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avoit établi et qu’on y tint très longtemps, d’y parler des malades, surtout des morts, que le rude travail et plus encore l’exhalaisou des terres remuées tuoient? Combien d’autres furent des années à se rétablir de cette contagion ! Combien n’ont pu reprendre leur santé pendant le reste de leur vie! »

Pour Marly, mêmes causes, mêmes principes, mêmes effets. C’était une grenouillère, « repaire de serpents et de charognes ». Louis en voulut faire un petit Versailles. Il y fallut planter de toutes pièces une forêt, dont les gros arbres venaient de Compiègne et végétaient ; ou y creusa des bassins magnifiques, que l’on comblait sur un caprice du maître pour les transformer en jardins aux allées ombreuses. C’est par centaines de millions qu’il faut compter les dépenses de Marly L

11 en coûta beaucoup au trésor de satisfaire les desseins de cet insatiable constructeur. Du moins lui fut-il permis d’admirer une œuvre tangible, matérielle, et qui devait défier le temps. C’est dans ce cadre solennel que Louis allait pouvoir régler les minutieux détails de l’étiquette, — ce protocole du temps jadis — qui est la monnaie des vanités royales.

Les moindres détails de la journée étaient, à la cour du Roi-Soleil, réglés comme un pas de ballet. On

Saint-Simon, Mémoires, VIII.

sait combien compliquée fut cette étiquette sévère SOUS laquelle chacun était obligé de se courber. Ce n’est pas le lieu de rappeler ici comment Louis XIV se levait, mangeait, se promenait, allait à la chaise ou se couchait ; toutes fonctions qui nécessitaient le concours de graves personnages, plus soucieux de présenter la chemise au souverain que de courir les camps ou de s’occuper de leurs terres. Le service de la chemise était considéré comme une faveur insigne; les princes du sang avaient, eux aussi, — mais cela n’allait pas sans quelques difficultés — droit à un camérier. Une fois, Monsieur, qui voulait forcer M. le Duc (fils du prince de Condé), courtisan récalcitrant, à lui présenter le vêtement de nuit, fut obligé d’agir de ruse avec lui au moment où il s’y attendait le moins : Monsieur le fait entrer dans son appartement, ôte sa robe de chambre, cependant que le valet tendait la chemise au duc : celui-ci se vit contraint de s’exécuter.

Le roi n’avait pas besoin de recourir à de tels stratagèmes, car celui-là qui présentait la chemise passait pour le grand favori du monarque; il ne manquait point de candidats à cet office. D'autres s’occupaient de la bouche, et ce n’était pas une petite affaire; l’appétit des Bourbons est resté légendaire. Louis XIV ignora toute sa vie le délicat plaisir d’un repas intime. La table royale était dressée pour un certain nombre de convives, — pour des dames uniquement, car, le roi, sauf à l’armée, ne mangeait jamais avec un homme. Quand son frère venait le voir au cours du

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repas, il faisait exception pour lui; il l’invitait parfois. Monsieur acceptait, se plaçait au bout de la table. Les courtisans qui avaient droit d’assister au repas se tenaient debout; les grandes dames désignées pour cet honneur s’asseyaient. Au reste, toutes ces fonctions étaient méticuleusement réparties, depuis celle de l’écuyer tranchant jusqu’à celle, insigne, de donner la serviette.

11 y avait à la cour douze maîtres d’hôtel — dont un, le premier chirurgien du roi, Georges Mareschal; ils étaient sous l’obédience du maître d’hôtel ordinaire, placé lui-même sous l’autorité du premier maître d’hôtel, lequel enfin dépendait du grand-maître de la maison du roi, en l’espèce M. le Prince. Charge vénale au reste; celle de maître d'hôtel ordinaire valait environ 300.000 livres, celle de premier maître deux millions.

Quant à leurs fonctions, voici comment elles étaient définies : ces personnages, joints aux contrôleurs de la bouche, aux clercs d’office, aux officiers de la bouche, constituaient le bureau de la maison du roi. Le samedi, ils établissaient le menu de la semaine; le lundi et le mardi, ils arrêtaient le budget de la table royale.

Le personnel servant était réparti en sept offices : le gobelet du roi (paneterie, échansonnerie) ; la cuisine-bouche du roi; la paneterie commune; l’échansonnerie commune ; la cuisine commune ; la fruiterie ; la fourrière.

Au lever du roi, le maître assurait le service du bouillon et du gobelet; aux repas proprement dits le

cérémonial était plus compliqué. Nous en rapportons ici les détails d’après la monographie de Georges Mareschal de Bièvre, écrite par son descendant, le comte Gabriel de Bièvre h

Quand l’heure du repas approchait, on apportait sur la table la nef, le cadenas et les assiettes ; la nef renfermait les serviettes ; sur le cadenas, qui depuis Henri IV n’était plus fermé, le couteau et la fourchette de Sa Majesté.

Le maître d’hôtel de service, le gentilhomme servant et le contrôleur clerc d’olfice se lavaient les mains par les soins du ser d'eau, puis, selon l’antique usage, on faisait V essai des aliments ^ Le maître d’hôtel trempait deux mouillettes de pain dans le premier plat, en mangeait une et faisait manger Tautre à l’écuyer; et ainsi pour chaque mets.

Puis le cortège de ta viande se mettait en marche : en tête, deux gardes du corps, l’huissier de salle, puis le maître d’hôtel tenant à la main son grand bâton fleurdelisé ; derrière, le panetier, le contrôleur général, les porteurs de plats, l’écuyer de cuisine, le garde-vaisselle; fermant la marche, trois gardes du corps, la carabine sur l’épaule.

Après un nouvel essai, on allait avertir le roi :

* Op. cil. Cette remarquable étude constitue un des documents les plus nouveaux et les plus curieux sur la cour de Louis XIV. En écrivant la vie de son aïeul, qui fut mêlé de très près aux événements de la cour, le comte Mareschal de Bièvre a apporté une puissante contribution à l’étude de la société sous le Boi- Soleil. (Plon, édit., 19U6).

® Cf. sur ÏEssai à la cour de France, Poisons et Sortilèges,

t. IL

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(( Sire, la viaude que Votre Majesté a commandée est prête.» Sa Majesté quittait alors son cabinet et passait danslagalerie ; ils’asseyait à la table, face aux fenêtres, sans personne devant lui. A droite et à gauche, les princes et les princesses du sang ; derrière, debout, le capitaine des gardes, le premier gentilhomme de la chambre, plusieurs gardes.

Le maître d’botel remettait alors son bâton et son chapeau dans les mains du chef du gobelet et présentait au roi une assiette d’or où était déposée une serviette imbibée d’esprit de vin, — l’antisepsie avant Pasteur. Le roi s’essuyait les doigts, puis dînait.

Le silence était presque absolu à table: « Le soir, écrit la Palatine, nous sommes cinq ou six à table ; chacun avale son affaire sans dire une parole, comme dans un couvent; tout au plus dit-on tout bas quelques mots à son voisin. »

Cette cérémonie s’appelait le grand couvert. Elle n’avait pas lieu, à dire vrai, tous les jours, mais, même au petit couvert, l’étiquette obligatoire conservait un ton compassé et solennel. Jamais le grand roi ne connut à table l’heure intime des conversations familières. Sa grandeur ne lui permettait point de s’abaisser si bas.

En toutes circonstances, Louis XIV ne se départait point de cette insupportable règle. Celle-ci lui était douce, car elle flattait son orgueil. Il n’est point jusqu’aux actes les moins nobles de l’existence qui ne fussent réglés minutieusement. On reste étonné qu’un souverain si préoccupé des plus petites choses ait eu

les moyens de gérer les affaires de sou pays : c’est la preuve que, véritablemeut, il était d’uue activité iufatigable.

Louis se plaisait surtout daus la société des femmes. Il semblait ue preudre qu’uu médiocre plaisir à la coiiversatiou des hommes; mais il deveuait eujoué et galaut sitôt qu’il se trouvait daus uu céuacle fémiuiu : souveut il orgauisait uue loterie dout il faisait tous les frais et distribuait aiusi de précieux cadeaux. Quaud, au coutraire, il allait à ses courtisaus, c’était pour les iuviter au jeu. Ou jouait gros à Versailles et à Marly; bieu des seigueurs s’y ruiuèreut. Mais là eucore il faut voir uu effet delà politique persouuelle de Louis XIV. Eu flattaut les passious des uobles, il les détouruait des iutrigues et des complots ; jamais la uoblesse ue fat si peu turbuleute que sous ce règue : il l’avait attelée à sou char avec des roses.

Ce qu’ou couuaît moius, c’est le despotisuieiutrausigeaut et tyraiiuique du Roi-Soleil. Ceux qui fureut appelés au suprême houueur de vivre à ses côtés eu souffrireut cruellemeut. Quaud il voyageait, il plaçait à côté de lui, daus sou carrosse, les plus belles femmes de la cour. Ou peuse si cette faveur était recherchée. Mais quel u’eu était pas le prix! Après uue demi-heure de trajet, ou faisait uue collatiou. Le roi ue prenait jamais rieu entre ses repas, mais il n’aurait pas toléré qu’une seule de ses compagnes de voyage refusât de manger et de boire ; eucore fallait-il qu’elles

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parussent gaies et qu’elles le fissent de bonne grâce. Pour le reste, c’était bien autre chose. Le voyage devait-il durer de longues heures, personne n’avait le droit de descendre. Tant pis pour qui subissait la torture d’un impérieux besoin. Une fois la duchesse de Ghevreuse fut prise au départ d’une importune colique qu’elle ne put satisfaire. En cours de roule, elle crut défaillir à plusieurs reprises. Enfin on arriva. La duchesse, pâle comme un linge, mit pied à terre et, soutenue par le duc de Beauvilliers, put disparaître un instant pour aller se soulager... où elle put, c’est-àdire dans la chapelle de Fontainebleau qui recueillit la malheureuse voyageuse.

Quant au roi, il ne se gênait nullement. Au moindre besoin, il faisait arrêterle carrosse, descendait, cependant que les dames attendaient son retour, impatientes souvent de ne pouvoir imiter leur royal compagnon.

Cela, pour donner un exemple caractéristique de sa tyrannie outrancière. Dans tous les actes de sa vie, elle se manifesta cyniquement. Entrait-il dans une pièce, il en ouvrait les fenêtres toutes grandes, — parce qu’il lui fallait de l’air — sans nul souci, bien entendu, des gens qui s’y trouvaient. Les plus grands personnages, M“®de Mainteno)i elle-même, subissaient ce joug. Rien ne pouvait fléchir son caprice. Que de Maiutenon eût la fièvre ou non, qu’elle fût couchée, en transpiration ou claquant des dents, Louis, pénétrant chez elle, ouvrait les immenses croisées. Jamais un programme ne fut modifié pour cause

d’indisposition de la favorite : « S’il devoit y avoir musique, la fièvre, le mal de tête n’empêchoit rien, et cent bougies dans les yeux. »

Pour les siens, même manque d’égards et de ménagements. Il imposa à la duchesse de Berry, alors enceinte, un voyage par eau de Paris à Fontainebleau : les tribulations de ce déplacement, qui faillit tourner au tragique par suite d’une collision au pont de Melun, furent cause que la duchesse de Berry fit une fausse couche. Peu importe, elle avait été exacte au rendez-vous. L’accident comporta des suites graves, puisque la fille aînée du Régent eut, par la suite, des accouchements très laborieux et que sa fin précoce, à vingt-quatre ans, fut provoquée autant par les excès de toutes sortes que par l’état de gravidité où elle se trouvait.

Ne quittons pas cette célèbre princesse, — trop célèbre! — sans observer qu’elle tenait de son grand-oncle un orgueil démesuré et qu’elle avait, elle aussi, la manie des grandeurs. Elle s’était octroyé quatre dames à ' du palais, alors que les filles de France n’avaient droit qu’à une dame d’honneur et une dame d’atours. Elle exigea du Régent, son père, une compagnie de gardes qui précédaient son équipage, trompettes et timbales sonnantes. A l’Opéra, à la Comédie, elle avait fait placer un dais pour son auguste personne, flanquée de quatre gardes. Mais le public la siffla et, mordue au cœur par le dépit, la duchesse dut par la suite garder l’incognitoL

* R.aoul ViGO. La Galanterie parisienne au XV îlb siècle.

LES NiSrOSÉS de l’hISTOTRE

L’année de sa mort, n’a-t-elle pas l’audace de recevoir l’ambassadeur de Venise, placée sur une estrade haute de trois marches, ce que n’aurait pas fait une reine par alliance? Le corps diplomatique vengea l’affront en « boycottant » la duchesse.

Elle était d’une arrogance inouïe avec les personnes de qualité, mais couchait avec le premier laquais venu. Singulier duel de passions, où l’orgueil cédait à la débauche. Son grand-oncle haussait jusqu’à lui les femmes qu’il honorait de son désir ; elle s’abaissait au rang de la vile populace pour satisfaire ses propres goûts crapuleux.

La duchesse deBourgogne fut, elle aussi, victime du despotisme de son grand-père Louis XIV. Au temps où elle était enceinte (1708) le roi projeta d’aller à Fontainebleau : comme il ne pouvait se passer de la compagnie de la spirituelle enfant, celle-ci fut contrainte de se mettre en route, eu dépit des observations de Fagon et de M*"® de Maintenon qui représentèrent au monarque le danger d’un déplacement. Louis ne voulut rien entendre. Ses maîtresses l’avaient habitué à ne rien changer de leur régime quand elles portaient dans leurs flancs les bâtards royaux. L’inévitable arriva : la duchesse, qui avait déjà fait deux fausses couches, avorta encore une fois. Mais Louis XIV avait trop d’orgueil pour s’avouer capable d’une imprudence : « Est-ce qu’elle n’a pas déjà un fils? répondit-il avec éclat à un courtisan qui jugeait bon de se lamenter. Et quand il mourrait, est-ce que le duc de Berry n’est pas en âge de se marier et d’en avoir?

Et que m'importe qui me succède des uns ou des autres? Ne sont-ce pas également mes petits-fils?... Dieu merci, elle est blessée, puisqu’elle avait à l’être, et je ne serai plus contrarié dans mes voyages par les représentations des médecins et les raisonnements des matrones. J’irai et viendrai à ma fantaisie et on me laissera en repos. »

Ce trait d’égoïsme féroce peint le vieillard. Au fond, il n’aimait que lui et rapportait tout à soi. L’orgueil familial remplaçait dans son cœur l’affection ■pour ses enfants. Certes, il fut terriblement éprouvé, au déclin de sa vie, en voyant la mort faucher impitoyablement sa descendance. Mais était-ce une raison pour écrire ce testament, monument d’inconscience, qui dépossédait son neveu au profit de son propre bâtard, le duc du Maine? Jusqu’à la mort et par delà la mort, il voulait imposer ses volontés suprêmes, même quand elles blessaient l’amour-propre national.

L’exercice du pouvoir enivre plus encore que l’ambition d’y parvenir : Louis XIV fut le modèle des rois mégalomanes, aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie politique, surtout la politique extérieure.

L’orgueil fut érigé par lui en système de gouvernement. Depuis les affaires de préséance, qui ouvrirent son règne, jusqu’à la succession d’Espagne qui le clôtura, tout, dans ses relations avec les États voisins, fut subordonné à la vanité. On en connaît le résultat: l’appauvrissement pitoyable delà France, après l’éclat factice de la gloire militaire. Pour installer sur le trône d’Espagne un enfant de France, auquel on impo-

LES NÉVROSÉS UE l' HISTOIRE

sait de tout oublier de la France, Louis XIV poursuivit cette guerre uéfaste qui le conduisit, lui et son royaume, à deux doigts de la perte. C’est là un des traits les plus frappants de sa mégalomanie politique.

Satrape occidental, grand Turc des chrétiens, ainsi que l’appelaient spirituellement les Hollandais, Louis peut être considéré comme un souverain d’une intelligence rare, à vues élevées, mais dominé par ce terrible défaut, l’orgueil. Lui aussi fut, par la césarite, frappé à son point faible. Il lui eût fallu un Mentor, sincère modérateur de sa vanité; il n’eut que des courtisans dont la seule occupation était de l’aduler.

« Sans la crainte du diable, dit Saint-Simon, que Dieu lui laissa jusque dans ses plus grands désordres, il se seroit fait adorer et auroit trouvé des adorateurs. » C’est ainsi que la césarite pervertit les hommes les mieux doués, fausse les intelligences les plus éveillées. Avec ces dons personnels, Louis XIV eût pu mériter véritablement le surnom que l’Histoire lui a donné : Louis le Grand. Au recul des années ou s’aperçoit qu’on devrait le baptiser : Louis le Mégalo-

mane.

Lk NÉVROSE MYTHOMANIQUE

Mythomanes et Imposteurs

Chez les névrosés, le mensonge est une règle pour ainsi dire absolue. Mensonge conscient ou inconscient. Les uns altèrent pertinemment la vérité, les autres, et ce sont les plus nombreux, inventent des fables qui sont, pour ainsi dire, l’extériorisation de leurs rêves, de leurs chimères. Pour eux, le D" Dupré a créé le pittoresque vocable de mythomanes, individus présentant une tendance d’action, une forme d’esprit les conduisant à la simulation, à l’invenlion romanesque L

Ces mythomanes sont innombrables. Ce sont tous les ïartarins, tous les hâbleurs, tous les vantards. A UQ degré plus élevé, ce sont les auto-accusateurs, inveutaut des crimes pour s’en dire les auteurs, des

‘ Dr Ekxest Dupré. La Mythomanie, étude psychologique et médico-légale du mensonge et de la fabulation morbides.

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attentats pour s en prétendre les victimes. Ce sont aussi les mystificateurs, Lemice-Terrieux et autres, obsédés par le besoin de créer des fictions stupides, de mentir pour le plaisir de mentir. Ce sont aussi les escrocs à fhéritage, que nous avons vus dans une affaire récente et retentissante, qui échafaudent sur un mythe tout un système, toute une fabulation qu’ils s’attachent à rendre vraisemblable. En histoire, nous trouvons aussi des dégénérés atteints de cette tare : ce sont les imposteurs.

Ce qui caractérise le mythomane, c’est l’inconscience des conséquences de son mensonge. L’enfant menteur fera envoyer un innocent au bagne, sans se douter de la monstruosité de son acte. De même les Tartarins inventent des fictions absurdes, sans mettre en doute leur réalité. Mieux, ils y croient eux-mêmes, ainsi que Daudet nous l’a fort justement montré. Son célèbre héros à force de raconter comment il avait fait « Pan, pan, par la fenêtre sur les Tartares, » finissait par être convaincu que c’était arrivé ; personne n’eût pu l’en faire démordre; c’est cette sincérité dans le mensonge qui donne au détraqué un accent persuasif, entraînant un pouvoir considérable de suggestion. C’est ce qui explique la fortune extraordinaire de certains imposteurs, en dépit de l’invraisemblance de leurs récits.

En effet, depuis que le monde est monde et que ses empires sont constitués, il s’est trouvé des imposteurs dont l’ambition consiste à revendiquer le pouvoir en se prétendant inspirés de Dieu ou descendants légiti-

LA NÉVROSE MYTHOMANIQUE 201

mes d’une race royale, ou ressuscités des cendres d’un héros. Leur histoire est émaillée d’événements extraordinaires et parfois fantastiques; elle est intéressante à un double point de vne: elle ajoute en effet un chapitre à la psychologie des foules, crédules et naïves, transportées d’enthousiasme pour le surnaturel ; elle montre par quels moyens ces personnages, parfois inconscients, parfois conscients, ont acquis une autorité considérable et pu mettre en échec celle qu’ils voulaient usurper.

Car c’est un fait curieux que la plupart des imposteurs sont parvenus à se créer des partisans déterminés. Plus grosse était la bourde à avaler, plus solides étaient les convictions de ces partisans. La masse populaire contient ainsi un grand nombre d'individus, au tempérament mystique et superstitieux, qui n’ajouteront pas foi anx vérités les plus simples et les plus flagrantes, mais qui accueilleront comme paroles d’Évangile les calembredaines et les légendes invraisemblables des imposteurs.

Les événements romanesques, surnaturels même, sont toujours en grande faveur auprès du peuple. Celui-ci accepte difficilement le prosaïsme de la vie. Il le corrige par la poésie delà fiction. Aussi la fiction a-t-elle bien plus de chance que la vérité d’être proclamée, propagée, enseignée. Au lendemain de la révolution de palais qui mit fin aux jours d’Alexandre II de Serbie et de la reiue Draga, certaines informations tendancieuses annoncèrentquele malheureux monarque avait échappé à la mort, qu’un autre

personnage avait été pris pour le souverain et massacré en son lieu et place, et qu’enfm le véritable Alexandre vivait retiré dans un couvent discrets Cette nouvelle n’avait d’autre but que d’accréditer la légende d’une survivance, légende dont se serait emparé un imposteur pour revendiquer ultérieurement ses droits à l’héritage du roi Milan.

Ceci, pour montrer que, même au xx® siècle, l’imposture est possible. La superstition étant pourchassée et traquée, les procédés d’information permettant la politique au grand jour, il est évident que cette supercherie est plus difficile qu’autrefois. Néanmoins, le peuple adore toujours les histoires d’enfants changés en nourrice, et les gogos sont toujours nombreux. Mais, comme les théories de droit divin sont aujourd’hui méconnues et que, en raison du contrôle des démocraties ombrageuses, le pouvoir offre moins d’attraits aux ambitieux, ceux-ci se tournent vers la puissance du jour, vers l’argent. Et là encore, ils peuvent avec fruit exercer leurs talents. On croira éternellement aux mines de diamants d’Asnières et au testament des Crawford. Le tout est de savoir jouer adroitement de cette vieille guitare et d'en tirer des airs nouveaux.

On a dit de la bêtise humaine qu’elle était insondable; la crédulité de l’homme, sa superstition est aussi incommensurable que les constellations visibles et invisibles de notre ciel. L’histoire des faux Messies et des faux grands hommes en fournit la preuve éclatante.

Les faux Messies

Les populations chrétiennes n’attendent plus le Messie, puisqu’il est venu. Les musulmans croient également que Jésus-Christ fut bien l’envoyé de Dieu sur la terre L Par contre, les Juifs attendent toujours le rédempteur promis par les prophètes; aussi ont-ils eu des faux Messies à la douzaine. Des personnages ambitieux, d’autres poussés par une folie mystique, se sont déclarés les envoyés de Dieu et se sont mis à prêcher un nouvel Évangile. Ils ont surtout apparu au moment où le peuple juif subissait les plus cruelles

' Les musulmans admettent la naissance miraculeuse, la mission et le procès de Jésus, mais ils repoussent la version de sa mort sur la croix. Pour eux, Jésus aurait été enlevé de la terre comme Elle. Voici, du reste, les articles du Koran, relatifs à ce sujet :

« 155. Ils (les Juifs) n’ont point cru à Jésus; ils ont inventé contre Marie un mensonge atroce.

h 156. Ils disent : « Nous avons mis à mort le Messie, Jésus, fils de Marie, l’envoyé de Dieu. » Non, ils ne l’ont point tué; ils ne l’ont point crucifié; un autre individu qui lui ressemblait lui fut substitué et ceux qui se disputaient à son sujet ont été eux-mêmes dans le doute. Ils n’en avaient pas de connaissance précise, et ce n’était qu’une supposition. Ils ne l'ont point tué réellement. Dieu l’a élevé à lui, et Dieu est puissant et sage. » Cf. à ce sujet. P. de Riül.v. El Kitdb des lois secrètes de l’amour, ch. II.

204 LES NÉVROSÉS DE l’HISTOIRE

persécutions, et celte circonstance s’explique par cette conviction populaire que le Messie attendu devait restaurer la puissance temporelle juive. Il n’est pas inutile, au surplus, de faire remarquer que l’espérance du Messie n’est pas spéciale au peuple juif; ou l’a signalée chez les Égyptiens, chez les Perses (culte de Mithra), chez les Chinois, chez les Indiens (culte de Brahma), mais nulle part cette conception théologique n’a été plus précisée que chez les Juifs ^

Aussi ont-ils eu la spécialité des faux Messies.

Les premiers apparurent dans le deuxième siècle de notre ère alors que le peuple d’Israël était l’objet de persécutions inouïes de la part de la puissance romaine. Une guerre farouche de religion avait éclaté entre l’omnipotent empereur Hadrien etle peuple juif, chassé, traqué, annihilé. Des horreurs inouïes marquèrent cette lutte sauvage. En Chypre, 24.000 personnes périrent. Les esprits étaient tellement exaltés que, non contents de tuer, les combattants mangeaient la chair humaine, se faisaient une ceinture des intestins de leurs ennemis et se frottaient le visage avec leur sang. Ces faits sont à ajouter au martyrologe des guerres de religion, les plus odieuses que les hommes aient jamais menées.

Ainsi persécutés, les Hébreux ne durent leur salut qu’à l’exaltation de leur foi et à la vitalité intense de leur race. Un de leurs chefs montra tant de courage et d’audace que, trompés une fois de plus par l’éter-

Abbé Bertrin. Art. Messie du Dict. Larousse.

LA NÉVROSE MYTHOMANIQUE

nelle illusion, les Juifs virent en lui le sauveur promis, VEtoile qui devait sortir de Jacob; aussi le proclamèrent-ils Bar Kokaba, le fils de l’Étoile K

Celui-ci était un habile général, mais qui employait, pour augmenter son prestige auprès du peuple, des procédés d’un charlatanisme non équivoque: il avalait des étoupes enflammées. Singulière façon d’opérer des miracles. Sur ces entrefaites, notre Messie entrait en campagne pour mettre les armées romaines en déroute : c’était le meilleur moyen de prouver sa divinité. Hélas! après quelques succès, il fut écrasé sous le nombre. Le Fils de l’Étoile périt en combattant, et ses coreligionnaires payèrent les frais de la guerre: 985 bourgs incendiés, 58.000 hommes tués, les prisonniers vendus à vil prix, la Judée, transformée en désert. Le faux Messie n’avait pas porté chance à ceux qui l’avaient consacré ; il avait menti à sa mission divine.

Mais l’espérance messianique était tellement ancrée dans le cœur des Israélites qu’aucune déception ne pouvait l’ébranler. Plus tard, au v® siècle, un prophète se leva dans l’île de Crète, alors habitée par les Juifs. Il se disait Moïse en personne, expliquait qu’il avait jadis traversé la mer Rouge à la tête des tribus, que Dieu l’avait ressuscité afin qu’il conduisît de nouveau son peuple vers la terre promise. Pendant toute une année, il parcourut l’île, et sa parole était si éloquente, si persuasive, que la foule

‘ Victor Duruy. Ilisi. des Romains, t. IV.

LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

des croyants augmentait sur ses pas. Un jour enfin, le nouveau Moïse rassembla tousses fidèles eU les amenant sur un promontoire, leur annonça qu’ils allaient traverser la mer — comme autrefois — à pied sec et sans aucun danger. Il leur ordonne de se précipiter délibérément à l’eau, affirmant que les abîmes vont s’entr’ouvrir pour leur frayer un passage. Les malheureux, aussi fous que le faux prophète, se jettent à la mer; les uns sont brisés sur les rochers, d’autres se noient. Un certain nombre fut recueilli par des pêcheurs ou se sauva à la nage. Quant au prétendu Moïse, il disparut soudain. Convaincu luimême de son impuissance, il préféra se soustraire à la colère populaire qui voulait lui faire payer cher son imposture. La foi, dit-on, transporte des montagnes; voilà qui prouve que la superstition la plus niaise peut conduire un peuple entier aux pires extravagances.

Somme toute, le faux prophète ne diffère pas sensiblement de l’authentique. Il possède le même pouvoir suggestif, il inspire la même confiance ; comme lui, il subit des hallucinations, comme lui, c’est un dégénéré mystique f Mais les circonstan-

^ Voici la conclusion d’une remarquable étude du D" Binet- Sanglé, sur la mentalité des prophètes juifs :

« En résumé, le prophète juif, issu d’un pays montagneux ou viticole, fréquentant les lieux saints, apparenté à des dégénérés mystiques ou criminels, présentant, malgré une bonne constitution physique qui peut le conduire à la vieillesse, de l’hyperesthésie du sens météorique, de la réceptivité télépathique, des crises convulsives ou délirantes, soumis, dès l’àge le plus tendre, aux suggestions religieuses de ses proches ou de son milieu

LA NÉVUOSR MYTHOMANIQUE

ces ne lui sont pas favorables et iin jour vient où sa puissance tombe en poussière, c’est ce jour-là qu’on le dit faux prophète. Quant à sa bonne foi, elle est, la plupart du temps, entière, — quoiqu’on ne doive pas oublier-que, sous ce rapport, les névrosés, mystiques ou non, ont réservé plus d’une surprise. Les faux Messies qui succédèrent à ce faux Moïse présentent le même caractère et la même mentalité; la plupart se signalent par des extravagances qui dénotent leur dégénérescence propre. L’un, nommé Serenus, souleva l’Espagne, en 745 ; il persuada également à ses coreligionnaires de le suivre en Terre sainte. Un grand nombre quittèrent leur ville, leur foyer, et s’enrôlèrent dans la croisade israélite. Naturellement, leur chef, bien qu’il se prétendît le Messie, ne les mena pas loin. Les uns périrent en route; les autres, revenant au pays, trouvèrent leurs biens confisqués et leurs maisons vendues.

Parfois, c’est une véritable épidémie de faux Messies qui sévit sur le peuple juif. Au xn® siècle, on n’en compta pas moins de dix ; l’un vécut

pénétré des dogmes et des mythes courants de la peuplade juive, en proie à des rêves intenses, à des hallucinations visuelles et surtout verbales, atteint de délire théomégalomaniaque, parfois intelligent, habile ou astucieux, toujours égoïste et d’un orgueil extrême, triste, haineux, jaloux, vindicatif, impulsif et parfois criminel, se plaisant dans la conspiration, la rébellion, l’insurrection, le coup d'État, et doué d’un pouvoir suggestif considérable qui lui attire l’admiration et la crainte des foules, nous apparaît comme un dégénéré mystique qui ne diffère de ceux de nos asiles et de nos monastères que par ses caractères ethniques. » (D’’ Binet-Sanglé. Les Prophètes juifs, DujarriCjédit.)

208 LES NÉVROSÉS DE l’hISTOTRE

en France sous Louis le Jeune qui profita de cette circonstance pour abattre quelques douzaines de synagogues et maltraiter les enfants d’Israël. Un autre vit le jour eu Perse et réunit une nombreuse armée qui livra bataille au chah des chahs ; il fut tué dans la bataille. Un troisième. Espagnol, attira sur ses frères un redoublement de persécutions. L’historien Maimonidès affirme que les Juifs espagnols sont plus crédules que le^autres, ce qui explique pourquoi ce troisième fut suivi, sans plus de succès, de plusieurs autres. L’un d’eux était tellement sûr de son fait que, fait prisonnier, il demanda en grâce qu’on lui coupât la tête, afin de lui permettre de ressusciter. On accéda à son désir, mais le malheureux n’eut pas le pouvoir d’exécuter la seconde partie du programme. Ses partisans, convaincus qu’au bout de quelques jours il allait sortir du tombeau, montèrent vainement la faction pour assister au miracle attendu.

Une autre fois, c’est un lépreux qui, en une nuit, guérit tout seul. Plus de doute, ce n’est peut-être que le Messie ; à son tour, il réunit un nombre considérable de sectateurs.

Un antre qui parut en Perse était si habile qu’il parvenait à se rendre instantanément invisible aux yeux des hommes ; ce Robert Houdin du xii® siècle souleva littéralement les foules aux yeux de qui un tel homme ne pouvait être qu’un envoyé de Dieu. Néanmoins, toute supercherie finit toujours par être découverte. Il ne put, en dépit de son art, échapper au bourreau.

IA NKVROSE MYTHOMANIQUE 209

Le plus fort de tous fut un nommé Aldavid, sujet du roi de Perse. Se présentant à son souverain, il se déclare le Messie. Pour toute réponse le roi le fait jeter en prison, en lui disant que, s’il est Dieu, il saura bien en sortir. C’est ce qui arriva effectivement. On court après lui, on l’aperçoit qui séparait avec sou manteau les eaux d’un fleuve et le passait à pied sec (?) Après bien des péripéties, il perdit la partie. Invité par son beau-père à un repas de famille, celuici le grisa et lui coupa la tête, afin de toucher la prime.

Il en fut ainsi pendant de nombreux siècles ; tantôt c’est en Espagne, sous Gliarles-Quint, tantôt en France, tantôt en Allemague que des faux Messies prêchent un nouvçl Évangile, et surtout tentent d’établir une puissance temporelle. Mais celui qui détient le record de l’outrecuidance fut le célèbre Schabtaï Cevvi (Sabatéi Sévi) dont les exploits retentissants illustrèrent l’Orient, dans le milieu du XVII® siècle. '

C’était un Juif turc, très intelligent, très instruit, et fort au courant de la théologie. Il vit rapidement le parti qu’il pourrait tirer en s’appropriant certaines prophéties hébraïques et en les exécutant. Il n’osait pas se proclamer le Messie, mais il suggéra à une Bernadette de l’endroit (Galata) des visions mystiques. Cette fille assura à ses parents, «qu’elle avait vu un ange, environné d’une admirable clarté, ayant en main une épée flamboyante qui lui avait dit que le véritable Messie était venu, qu’il se manifesterait sur

LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

les rives du Jourdain, qu'il fallait se disposer à le recevoir et à aller lui rendre hommage ». Les parents, ravis que leur fille eût été choisie comme truchement divin, répandirent la bonne^nouvelle. Un des disciples de Sabatéi, — était-il de bonne ou de mauvaise foi ?— proclama son maître le Messie, devant une foule de juifs enthousiastes^

Sur les entrefaites, notre Homme-Dieu s’en va à Smyrne, préparer les populations au grand événement. Son disciple lui adressa dans cette ville une

‘ C’est toujours par l’intermédiaire de jeunes filles plus ou moins hystériques que s’accomplissent les miracles, que les visions célestes se manifestent, que l’intervention divine se révèle. Faut-il rappeler le fait suivant dont beaucoup de contemporains, assurément, n’ont pas perdu le souvenir. îl y a une vingtaine d’années, dans un couvent de Paris, vivait une religieuse qui, un jour, prétendit entendre des voix et affirmait recevoir les stigmates sacrés. De fait, elle se couchait sur son lit de cellule, dans un simple appareil, les paumes vers le ciel, et attendait. Pendant ce temps de nombreuses personnes venaient la visiter, s’agenouiller devant elle, lui rendre les plus humbles hommages, baiser son front et ses mains. A la vérité, la nonne présentait du dermographisme, comme saint François d’Assise. mais peut-être s’agissait-il d’une supercherie; quand même il n’y eût eu aucune simulation, il n’y avait pas là de quoi révolutionner les fidèles, car la médecine moderne connaît et explique parfaitement ces troubles trophiques, fréquents chez les hystériques. Dans les cliniques nerveuses, on rencontre fréquemment des malades porteurs de cette tare. Mais les compagnes de la nonne, moins éclairées que les neurologues, menaient grand tapage autour du prétendu miracle. L’archevêque de Paris, le cardinal Guibert était moins crédule; il était de ceux qui estiment que de tels événements sont préjudiciables à la religion ; il interdit formellement aux fidèles d’aller visiter la prétendue stigmatisée; il fit partir celle-ci dans un couvent éloigné de province, et aussitôt l’agitation cessa.

Ceci prouve le rôle considérable que jouent les hystériques en matière miraculeuse. Le faux messie Sabatéi Sévi sut fort à propos jouer de cette guitare.

LA NKVROSR MYTHOMANIQUE 211

lettre, qu’il déclarait lui avoir été dictée par Dieu, et dans laquelle Dieu lui-même déclarait Sabatéi le vrai Messie et lui enjoignait d’exercer son office. Cette missive est des plus curieuses. D’abord la suscription :

wLe22kefvan de cette année, au roi, notre roi, seigneur de nos seigneurs, qui ramasse les dispersés d’Israël, qui nous rachète de captivité, l’homme élevé au-dessus de ce qu’il y a de plus haut, le messie du Dieu de Jacob, le véritable messie, le lion céleste, Sabatéi Sévi, dont l’honneur soit exalté et la domination élevée en fort peu de temps, et pour toujours. Amen ! »

Suit un dithyrambe élogieux des vertus du nouveau Dieu, et des protestations de fidélité de la part de ses apôtres : « Nous sommes courageux et notre cœur est un cœur de lion ; nous ne demandons pas la raison des choses que vous faites, parce que vos œuvres sont merveilleuses... Qui nous donnera des ongles de fer pour être dignes de demeurer sous l’ombre de votre l' aile ? Ce sont ici les paroles du serviteur de vos serviteurs qui se prosterne pour être foulé parla plante de vos pieds. »

Ce langage, d’un mysticisme ampoulé, jette un jour particulier sur la mentalité de l’apôtre, — Nathan Benjamin, — qui rêvait de jouer le rôle de saint Pierre auprès du nouveau Christ. Celui-ci était un esprit positif et sensé qui voyait le parti à tirer d’une^ situation aussi privilégiée. La masse du peuple juif se laissa prendre aux harangues enflammées de Nathan

LES NÉVROSÉS DE l'iIISTOIRE

Benjamin. Au reste, les enfants d’Israël, malgré leur conception pratique de la vie, ne laissent pas d’étre sentimentaux et d’aimer le symbole ; l’Ancien Testament est bourré de paraboles, ce qui montre combien la fable, la fiction était nécessaire pour faire adopter la loi par le peuple juif. Aussi les Israélites de Smyrne ajoutèrent-ils foi à la parole enflammée de l’apôtre Benjamin ; quant au Messie, il se laissait faire, non sans être inquiet des conséquences de l’aventure.

En effet, les rabbins, voyant grandir cette autorité intempestive, délibérèrent sur le cas du Messie et, restant fidèles à la tradition, le condamnèrent à mort. Mais le peuple était tellement toqué de sou nouveau maître que la sentence ne put être exécutée. Une formidable émeute aurait, au cas où le Messie eût été mis à mort, balayé les rabbins et le gouvernement ottoman de l’île.

Enhardi par cette impunité, le faux Messie rêva d’un trône; maître à peu près absolu de l’île, il s’intitula le roi des rois d’Israël et sut tenir en haleine la piété fervente de ses sujets. Il s’appliquait les oracles de l’Ancien Testament et, annonçant que, suivant la prophétie d’Elie, il devait s’élever sur des nues, il fit avouer à ses disciples bénévoles qu’ils l’avaient vu au cours de cette ascension. De jeunes enfants étaient dressés à rester en extase devant lui et à clamer qu’il était le vrai Messie. Quelques miracles adroitement exécutés, quelques guérisons de vieilles folles ajoutèrent à sa popularité divine ; on assurait qu’il ne

LA NÉVROSE MYïHOMAMQUE 213

prenait pas d’aliments, qu’il était vierge, quoique marié, et autres fariboles semblables.

L’ambition le perdit. Qui trop embrasse... Il émit la prétention d’aller à Constantinople, d’en chasser le sultan et de s’asseoir sur le trône de Mahomet. Mais le grand-vizir, peu soucieux de lui céder la place, le fit jeter en prison. Grand émoi parmi les fidèles. Ils virent, dans les supplices où leur Messie allait périr, une preuve de plus de son caractère divin, puisqu’enfin la rédemption allait s’accomplir. Aussi se soumirentils à des pénitences extraordinaires ; on ordonna des prières publiques, des jeûnes : les Juifs d’Alep restèrent trois à quatre jours sans manger, imposant cette pénitence aux nourrissons qui furent mis à la diète pendant le même temps. D’autres, tout nus se jetaient dans l’eau, en plein hiver.

Sabatéi avait été enfermé dans une geôle des Dardanelles; une nuée de barques transporta dans le détroit une foule enthousiaste, venue contempler le Sauveur du monde, ou du moins les murs derrière lesquels on le tenait enfermé. On l’envoya alors à Andrinople, où il comparut devant le Grand Seigneur.

' Sabatéi comprit alors qu’il avait partie perdue. Le Grand Turc l’aurait assurément envoyé à la mort s’il avait persisté à se dire le Messie. Avec une désinvolture charmante, il affirma qu’il n’était nullement le Messie, mais que les Juifs ne l’avaient proclamé tel qu’ « à cause de quelques petits talents et de quelques connaissances au-dessus du commun ». Il n’y a pas de manière plus acrobatique de se débarrasser d^un

214 LES NÉVROSES DE l’hISTOIRE

manteau divin lorsque celui-ci commence à se changer eu tunique de Nessus. Le sultau, étonné de ce démenti catégorique, lui répoudit : « Voilà qui est bien ; mais, pour réparer le scandale que tu as donné au peuple de cet empire et pour désabuser ceux de ta nation, il est à propos que tu te fasses musulman, ou que tu te décides tout de suite à mourir. »

Le parti de Sabatéi fut vite pris. Il préféra le turban à la corde. Mais au préalable que de se déclarer bon musulman, il lui fallut reconnaître que Jésus-Christ, fils de Marie, vierge, fut un grand prophète et le véritable Messie envoyé de Dieu. Il ne mit aucune mauvaise grâce à cette reconnaissance qui laissa les Juifs singulièrement ahuris et profondément désabusés. Sabatéi Sévi troqua son nom contre celui de Handi Mhammud Aga et fut nommé napidgé bagi (portier du sérail) aux appointements de 4 livres 10 sols par jourL II mourut à quelque temps de là dans la peau d’un fidèle fils de l’islam, sans avoir manifesté de nouvelle velléité messianique. Mais sa royauté éphémère l’avait enrichi; il y gagna plus de 1.500.000 livres en argent, en or et en pierreries.

Cette aventure sembla avoir calmé fardent désir des Juifs de croire à la venue du Messie. Chat échaudé craint l’eau froide, Sabatéi les ayant bernés et volés, ils devinrent plus circonspects. Leur crédulité se tempéra* Ils ont renvoyé leurs espérances à des jours

* Les Imposteurs démasqués et les Usurpateurs punis, Paris,

LA NÉVROSE MYTHOMANIQUE

meilleurs et, en attendant le Sauveur promis qui les rachètera, ils répandent à travers le monde leur esprit industrieux et leurs capacités commerciales : notre époque n’est plus celle du mysticisme, et ils sont trop avisés pour perdre leur temps à espérer sans espoir. Qui sait cependant? L’âme des foules est si complexe, si impulsive qu’il suffirait peut-être d’un thaumaturge quelconque pour justifier de leur part un nouvel emballement. Le Christa eu des imitateurs, il en aura peut-être encore...

IH

Fausses Jeannes d’Arc.

Faux Dauphins

Les Français ont toujours eu l’esprit trop clair et trop sceptique pour permettre à de faux grands hommes de se réclamer d’une origine illustre et, à la faveur d’une généalogie obscure, de se coiffer d’une couronne ou de ceindre une armure de preux. Le pays de Rabelais n’est guère celui des imposteurs. Quelques cas isolés, çà et là, nous rappellent toutefois que la mythomanie est une forme fréquente de la névrose et que les Tartarins peuvent passer dans l’histoire.

Néanmoins, nous ne quitterons pas le moyen âge sans signaler que trois Jeannes d’Arc apparurent successivement après la mort de la Pucelle, en 1431.

La première se présenta à Metz: elle se fit reconnaître des frères de Jeanne, auxquels elle raconta qu’une autre était montée à sa place sur le bûcher de Rouen. Les frères de Jeanne tombèrent dans le panneau, ce qui montre qu’ils n’avaient qu’un vague souvenir des traits de leur sœur; ils lui firent épouser un gentilhomme de la maison des Armoises, puis

LA NÉVROSE MYTHOMANIQUE 217

l’ex-Pucelle s’en alla à Orléans où on la reçut avec tous les honneurs dus à la libératrice de la ville. Elle eut le bon goût de ne pas pousser plus loin la plaisanterie et de ne pas en tirer d’autres profits. Elle y avait gagné un titre de noblesse; elle jugea que c’était suffisant.

Une autre, à quelque temps de là, tenta la même aventure, mais fut moins heureuse. Les Parisiens ne gobèrent pas l’amorce ; on l’attacha aux degrés de marbre du grand palais et on exigea d’elle amende honorable. A ce prix elle s’en tira, mais elle avait risqué gros, car le choix des supplices était grand : elle eût pu être brûlée vive, comme la vraie Jeanne, ou battue au cul de la charrette, ou bouillie dans la. chaudière, ou enfouie vivante, ou essorillée, ou pendue, à moins qu’on n’eût préféré lui percer la langue et lui couper les oreilles.

Quant à la troisième, elle ne niait point que Jeanne n’eût subi le supplice. Mais elle prétendait être ladite Jeanne ressuscitée, et, comme telle, elle obtint audience de Charles VII. Celui-ci, qui flairait la supercherie, recourut à un stratagème habile : «Pucelle, ma mie, lui dit-il, soyez la très bien revenue au nom de Dieu, qui sait le secret qui est entre vous et moi.» A ce mot de secret qu’elle devait seul connaître avec le roi, la Pucelle reste coite. Pressée de questions, elle voit qu’il ne lui sert de rien de continuer la comédie ; elle se jette aux pieds de Charles en implorant sa grâce, qui lui fut accordée, touchant son profond repentir.

218 LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

Si nous avons rapporté ces trois aventures un peu oubliées, c’est qu’à l’époque elles cadraient bien avec la mentalité populaire. Le peuple ne pouvait croire que sa Pucelle, qui avait bouté l’Anglais dehors, eût péri comme une criminelle : Dieu, certainemenL avait fait un miracle, et la malheureuse avait survécu à son infâme procès. Les aventurières avaient alors beau jeu d’exploiter ce sentiment très respectable, mais le rôle était difficile à tenir et elles n’y ont guère réussi.

Plus tard, à la fin de la Ligue, un imposteur se leva, qui se prétendit le fils légitime de Charles IX et d’Élisabeth. Un événement singulier pouvaitaccréditer ses dires : quand la reine accoucha de l’unique enfant qu’elle eut du roi Charles, on enleva rapidement le bébé pour l’envoyer en nourrice, en Touraine. On s’émut beaucoup, dans le peuple, de cebrusque départ qui ressemblait fort à un rapt. Voulait-on donc donner le change sur le sexe de l’enfant qu’on avait annoncé être une fille?

Bref, sous Henri IV, un fou se déclara le fils de Charles IX, enlevé par surprise quelques heures après sa naissance; on lui aurait substitué une fille, mais Dieu lui avait révélé sa propre naissance, car il avait entendu des voix, — tout comme Jeanne, — et ces voix ne trompent point. Il eut de chauds partisans et se mit en route pour Reims où il comptait se faire sacrer. Mais, à ce moment, on était en 1696, Henri IV avait assis sans conteste la nouvelle autorité royale. Il fit pendre haut et court le pauvre

LA NÉVROSE MYTHOMANIQUE 219

diable, un mythomane visionnaire, doublé d’un halluciné.

Il nous faut arriver jusqu’à la Révolution et au XIX® siècle pour trouver des prétendants plus ou moins audacieux qui se réclamèrent d’une origine royale et se présentèrent comme autant de Louis XVII. De tous, le plus fameux est Naundorfï qui sut rallier un parti imposant: les naundorïïistes sont nombreux aujourd’hui, et des esprits éminents s’accordent à reconnaître la légitimité des revendications des héritiers Naundorfï. Aussi n’entreprendrons-nous pas dans ce court chapitre un historique de cette question, laquelle est tellement d’actualité qu’une revue — la Revue de la Question Louis XVII, éditée par Daragon, — vient de se créer pour permettre aux partisans et adversaires de faire connaître leurs arguments. Un volume ne suffirait pas aujourd’hui à exposer le problème sur toutes ses faces.

Cependant, on nous permettra un mot à ce sujet : Nous pensons que la plupart des naundorfïistes ont été purement et simplement séduits par le romanesque de l’aventure dont leur « prince » aurait été le héros. Nous ne parlons pas évidemment de ceux dont la conviction s’étaie sur l’étude de documents passés au crible de la critique ; ils ont droit que leurs opinions soient respectées, puisqu’elles sont raisonnées. Mais pombien d’autres^ — aux côté de Jules Favre, d’Otto

220 LES NKVROSÉS DE l’hISTOIRE

Friedrich ou de Sardou, qui ont acquis une conviction véritablement historique — combien se sont pris de sympathie irréfléchie pour le malheureux fils de Louis XVI, tout simplement parce que leur imagination était agréablement flattée au récit des malheurs du petit dauphin et qu’entre deux versions ils ont d’emblée choisi la plus romanesque et la moins vérifiée! L’évasion mystérieuse hors du Temple du royal prisonnier, ses avatars multiples, ses procès retentissants, tout cela n’est-il pas de nature à rappeler les contes de fées ? Il y a tant de gens qui aiment les contes de fées !

Laissons donc de côté Naundorff, dont nous déclarons ne pouvoir déchiffrer le secret, et passons la revue de tous ceux qui, avec une rare inconscience ou un imperturbable aplomb, se déclarèrent autant de Louis XVH authentiques et inconnus.

Le premier fut le fils d’un tailleur de Saint-Lô ; il s’appelait Jean-Marie Hervagault; il manifesta de bonne heure un goût très vif pour les substitutions d’état civil; il se faisait tour à tour passer pour un Montmorency, un Longueville ou un Monaco. En 1798, alors qu’on commençait à douter de la mort réelle du dauphin, il résolut de jouer le tout pour le tout. Il se trouvait alors en Champagne, il s’y fit connaître sous le nom de Louis XVII.

L’histoire qu'il inventa pour justifier son assertion,

LA Nlh^ROSE MYTHOMANIQUE 221

est celle que successivement, les faux dauphins racontèrent par la suite : pendant qu’il était au Temple, on l’aurait fait évader et mis en son lieu et place un enfant endormi avec de l’opium, on l’aurait ensuite déguisé en fille et envoyé en Vendée ; il aurait été reçu par Charette, puis dirigé vers l’Angleterre, puis sur Rome, puis en Portugal, puis en Russie, puis en Suisse, puis enlin à Paris, où il se trouvait le 18 Fructidor.

Le Directoire ne parut pas ajouter grande foi à son récit, d’autant que le prétendant avait une vie privée qui justifiait mal ses revendications intempestives. 11 fut convaincu d’escroquerie et condamné à quatre ans de prison par le tribunal de Vitry. Il sombra finalement dans la démence — ce qui tendrait à prouver qu’il fut lui-même dupe du mirage — et mourut à Ricêtre. Ce malheureux était doué d’un pouvoir suggestif spécial : il réunit, en effet, dans toutes les classes sociales, un grand nombre de partisans aveuglés par la fantasmagorie des aventures dont il faisait complaisamment le récit. Ce fut un Tartarin de la survivance, et, comme le héros de Daudet, il finit par être convaincu que « c’était arrivé ». Ces sortes d’individus sont au reste, les plus dangereux, car ils ont sur les foules un empire redoutable. Plus ils affirment l’invraisemblance et mieux ils sont crus, car le peuple a pour maxime favorite le vers de Boileau :

Le vrai peut quelquefois n’ètre pas vraisemblable. Mais pour lui, le quelquefois^ c’est toujours.

LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

Deux ans plus tard, eu 1800, se présenta un nouveau Louis XVII. Celui-là offrait un témoignage irrécusable de sa royale naissance ; il portait, tatoués sur la cuisse droite, la couronne, le monogramme et la fleur de lis des Bourbons; singulier lieu d’élection pour placer ces emblèmes souverains ; d’aucuns l’eussent fait graver sur la région précordiale; notre homme préférait la cuisse droite, — question de goût.

Un des plus amusants dans cette galerie de faux dauphins fut le fils d’un sabotier de Vezins, sabotier lui-même, et dont le véritable nom était MathurinBruneau. Dès l’âge de onze ans, il se faisait passer pour l’enfant du seigneur du village, le baron de Vezins. La supercherie avait si bien réussi qu’il fut admis dans l’intimité d’une très noble famille, les Turpin de Crissé. Mais il avait une conduite si déplorable qu’il se vit expulsé de ce château hospitalier. Ceci se passait en 1795.

A quinze ans, il part pour son tour de France. De temps en temps on l’incarcère pour vagabondage. Après un court séjour à l’armée, il s’expatrie en Amérique, d’où il revient, riche... de chimères et d’ambitions.

Il joue au naturel, la scène du Flibustier chez une famille bourgeoise. Mais moins honnête que le héros de Richepin, il se révèle, lorsqu’il 'se décide à faire connaître son identité, sous le nom de Charles de Navarre, puis bientôt de Louis XVll, Charles de Bourbon, roi de France et de Navarre par la grâce de Dieu.

On l’arrête, on l’enferme à Bicêtre (1818). Là, il

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fait des prosélytes ardents ; il a une petite cour. Le bruit de sa résurrection se répand dans Paris, lui attire d’autres partisans. 11 raconte complaisamment sa prétendue évasion du Temple et imagine une vie d’aventures fantastiques pour expliquer comment il a traversé les longues années du Directoire, du Consulat, de l’Empire et de la Restauration.

Son procès fut pour lui une déroute complète. Louis XVll ne savait ni lire ni écrire et s’exprimait dans une langue de savetier, — pardon, de sabotier. On en jugera par ces extraits de son interrogatoire :

— Comment vous nommez-vous?

— Louis-Charles, duc de Provence.

— Votre âge?

— Je n’en sais sacredié rien ; allez-vous en à Versailles, vous le saurez à la Bibliothèque ou aux Tuileries.

— Quelle est votre demeure ?

— Ma foi, pas d’asile, je suis voltigeur.

— Votre état?

— Ma foi, je suis chef de tous les états : tantôt meunier, tantôt charpentier ; j’ai fait des chefs-d’œuvre.

— Vous êtes fils légitime de Bruneau et de Jeanne Ténier ?

— Je suis fils légitime de Louis XVL Je suis assez mince pour sentir le bonbon.

— Vous vous êtes sauvé de chez votre beau-frère comme un petit misérable?

— Comme un petit misérablCj pas trop; j’étais gentil.

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Au sujet de son séjour au château de de Turpin et de sou expulsion :

— Vous avez été reconnu par Delaunay et sa femme ?

— Ces gens-là m’ont élevé, mais je ne suis pas de leur famille. Ils sont descendus comme moi d’Eve et d’Adam.

— Que dites-vous ?

— Que la perruque espère profiter de l’argenterie de mon père, mais qu’elle n’en profitera pas.

— Vous avez servi de jouet aux petits enfants.

— J’en sers à présent au public.

— Bruneau, je vous ordonne de vous lever.

— Mais, sacredié, je suis fatigué; d’ailleurs, je ne suis pas Bonaparte.

— Ecoutez-moi, Bruneau.

— J’ai l’oreille bien percée.

— Regardez-moi en face.

— Ce n’est pas honnête de regarder quelqu’un dans le plus profond de la face.

— Etes-vous réellement fils d’un sabotier?

— 11 y en a bougrement de sabotiers ; Carnot pourrait bien en être un, car il avait un fourneau à chaux.

— N’avez-vous pas fait partie de l’équipage de la Cybèlel

— Oui, et de la Constitution, et quand j’ai été à Cherbourg, ce n’était pas pour des prunes; je ne suis pas le bœuf gras, ni l’élépbant.

— Où avez-vous débarqué ?

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— A Saint-Malo, sansnaufrage, comme M. Dumolet.

Puis, comme le président lui demandait si ce n’était

pas un de ses serviteurs qui cachetait ses dépêches :

— Oui, répondit-il, c’était un de mes serviteurs, et

meilleur que vous ; car je vous f mon épée

dans le ventre. Je me f... d’un président qui a été évêque.

Ou voit par ce rapide extrait quelle distinction native parait le prétendu fils de Louis XVI; son histoire ne tenait pas debout. Reconnu par plusieurs de ses compagnon^ d’enfance, il n’en persista pas moins dans ses dires.

Le tribunal le déclara coupable :

1® De-vagabondage;

2® De s’être attribué publiquement des titres royaux, même pendant les séances et les débats, en disant qu’il était Charles de Navarre, fils de Louis XVI, et Louis XVII;

3° D’avoir, en faisant usage de faux noms et de fausses qualités et eu faisant naître l’espoir de succès et d’événements chimériques, en employant des manœuvres frauduleuses, escroqué des effets, habillements et des sommes considérables en argent à plusieurs individus;

4° D’avoir outragé, pendant les débats de la cause, les membres de ce tribunal, étant dans l’exercice de leurs fonctions, et à l’audience publique.

Mathurin Bruneau fut condamné : à 3.000 francs d’amende, cinq ans de prison pour escroquerie, deux autres supplémentaires pour ses outrages au tribunal

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el à la surveillance administrative pendant un temps illimité à l’expiration de sa peine.

Louis XVIII, soH oncle, pouvait enfin respirer!

Notre intention n’est pas de passer en revue tous les imposteurs qui se sont donnés pour Louis XVII. Leur histoire ne varie guère. Elle s’inspire toujours du fameux roman le Cimetière de la Madeleine qui accrédita, le premier, la version de la survivance; mais ce qu’il est curieux de noter, ce sont les stigmates quasi anthropométriques dont se réclamaientles faux dauphins.

L’un, hanté de ressemblance bourbonienne, montrait une cicatrice qui devait établir son identité; il se nommait Dufresne (1820) ; un autre, nommé Mèves, faisait remarquer sa ressemblance frappante avec Louis XVI. malgré qu’il eiit les cheveux d’une autre teinte que ceux du dauphin; il exhibait également la marque d’une blessure qu’Hébert lui aurait faite en le poussant violemment contre une porte. La plupart étaient fous à lier; on sait au surplus que les mégalomanes qui peuplent les asiles se croient volontiers de grands personnages; dans les bastilles d’aliénés on trouve toujours quantité de papes, d’empereurs ou de notabilités aussi distinguées. Rien d’étonnant par conséquent qu’au moment où la survivance du dauphin alimentait toutes les conversations et faisait travailler les imaginations, rien d^étonnant que tant de

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Louis XVII se soient levés, de très bonne foi, pour emplir le monde du bruit de leurs réclamations. On en vit éclore jusqu’en Amérique.

D’autres étaient d’effrontés imposteurs, qui riaient sous cape et se taillaient facilement une popularité profitable. Mais nul ne fit tant de bruit que le fameux Cliarlemout, qui s’intitulait duc de Normandie, fils de Louis XVI. C’était un personnage de vie profondément crapuleuse, qui pensait que l’éclat de ses débauches était la marque irrécusable de sa royale origine. En 1831, il publia des mémoires et promulgua une Constitution basée sur le suffrage universel, l’électivité à toutes les fonctions publiques et la séparation de l’Eglise et de l’État. Ainsi ce descendant des Bourbons se réclamait de l’appel au peuple et d’un programme radical ! En dépit de l’invraisemblance de ses assertions et du roman d’aventures qu’il disait avoir vécu depuis sa prétendue évasion du Temple, Cliarlemout, — connu également dans l’iiistoire sous le nom d’Hébert — groupa d’ardents défenseurs parmi les anciens émigrés,, voire parmi les anciens serviteurs de Louis XVI, dont l’âge avait sans doute altéré quelque peu la raison.

Fort de ces solides appuis, notre prétendant conspira. La monarchie de Juillet fut le temps idéal des conspirations. Richemont n’avait ni perruque blonde ni collet noir, mais, cachés dans son logis, un uniforme de général, un chapeau à plumes et des cachets à fleurs de lis. Ou l’arrêta et il passa aux assises à la fin de novembre 1834. Il adopta un système de défense

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assez original. Comme raccusation lui reprochait d’usurper un titre auquel il n’avait nul droit — celui d’ex-dauphin, — Gharlemont riposta en ces termes : « Si je ne le suis pas, dites-moi donc qui je suis. » Il n’en fut pas moins condamné à douze ans de détention, et enfermé à Sainte-Pélagie; bientôt il s’évada de sa prison. C’est alors que commença pour lui une ère de difficultés autrement délicates que ses démêlés avec la justice : voici qu’un nouveau prétendant se dressait devantlui,cen’étaitautrequeNaundorfï, Charles-Louis duc de Normandie. La lutte fut âpre entre les deux champions, s’accusant réciproquement de faux, d’escroqueries, d’imposture; elle dura longtemps; bien entendu, la branche d’Orléans faisait les frais de cette homérique rivalité, tous deux s’entendant pour l’accuser des pires forfaits. Sur les entrefaites, Naundorfï mourut en 1845; Richemont, qui s’était retiré dans un petit logement, sale et misérable, de la rue de Fleurus, survécut dans une grande gêne; il mourut à son tour en 1853. Mais le voile s’était déchiré : déjà on avait reconnu la flagornerie. Si Naundorfï reste un personnage énigmatique et dont la naissance est encore entourée d’un impénétrable secret, tout au moins justice est-elle faite de Richemont qu’on s’accorde à reconnaître comme un aventurier de haut vol, mais de piètre destinée.

Depuis Richemont etNaundorfl, une armée de faux dauphins s’est levée le rôle était bon à tenir, et il en coûtait si peu de revendiquer une parcelle de l’héritage royal ! Ce fut un feld-maréchal russe, le comte

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Diebitsch-Zabalkausky, un secrétaire d’ambassade, Junt, un horloger du nom de Trévison, un prêtre américain, Aliéger William, qui vivait chez les sauvages et, à défaut de la couronne de France, avait conquis un sceptre de chef chez les quakers ou les Iroquois.

Mais l’aventure la plus extraordinaire, — la rose de ce bouquet d’impostures — fut celle dont on gratifia la demoiselle Savalette de Lange. Cette vieille fille qni mourut à Versailles en 1856, fut après sa mort reconnue du sexe masculin ; on voulut alors voir en elle le survivant du Temple, alors qu’en réalité ce fut un banal inverti qui sous une enveloppe masculine cachait des appétits et des goûts féminins.

Signalons enfin un personnage connu sous le sobriquet du Trappiste, un autre nommé Gruau, un moine, lefrère Vincent ; le dernier en date s’appelaitLa Roche ; ce n’est qu'après sa mort (1882), qu’un érudit, M. Mauroy, s’avisa de révéler le secret de son illustre naissance; le récit de ses aventures est une mystification qui ne le cède en rien aux précédentes.

La liste est-elle close ? C’est probable. De cette floraison de dauphins, il ne reste plus dans l’histoire que Naundorff. Les héritiers persistent dans leurs revendications. Non point qn’ils espèrent jamais recouvrer intégralement l’héritage de Louis XVI. Ils n’y tiennent sans doute point, car ils savent qu’à notre époque un trône n’est point un siège confortable ni stable. . . Mais, si leurs prétentions étaient reconnues légitimes, ils auraient droit à la fortune de leurs aïeux, — laquelle est détenue aujourd’hui par la maison d’Orléans. C’est

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en réalité, autour du magot que la lutte continue.

Encore une fois nous ne prétendons prendre parti ; pour les naundorfïistes, l’affaire présente un intérêt purement spéculatif : elle est assez mystérieuse pour tenter la sagacité de ceux qui s’occupent à reviser l’histoire et à mettre les légendes au point. Mais l’histoire des faux Louis XVII n’en est pas moins intéressante à connaître, car elle montre quel succès peuvent avoir encore les impostures, quand la mise en scène est suffisamment dramatique et la pièce habilement montée. Le romanesque séduit toujours les masses ; c’est par là qu’elles se vengent des décevantes réalités^

Quoi qu’il eu soit, faux Messies, fausses Jeannes d’Arc, faux dauphins, — mettons Nauudorfï à part, — ont bien leur place dans les névrosés de l’Histoire. Ce sont en effet des dégénérés; leur tare, représente, ' suivant Dupré, un mode d’infantilisme intellectuel qui, par ses manifestations tardives, contraste avec le reste deleur mentalité et détonne avec l’ensemble de la personnalité adulte. Nous avions donc raison de les comparer aux enfants menteurs, et de les classer dans la même catégorie t{ue les Tartarins, les Lemice-Terrieux et les Thérèse Humbert. Ils relèvent surtout de la clinique mentale.

^ Pour cette étude, nous avons suivi de près la brochure de M. DE LA SicoTièRE sur Les faux Louis XVII, et qui parut à Paris en 1882,

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