L’ART, FORME SUPÉRIEURE DE LA NÉVROSE
(( Les productions de l’esprit humain, comme celles de la nature, ne s’expliquent que par leur milieu. » Par cette phrase, nette comme un axiome, Taine prétend démontrer la corrélation étroite entre les œuvres de l’artiste créateur et l’ambiance où il se trouve.
Assurément la théorieest séduisaôte, à la condition cependant d’y apporter quelques réserves dont, à nos yeux, la plus importante est celle-ci : « L’art est une fleur immortelle qui pousse non sur le terrain stérile de la vertu, mais sur l’humus fécond des passions et des vices. »
Est-ce à dire que l’artiste ne saurait être vertueux? Toute règle comporte son exception, de nombreuses
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exceptions, et il est plus d’un homme de talent doublé d’an honnête bourgeois. Reconnaissons néanmoins que gens de lettres, poètes, peintres, sculpteurs, compositeurs ont souvent, comme on dit, mené une vie de bâtons de chaise, au grand scandale du placide M. Prudhomme.
Il y aurait une étude particulièrement piquante à établir un parallèle entre l’œuvre et la vie des artistes; — surtout si cette étude s’appliquait à nos contemporains. Mais nous voulons porter ailleurs notre observation et, sans vouloir nous restreindre à des monographies individuelles, indiquer le rapport étroit qui relie la mentalité d’une époque à sa production artistique. On se convaincra sans peine, si l’on veut bien passer une revue générale de l’bistoire de l’art, que les temps d’hypocrite vertu sont inféconds et que les siècles de superbe dérèglement enfantent des génies.
Ici encore, nous trouvons un exemple frappant de la loi universelle du déterminisme, plus particulièrement du déterminisme social : la tare psycho-pathologiqueparaîtindispensable à l’enfantement du génie : l’homme bien équilibré sera rarement marqué du sceau divin.
On a dit que ce déséquilibre était le fait du surmenage intellectuel des artistes. Erreur manifeste : c’est prendre l’efïetpour la cause. En réalité, l’homme ne peut penser, agir en artiste, que s’il présente une disposition spéciale de ses facultés intellectuelles, une sensibilité au-dessus de la normale, une faculté
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d’imagination, un pouvoir d’observation pénétrante, concentrée pour ainsi dire dans son cerveau. Cette exagération de certains attributs psychologiques s’établit aux dépens de quelques autres : tantôt de la conscience morale, le plus souvent au détriment du pouvoir modérateur des passions, parfois aussi du simple bon sens, ce qui explique pourquoi certains penseurs sont si maladroits dans la pratique de la vie.
L’artiste ne ressent pas, ne réagit pas à la sensation comme le commun des mortels. « La manière de concevoir, a dit faussement Taine, règle en l’homme la manière de sentir. » C’est l’inverse qui est le vrai : l’homme conçoit suivant ses propres sensations. Or pour sentir autrement qu’un autre, il lui faut un développement iusolite de ses facultés affectives, il faut, en un mot, qu’il soit mal équilibré.
L’artiste est donc un névrosé, ou tout au moins un candidat à la névrose. Un degré de plus, et c’est la folie, d’où les rapports étroits entre la folie et le génie. Qu’on n’aille pas s’indigner : ce n’est nullement diminuer l’artiste que de le considérer comme un dégénéré supérieur. Il n’est pas responsable au demeurant de cette tare enviable ; autrefois on appelait le génie un don de naissance; aujourd’hui nous le considérons comme une forme d’héritage psyclio: pathologique.
11 arrive parfois que ce n’est plus un seul individu, mais un peuple tout entier qui est frappé de cette fièvre d’art, de cette névrose aux sublimes manifes-
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tâtions. Ce fut le fait de la société italienne du xv® siècle.
Or les sociétés, comme les individus, ont leurs tempéraments, leurs maladies, leurs attributs psychologiques, leurs tares ancestrales. On peut appliquer à leur étude la méthode médico-critique. Ainsi, on constate les effets de la névrose sociale, collective, en tout point semblable à celle qui frappe l’individu.
En passant rapidement en revue l’histoire des mœurs de la Renaissance italienne, nous reconnaîtrons que jamais époque ne fut aussi fertile, depuis l’antiquité, en scandales publics et privés, que le dérèglement des mœurs atteignit un degré qu’on imagine difficile à dépasser, que la roideur des vertus des vieux âges divaiiéié emportée par le vent de folie voluptueuse qui soufflait sur la société.
Mais aussi quelle explosion d’art, unique dans l’histoire de l’humanité ! Quelles merveilleuses conceptions du génie humain, jaillissant du choc des passions furieuses. Si l’on compare le siècle de Léon X à l’interminable nuit du moyen âge, quelle décadence des mœurs, d'une part, quelle apogée de l’esprit d’autre part ! Qui osera prétendre après cela, que le Beau est frère du Bien? A moins alors de ne considérer le Bien, non plus comme issu de la règle étroite chère à Joseph Prudhomme, mais comme la manifestation suprême de la vie intellectuelle, en dehors de tout principe de morale...
LES MOEURS SOUS l.A RENAISSANCE
S’il fallait étiqueter par un surnom concis chaque siècle de l’histoire humaine, celui de la Renaissance italienne pourrait être appelé le siècle de la Débauche. Celle-ci règne en effet en souveraine, les hommes lui sacrifient le meilleur d’eux-mêmes, et la courtisane devient une puissance d’État, régnant sans conteste aussi bien dans la maison des bourgeois qu'au palais des papes.
Trévoux qualifie ainsi la courtisane, dans son Dictionnaire latin-français : « Femme livrée à la débauche publique, mais cependant jouissant d’une certaine considération et mettant un air de décence dans un métier qui n’en est guère susceptible. Audessous d’elle , la meretrix était universellement méprisée. »
Cette considération pour les courtisanes était, au XV® siècle, ratifiée, pour ainsi dire, par la législation courante. Sous Sixte IV, elles payaient patente et versaient à la caisse pontificale un jules d’or par semaine. Comme elles n’étaient guère moins de 7.000, on voit quelle jolie dîme elles versaient pour avoir la
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reconnaissance légale. En outre, on en comptait cinq à six mille qui exerçaient clandestinement leur métier et échappaient à l’impôt.
Il ne faut donc pas s’étonner si, à chaque page de riiistoire de la Renaissance, on trouve relatés des exploits et des hauts faits de courtisanes. Elles constituaient un des rouages les plus importants de la vie sociale et, par conséquent, encombraient non seulement les rues, mais aussi les palais, les prétoires, les fêtes. Elles étaient contraintes de se soumettre à des règlements rigoureux, non pas dans le but de préserver la santé de leurs clients, mais pour obéir aux coutumes et aux décisions. Le pouvoir pontifical n’interdisait pas leur commerce, puisqu’en définitive il en tirait un revenu, mais il leur défendait d’avoir des rapports avec des infidèles. Une d’elles, nommée Cursetta s’était amourachée d’un Maure, faute grave ! Ce Maure, afin de donner le change, s’habillait en femme. Mais quelqu’un trahit les amants. Tous deux furent conduits par la ville, eu grand scandale, elle, vêtue d’une robe de laine noire, lui, dans des habits de femme relevés jusqu’à la ceinture, de manière à laisser exposé ce que la pudeur commande de tenir caché. La promenade faite, la Cursetta fut relâchée et le Maure envoyé en prison. On l’en tira quelques jours après et on organisa un petit cortège ainsi composé : en tête, à califourchon sur un âne, un sbire portant au bout d’une pique des testicules qu’on venait de couper à un juif quelconque pour le punir d’avoir eu des relations avec une chrétienne, puis
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deux voleurs promis au supplice et eofm le Maure. A l’issue de la cérémouie celui-ci fut lié sur un bûcher; on y mit le feu, mais il pleuvait tellement que le bois ne voulait pas brûler. Enfin, après longtemps, on parvint à griller les jambes du malheureux qui expira dans les pires tourments ^
Il ne faisait donc pas bon pour un infidèle de se laisser prendre aux charmes d’une prostituée patentée; celle-ci n’encourait qu’une réprimande un peu sévère, mais il en allait tout autrement pour l’imprudent amoureux. Cette indulgence à l’égard des courtisanes est d’origine gréco-latine. On se rappelle l’estime dont les Plirynés et les Thaïs étaient autrefois Tobjet. On ne demandait à la femme que d’être belle ; la beauté remplaçait la vertu. Au xv® siècle, où l’antiquité renaît de ses cendres, on ne pouvait se montrer plus sévère. Aussi voit-on qu’on entourait la courtisane d’honneurs prestigieux, pourvu qu’elle fût fameuse par l’esthétique de ses formes et la grâce de son esprit. L’une, morte à vingt-six ans, fut enterrée en grande solennité dans la chapelle de Saint-Grégoire. Sur sa pierre tombale on grava cette épitaphe : Imperia cortisana romana, quæ dignæ tanto nomine, rare inter mortales formæ specimen, occidit. Vixit A. XXVI, D. XII. Obiit MCCCCXI die Xy Aug,
Certaines passèrent à la postérité comme des modèles de grâce et de beauté. Julie Farnèse, notamment, la maîtresse du vieux pape Borgia (elle avait vingt-deux
* Burchard. Diarium, II, 442.
ans et sou amant soixante-deux) était une femme adorable : ses cheveux dénoués tombaient jusqu’à terre. « Je n’ai jamais rien vu de pareil, écrivait Laurent Pucci à son frère Giannozo ; elle a les plus beaux cheveux du mondes» Celle qu’elle avait remplacée dans l’affection d’Alexandre VI, la Vanozza, n’avait pas été moins belle. Aussi un artiste du temps fit-il son portrait en sainte Vierge, et c’est ainsi que sou effigie fut adorée, dans une église de France, par la foule prosternée.
On aurait tort de s’indigner démesurément. Au fond, le XV® siècle fut païen, essentiellement. Il eut le culte de la beauté, et ce n’est pas nous qui le lui reprocherons. Certes, la morale chrétienne ne trouvait pas son compte dans cette mentalité trop éprise d’esthétique et pas assez conforme aux enseignements des apôtres. Mais n’oublions pas que l’Italie se réveillait la première de la nuit du moyen âge et qu'il lui fallait prendre conscience de ses destinées nouvelles. C’est l’avis de M. Gebbart : « La notion du •bien et du mal, la loyauté, la bonté et la pudeur étaient-elles donc abolies dans ces âmes superbes qui menaient le chœur d’une civilisation de premier ordre et rehaussaient la corruption de leurs cours de tout l’éclat de la Renaissance? Je n’hésite pas à répondre affirmativement^ )>
Etpourtant, comme les prostituées de tous temps et
^ Gregouovius. Lucrezia Borgia, t. I®^ ® Gebhart. Moines et Papes.
LA RENAISSANCE ITALIENNE
de tous pays, celles de la Rome du xv® siècle n’étaient guère intéressantes, férocement âpres au gain, incapables d’aucun sentiment désintéressé, débauchées, luxurieuses, mais non passionnées d’amour : elles présentent la mentalité qui les anime partout, sous n’importe quel climat. «Dès que tu leur offres quelque chose, écrit le spirituel Arétiu, -elles te méprisent autant qu’elles t’estimaient avant le cadeau. Elles ont le miel à la bouche et le rasoir à la main. Elles paraissent folles de leurs amants; si l’un d’eux s’éloigne, on lui moud du poivre par derrière et celui qui reste s’imagine être le chouchou à sa marnant » Et il ajoute, plus mordant : « Une courtisane ne serait pas courtisane si elle n’était coquine. Ce serait une cuisinière sans cuisine, un repas sans foiu, une lampe sans huile, du macaroni sans fromage. »
Aussi se rendaient-elles coupables de toutes sortes de méfaits qui restaient .impunis, parce qu’elles tenaient dans leurs filets nobles, prêtres et magistrats. Souvent, quand elles donnaient l’hospitalité à un amant de rencontre, celui-ci se faisait accompagner par sou valet dans la demeure de la belle. Là, il se déshabillait pour la nuit. Le valet emportait alors les vêtements et les rapportait le lendemain matin : prudente précaution contre l’entôlage qui était de règle.
Celui qui se laissait piper et qu’on soulageait de son pourpoint brodé ou de son haut-de-chausses
^ L’Aréïin. liagionamenti, 111.
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n’avait même point la ressource d’implorer justice à la cour prévôtale : la Corte Savella le renvoyait toujours tête basse et les dépens sur le dos.
Dans les palais épiscopaux, même souveraineté absolue de la courtisane. La corruption de l’Église, sous la Renaissance, faillit faire basculer dans la boue le trône de saint Pierre. Il faut dire aussi que la société du xv® siècle n’avait pas du prêtre l’idée que nous nous en faisons aujourd’hui. Nous voulons que le serviteur de Dieu soit, comme son Maître, à l’abri du péché : la Renaissance fut moins sévère ; elle vit surtout dans la passion du Christ et dans le martyrologe des premiers chrétiens d’admirables sujets de tableaux. Ce fut sa manière de perpétuer l’enseignement de l’Église que d’en fixer sur la toile des souvenirs impérissables.
Néanmoins les prélats auraient pu vivre très librement, sans pour cela se faire, comme la plupart, tenanciers de maisons de débauche. Le scandale alla si loin qu’en 1488 Innocent VIII crut devoir renouveler une bulle de Pie II qui interdisait aux prêtres de tenir des boucheries, des brelans, des cabarets et des lupanars, et de se faire, pour de l’argent, entremetteurs de prostituées. Deux ans plus tard, un vicaire général défendit aux laïcs et aux clercs, sous peine d’excommunication, de garder près d’eux une concubine. Le pape cassa l’édit et réprimanda sévè-
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rement son vicaire, « car la vie des prêtres et des gens de curie est ainsi faite qu’il serait difficile d’en trouver un qui n’ait sa concubine ou du moins une courtisane à la gloire de Dieu et de la religion chrétienne^ ». Au reste, à cette époque, les lois de l’Église autorisaient le concubinat des prêtres et des laïcs moyennant salaire. On voit que, si le dogme est resté immuable à travers les siècles, par contre, la règle a subi quelques variantes.
Du haut en bas de la hiérarchie ecclésiastique, même licence, mêmes désordres dans la vie privée. Chanoines et chapelains n’avaient rien à envier aux évêques ; leurs mœurs étaient aussi dissolues. Clémengis les qualifie d’ignorants, de simoniaques cupides, ambitieux, envieux, ivrognes, bavards, tuant le temps à des bagatelles, vivant en somme, suivant le précepte d’Horace, comme des porcs du troupeau d’Épicure. Le plus grave reproche qu’aient encouru les prélats de la Renaissance, c’est d’avoir drainé
^ Burchaud. Loc. cit., II (Notes).
Nous aurons souvent l’occasion de nous rapporter au chapelain Burchard. On pourrait sans doute le taxer d’exagération ou d’inexactitude. Mais nous pouvons nous couvrir de l’autorité de l’éminent M. Gebhart qui parle ainsi de Burchard : « Il nous a rendu, comme un miroir et un écho tout ce qu’il a vu, tout ce qu’il a entendu dans le cours des trois pontificats terribles de Sixte IV, d’innocent VllI, d’Alexandre VI... Ce qui le rend précieux, c’est une absence désolante de sens moral... Certes, cet homme est incapable de nous tromper sciemment. Il ne raconte rien dont il ne soit très sûr. Il ne commente Jamais les faits qu'il rapporte... Retenons donc auprès de nous, comme un témoin perpétuel, le pauvre sire... Il a contemplé de la coulisse le drame entier, dont les autres n’ont vu qu’un acte ou uue scène. » (Gebhart. Moines et Papes.'hes Borgia.) •
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l’argent et d’avoir fait flèche de tout bois. La fameuse Taxe des parties casuelles du pape^ fait état de toutes les dispenses accordées à titre onéreux : ceux qui ont fait vœu de chasteté peuvent l’enfreindre moyennant 16 tournois, 3 ducats, 6 carlins. L’absolution pour actes de paillardise commis par un clerc, fût-ce avec une nonnain, coûtait 36 tournois et 9 ducats; le tarif était le même pour la nonnain. Quand un clerc entretenait une concubine à pot et à feu, il en était quitte pour 21 tournois, 5 ducats et 6 carlins. Le principe de la vénalité étant admis, on conçoit jusqu’à quel point la morale devait se relâcher ; aussi le prude Glémengis pouvait-il s’écrier sans exagération : « Quel est le diocèse où les curés, ayant acheté l’indulgence des prélats, n’entretiennent pas publiquement des concubines? oû leurs excès, leurs vices et tout ce qui doit être soumis à la justice ne s’achètent pas publiquement 2
Le pape donnait l’exemple pour se procurer les quantités considérables d’argent nécessaires aux besoins de sa politique; il créa et vendit des offices inimaginables. Les titulaires de ces offices essayaient
^ Taxe des parties casuelles du pape, imprimée pour la première fois à Lyon, en 1564.
^ Nicolas Clémengis. De corrupto Ecclesiæ statu, causa 22.
Roscoe écrit également ; Ils ne rougissent pas de recevoir de l’argent des concubines, ils supportent de se souiller dans la ' fétidité. (Roscoe. Vie et pontificat de Léon X).