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LE TITIEN. — LA VANOZZA, MAITRESSE DU PAPE ALEXANDRE VI

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de rattraper le prix de leurs charges et extorquaient tant et plus. On sait, au reste, que ce genre d’impôt indirect était d’un usage courant : pourquoi le pouvoir pontifical aurait-il agi autrement que les États voisins?

En matière de licence et de débauche, le pape Alexandre VI donnait un exemple efficace. On l’a, à vrai dire, accusé de bien des horreurs, ce malheureux Borgia, notamment d’avoir commis l’inceste avec sa fille Lucrèce. Rien u’esl moins prouvé, et l’historien Gregorovius s’est attaché à détruire cette légendef Ce qui est plus probable, c’est qu’il ne se gênait guère devant elle pour satisfaire sa lubricité et que cette princesse, élevée fort librement, fut de bonne heure initiée aux stupres de la cour.

Burchard raconte froidement l’extraordinaire aventure que voici : « Un jour un marchand entrait en ville, conduisant deux juments chargées de bois. Arrivent des « stipendiés du pape » qui cambriolent le chargement et mènent les animaux sur la place intérieure du palais ; puis ils vont quérir quatre étalons qui, en présence des juments, se jettent les uns sur les autres et se déchirent à coups de dents et de sabots; les vainqueurs possédèrent sur-le-champ les

^ Roscoe s’est fait l’écho de cette légende en alïirinant que Lucrèce fut fille incestueuse d’Alexandre son père et maîtresse de ses frères. Les épitaphes satiriques ne manquent pas qui nous rappellent cette horrible accusation :

Hic jacel in tumulo Lucrelia nomino, sed re

Thaïs, Alexandri fdia, sponsa, nurus (Lontanus).

Ergo le semper cupiet, Lucrelia, Sixlus;

0 faluna diri uominis, hic paler est.

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juments {edimnt eundis) cependant que des fenêtres situées au-dessus de la porte du palais, le pape et sa fille assistaient au spectacle, riant et se détectante »

La jeune fille savait donc à quoi s’en tenir le jour de son mariage, si tant est qu’elle n’eût pas déjà offert à un galant sa fleur virginale. Pour son malheur, elle épousa un impuissant, si bien que, devenue duchesse de Ferrare, elle eut besoin de consolations extraconjugales. Mais le jour de ses noces fut l’occasion de saturnales fantastiques, sans précédent peut-être dans l’histoire. La table était dressée pour un nombre considérable d’invités; chacun, — pape, cardinaux ou dignitaires, — était flanqué de deux courtisanes sommairement vêtues de mousseline et de guirlandes fleuries. A la fin du repas, ces femmes, les plus belles de Rome, payèrent leurécot en exécutant des danses lascives ; à un signal de la mariée les voiles tombèrent et les danses continuèrent aux yeux ravis des convives. Puis on passa à d’autres jeux : on plaça sur le plancher douze rangées de candélabres allumés, et Lucrèce jeta à la volée des poignées de châtaignes; les courtisanes, entièrement nues, marchant sur les pieds et sur les mains, le corps plié en deux, coururent après les châtaignes, telles des truies... Les plus habiles reçurent des prix : robes de soie ou bijoux. On devine comment la saturnale se termina.

Non seulement la débauche, mais encore l’inversion sexuelle était monnaie courante dans la société de la

^ Burchard, III.

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Renaissance. L’Arétin — et avec lui tous ses contemporains, écrivains de mœurs, — abondent en détails d’une telle précision que le doute n’est plus permis. Point d’orgie sans pédérastes : telle était la règle à peu près absolue. Les uns, comme l’Arétiu, s’en amusent; d’autres, comme Burchard, eu donnent le témoignage sans broncher; d’autres enfin s’indignent.

Le chapelain d’Alexandre VI, Burchard, parle souvent dans son Diarium des bougreries dont il fut témoin. Son commentateur ajoute : « Le pape et les cardinaux entretiennent des concubines et poussent l’impudence jusqu’à avoir un beau Ganymède. » Enfin on connaît ce fait, maintes fois rapporté, d’un prélat demandant au Saint-Père l’autorisation de posséder un mignon : «Il faut être bon prince, répondit le pape Borgia, et en conscience nous ne pouvons refuser à nos sujets une autorisation que nous nous sommes tant de fois accordée. »

L’auteur anonyme de la célèbre Taxe des parties suc//c5^/^^prtpcn’omet pas de parler aussi du vice contre nature. Nous n’ignorons pas que ce libelle est violent et souvent injuste, mais le fait est à retenir : dans la revue générale qu’il passe des revenus pontificaux, il a soin de parler des pénitences pécuniaires infligées aux pédérastes et aux invertis : « Si y a absolution de bougrerie, dit-il, et péché contre nature, et fut-il fait avec les bestes brutes, il faut 90 tournois, 12 ducats, 6 carlins. » Poursuivant son enquête, il examine le cas d’un clerc convaincu de bougrerie. Il conclut que le crime est tolérable, s’il reste secret.

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Dans ses sermons de l’Avent de 1423, Savonarole ! tonnait contre l’impudeur du siècle et dénonçait les ignominies de la société italienne. Pic de la Mirandole écrivait à Léon X : « Très Saint-Père, ne voyons-nous pas les temples sacrés ouverts aux souteneurs et aux pédérastes, que les meilleures brebis du Pasteur sont données aux pires loups, que les retraites jadis réser- ^ vées aux vierges sont devenues dans la plupart des j

villes des endroits de débauches et des tanières obs' *

cènes L » j

Dans son fameux pamphlet De corrupto Ecclesiæ j statu, Nicolas Clémengis^ passe en revue les vices des \ prélats ; ouvertement et sans circonstances atté- }■ nuantes il les accuse de pédérastie, tout en notant que 'î leur passion contre nature n’excluait nullement chez v

eux la recherche de la femme. L’expression porci ^

Epicuri qui revient sous sa plume n’est pas trop forte, i

assurément, eu égard aux débauches variées dont ils .j rompaient la monotonie de leur ministère. j

Nous pourrions multiplier les citations si nous ne | craignions pas de nous répéter. En tout cas, le fait est patent que l’inversion sexuelle était non un *

accident, mais un élément de la vie normale dans |

^ Dans son discours sur la réforme des mœurs, il ajoute : f

« Parlerai-je de ces délices et des troupeaux de courtisanes et de pédérastes?... » ^

® Nous devons à la vérité de reconnaître que certains auteurs considèrent ce pamphlet comme apocryphe, et n’étant nullement l’œuvre de Clémengis; quoi qu’il en soit, il n’en reste pas moins un des réquisitoires les plus formidables qu’on ait dressés j contre la société ecclésiastique du xv® siècle. -

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la haute classe du xv® siècle. Il ne s’agit pas ici de la lui reprocher ou de Ten absoudre. Cette inversion était, d’une part, un héritage de la Rome impériale, et, d’autre part, concordait avec la dissolution des mœurs. Aussi était-elle répandue dans toute ritalie; ces hères républiques oligarchiques, ensanglantées durant de longs siècles par des guerres civiles qui n’avaient nullement la liberté comme objectif, étaient, comme la Rome papale, souillées de stupre. La bougrerie y sévissait au môme titre que la luxure : les passions s’y trouvaient à tel point exaspérées qu’elles subissaient une déformation anormale; la société, pressée de jouir parce qu’elle savait l’incertitude de son sort et la brièveté de la destinée humaine, s’étourdissait dans les plus ardentes débauches. Or l’inversion en est l’aboutissant fatal. Quand l’homme a épuisé la coupe de tous les plaisirs licites ou à demi licites (suivant l’hypocrisie des conventions sociales), il tombe fatalement dans l’erreur de la perversion. D’amant il devient sadique, de sadique, pédéraste. Les femmes suivent la même pente avec plus de facilité. Et quand l’homme n’est plus pour elles le jouet qui satisfait leur luxure, elles s’embarquent pour Lesbos où les attendent les longues ivresses et les durables pâmoisons.

C’est dans les couvents de femmes que la prostitution la plus dégradée s’était réfugiée. Le vertueux Clémengisles appelle prostibules immondes de Vénus, lieux propices aux débauches des lascifs et impu-

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cliques seigneurs Pic de la Miraudole, Savouarole font chorus avec lui. Eu réalité, uu couvent n’était rien autre qu’un lupanar à l’usage des clercs comme des laïcs. L’Arétin fait de la vie des religieuses un tel tableau que, même eu latin, nous ne saurions l’esquisser. Seule la langue italienne peut se permettre ces audaces.

Évidemment nous avons aujourd’hui grand’peineà concevoir une telle règle monastique. Il ne faut pas oublier cependant que la rigueur des cloîtres est de date relativement récente et qu’auparavant, en France comme en Italie, les couvents vivaient de la vie du siècle, — et Dieu sait quelle était la vie de plaisirs et de voluptés au xv^’ siècle! Donc, l’indignation serait hors de propos.

Les vertus et les vices d’une société relèvent de causes très complexes et échappant toujours au libre arbitre. Quant aux chefs, ils sont de leur époque. Que leur demander de plus? Aussi bien n’est-ce ni une plaidoirie, ni un réquisitoire que nous dressons ici, mais une esquisse, au cours de laquelle nous avons montré le rôle social de la luxure sous la Renaissance. Nous pouvons en tirer une première conclusion psycho-pathologique. Toute l’époque est dominée par cette passion, généralement passion individuelle, devenue passion sociale : la luxure. Signe certain de déséquilibre.

Chez l’individu normal, l’appétit sexuel dérive'

^ Nicolas Clémengis. Op. cil.

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parfois en fringale inassouvie, en boulimie inextinguible; c’est la preuve évidente d’un détraquement mental, analogue à celui qui pousse les morphinomanes ou les alcooliques. Quand l'homme ne trouve plus dans les ressorts de sa volonté l’énergie nécessaire pour se retenir sur la pente fatale, c’est qu’il devient la proie d’une passion prédominante contre laquelle tous ses efforts s’épuisent. Quant à l’individu anormal qui a toujours été le jouet de ses passions, le déséquilibre mental est sa loi. Dans le premier cas, le déséquilibre est accident, dans le second permanent ; chez tous deux la dégénérescence se manifeste.

Il en va de même pour les sociétés ; celle de la Renaissance nous donne l’exemple d’un corps social, muré pendant longtemps par la scolastique du moyen âge, abîmé dans la philosophie contemplative dont Vimîtation est la suprême émanation. Mais bientôt il ouvre les yeux à la belle lumière, et le voici qui vit intensément, foulant toute morale aux pieds, avide de sensations nouvelles, lâchant la bride à ses instincts trop longtemps comprimés: ceux-ci le guident, le dominent, deviennent sa seule loi ; le pouvoir modérateur des passions disparaît de son esprit, après avoir régné en souverain : dégénérescence supérieure, mais dégénérescence quand même.

La luxure ne s’installe jamais seule au foyer d’une société. Autour d’elle viennent graviter des passions satellites, dont une de première grandeur : la cruauté, ou pour mieux dire, le sadisme.

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