LE SADISME, SUCCÉDANÉ DE LA DÉPRAVATION
Luxure et cruauté sont en effet cousins germains dans Uarbre généalogique des passions humaines. Le sadisme est l’aboutissant inévitable de la débauche; tous les peuples voluptueux ont été des peuples cruels, précisément parce que la cruauté est pour eux une volupté nouvelle.
Les Italiens de la Renaissance ne faillirent pas à cette loi. La page où leur histoire est écrite est souillée de sang; ce ne sont que massacres et tueries au cours des guerres, soit étrangères soit civiles. César Borgia le fils d’Alexandre, acquit dans cette spécialité une réputation de bon aloi. Partout où il passait il laissait la dévastation et la ruine : le sac du Palatinat, sous Louis XIV, fut un jeu d’enfants comparé à l’œuvre de destruction entreprise par ce sadique hyperexcité: Entrait-il dans une ville à la tête des troupes pontificales, c’était le signal du carnage. Les populations fuyaientdevant lui comme devant un nouvel Attila. Un jour il pénétra dans une bourgade où il ne trouva plus que deux vieillards et quelques vieilles femmes. On les suspendit par les bras et on alluma un feu doux
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SOUS leurs pieds, afm de prolonger leur misérable agonie.
« C’était une si grande jouissance pour lui de voir couler le sang, dit Burchard, qu’à l’exemple de Commode il s’exerçait à tuer pour entretenir sa rage de tigre. » C’est bien là du sadisme, pur de tout mélange. Il ne se contentait pas d’ordonner le massacre, il voulait y participer lui-même. Et quel cynisme, quelle lâcheté dans sa cruauté! Ne fit-il pas enfermer une fois dans la place Saint-Pierre close de palissades une fournée de prisonniers de guerre, hommes, femmes, et enfants, tous garrottés? Lui, à cheval, entra dans ce tournoi d’un nouveau genre, puis à coups de hache, de sabre, de lance, d’escopette, il tua, il hacha; sous les pieds de son cheval il culbuta les derniers; en moins d’une demi-heure, il caracolait seul dans une mare de sang, au milieu des cadavres, pendant que son père et sa sœur, non moins assoiffés de sadisme, contemplaient la scène avec ravissements
C’était là plaisir de prince, et depuis longtemps l’opinion publique y était accoutumée. César Borgia apporta seulement quelque dilettantisme et une note d’élégance à un jeu d’où l’art avait été jusqu’alors banni. Sous le règne précédent d’innocent. XIII, la persécution des Vaudois avait été l’occasion de violences aussi atroces. Comme les malheureux hérétiques s’étaient enfuis avec leurs enfants et réfugiés dans les cavernes de leurs montagnes, le légat les fit
^ Burchard. (Cité par Perrin, Histoire des Papes.)
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chasser comme des renards. Chaque fois qu’une cachette était découverte, on en fermait l’entrée avec des fascines de paille ou de bois sec et on y mettait le feu. Si les malheureux, asphyxiés par la fumée, essayaient de sortir, ils étaient aussitôt lardés par les soldats et repoussés dans les flammes. La terreur fut telle parmi les persécutés qu’ils préférèrent se ren- dre le commun service de s’entretuer pour échapper à ce supplice infernal. D’autres fois, les soldats se contentaient de murer les cavernes; enfermés vivants dans la tombe, les Vaudois périrent de faim. Après le départ du légat, on retrouva huit cents cadavres d’enfants étouffés dans les bras de leurs mères, mortes comme eux de famine ou d’asphyxie.
Sur six mille Vaudois qui avaient osé se grouper en une secte schismatique, il n’en échappa que six cents.
On voit, par cet exemple, quelles étaient, à cette époque, les lois de la guerre. Nous considérons d’habitude les guerres d’Italie à travers la loyauté d’un Bayard, les prouesses d’un François P’’. Pourtant les armées françaises se comportaient aussi indignement que celles du pape. Jean d’Auton a raconté les excès qui suivirent la prise de Capoue par les Français :
(( Toutefois les Français emportèrent la ville d’assaut, et entrèrent dedans avec bruit tumultueux, occision de peuple et effusion de sang. Les gens de pied qui des premiers entrèrent comme les plus légèrement armez, meirentàsac tous ceulx que devant eulx trouvèrent par les rues en armes et mussez par les maisons, sans pardonner à nul de quelque estât qu’il
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feust, et tant que le long des rues, à grands ruisseaux, couroit le sang des morts... Mais diray que avec la tuerie des hommes furent maintes filles et femmes violées et forcées, ce qui est le comble du pis de tous les excez de la guerre^.. »
Les Vénitiens, en guerre contre Ferdinand, furent victimes d’égales atrocités : à la suite d’une bataille où beaucoup de nobles furent faits prisonniers, les uns furent brûlés, d’autres pendus, l’un d’eux fut écorché vif, sa peau étendue sur une feuille de palmier et son cadavre renvoyé à Venise ^ C’était bien l’antique Væ Victis! qui présidait aux destinées des vaincus. Les guerres saintes étaient aussi effroyables; en Espagne plus de deux mille Maures furent brûlés en quelques mois.
Le viol des filles était aussi admis que le meurtre des prisonniers. Chaque fois qu’une ville tombait au pouvoir de l’ennemi, les soldats et leurs chefs assouvissaient leurs âpres désirs sur les plus belles femmes qu’ils arrachaient à leurs foyers. Puis on les relâchait et elles rentraient chez elles comme elles pouvaient, traversant le camp à la merci du premier sbire, excité par leur démarche d’oiseau blessé.
Pendant les guerres civiles, le désordre était encore plus grand: la férocité et la déloyauté étaient les armes favorites des partisans. La conspiration des Sforza à Milan, l’assassinat, dans la cathédrale, du duc Jean
* Jean d’Auton. Chronique de Louis XII.
* Muratori. Infessura.
frappé par derrière au cours d’une imposante cérémonie religieuse sont des souvenirs inoubliables de cette barbarie. Lorsque ce malheureux prince fut mort, des enfants attachèrent une corde au pied du cadavre; pendant trois jours ils le traînèrent dans la ville et les faubourgs, le lardant de coups de couteau et le lapidant ; ils le jetèrent dans les oubliettes du château, l’en retirèrent et enfin le pendirent par les pieds à la tour de BrovesL Cette profanation ne souleva nulle part d’indignation : le tyran était vaincu, il subissait la loi du vaincu, dura lex, sed lex.
, Enfin, en dehors de toute guerre, les actes de cruauté faisaient partie de la vie sociale et privée. Princes ou manants, bourgeois ou clercs étaient cruels par manière d’être habituelle. Les diaria du xv® siècle, ces éphémérides qui ont noté les événements au jour le jour fourmillent d’exemples de ce sadisme général. Il serait fastidieux de les énumérer tous, et la nausée prendrait le lecteur à la gorge, avant qu’il arrivât à la fin de cette liste funèbre. Alexandre Borgia était aussi curieux que son fils des souffrances d’autrui, du sang répandu, des plaies béantes, du râle des agonisants. Apprenait-il que deux de ses soldats se prenaient de querelle, aussitôt il les faisait venir devant lui, leur donnait sa bénédiction, puis commandait le duel : celui-ci ne se terminait que par la mort d’un des deux combattants, mais le pape, du haut de sa fenêtre, en suivait passionnément les péripéties comme jadis
1 Mür.\.tori. Diaruin de Parme.
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César Imperator présidait aux combats de gladiateurs.
Ou sait, au reste, que le pape Alexandre VI n’a jamais passé pour un doux et paisible fils de saint Pierre, mais comme un souverain autoritaire et violent. Son œuvre politique fut considérable, et il gouverna en roi conscient de sa force et pénétré du but à atteindre. Les moyens qu il employa ont soulevé la réprobation, et ses ennemis ne l’ont guère ménagé : il fut de son temps, c’est à la fois la raison et l’excuse de ses actes.
Dans la vie privée, le citoyen de la Renaissance ignorait la clémence et la bonté. La justice était implacable et le châtiment suprême était la punition fréquente de délits : parfois minimes. Les voleurs étaient pendus, bien entendu quand ces voleurs étaient des pauvres diables de brigands. A la tête d’une armée, ils avaient le droit de piller et de razzier sans que personne songeât à leur en faire un reproche. Les iconoclastes subissaient un supplice infamant. Un sbire ayant frappé de sa pertuisane l’effigie du Christ, on lui coupa les deux mains, on les ficha au mur, au-dessus de l’effigie du crucifix, puis on pendit le sacrilège aux fourches de Nagonef
En dépit de ces dispositions sévères, les villes d’Italie étaient tous les jours le théâtre de drames ténébreux. Tueries, estocades, rapts, viols, empoisonnements, — toute la lyre vibrante d’un romantisme échevelé. Dans tous les métiers, dans toutes les classes
Muratori. Loc. cil.
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de la société, la vie passionnelle, brutale, enfiévrée enivrait les âmes comme un maléfice irrésistible. Nulle part la douceur, la grâce alanguissante d’un amour calme et limpide comme les eaux d’un large fleuve; nulle part la tendresse, l’idylle, la bonté, mais partout des voix rudes disant les désirs exaspérés, des clameurs couvrant les cris de détresse, le rut insatiable d’hommes et de femmes pressés de jouir, pressés de vivre, ignorant le prix du bonheur et la précarité d’une existence qu’ils s’appliquaient à abréger encore. Et cependant, dominant cet orchestre discordant, une musique ailée emplissait l’air, grandissait dans une sublime symphonie, éclatait bientôt en accents éternellement sonores: car, sur cette fange sanglante, l’Art venait d’éclore; jamais chant plus pur et plus divin n’avait inspiré les hommes. La loi des contrastes se précisait, triomphante, et affirmait que, seuls, les cœurs abîmés de passion étaient capables de comprendre l’Infini.
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