‹ Les névrosés de l'histoireChapitre 4 sur 26 · FRANÇOIS 1®’’. — HENRI II. — CATHERINE DE MÉDICIS · texte numérisé non relu

FRANÇOIS 1®’’. — HENRI II. — CATHERINE DE MÉDICIS

Michelet, qui a parfaitement compris les rapports étroits unissant le physique et le moral des hommes, n’a pas hésité à attribuer la dégénérescence des trois derniers Valois à la syphilis dont leur aïeul François les aurait dotés. Ce mal napolitain exerçait au xvi® siècle de terribles ravages, et la garde qui veillait aux barrières du Louvre n’en défendait point les rois. La syphilis de François P*" a fait l’objet de maintes épigrammes. Et cependant, elle n’est point absolument prouvée; en tout cas, il semble bien établi que le royal amant de la belle Ferronnière n’est point mort, comme on l’a dit longtemps, des suites de l’avarie L

Le point le plus important est de savoir si véritablement il a transmis la maladie à ses enfants, ou si, au contraire, ceux-ci étaient déjà nés avant que leur père reçut au bon endroit ce coup de pied de Vénus; or aucun d’eux ne manifesta de symptômes de syphilis héréditaire.

^ Cf. Cabanes. Le Cabinet secret de l'Histoire, D« série. Edit. Alb. Michel.

LA FIN DES VALOIS

Il faudrait donc supposer, pour admettre l’hypothèse de Michelet, que la syphilis du grand-père a sauté une génération pour frapper plus durement ses petits-fils François II, Charles IX et Henri III. Conception plus romanesque que médicale, car, ainsi que l’observe le D" Potiquet, la syphilis héréditaire ne peut atteindre le petit-fils qu’à la condition d’avoir entaché son père ou sa mère, — ce qui, en l’espèce, ne fut point le cas. Quelque ingénieuse que soit donc la version de Michelet, il faut la rejeter et chercher ailleurs la cause de la dégénérescence familiale de cette dynastie.

Il est utile toutefois de déterminer la diathèse héréditaire de la descendance de François A notre avis, on doit abandonner l’hypothèse syphilis, mais on peut admettre l’hypothèse tuberculose. François P" meurt de fistule tuberculeuse, son fils aîné, le dauphin François, de tuberculose (pleuro- pneumonie), ses petits-fils François II et Charles IX succomberont l’un à une otite suppurée greffée sur un terrain tuberculeux (végétations adénoïdes), l’autre à une broncho-pneumonie tuberculeuse. A vrai dire, les deux autres rois de la famille, Henri II et Henri III périssent de mort violente et, au surplus, ne semblent pas avoir présenté aucun signe de la terrible maladie, mais on sait que la tuberculose n’agit point comme la syphilis qu’elle peut sauter un échelon, ou tout au moins guérir assez vite pour ne point laisser de trace. On est donc en droit de poser, sans témérité, ce diagnostic familial : Les Valois- Angoulême, de Fran-

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çois à Henri III, furent une race de tuberculeux.

Syphilis ou tuberculose pourraient expliquer la décadence physique, mais non la dégénérescence mentale. C’est à la césarite qu’il faut attribuer cette dernière ; elle seule permet de concevoir l’enchaînementlogique et la progression fatale de cette déchéance.

Etablissons d’abord les antécédents héréditaires des trois frères qui se succédèrent sur le trône et qui clôturèrent la dynastie des Valois.

Le grand-père, François offre déjà un certain déséquilibre de ses facultés psychiques. C’est un imaginatif ; il envisage les choses de la politique et ses affaires privées à travers le prisme diapré de son imagination toujours en éveil. Son jugement est soumis aux caprices de la folle du logis qui règne en maîtresse. A cette hyperimagination, développée dès son enfance par les lectures des romans de la Table Ronde, il faut rapporter l’amour des aventures et de la gloire, ainsi que cettechevaleresqueconception de l’honneur qui lui a valu tant d’éloges; c’està elle également que François!®*’ est redevable de son goût si vif pour les beaux-arts et les lettres ; ne composa-t-il pas lui-même de nombreuses pièces de vers, plus mauvaises du reste les unes que les autres? Enfin, sa sensualité n’a pas d’autre origine. François P*' fut ce qu’on pourrait appeler un débauché supérieur : il recherchait la femme moins pour la satisfaction matérielle de ses appétits que pour

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l’ivresse delà possession amoureuse. Sous ce rapport il fut bien un embrasé tuberculeux, l’amant infatigable qui semble poussé par un instinct irrésistible, comme s’il voulait semer dans tous les sillons la graine morbide et féconde ^

Au reste cette mentalité imaginative concorde parfaitement avec sa tare physique : ce n’est pas seulement en amour que les tuberculeux sont embrasés; beaucoup d’entre eux (nous parlons bien entendu de ceux qui présentent une culture intellectuelle supérieure) sont épris de gloriole, de panache, mais ne font pas preuve d’esprit de suite, de logique indiscutable, de jugement solidement assis. François P’’ est le prototype de ces caractères heureux, mais parfois néfastes. L’ambassadeur Marino Gavelli a fort intelligemment déchiffré la psychologie de l’illustre monarque lorsqu’il écrit : « Vraiment, lorsqu’on voit que, malgré son savoir et* ses beaux discours, tous ses exploits de guerre lui ont mal réussi, on dit que toute

* Au moment où M. Michel Gorday fit paraître son roman les Embrasés, une enquête fut ouverte parmi les médecins les plus autorisés ; la théorie du tuberculeux embrasé répondait-elle à la réalité des faits'? La plupart conclurent par la négative. Toutefois, il nous faut remarquer qu’ils n’envisagèrent que les cas de phtisie pulmonaire avancés, soignés soit au sanatorium, soit à l’hôpital. Or il faut élargir la question; il est bien évident que le phtisique dont la maladie suit une marche rapide ne pense guère aux bagatelles de l’amour. Mais les tuberculeux, dont l’affection est stationnaire ou suit une marche très lente, de même que les candidats à la tuberculose, sont le plus souvent des êtres affectifs, sentimentaux, imaginatifs, et deviennent aisément ces embrasés d’amour chantés par le poète. François I®'' fut de ceux-là. (Cf. au sujet de l’enquête précitée. Chro~ nique médicale, nov. 1902.)

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sa sagesse est sur les lèvres et noupas dans l’esprit.., Quant à lui, il ne veut jamais prendre part à l’exécution (de ses desseins), ni même la surveiller aucunement; il lui semble que c’est bien assez de savoir son rôle qui est celui de commander et de donner des plans... Ainsi, ce qu’ou pourrait désirer en lui, c’est un peu plus de soin et de patience, et non pas plus d’expérience ni de savoir...^ .))

Ce goût du panache, nous le retrouvons dans la prodigalité dont il fit preuve toute sa vie, sans souci des défaillances du trésor. Mais, ici, il convient de distinguer : ce n’est point par orgueil, par mégalomanie que François P" entretint une cour somptueuse, qu’il fit bâtir de merveilleux palais, qu’il consacra annuellement cent cinquante mille écus pour lâchasse, cinquantemille pour les mascaradesetaulresébattements, autant pour l’habillement et les menues dépenses, trois cent mille pour les présents aux dames, — mais bien par amour du beau, pour éprouver les réelles jouissances d’art réservées aux seuls imaginatifs.

Donc, développement exagéré des facultés imaginatives ; par contre, incertitude de jugement, telles furent les dominantes du caractère de François Pf Sa politique, souvent impulsive, mal raisonnée, s’en ressentit.

Son fils Henri II qui lui succéda en différa totalement. Tandis que son père aimait la joyeuse vie, les franches lippées et les amours faciles, lui, fut unmé-

' Relut, des amhm. vénitiens. Collect. des Documents inédits, de l’Hist. de France, t- I®’'.

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lancolique, d’esprit lourd etlent. Voici le portrait qu’en trace Marino Cavelli : « Il est d’une constitution robuste, il est fort adroit aux exercices des armes, il n’est pas beau diseur dans ses réparties, mais il est très net et très ferme dans ses opinions ; ce qu’il a dit une fois il y tient mordicus. Son intelligence n’est pas des plus promptes, mais ce sont ces hommes-là qui réussissent le mieux, c’est comme les fruits de l’automne qui mûrissent les derniers, mais qui par cela même sont meilleurs et plus durables que ceux de l’été ou du printemps. » Euphémisme flatteur pour présenter la paresse d’esprit de Henri IL

Michel Suriano le traite pluscrùmeut d’homme de peu d’esprit. Régnier de la Planche le qualifie « homme de doux esprit, mais de fort petit sens, et du tout propre à se laisser mener en lesse ». Aucun de ses contemporains ne lui reconnaît la spirituelle malice, ni la belle humeur de son père. A tout prendre, celui-ci valait mieux, en dépit de sa mentalité mal équilibrée.

On a également dépeint Heuri II sous les traits d’un piètre amoureux. « Il n’est guère adonné aux femmes, disait Marino Cavelli : la sienne lui suffit. Pour la conversation il s’en tient à celle de M‘"'® la sénéchale de Normandie... Il a pour elle une tendresse véritable, mais on pense qu’il n’y a là rien de lascif qui est comme entre mère et fils. » On ne saurait trouver d’expression plus exacte : la vénérable sénéchale de Normandie, autrement dite Diane de Poitiers, avait vingt ans de pins que Henri II. Ce qui ne l’empêchait pas d’être sa maîtresse en pied, la concubine officielle

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qu’il eutretenait aux côtés de sa femme Catherine de Médicis, laquelles’accommodaitfortbieude ce ménage à trois, au point de rendre à Diane des services d’une nature particulièrement intime. Il est vrai que la dame était fort belle, si l’on en croit Brantôme : « Je vis cette dame six mois avant qu’elle mourust (elle avait alors soixante-dix ans) si belle encor que je ne sçache cœur de rocher qui ne s’en fust esmeu... allant et se tenant à cheval aussi dextrement et dispotement comme elle avoit fait jamais !... Et surtout elle avoit une très grande blancheur, et sans se farder aucunement; maison dit bien que tous les matins elle usoit de quelques bouillons composez d’or potable et autres drogues que je ne sçay pas comme les bons médecins et subtils apothicaires. »

C’est cette aguichante veuve que Henri II préférait à sa femme. Ce en quoi il eut tort, car Catherine n’était point une beauté méprisable, ayant « la charnure belle, le cuir net » et la jambe fort bien tournée, toujours au dire de Brantôme. La malheureuse reine délaissée, alors dans l’épanouissement de sa fraîcheur, se creusait vainement la tête pour percer à jour cette énigme : quels étaient donc les charmes secrets de Diane pour que Henri s’y laissât engluer, en dépit de l’imposante différence d’âge des deux amants? Un jour, voulaut déchiffrer cette énigme cruelle, elle perce un trou dans le plancher de sa chambre, — celle de Diane était située juste au-dessous, — attend que le roi pénètre chez sa maîtresse et, s’affalant à plat ventre sur le parquet, assiste au sacrifice amou-

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reux; puis, elle se relève, « se met à plorer, gémir, soupirer et attrister, luy semblant et aussy le disant que son mary ne luy rendoit le semblable, et ne faisoit les folies qu’elle lui avoit veu faire avec l’autre^ ».

Voilà, en tout cas, qui montre bien un Henri II porté sur la bagatelle, et non point austère et frigide. Au, surplus, nous ne pouvons plus en douter quand nous apprenons que le roi « fort subject à l’amour » avait l’habitude chaque fois qu’il honorait une dame d’une visite nocturne, de placer au chevet du lit son épieu et son épée : la confiance régnait...

Ce qui a pu donner naissance à la légende d’un Henri II très chaste, c’est que pendant longtemps on l’a cru impuissant. Il lui fallût dix ans de mariage pour donner un héritier au trône. Naturellement les langues, les mauvaises langues, surtout, commentaient malicieusement ce retard inconcevable. Qui, des deux époux royaux en était responsable? Catherine ou Henri?

On savait le roi atteint d’iiypospadias, infirmité bénigne, et qui n’entrave guère la fonction procréatrice. Fort irrévérencieusement, on le baptisait : M. de Saint-Victor. Il est inutile d’insister.

Quanta la reine, elle ne semblait point très bien conformée: réglée fort tard, elle présentait probablement une rétroversion de l’utérus, condition défavorable à la maternité; mais à laquelle on peut obvier par un traitement des plus simples : c’est ce traitement qu’institua

^ Cité par Bouchot. Les Femmes de Brantôme.

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le médecin Fernel : il indiqua au couple royal la bonne manière d’avoir des enfants, et il y réussit, puisque Catherine pn mit dix au monde ^

Donc, pour en revenir à la psychologie de Henri II, nous pouvons le définir : d’esprit lent et paresseux, d’autant plus entêté qu’il a mis de temps à se faire une opinion, dominé par son entourage, notamment par sa maîtresse Diane de Poitiers, laissant déjà échapper en d’autres mains les rênes d’un pouvoir qui devenait de plus en plus difficile à diriger.

Voilà pour le grand-père et le père. Reste maintenant, pour en terminer avec les antécédents héréditaires, la mère, Catherine de Médicis.

Rarement personnage historique n’a soulevé plus de polémiques que Catherine de Médicis. Mauvaiseélève de Machiavel qu’elle n’a point compris, elle a assurément une lourde part de responsabilité dans les événements qui désolèrent la France du xvF siècle. Mais ce n’est point ici le lieu de faire de la critique historique pure. Rornons-nous à établir l’observation médico-psychologique de la reine-mère sans nous laisser influencer par ses défenseurs intéressés et les venimeux pamphlétaires.

Et d’abord d’où venait-elle? Qu’était cette famille de Médicis, qui avait donné à l’Italie, ou plutôt à Florence,

‘ Cabanes. Op. cit. La Stérilité de Catherine de Médicis.

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de glorieux enfants ? Une famille de dégénérés, frappée déjà decésarite. Les uns, dégénérés supérieurs, esprits brillants mais superficiels, les autres, mous, faibles, abouliques.

Qu’on suive en effet la lignée : Cosme de Médicis, dictateur de Florence, ,réalise une fortune colossale en alliantla haute banque à la politique. Son fils, Pierre, est un chétif, un malade, sans énergie ni intelligence, indigne d’un tel père. Mais voici le petit-fils, Laurent le Magnifique, dont le nom est inséparable de la Renaissance italienne. Et cependant, en lui, point de cette méthode sûre, point de cet esprit de suite logique et immuable qui failles grands politiciens; mais, tout comme chez François 1®% l’amour du panache, du faste somptueux, de la munificence. Artiste jusqu’au bout des ongles, il s’institue le Mécène de son temps et rivalise avec Pétrarque pour les sonnets et les canzoni. Rarement surnom fut mieux mérité : s’il ne fallait pour gouverner que la finesse de l’esprit et le goût du beau, Laurent eût été le premier diplomate de l’Italie : malheureusement le gouvernement des hommes exige d’autres qualités... ou d’autres défauts.

Sa descendance offre un mélange hétéroclite de rares intelligences et d’esprits bornés : l’un de ses fils est le pape Léon X, dont le nom dispense de tout commentaire. Les deux autres, Pierre et Julien, tenaient de leur grand-père Pierre P'' une lamentable faiblesse de caractère et une intelligence étroitement bornée. Julien fut contraint d’abdiquer.

Celui qui leur succéda fut Laurent II (qui épousa

en 1518 Madeleine de la Tour d’Auvergne), véritable aboulique sans aucun ressort, débauché au surplus ; il contracta, assure Michelet, une syphilis maligne qui l’enleva à vingt ans. Sa femme le précéda de cinq jours dans la tombe, enlevée par une fièvre puerpérale pendant qu’elle accouchait de sa fille Catherine, la future reine de France. Comme nous l’avons fait en ce qui concerne la prétendue syphilis héréditaire des enfants de François il nous faut mettre en doute le diagnostic porté par Michelet sur le père de Catherine. Michelet abuse réellement de la syphilis, et, quelle que soit sa remarquable conception de l’histoire pathologique, on ne saurait admettre sans preuves aucunes un diaguostic aussi téméraire. Si Laurent avait eu le mal napolitain, Catherine, — naissant un an après le mariage et cinq jours avant la mort de son père, — enauraitpiésenté les stigmates héréditaires. Or les nombreux portraits que nous possédons d’elle la montrent absolument indemne de toute tare syphilitique, de ce « scrofulate de vérole », — suivant une expression d’argot médical, — par lequel se manifeste cet héritage peu enviable.

Donc, pour Catherine, point de syphilis, mais par contre, ce que n’avait pas vu Michelet, une hérédité fort lourde, au point de vue psychologique. Cette alternance chez ses ascendants, de talent et d’imbécillité, d’énergie et de faiblesse est décisive aux yeux du médecinf Elle témoigue d’une dégénérescence

Cabanes. Loc. cit.

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progressive de la famille, dégénérescence tantôt supérieure, le plus souvent inférieure, mais toujours reconnaissable par le manque d’équilibre des facultés mentales chez ceux qui en sont atteints. Ici encore, nous devons accuser la césarite qui de l’avare Cosme de Médicis a fait le plus riche banquier de l’Europe; de son petit-fils Laurent, imaginatif, épris d’art, passionné pour le beau et le faste, un prodigue de talent ; de Jean de Médicis, volontaire et belliqueux, un pape politicien aux haines vigoureuses, mais à courte vue, incapable de réformer les abus de l’Eglise; des faibles Pierre P’’, Pierre II, Julien II, Laurent II des êtres mous, sans volonté, laissant à des maires du palais le souci des affaires.

Catherine tenait à la fois des uns et des autres. Dévorée d’ambitions, mais recourant à de petits et piètres moyens pour arriver à ses fins, elle présente un extraordinaire mélange de qualités et de défauts, comme si elle voulait réunir en elle-même toutes les qualités et tous les défauts de ses ascendants. On lui a imputé bien des crimes ; nous l’avons, pour notre part, lavée de l’accusation d’empoisonnement dont on a méchamment souillé sa mémoire*. Mais assurément il reste à son actif bien des pages sanglantes de notre histoire. Sa responsabilité se trouve néanmoins atténuée, lorsqu’on se rappelle que le crime politique et même privé était au xvP siècle un instrument de gouvernement.

Cabanês et Nass. Poisons el Sortilèges, 2® série-

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Au physique, elle n’était ni belle, ni laide, présentant des traits fortement accusés, masculinisés pour ainsi dire, ce qui explique, sans doute, la froideur de Henri II à son égard. Cependant, ses contemporains s’accordaient à vanter la blancheur de sa peau et surtout sa belle jambe. Elle était intrépide : amazone accomplie, chasseresse infatigable, général d’armée à l’occasion, elle possédait une âme virile dans un corps de femme : signe non équivoque de déséquilibre. Ou est parti de là pour l’accuser de vices contre nature.

Point fort délicat assurément : Catherine présentait toutes les qualités morales de l’invertie. Mais là s’est, sans doute, arrêtée cette anomalie. Elle avait bien, dira-t-on, institué ce fameux escadron volant de jolies filles, si chères à Brantôme et à tant d’autres ; ce n’était point pour satisfaire un appétit équivoque, mais uniquement pour servir sa politique. Femme, elle entendait régner par les femmes et semer, grâce à elles, une division propice parmi les intrigants et les conspirateurs de la cour.

Sa vie amoureuse, au reste, est fort obscure. Ses ennemis lui imputent les pires abominations. D’autres la déclarent frigide. Elle était froide, dit M. Merki, et les protestants donnent à entendre seulement qu’elle eut une liaison avec le premier cardinal de Lorraine, « commeniècede deux papes », insinuèrent les plus mauvaises langues ; chez elle, l’amour ne semble qu’un peu de curiosité dissolue, témoin l’anec* dote du cadavre de Soubise, tué à la Saint-Barthélemy

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et qu’elle alla voir pour connaître comment était fait un homme réputé impuissante

Nous avons vu cependant plus haut combien elle souffrit de l’abandon de son mari. Ce ne fut point seulement sa dignité d’épouse qui fut blessée par l’injurieux concubinage de Henri II et de Diane, mais encore, mais surtout l’amour réel, sincère et très normal qu’elle éprouvait pour le roi son mari. Elle était à la fois outragée, mortifiée et plus encore peinée. Delà cette haine sourde, cette rancune lentement amassée contre sa rivale jusqu’au jour où, devenue veuve et souveraine, elle put enfin se veuger, faire chasser la vieille maîtresse non sans lui avoir fait rendre gorge ; Diane dut restituer les bijoux que lui avait donnés le roi et notammentles bagues précieuses qui passèrent aux doigts de Marie Stuart.

Il est donc bien difficile de porter un jugement sur le tempérament amoureux de Catherine. Pourtant, il ne serait pas inutile d’être fixé sur ce point, car il est rare qu’un sujet présentant quelque tare dégénérative mentale ne soit pas également atteint d’une tare psycho-sexuelle. Frigide, Catherine ne le fut certes pas, en dépit de l’opinion de M. Merki que nous avons relevée plus haut. Dissolue, rien n’est moins prouvé, malgré les pamphlets qui dépeignent ses débordements monstrueux. Qu’elle eût pour amants quelques-uns des nombreux Italiens qui encombraient sa cour, c’est là un fait normal et qui

^ Merki. La reine Margot et la fin des Valois. CL plus loin le Chapitre sur la Saint-Barthélemy.

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ne permet point de justifier Taccusation de ses ennemis. Cependant, çà et là, quelques épisodes singuliers émaillent sa vie quotidienne et éclairent d’un jour particulier sa mentalité.

Elle vivait dans un milieu extraordinairement débauché où la licence des mœurs atteignait un degré inconnu jusqu’alors. Outre les libres propos qui faisaient les frais de la conversation entre galants et des confidences entre femmes, il y avait les actes, encore plus libres. Brantôme nous édifie suffisamment sur la frêle consistance de la vertu de ses contemporaines. Catherine se plaisait infiniment dans ce milieu, se divertissait aux histoires salées qui se colportaient sous le manteau. Singulière cour d’amour que présidait la reine-mère : les murailles couvertes de fresques licencieuses, inspirées de l’Arétin (on en devine le sujet), les statues demi-obscènes, tirant l’œil et attirant les réflexions des hommes et la réponse des femmes. Sur sa chaise haute, Catherine, entourée des belles filles de l’escadron, écoutait les jacasseries. Nobles dames « plus débordées qu’un cheval de Barbarie»; on les nommait marquises de Belle-Bouche tant elles poussaient loin le brocart. Parfois même des plaisanteries et des farces d’un goût fort équivoque déchaînaient le rire de cette compagnie de jolies filles, toutes prêtresses du petit dieu Amours

Un tel milieu pervertissait fatalement quiconque y vivait. Catherine fut sans doute la moins pervertie de

^ Bouchot. Les femmes de Brantôme.

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