LA NUIT DE NOVEMBRE
A Madame Léon Cladel.
Il faisait aussi clair qu'à trois heures du soir, Lorsque, las de fumer, de lire et de m'asseoir. Emportant avec moi le rêve qui m'agite, J'abandonnai ma chambre et sortis de mon gîte. Et j'errai. Tout le ciel était si lumineux, Que les rochers devaient sentir passer en eux Des caresses de lune et des frissons d'étoiles. La terrible araignée aux si funèbres toiles Semblait guetter encor le crépuscule gris, Car les arbres du clos par l'automne amaigris Montraient dans la clarté qui glaçait leur écorce Mainte cime chenue et mainte branche torse. C'était le jour sans bruit, le jour sans mouvement. Comme en vécut jadis la Belle au Bois Dormant, Plutôt fait pour les morts que pour nous autres : l'ombre Qui devenait l'aurore, à l'heure où tout est sombre. L'air avait la moiteur exquise du rayon, Et l'objet dessiné comme par ua crayon
834 Les SPECTRES.
Prenait l'aspeLt diurne, et lluet, long, énorme. Accusait nettement sa couleur et sa forme. Et le silence, horrible et douce mort du bruit, Triomphait-il assez dans ce plein jour de nuit A l'abri du vent rauque et du passant profane Sous les scintillements du grand ciel diaphane ! Le froid devenait tiède à force de douceur; Et, grisaille des murs, vert des volets, rousseur Du toit, corde du puits, dents de la girouette Là-bas, au fond du clos, une vieille brouette, A t«rre çà et là, des bois et des outils. Toute espèce d'objets, hauts, plats, grands et petits Tout, jusqu'au sable fin comme celui des grèves Se détaillait à l'œil ainsi que dans les rêves. Alors, que de mystère et que d'étrangeté ! Sans doute, un mauvais sort m' allait être jeté Par un fantôme blanc rencontré sur ma route ? Le fait est que jamais plus fantastique voûte N'illumina la terre à cette heure d'effroi : Je me voyais si bien que j'avais peur de moi. Minuit allait sonner dans une demi-heure, Et toujours pas de vent, pas de source qui pleure, Rien que l'affreux silence où je n'entendais plus Que le bruit régulier de mes pas résolus; Car, au fond, savourant ma lente inquiétude, Je voulais m'enfoncer dans une solitude Effroyable, sans murs, sans huttes, sans chemins, Vierge de tous regards et de tous pieds humains 1