III. — Rapport de M .S
M Je soussigné S...., docteur en médecine, à Mons, chargé de soumettre à un examen médical approfondi le nommé V...., de Ninove, et ce à la demande collective de M. l’avocat ...., conseil du prénommé et de M avocat du Département des Chemins
DES NÉVROSES TRAUMATIQUES.
de fer, Postes et Télégraphes, déclare formuler comme suit le résultat de mes investigations et de mon examen.
» Le sieur V.... se trouvait dans le train d’Ostende qui, le 29 août dernier, vint en collision au lieu dit « des Deux-Ponts w avec le train d’Anvers; il subit, dans cette circonstance, un choc physique accompagné d’une vive émotion morale et qui, sans occasionner aucune blessure ni contusion, détermina cependant une perturbation nerveuse assez notable décrite dans les certificats de MM. les D>^ D...., G.... et D...., et dont nous ne pouvons nous dispenser de rappeler succinctement la teneur, parce qu ils éclairent nettement la situation. M. le D...., médecin agréé des chemins de fer, le 23 septembre, c’est-à-dire un mois après l’accident, après avoir affirmé l’existence d’une neurasthénie, déclare que l’état s’est sensiblement amélioré, que M. V.... pourra reprendre ses fonctions dans quelques semaines, qu il se remettra complètement, et que des complications graves ne sont plus à craindre ultérieurement.
» Le 17 septembre déjà, MM. D ... et G. .., dans un certificat collectif, concluaient à la neurasthénie avec des réserves sur le pronostic, ayant néanmoins tout lieu d’espérer une courte durée de la maladie.
» Le 27, dix jours après, M. G.... informe M. l’Inspecteur .... que M. V...., qui ne se plaint plus que de battements de cœur le soir, pourra se rendre à son bureau quelques jours après. Mais cet essai de reprise de fonctions ne fut pas heureux, puisqu’à la date du l®’’ octobre le D'' D.... fait connaître que M. V.... a dû revenir de Bruxelles, sans avoir pu faire son service. *
» La situation parut même s’aggraver, à en juger par un rapport du même médecin, conçu en ces termes :
» Quant à M. V,..., de Ninove, il n’est nullement guéri, et il » me devient de plus en plus difficile de préciser le moment où » il le sera. Son état général est loin de s’améliorer, il maigrit, ne » mange presque pas, dort mal et peu, a des hallucinations, des » fatigues subites, etc. Et s’il a été à Bruxelles un des jours de la » semaine dernière et de cette semaine- ci, c’est pour voir son » patron et ne pas perdre sa place.
» Le docteur de son patron l’a examiné et l’a trouvé trop » délicat et trop maladif pour entrer au service, et je partage son
» avis.
ÉTUDK PATHOGÉNIQUE ET CLINIQUE
» II suit régulièrement ma consultation et la médication impo- » sée; il désirerait vivement rentrer à son bureau à Bruxelles.
» Veuillez agréer, Monsieur l’Inspecteur, l’assurance de mes » sentiments bien distingués.
» 3 novembre 1892. (Signé) ; C...., docteur. »
» Après une amélioration constatée dans une note du 22 novembre, M. le D'' C...., dans un dernier rapport portant la date du 2 janvier, informe l’ingénieur chef de service que le sieur V.... remplit sa besogne d’une manière complète depuis lel«‘‘ décembre.
» Si nous avons insisté sur l’opinion émise par M. le D'' C...., c’est autant pour indiquer que la santé de M. V.... a subi des fluctuations diverses, qui ont abouti à une amélioration indéniée, que pour faire remarquer que, dans aucune des pièces rappelées, il n’est fait énumération des symptômes constatés. Aussi, pour combler cette lacune, nous avons cru devoir réclamer des renseignements plus précis à M. le D‘‘ D...., également signataire du certificat collectif, rappelé plus haut, et voici textuellement la lettre que cet honorable confrère nous a écrite le 11 juin dernier :
» Mon cher confrère, j’ai vu pour la première fois M. V que
» je n’avais pas l’honneur de connaître, quelques jours après » l’accident du chemin de fer au lieu dit « les Deu.x-Ponts ».
» Se trouvant plus mal, et son médecin étant momentanément » absent, il me pria de venir le voir sans tarder. Il était 8 à » 9 heures du soir. Je le trouvai dans un état de grande anxiété, » la face pâle, la peau froide, couverte de sueurs, le pouls exces- »' sivement fréquent et presque filiforme. Il se plaignait de malaise » et d’oppression, et se croyait en grand danger. Il devait avoir » éprouvé pareil accès antérieurement puisque je constatai que » mon confrère avait cru nécessaire de lui appliquer un grand » vésicatoire à la région précordiale.
» Les signes fournis par la percussion et l’auscultation ne jus- » tifiaient en aucune façon un état qui, îi première vue, paraissait » assez grave. Les symptômes observés avaient, à mon avis, une » grande analogie avec ceux d’un accès de pseudo-angine de poi- » trine, d’origine vaso-motrice.
» Les jours suivants, j’ai revu le malade en consultation avec » mon confrère le D'' C.... L’accès, pour autant que je sache, na » plus reparu ; mais je me rappelle très bien avoir entendu dire
» par V..,. qu’il lui était impossible de fixer un objet quelconque » sans ressentir immédiatement à la tête et à la poitrine une » sensation pénible qui lui paraissait le signe avant-coureur d un » retour de son accès; il se plaignait en ce moment de céphal- » algie, d’une grande faiblesse, au point de ne pouvoir faire quel- » ques pas sans ressentir immédiatement une grande fatigue et » un besoin irrésistible de se reposer, de sommeil agité, de rêves » effrayants, d’une inaptitude complète à tout travail intellectuel, » et surtout de divers troubles gastriques, caractérisant assez bien » la dyspepsie nervo-motrice.
» Au moment où j’ai cessé de voir le malade (quinze jours » environ après ma première visite), son état ne s’était pas sensi- » blement modifié. Plus tard, V.... s’est présenté quelques fois ù » mon cabinet de consultations, ce qui m’a permis de constater » que sa situation s’améliorait lentement.
» Veuillez agréer, etc. {Signé} : D'' B.... »
» En présence d’affirmations aussi nettes que celles formulées par les honorables confrères dont nous venons de reproduire l’opinion, il n’y a pas de doute que M. V.... n’ait été atteint de troubles nerveux développés, sinon causés, par l’accident dont il a été victime le 29 août 1892 ; mais parmi les troubles nerveux variés et multiples que l’on a groupés sous le nom de « neurasthénie », de « névrose traumatique », il en est qui sont le propre de la maladie, il en est d’autres qui ne font que refléter avec une exagération évidente les côtés défectueux de la nature névropathique des sujets. M. V.... était-il indemne de toute tare de l’espèce? C’est ce que l’on ne peut préciser par la lecture des documents versés au dossier, mais c’est ce qu’on est quelque peu fondé à supposer, en présence de cet accès d’anxiété simulant l’angine de poitrine, phénomène qui ne paraît pas être en relation directe avec le traumatisme reçu ni avec l’ébranlement moral qui la suivi, mais plutôt semble se rattacher à un état névropathique dont M. V.... a souffert depuis sa jeunesse, à ce qu’aurait affirmé M. le D....
» Mais, ce point écarté, il n’en est pas moins vrai que l’ébranlement physique imprimé à l’organisme par la collision de trains du 29 août, a été la cause occasionnelle, sinon déterminante, d’un ensemble de troubles dont on ne pourrait contester l’existence.
ÉTUHE PATHOliÉNIQUE ET CLINIQUE
mais dont il convient de ne pas grossir l’importance, puisqu’à 1 époque où nous avons vu V — pour la première fois, vers le milieu d’avril, les traces en étaient fort atténuées et se bornaient à des sensations vagues de malaise, d’insomnie, à de légers mouvements de tristesse dépressive, et sans qu’à cette énumération de phénomènes purement subjectifs nous en ayons pu ajouter un seul par l’examen clinique.
» Aussi, persuadé d avoir affaire à un état transitoire sans gravité, nous avons laissé le temps exercer son action, et à la dernière visite que l’intéressé est venu nous faire récemment, nous avons eu le plaisir d’entendre de sa bouche qu’il se sentait guéri, ce que l’aspect général de sa personne corroborait du reste.
» En conséquence, nos conclusions sont ;
» 1® A la suite de l’accident « des Deux-Ponts », à Bruxelles, M. V..., qui se trouvait dans un des trains venus en collision, fut atteint de symptômes neurasthéniques qui, d’après les rapports des médecins appelés à lui donner les premiers soins, n’offrirent pas de gravité réelle et semblaient d’ailleurs devoir se rattacher en partie à la constitution névropathique du sujet, mais ont néanmoins occasionné une incapacité de travail.
» 2" A l’époque où je fus appelé à l’examiner, ces phénomènes morbides étaient déjà notablement atténués, et paraissaient devoir se dissiper promptement.
» 3° Aujourd’hui, M. V.... doit être considéré comme guéri' il n’est nullement probable que des réminiscences se produisent encore.
» Mons, le 12 juillet 1893.
» (Signé) : D*' S.... »