CHAPITRE III
ÉTIOLOGIE.
Pour étudier l’étiologie des névroses traumatiques, nous envisagerons successivement le rôle du traumatisme, le rôle de l’émotion et le rôle de la prédisposition.
I. Rôle du Iraumatisme. — Comme nous l’avons vu précédemment, Vibert affirme que, dans l’immense majorité des cas, la névrose traumatique se montre à la suite d’accidents se caractérisant par un ébranlement physique plus ou moins violent, tels que accidents de chemins de fer, chutes, éboulements, explosions. Sur plus de mille individus ayant reçu des coups de couteau, des balles de revolver, etc., il n’a pas vu une seule fois survenir des troubles nerveux graves; au contraire, sur quatre cents individus victimes d’accidents avec choc, il en a vu une centaine atteints de névrose traumatique. Il pense que l’émotion morale est au moins égale dans les deux cas.
11 trouve encore un argument en faveur de la commotion physique dans ce fait que ce sont les individus ayant reçu un chocviolent sur la tête qui sont atteints dans la plus forte proportion de névrose traumatique.
Au contraire, d’après l’école de Charcot, la nature du traumatisme importe peu : « Nous déclarons de suite, dit Berbez (1), n’accorder qu’une importance réduite à un traumatisme qui, tout en amenant une paralysie complète d’un membre, est souvent dans 1 impossibilité de produire la moindre ecchymose, la moindre entorse. » Bouveret, de son côté, dit (2) : « L’intensité et la nature du traumatisme importent peu; l’effet produit n’est pas en rapport avec la cause. »
(t) Berbez. Loc. cit., p. 15.
(2) Bouveret. Loc. cU„ p. 245.
ÉTUDE PATHOGÉNIQUE ET CLINIQUE
Bychoffski, Patricopoulo, etc., sont du même avis. Grasset émet une opinion analogue. « Tous les auteurs sont d’accord sur ce point, dit-il (1) : légèreté du traumatisme lui-même, intensité de l’émotion morale qui en accompagne le développement. »
Oppenheim admet la variabilité du trauma : « Par là la preuve est faite, dit-il, que le mode et le siège de la lésion sont très variables et nous verrons ainsi que les symptômes ne dépendent que par des caractères isolés de l’espèce et du lieu de la lésion(2). »
Il n’y a donc que Vibert qui considère la nature du trauma comme très importante dans la production des névroses traumatiques.
Faut-il admettre son opinion ou bien accepter celle de Charcot et des autres auteurs, selon laquelle la nature du trauma n’est nullement en rapport avec les symptômes observés?
Il faut remarquer que Vibert, qui attribue au traumatisme le rôle prépondérant dans l’apparition des troubles nerveux consécutifs, est justement le seul des auteurs cités plus haut qui parle de ces cas, malheureusement fréquents, dans lesquels il est presque impossible de dire s’il y a ou non lésion organique.
Charcot et les autres auteurs qui considèrent l’émotion morale comme le principal agent provocateur des névroses traumatiques, ont, au contraire, surtout décrit des cas dans lesquels toute lésion pouvait être écartée en présence d’un tableau symptomatique de névrose pure.
Aussi, nous basant non seulement sur l’étude des cas publiés par les auteurs, mais encore sur nos observations inédites, nous croyons qu’il y a lieu d’être éclectique pour interpi*éter avec justesse le rôle du traumatisme dans l’apparition des troubles nerveux consécutifs.
Le rôle et la nature du traumatisme ont une grande importance, à notre avis, dans la catégorie des troubles nerveux graves décrits par Vibert et rapportés dans nos observations I, II, III, IV et V. Dans ces cas où les symptômes fonctionnels semblent se mêler à des troubles organiques, il y a presque toujours secousse, commotion violente, comme dans les accidents de chemin de fer, les explosions, etc.
(i) Grasset. Loc. cU., p. 48.
(2; OPPENUF.I.M. Loc. cil,, 4892, p. 120.
DES NÉVROSES TRAUMATIQUES.
Rappelons que sur quatre cents cas d accidents semblables, Vibert a observé cent fois des troubles graves, alors que sur un millier de traumatismes légers, il n’a pas vu une seule fois des phénomènes durables. Nos trois premières observations viennent à l’appui de la doctrine de Vibert; dans deux cas, il s’agit d’un accident de chemin de fer; dans l’autre, d’une explosion.
Au contraire, dans la catégorie des névroses traumatiques pures, nous croyons que le rôle du trauma est moins important; dans les observations VI et VII, il nous semble bien que c’est l’émotion morale qui a provoqué l’apparition de l’hystérie.
Aussi voit-on les traumatismes les plus dissemblables amener l’éclosion des névroses traumatiques pures : c’est quelquefois un accident de chemin de fer, mais beaucoup moins constamment que pour les névroses traumatiques graves. Plus souvent, c’est un traumatism'e professionnel, un tremblement de terre (1), le choc de la foudre (2), une morsure, une brûlure, un calcul hépatique ou néphrétique (3), des vers intestinaux (4), une opération chirurgicale (5), etc.
Il est certains de ces cas dans lesquels le traumatisme agit par voie réflexe, sans intervention aucune d’émotion morale : c’est là un point qui a été signalé dans notre étude pathogénique et qu’il ne faut pas perdre de vue ; on pourrait même prétendre que cette origine réflexe existe dans nombre de cas s’accompagnant d’émotions morales.
II. Rôle de l’émotion. — Vibert ne peut se résoudre à accorder une importance capitale à l’émotion, parce qu’il a observé que les individus blessés dans les circonstances les plus dramatiques échappent presque toujours à la névrose traumatique si les blessures ne rentrent pas dans la catégorie indiquée plus haut. Il croit que souvent le blessé, atteint ultérieurement de troubles nerveux graves, n’a guère été ému au moment de l’accident. « Parmi les cas les plus graves, dit-il (6), on trouve des individus qui assurent n’avoir pas été effrayés et qui se sont comportés en effet
(1) CuiNON. Loc. cit., p. ,')2.
(2) Idem. Ibid., p. 60.
(3) Bychoffski. Loc. cit., p. 42.
(4) Idem. Ibid., p. 65.
(5) Guinon. Loc. cit., p. 46.
(6) ViBEKT. Loc. cit., p. 158.
ÉTUDE PATHOGÉNIQUE ET CLINIQUE
avec beaucoup de calme et de sang-froid, envisageant comme peu sérieuses les conséquences de l’accident. En revanche, on voit, dans une catastrophe de chemin de fer, par exemple, des individus qui sont restés un certain temps emprisonnés dans les débris d’un wagon sans qu’on puisse les en retirer malgré toutes leurs supplications, des femmes qui assistent en hurlant d’épouvante au sauvetage et au défilé des blessés, d’autres qui courent affolées sur les lieux du sinistre à la recherche de leurs enfants disparus, avec toutes les marques du désespoir et de la terreur; or, ces personnes ne sont pas, plus spécialement que d’autres, atteintes par la névrose traumatique. »
Au contraire, Charcot et son école considèrent l’émotion morale comme le facteur essentiel des troubles nerveux consécutifs au traumatisme.
« Les émotions morales, dit Berbez (1), ont dans l’espèce une importance capitale. Toujours, ou presque toujours, le choc traumatique a été précédé d’une phase d’émotion plus ou moins violente, d’une durée plus ou moins longue. »
Grasset attribue aussi à l’émotion morale le rôle principal dans le développement des névroses traumatiques.
Oppenheim est moins exclusif que les auteurs français; il est tout disposé à attribuer à l’émotion morale une grande part dans l’apparition des phénomènes nerveux qui nous occupent; il croit pourtant que le traumatisme en lui-même peut avoir de l’importance. Voici ce qu’il dit (2) : « Dans la plupart des cas rapportés par moi, la nature de l’accident a été telle qu’elle devait produire une forte excitation psychique ou qu’elle pouvait la produire. Qu’il revient à la frayeur une importante signification dans la production de la névrose, cela résulte de ce fait que dans certains cas il n’y a eu aucune lésion, comme, par exemple, chez un pompier qui s’est vu en apparence enfermé dans une maison en feu sans espoir d’être sauvé; ou chez un machiniste qui a vu son train s’élancer sur un autre qu’il allait rencontrer et qui a éprouvé une suprême émotion alors que la rencontre a pu être évitée i'i temps 11 ne faut pourtant pas conclure de là que l’action mécanique n’ait aucune importance. »
(Il HEnElEZ. Lot. cil., p. li>.
(!2) Oppenheîm. Lot. cit., 1892, p. 121.
DES NÉVROSES TRAUMATIQUES.
Notre opinion personnelle sur le rôle de l’émotion morale ressort de ce que nous avons dit du rôle du traumatisme ; autant la nature de ce dernier nous semble prépondérante dans la production de la névrose traumatique grave, autant l’émotion morale nous paraît importante dans l’apparition des névroses traumatiques purement fonctionnelles.
L’émotion morale n’est cependant pas indispensable à l’apparition des névroses traumatiques pures, car, ainsi que nous l’avons dit précédemment, elles reconnaissent parfois une origine réflexe sans l’intervention d’aucune perturbation psychique.
111. Rôle de la prédisposition. — Les auteurs sont à peu près d’accord en ce qui concerne le rôle de la prédisposition; tous signalent que dans la plupart des cas on n’observe aucun antécédent, ni héréditaire ni personnel : « IL n’est pas besoin, dit Vibert, que, pour être efficaces, ces causes agissent sur un individu paraissant prédisposé aux affections du système nerveux par son hérédité, ses antécédents personnels ou certaines particularités qui caractérisent les sujets dits névropathes. »
Berbez a rencontré neuf fois sur vingt et un cas des antécédents héréditaires indéniables.
Grasset, Guinon, Bouveret, etc., n’attribuent aucune constance au rôle de la prédisposition.
Dans notre première observation, il s’agit d’un individu dont la mère est nerveuse et dont une sœur est hystérique; dans la seconde, la troisième, la quatrième et la cinquième, le malade ne présente aucun antécédent nerveux personnel ou héréditaire.
Dans l’observation VI, le père de la malade est mort du delirium tremens, une de ses sœurs est excessivement nerveuse et colérique; dans l’observation VII, la mère de la malade était hystérique.
Par conséquent, sur sept observations, prises au hasard, dont cinq se rapportent aux névroses traumatiques graves et deux aux névroses traumatiques bénignes ou pures, nous trouvons une proportion d’un cinquième d’hérédité nerveuse pour la première catégorie, et de deux moitiés pour la seconde.
Cette proportion nous semble bien démontrer le rôle de la prédisposition dans l’apparition des névroses traumatiques; il est bien certain que si, comme nous le pensons, bon nombre de névroses traumatiques graves, avec commotion, sont dues à des
ÉTUDE PATHOGÉNIQÜE ET CLINIQUE, ETC
troubles organiques, le rôle de la prédisposition sera peu important; au contraire, les névroses traumatiques purement fonctionnelles, dépendant uniquement d’une émotion morale ou d’une action réflexe, se montrent bien plus souvent chez des individus prédisposés.
On comprend ainsi pourquoi, sur une centaine de cas de névroses traumatiques, Vibert n’a observé que quelques fois des antécédents personnels ou héréditaires, alors que Berbez en signale neuf fois sur vingt et un cas, ce qui ferait environ 44 ”/o.