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IV. — Neurasthénie traumatique

De, même que l’hystérie traumatique est en tout semblable à l’hystérie ordinaire, la neurasthénie traumatique ne présente aucune différence avec la neurasthénie vulgaire.

Certes, la plupart des troubles nerveux consécutifs aux traumatismes se rapportent à l’hystéro-neurasthénie, mais il existe cependant des cas où le blessé présente les manifestations de la neurasthénie pure sans aucun mélange d’hystérie.

La description symptomatologique de la neurasthénie traumatique se confond en tous points avec celle de toutes les autres neurasthénies; aussi ne devons-nous pas entreprendre de décrire en détail toutes les manifestations de cette névrose; nous nous bornerons à en indiquer les traits principaux.

On peut, avec Charcot, diviser les phénomènes de la neurasthénie en stigmates et en symptômes, les premiers étant essentiels et presque constants, les seconds étant variables.

Les stigmates sont: la céphalée, l’insomnie, l’état cérébral, l’asthénie neuro musculaire, la rachialgie et la dyspepsie gastrointestinale.

Ces stigmates existent souvent seuls, effaçant tous les autres troubles fonctionnels par leur intensité; ce sont eux également qui se rencontrent les premiers.

La céphalée manque rarement; elle donne au malade la sensation d’un lourd casque (galeatus) ou d’un cercle de fer serré autour de la tête; quelquefois la douleur est plus limitée; elle se

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localise alors au front, aux tempes, h l’occiput; les préoccupations et les excitations de toute nature aggravent considérablement cette céphalée, qui ordinairement n’est pas très douloureuse.

L’insomnie présente des caractères excessivement variables : ou bien le sujet s’endort facilement et se réveille au bout de quelques heures sans pouvoir se rendormir, ou bien il ne parvient à s’endormir que vers le matin. Dans tous les cas, il est fatigué et la céphalée reparaît dès qu’il s’éveille.

L’état cérébral est particulier dans la neurasthénie : la faculté d’attention est presque impossible, la mémoire et la volonté sont diminuées. Le malade est inquiet, sombre, ses sourcils sont contractés, il ne parle que de ses maux; lorsqu’il va chez son médecin, il écrit d’avance ce qu’il a à dire ; il achète des livres de médecine, il change constamment de médecin, son caractère est sombre, taciturne, son émotivité est extraordinaire.

L’asthénie musculaire est très fréquente; elle ne va jamais jusqu’à la paralysie; tous les mouvements sont possibles, mais ils sont fatigants; la marche ne peut être continuée longtemps. Cette asthénie musculaire peut se montrer par accès.

La rachialgie peut être générale, mais habituellement elle se localise aux régions de la nuque et du sacrum (plaque cervicale et sacrée de Charcot). Cette rachialgie est plutôt pénible que douloureuse; c’est une sensation de chaleur, de brûlure, de fourmillement, de courbature, de craquement, de froid.

La dyspepsie gastro-intestinale est souvent si marquée qu’elle semble être le point de départ de tous les autres symptômes; d’autres fois elle est légère; rarement elle manque.

Les symptômes secondaires de la neurasthénie sont très nombreux; ce sont des vertiges, la dilatation de la pupille, l’asthénoj)ie accommodative, des bourdonnements d’oreilles, des douleurs vai’iables, des palpitations, des accès d’angine de poitrine, de la tachycardie, la décoloration avec refroidissement des mains et des pieds, la diminution de la puissance virile, l’agitation motrice, des phobies diverses.

Tels sont les principaux symptômes de la neurasthénie traumatique ou autre; nous terminerons l’exposé de cette description par deux observations de neurasthénie traumatique pure.

DES NÉVHOSES THAUMATIQUES.

Observation XVII (inédite, due a M. Vibert).

« Le sieur V.... déclare que le o décembre dernier la voiture sur le siège de laquelle il se trouvait a été accrochée par une autre voiture et renversée ; lui-même a été précipité à terre sous son cheval qui l’a piétiné. Il n’a pas perdu connaissance, bien qu’il ait éprouvé une très vive terreur et que, suivant son expression, il ait poussé des cris terribles. Cette circonstance doit être relevée parce qu’elle est en relation avec certains troubles cérébraux que présente le blessé et sur lesquels nous reviendrons plus loin.

» Le sieur V.... a été atteint de contusions et de plaies contuses en divers points du corps, notamment sur le scrotum.

» Il se serait produit un épanchement considérable de sang dans la partie droite des bourses et sans doute de graves lésions du testicule, car l’ablation de cet organe a été jugée nécessaire à l’hôpital, où le sieur V.... avait été transporté et où il est resté en traitement pendant soixante-dix-neuf jours. Celte opération a été pratiquée, en effet, et actuellement on constate que le testicule fait défaut, que la cicatrice laissée par l’opération se trouve à la racine des bourses de ce côté. Il existe aussi une pointe de hernie inguinale qui, au dire du blessé, date de l’accident et de l’opération qui en a été la suite.

» Le testicule gauche, qui aurait été également contusionné, serait encore douloureux; il ne présente pas toutefois de lésions ajipréciables; on note seulement l’existence d’un varicocèle qui, très probablement, est antérieur à l’accident.

» Le sieur V.... a été atteint en outre de deux plaies contuses à la tête : l’une au niveau du sourcil droit et l’autre au niveau de la tempe droite. Ces deux plaies mesurent chacune environ 1 centimètres de longueur; leurs cicatrices n’adhèrent pas aux tissus sous-jacents.

Enfin, à la partie postérieure de la jambe droite (au niveau du mollet), se trouve une petite plaie contuse qui n'entraine pas de troubles fonctionnels ni de gêne dans les mouvements du membre.

» Le sieur V...., après être resté pendant quatre-vingt-seize jours à l’hôpital ouhl’asile de convalescence deVincennes, a repris son métier de cocher. Mais au bout de deux jours, il a été obligé de l’interrompre de nouveau et de rester oisif depuis lors, en raison de divers troubles cérébraux qui ont apparu depuis l’accident. Ces troubles que le sieur V.... indique spontanément et avec des détails très précis, sont les suivants : il éprouve souvent des éblouissements, des étourdissements, qui plusieurs fois lui ont fait perdre l’équilibre, sans qu’il se soit jamais évanoui cependant.

» Il éprouve aussi des maux de tête fréquents, mais non pas très violents ni très prolongés. Il dort mal, a beaucoup de caucliemars et se réveille en poussant des cris. Sa mémoire a beaucoup diminué; le sieur V.... s’en aperçoit à une foule de détails ; jiar exemple, il lui faut un long effort pour

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se rappeler la situation d’une rue, bien que connaissant à fond Paris où il est cocher dejjuis plusieurs années

» Il ne peut pas non plus fixer son attention longtemps sur le même objet; il était autrefois grand liseur; aujourd’hui c’est à peine s’il lit un journal entier dans la journée; au bout d’un quart d’heure, il ne comprend plus ce qu’il lit. D’ailleurs, sa vue, bonne quand il commence sa lecture, ne tarde pas à se troubler et, s’il persiste, il éprouve des maux de tête. Son caractère a subi aussi de grands changements ; il est devenu très émotionnable et pleure pour le motif le plus futile; il est surtout d’une tristesse qu’il ne s’explique pas lui-même; « rien ne lui dit », suivant son expression; il aimait beaucoup le théâtre et se promettait de le fréquenter pendant son repos forcé; il n’y est pas allé une seule fois; il part pour faire une promenade et s’en retourne à mi-chemin, dégoûté avant d’avoir atteint son but. 11 passe presque toute sa journée chez le marchand de vin où il prend ses repas ; mais dès que les clients sont trop nombreux ou les conversations un peu bruyantes, il regagne sa chambre, préférant la solitude ù l’animation ou à la gaîté d’autrui. Enfin, il se plaint encore de n’avoir pas d’appétit, de ne pouvoir boire un peu de vin pur sans être pris d’étourdissements, d’éprouver fréquemment des palpitations; enfin de n’avoir plus de désirs sexuels.

» Tous ces troubles sont ceux qu’on observe fréquemment à la suite de traumatismes ayant ébranlé tout le corps ou ayant porté spécialement sur la tête. Le sieur V.... n’était pas prédisposé particulièrement à ces troubles cérébraux par ses antécédents héréditaires ou personnels. Il n’aurait jamais eu d’autre maladie qu’une attaque de rhumatisme articulaire aiguë, qui n’a pas laissé de lésions du cœur. Il ne présente aucun des stigmates permanents de l’hystérie (anesthésies cutanées, sensorielles ou des muqueuses); il ne parait nullement alcoolisé. 11 a toujours été, dit-il, d’un caractère calme, fuyant les discussions et les querelles. 11 s’exprime très correctement, possède une certaine culture intellectuelle; il reconnaît avoir toujours été assez facilement émotionnable, ou, pour employer son expression, « sensible ».

» Si Ton s’en rapporte à l’observation des malades du même genre, il est probable que le sieur V.... finira par guéi'ir, mais sans pouvoir fixer aucun délai précis à cet égard ; ce ne sera sans doute pas avant plusieurs mois que son état sera assez amélioré pour (ju’il puisse reprendre l’exercice de son métier.

» Conclusions. — 1» Le sieur V.... a été atteint de contusions et de plaies contuses en divers points du corps;

» ‘i» Ces blessures ont entraîné la perte de Tun des testicules. Elles ont nécessité un séjour de plus de trois mois à Tliôpital;

» 3-> Elles ont occasionné, en outre, divers troubles cérébraux qui, aujourd’hui encore, rendent le sieur V.... incapable de se livrer â toute occupation suivie. Il est probable que cet état persistera plusieurs mois encore, et que la durée totale de l’incapacité du travail sera ainsi portée à près d’une année.

(Signé) : Vibeiit. »

DES NÉVROSES TRAUMATIQUES.

Observation XVIII (inédite, due a M. Vibert).

« Je soussigné, Cliarles Viberl, docteur en médecine, commis par jugement du tribunal de la Seine (quatrième chambre), en date du 24 juin 1893, à l’effet de procéder à l’examen du sieur C- .., de spécifier, s’il est possible, les blessures qu’il aurait reçues et les conséquences qu’elles ont pu entraîner, de constater son état actuel, de dire si cet état provient directement ou indirectement de l’accident du 14 bctobre 1890, enfin de déterminer si G.... est dans l’impossibilité de continuer à exercer ses fonctions à l’administration des postes et par suite de demander sa mise à la retraite,

n Ai procédé le 13 décembre 1893 à l’examen du sieur G... , en présence des parties et après avoir pris connaissance des divers certificats médicaux (|ui m’ont été remis.

» Le sieur G...., ègé de 37 ans, assure qu’il a toujours eu une bonne santé jusqu’au moment de l’accident dont il a été victime; il montre une pièce établissant que son service à l’administration des postes n a jamais été inteirompu pour cause de maladie, sauf une seule fois. Le 14 octobre 1890, le train dans lequel il se trouvait a déraillé; le plaignant aurait reçu ainsi de violentes contusions sur le côté droit du corps. Ges blessures l’ont obligé à garder le lit pendant un mois, et à cesser sés occupations pendant six mois. Après ce délai, il a repris son emploi à l’administration des postes, mais, dit-il, il n’était pas et n’est pas encore actuellement guéri; il ne peut faire son travail que grâce à l’aide obligeante de ses collègues, et encore a-t-il été obligé à maintes reprises d’interrompre son service pour prendre du repos.

» 11 n’est contesté par personne que le sieur G.... a reçu de violentes contusions à l’épaule droite et sur le côté droit de la poitrine. Ge qui est contesté, c’est que ces contusions aient occasionné la fracture de l’une des côtes (quatrième ou cinquième) et de l’omoplate. L’opinion de M. le Df Laurent, qui a soigné le blessé dès le début, et qui affirme, dans un certificat en date (lu 18 décembre 1890, avoir très nettement perçu des craquements osseux, nous parait cependant ne pas permettre de doutes à cet égard, à moins de suspecter la bonne foi de ce médecin. Quoi qu’il en soit, on ne constate pas aujourd’hui de traces de ces fractures, ce qui n’a pas lieu de surprendre, puisqu’il s’est écoulé plus de trois ans depuis l’accident.

» M. G.... se plaint de soulfrir de douleurs dans le côté droit de la poitrine et dans l’épaule droite, douleurs qui rendent les mouvements du bras pénibles et difficiles. Lorsqu’on fait mouvoir l’épaule droite, on constate qu’il se produit quelques bruits de craquements, et que les manœuvres qui ont pour effet de porter le bras soit en arrière, soit en haut, paraissent occasionner de vives douleurs. Ges constatations sont de nature â faire croire qu’il existe de la périarthrite; d’ailleurs, alors même que l’existence de celle-ci serait contestée, il n’en serait pas moins vrai qu’un traumatisme comme celui qu’a subi

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le plaignant peut laisser des douleurs pendant de longues années, même sans qu’il subsisie de lésions matériellement appréciables.

» M. G.... se plaint surtout de troubles de la santé générale qui se seraient développés depuis l'accident. Il se |)laint de faiblesse; son service le fatigue, non seulement physiquement, mais aussi intellectuellement. Sa mémoire est devenue paresseuse; les mots les plus usuels lui échappent parfois; il inscrit sur ses paquets de lettres le nom d’une localité qui n’est pas celui qui convient; ses subordonnés sont obligés de lui l'appeler le nom des villes. Il est ilevenu irascible, et pendant l’e.vamen qu’il a subi devant nous, il fallait à tous moments calmer les emportements que provoquaient les observations, ou même les incidents les plus futiles : les vêtements à remettre, un objet qui tombe, etc. Le blessé a un tic très accentué de la face, qui serait postérieur à l’accident. Enfin, l’aspect général du sieur G.... est celui d’un homme dans un état de décrépitude physique et intellectuelle beaucoup jilus avancé (jue ne le comporte son âge.

M Nous croyons que les troubles de la santé que nous venons d'indiquer rendent le sieur G . . incapable d’accomplir d’une façon régulière et suivie son service à l’administration des postes, et que, par suite, il est fondé à demander sa mise à la retraite. Nous croyons également que ces troubles de la santé sont la conséquence directe de l’accident du mois d’octobre 1890. Ils présentent, en effet, les caractères principaux des désordres nerveux que l’on observe habituellement chez les personnes cpii ont été victimes d’acci dents de chemin de fer.

» Paris, le 14 décembre 1893. » (Signé) : Vibekt. »

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