‹ Les New-YorkaisesChapitre 10 sur 20 · Ë PERS · texte numérisé non relu

Ë PERS

qu'elle allait faire; et spéculer sur ce qui pouvait bien se passer derrière ce petit front lisse et rond devint son occupation la plus captivante.

Au début, il aimait voir arriver Nona, puis Jim rentrer de sa banque, épuisé mais heureux, et il restait tranquillement assis à fumer, pendant que les trois jeunes gens riaient en disant des sottises. Mais, peu à peu, il en était venu à éviter les jours de Nona, à s’arranger pour partir tôt de son cabinet afin d'arriver avant Jim, et de voir Lita seule.

Mais depuis quelque temps elle avait l'air agitée, irritable; et Manford était décidé à gagner sa confiance pour résoudre l'énigme cachée derrière le petit front lisse et rond. Il ne pouvait pas supporter l’idée que le mariage de Jim puisse courir à l'échec, comme tant d’autres. Il fallait que Lita comprenne qu'elle possédait un trésor et qu'elle devait le garder. Lita Cliffe.. la nièce de Mrs. Percy Landish... avoir eu la chance d’épouser Jim Wyant, et s’exposer à le perdre! Les femmes étaient vraiment folles! Manford était sûr de pouvoir la ramener au bon sens, en l’éloignant de cette bande de flatteurs et d’imposteurs qui l’entouraient. Parfois, quand elle était calme, elle paraissait être suspendue à son jugement et se plier d'une façon touchante à tout ce qu'il disait.

L'essentiel était de la convaincre de renoncer au jazz et aux boîtes de nuit, à cette racaille pseudo-artiste d’«architectes » d'intérieurs, de théâtreux et de vedettes de cinéma qui avaient envahi son existence — de la ramener aux joies de la campagne, du golf, du tennis, du canotage, de toutes les saines activités de plein air. Elle aimait assez cela lorsqu'elle n'avait pas autre chose à faire. Elle avait avoué à Manford qu'elle était fatiguée de toute cette frénésie et qu’elle avait besoin de repos; et elle avait à moitié promis de venir à Cedarledge avec son bébé pour Pâques. Jim de son côté accompagnerait son père dans cette île au large de la côte de Géorgie; et l'éloignement de Jim serait peut-être une bonne

chose. Ces jeunes femmes modernes se lassaient vite de : ce qui leur était familier; Lita apprécierait mieux son mari après une période de séparation.

Enfin, tout cela se réaliserait sans doute dans quelques semaines. Elle n'avait jamais vu à Cedarledge les cornouillers en fleurs, la verdure nouvelle frémir dans les bois. Cette vision fit sourire Manford, et il ramassa Le Rapporteur pour se rafraîchir la mémoire.

Mais ce n'était pas le bon numéro; on n’y voyait aucune photo des jardins. Pourquoi diable miss Vollard le lui avait-eHe donné? En le feuilletant, il tomba sur «Le Sage oriental en tenue rituelle » — Ah, fichu

.Mahatma! - Puis sur « Les disciples de Dawnside » - Oh, bon sang!

Il se leva pour tendre le magazine à la lumière. Chez lui, où régnaient Pauline et là raison, l'éclairage était réparti de façon qu'on puisse lire sans besoin de quitter son siège; mais dans cette maison absurde, où personne n'ouvrait jamais un livre, les lampes étaient si sournoisement placées, avec des abat-jour si épais, qu'il fallait tendre la page directement au-dessous pour pouvoir distinguer quelque chose.

Il scruta la photo, recula d’abord avec dégoût en reconnaissant Bee Lindon, mais regarda de nouveau, redressa ses lunettes sur son nez pour être sûr de bien saisir — l’instinct de précision de l'avocat l’emportant sur un furieux tremblement intérieur.

Il se dirigea vers la porte, mais revint sur ses pas, et resta indécis. Pour mieux voir la photo il avait soulevé l'abat-jour, et une lumière crue s'était projetée sur la statue posée au-dessus du divan de Lita - cette statue dont Pauline (au grand amusement de ses enfants) disait avec une légère inquiétude qu'elle supposait que c'était cubiste. Manford ne l'avait guère remarquée jusqu'alors, sauf pour s'étonner que les jeunes gens aiment aütant la laideur; dans la pénombre de la niche, elle avait l'air d’un amas de membres difformes. Maïintenant, en pleine lumière... « Espèce de charogne!» Il

110 | ln FeSEl

leva le poing vers elle. « Voilà ce qu’ils veulent... voilà leur idole bestiale ! » Il bégayait de rage. Il était furieux pour Jim. Quelle horreur! Quelle déchéance! Il lâcha le magazine par terre, et s’effondra dans le fauteuil.

Émergeant de son dégoût et de sa confusion, il reprit lentement ses esprits. Pauline avait raison : que pouvait-on attendre d’une fille élevée dans cette maison Landish ? On ne lui avait sans doute jamais demandé où elle allait, ni à quelle heure elle rentrerait — Kitty

. Landish, occupée par ses propres frasques, avait été sûrement la dernière à s'en soucier.

Eh bien, et alors ? Toutes les jeunes filles modernes étaient libres; et on voulait qu’elles sachent user de leur liberté. On avait aussi scrupuleusement respecté l'indépendance de Nona que celle de Jim; rien ne l’empêchait de prendre part à toutes les expériences du moment. Mais Nona était ferme comme un roc : un homme pouvait espérer fonder son bonheur sur elle. Si une femme avait une nature droite, ni le jazz ni les boîtes de nuit ne parviendraient à la déformer…

Évidemment, Nona avait été élevée par Pauline, laquelle, malgré tous ses défauts, s'était toujours montrée tendre et avisée avec ses enfants. La preuve en était qu'ils l’'adoraient, même s’ils se moquaient d'elle. En reconnaissant cette vertu à sa femme, Manford sentit comme un vent de fraîcheur et d'honnêteté souffler sur lui. Il avait été injuste avec elle ces temps derniers, acerbe, irritable. Il avait absorbé un poison lent, le poison émanant de la pénombre voulue de ce boudoir, avec toutes ses implications pernicieuses. Sa pre-

. mière impression de Lita —- quand il l'avait trouvée laide et prétentieuse -— lui revint alors, dissipant le sortilège.

«Oh, je suis contente que vous m'ayez attendue... » Elle était soudain devant lui, son petit visage en forme de cœur enfoncé dans son col de fourrure comme un

oiseau dans son nid. «Je voulais vous voir aujourd'hui... j'avais envie de vous voir. » Elle le regardait la

tête légèrement penchée de côté, en distillant ses paroles comme une liqueur dorée à travers ses lèvres entrouvertes.

Manford soutint son regard. Il s'était levé, prêt à éclater en reproches et en invectives. Mais, en la voyant, les mots lui étaient restés dans la gorge, et il trouva plus facile de ne rien dire, et de s’en aller. Bien sûr il valait mieux s'en aller. Ce n'était pas son affaire : Jim Wyant n'était pas son fils. Dieu merci il pouvait se laver les mains de toute cette histoire.

« J'ai un dîner. Je ne peux pas rester, marmonna-t-il.

— Ah, mais non, ne partez pas! » Elle lui posa sur le . bras une main légère comme une fleur. «Je veux que vous restiez. » Elle retroussait sa lèvre supérieure, et il aperçut le bout de ses petites dents régulières et étincelantes.

« Peux pas... peux pas... » bredouilla-t-il, comme si sa voix était aussi entravée que son regard. Il fit un mouvement en direction de la porte. Le Rapporteur était étalé par terre entre eux. Tant mieux! Elle découvrirait la photo quand il serait parti. Elle comprendrait alors pourquoi il n'avait pas voulu rester Et il n’y avait pas à craindre que le magazine tombe sous les yeux de Jim; on pouvait faire confiance à Lita pour l’escamoter!

«Tiens, qu'est-ce que c’est ? » Elle pencha sa taille haute et souple pour le ramasser et l’approcha de la lampe, le visage rayonnant. «C'est vous qui avez apporté ça? Vous êtes vraiment un amour! Quelle . chance! J'ai cherché un exemplaire partout. tout le tirage est déjà vendu. J'ai la photo originale quelque part, mais je n’arrive pas à la retrouver. »

Elle avait ouvert en grand la page fatale; elle la couvait d'un regard souriant; sa bouche s'ouvrait comme un écrin rose sur des rangées de perles nacrées. Elle se tourna vers Manford d’un air tendre. « Quand vous m'avez empêchée d'aller chez Ardwin, j'ai dû lui promettre d'envoyer ça à Klawhammer, pour montrer que

je sais vraiment danser. Tommy m'a téléphoné à l’aube avant le départ de Klawhammer pour Hollywood, et pour me dire que tout le monde la veille avait pensé que je m étais débinée parce que je savais que je ne serais pas à la hauteur » Elle tendit fièrement la photo. «Je n'en ai pas l'air, non? Eh bien, pourquoi me regardez-vous comme ça ? Vous ne saviez pas que j'allais faire du cinéma ? Rester en place n’a jamais été mon genre. » Elle posa le magazine, puis fit glisser sa fourrure avec un sourire las et en esquissant un pas de danse. « Pourquoi prenez-vous l’air choqué ? Si je ne fais pas ça, je vous avertis que je m’enfuirai avec Michelangelo. J'imagine que vous savez qu'Amalasuntha va l’importer. Je ne peux pas faire longtemps la même chose. Et puis, nous avons tous le droit d’exprimer notre personnalité, non? »

Manford ne la quittait pas des yeux. Il entendait à peine ce qu'elle disait, tant il en était abasourdi et écœuré. Voilà donc les pensées, les rêves qui circulaient sous ce front caressé d’une lumière perlée!

Il articula péniblement : «Cette photo... C’est vrai, alors ? Vous y êtes allée ?

— À Dawnside ? Et comment ! Où croyez-vous que j'aie appris à danser ? Tante Kitty me fourrait là-bas chaque fois qu'elle avait besoin de se débarrasser de moi... Ce qui était fréquent. »

Ayant ôté son manteau et son chapeau, et baïissé l'abat-jour, mince maintenant dans sa robe légère, elle leva sous le regard de Manford ses bras nus au-dessus de sa tête, en formant comme deux anses d'amphore.

«Oh, mes enfants... comme tout ça m'ennuie! » fitelle en bâillant.

Pauline Manford perdait foi en elle-même; elle éprouvait le besoin d’un nouveau stimulant moral. Pouvait-elle pour cela puiser à d'anciennes sources ?

Le lendemain du dîner chez les Toy, elle réfléchit, en se réveillant, à l'opportunité de se rendre dans cette petite salle nue de Dawnside où le Mahatma donnait ses audiences privées, et elle fut refroidie par un doute. Elle aurait préféré, sur le moment, ne pas affronter le sage; en allant le voir, elle risquait de s’exposer à la colère de son mari, et la prudence lui dictait de se tenir à l'écart de la bataille qui s’annonçait. Si le Mahatma lui demandait d'intervenir, elle pourrait seulement répondre qu'elle avait déjà essayé de le faire, mais en vain; or il était toujours pénible, et d’ailleurs inutile, d'admettre des échecs de ce genre. Et cependant, il fallait qu'elle ait un Guide : plus encore qu'aucune papiste, elle ressentait la nécessité d’un «directeur de conscience» - comme aurait dit Amalasuntha. En de tels moments, la pratique de la confession, devant laquelle le protestantisme enraciné de Pauline reculait pourtant avec horreur, lui paraissait présenter bien des avantages. Mais à qui se serait-elle confessée, sinon au

Mahatma ?

Dexter était parti à son travail sans demander à la voir; elle avait été sûre qu'il agirait ainsi, après leurs trajets de la veille pour se rendre au dîner des Toy, et

en revenir. Quand il était d'humeur sombre et taciturne — ce qui était devenu de plus en plus fréquent, avait-elle remarqué -, elle savait que rien ne servait d'insister. De vagues échos de la doctrine freudienne qui lui étaient parvenus en grand désordre avaient renforcé sa conviction qu'il était salutaire de «se soulager par le dialogue », et elle était impatiente d'appliquer ce remède à Dexter; mais la dernière fois qu'elle lui en avait parlé, il l'avait blessée en lui répondant qu’il aimait autant prendre un laxatif. Et il risquait de lui répliquer quelque chose de plus grossier encore si elle tentait de le sortir de son état actuel de mutisme entêté.

Elle était assise dans son boudoir, péniblement tourmentée par une heure de loisir imprévue. L'artiste en massage facial avait la grippe, et ne l'avait prévenue qu'au dernier moment. Il était vrai qu’elle avait dû sauter sa «méditation silencieuse» du matin; mais elle ne se sentait pas d'humeur à la faire maintenant; d’ailleurs, une heure, c'était trop long pour méditer; c'était trop long pour tout. C'était la première fois depuis des années qu'elle avait une heure entière devant elle, et elle ne savait absolument pas qu’en faire. C'était quelque chose que personne n'avait songé à lui apprendre: et le sentiment d'être soudain entourée de toutes parts d’un vide pareil, qui n'était jalonné d'aucun rendez-vous, d'aucune obligation, provoqua en elle une sorte de vertige intellectuel. Elle avait bien fait, comme toutes ses amies, de très nombreuses cures de repos: mais le repos durant une cure était un repos organisé; chaque minute était consacrée à un exercice d'inactivité; on n’éprouvait jamais cette bizarre sensation de vacuité, on n’avait jamais à affronter une étendue de temps sans la moindre balise. Elle avait l'impression que le monde entier avait brusquement pris la fuite en la laissant sur. place. Une heure vide, c'était. mais, quoi, il n'y avait aucun moyen de prendre la mesure d’une heure vide! Une heure vide s’étendait à l'infini comme une route

Page 1