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gées de lorgnons interloqués. Elle eut l'impression de perdre pied, mais se ressaisit au bord de l’abîme, et évita le plongeon.
«C'est ce que disent nos adversaires... ces femmes qui ont peur d’être mères, ces femmes qui ont honte d'être mères, ces femmes qui font passer leur plaisir et leur confort, et ce qu’elles appellent leur bonheur, avant la mystérieuse joie céleste, le glorieux privilège de mettre des enfants au monde...»
Les mères rassurées éclatèrent en applaudissements. Elle avait réussit Elle avait tiré son meilleur effet des griffes mêmes du désastre. Seul un mouvement instinctif de rétablissement avait pu lui permettre, avant qu'il ne soit trop tard, de faire promptement passer les premières phrases de son autre discours, celui destiné au Comité du contrôle des naissances, pour l’audacieux exorde de son hymne à la maternité! Elle se tut un instant, le souffle encore intérieurement coupé, mais déjà assez sûre d'elle, devant cet auditoire qui ne s'était aperçu de rien, pour rendre un sourire à Nona. Elle n'aurait jamais eu autant de succès avec le début qu'elle avait prévu. C'était bon à savoir pour les prochaines conférences.
Cependant, elle restait nerveuse à l’idée qu’elle pouvait perdre non seulement son calme mais aussi la mémoire, et oublier le sens même de ce qu'elle disait. C'était comme une main de glace qui lui lançait un avertissement énigmatique.
La nervosité, la fatigue, le surmenage cérébral... les avait-elle donc combattus en vain ? À quoi avaient servi tous ces mois et toutes ces années d'efforts patients et systématiques contre la fatalité humaine - contre l'anxiété, contre le chagrin, contre le vieillissement -, si la menace devait reparaître au moindre événement imprévu ?
Néanmoins, elle termina sous Le acclamations. Elle avait su toucher directement ces cœurs confiants, encore emplis de souvenirs personnels d’une vie rude
et laborieuse, ou dans lesquels subsistait une robuste tradition, en dépit des automobiles, de l'argent et des installations sanitaires «ultramodernes ».
Pauline, après le départ des Mères, était remontée dans sa chambre, encore tout hébétée de s’en être tirée de justesse. Dieu merci, elle disposait d’une heure libre! Elle se jeta sur son divan pour se sonder ellemême — exercice dont elle avait rarement le loisir.
Maintenant qu'elle savait qu'elle était hors de danger, et qu'elle n’avait rien fait de fâcheux pour sa réputation, elle pouvait considérer de plus près les motifs directeurs de ses entreprises; et ce qu’elle vit l’'effraya. Être présidente de l'Association pour la fête de la Maternité et intervenir au banquet pour le Contrôle des naïissances ! Elle n'avait pas besoin d'entendre les ricanements de sa fille pour se rendre compte de son incohérence. Pourtant, concilier ces deux activités lui avait semblé aussi naturel que d'inviter le grand rabbin et l'évêque de New York en même temps que le cardinal d'Amalasuntha. Le Mahatma n'enseignait-il pas aux initiés que toutes les discordes devaient se résoudre en une harmonie supérieure ? Quand on avait attiré un instant son attention pressée sur la bizarrerie du fait d’encourager à la fois la natalité et les moyens de la contrôler, elle avait trouvé bon de répondre que les deux catégories de femmes concernées étaient entièrement différentes, et qu'on ne pouvait pas les «atteindre » de la même façon. Or, en morale, comme en publicité, l’essentiel était de frapper juste. Ce raisonnement l'avait
jusqu'alors satisfaite. Sentant qu'il y avait beaucoup à dire dans chaque domaine, elle s'était lancée avec un zèle égal dans la propagation des deux doctrines. Mais à présent, considérant sa tentative d'un œil froid, elle doutait de son opportunité.
Ce doute parut être reflété par le petit visage guindé de Maisie Bruss, qui fit son apparition avec plusieurs messages notés.
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«Oh, Maisie! Il y a quelque chose d’important ? Jesuis morte de fatigue. » C'était un état qu’elle reconnaissait rarement.
«Pas grand-chose. Trois ou quatre journaux ont appelé pour obtenir le texte de votre conférence. C'est un grand succès. »
Une ombre de contentement passa au milieu des perplexités de Pauline. Elle ne prétendait pas à l'éloquence, et elle savait que ses enfants souriaient de sa syntaxe. Mais, puisque son intervention avait gagné les cœurs de son public, pourquoi nier que c'était un succès ?
«Oh, je ne crois pas que ce soit assez bon pour être imprimé...» fit-elle pourtant.
La secrétaire eut un léger sourire, et se remit à parcourir ses notes. « La Marchesa a téléphoné pour dire que son fils embarque mercredi... et j'ai envoyé son câble au sujet du cardinal, réponse payée.
— Michelangelo embarque mercredi? Après-demain? Mais ce n'est pas possible!» Pauline se dressa anxieusement sur ses coudes. Elle avait prévenu son mari, et il n'avait rien voulu entendre. « Téléphonez à l'office, s’il vous plaît, Maisie.. demandez à Powder si Mr Manford est rentré.» Mais elle savait parfaitement quelle serait la réponse. Désormais, chaque fois qu'il y avait un sérieux sujet de discussion entre eux, Dexter trouvait toujours une excuse pour l’éviter Elle s’allongea de nouveau, et ferma les paupières pour entendre la confirmation : «Non, Mr. Manford n'est pas encore rentré. »
Il se passait quelque chose avec Dexter depuis un certain temps : Pauline avait beau fermer les yeux, elle était obligée de l’admettre! Sans doute était-il surmené ? C'était la raison habituelle : quand les riches maris se montraient d'humeur pénible chez eux, leurs médecins prétendaient toujours qu'ils étaient surmenés.
«Dîner chez les Toy à 8h30», poursuivait miss Bruss. Pauline pinça les lèvres. Chez les Toy... il n’oublierait pas ça! Chaque fois qu'il y avait une femme qui le séduisait.… oui, même Lita.… elle l’avait vu piétiner
L dé
d'impatience, consulter sans arrêt sa montre, un soir où il devait aller au cinéma avec Lita, et où il pensait que la femme de Jim avait oublié leur rendez-vous. Oh, c'était peut-être un des symptômes de l’âge. une crise passagère. Elle pouvait se permettre d’être généreuse… il lui avait été dévoué durant vingt ans... Oui, elle avait l'intention d’être généreuse... Les hommes ne savaient pas vieillir comme les femmes... donc, elle s’abstenait de lui faire des remarques sur ses flirts, et en fait elle était plutôt reconnaissante envers cette idiote de Gladys Toy de faire autant cas de lui.
Mais quand il s'agissait d’affaires sérieuses, comme celle du Mahatma, c'était différent. Dexter devait montrer un peu plus de considération pour ses opinions — une femme dont la conférence était réclamée par une douzaine de journaux! Et cette épuisante histoire de Michelangelo.. un autre problème qu'il avait obstinément esquivé! Le découragement envahit Pauline. À quoi servaient la gymnastique rythmique, les douches froides, la respiration mentale en profondeur, et toutes les autres panacées ?
Si les choses continuaient ainsi, elle serait obligée de se faire lifter le visage.
C'était exaspérant, la façon dont cette fille Vollard rôdait et épiait. C'était sans aucun doute leur meilleure secrétaire : techniquement parfaite, avec des notions de français et d’italien bien utiles en cas de complication linguistique. Il ne pouvait absolument pas être question de la remplacer. Mais, en dehors de son travail, quelle pauvre idiote ! Et toujours — impossible de le nier, ça faisait sourire tout le monde -, toujours trouvant des excuses pour s’introduire dans le bureau de Manford : un appel urgent, une signature oubliée, une dernière question à poser, un message d'un des associés. elle saisissait d’habiles prétextes… Et désormais, quand elle le quittait, il se levait machinalement, redressait les épaules, se regardait d’un œil critique dans le miroir de la cheminée, et la détestait un peu plus de lui avoir fait perdre si sottement son temps.
Cet après-midi-là, elle avait avancé une raison encore plus futile que d'habitude : un nouveau point à retenir contre elle. «Un des employés a oublié ça sur son bureau. Il y a là-dedans une image qui vous amusera. Ça ne vous ennuie pas que je vous l’apporte ? » avait-elle insisté. |
Manford était sur le point de partir; il avait déjà son manteau, son chapeau, et sa canne à la main. Il grommela : «Oh, merci» et prit le numéro du Rapporteur pour couper court aux effusions. Une image qui pou-
vait l'amuser! Quelle crétine ! Probablement une vue «artistique » des jardins de Cedarledge.… Il se souvenait que, l'été dernier, Pauline avait permis aux journalistes du Rapporteur d'y prendre des photos. Elle estimait que c'était un devoir : ça pouvait contribuer à répandre l'amour du jardinage (une autre de ses marottes) et, de plus, ce n’était guère démocratique de refuser de faire participer la multitude à ses privilèges personnels. Dexter Manford connaissait bien les mots d'ordre de sa femme, et il en venait à se demander quelle aurait été pour elle le sens de ses privilèges, si la multitude n'avait pas été là pour y participer.
Il glissa le magazine sous son bras et le posa, une demi-heure plus tard, dans le boudoir de Lita Wyant. Là, dans le silence et la pénombre, il fut content d’être un moment seul, même si la plupart du temps le manque de ponctualité de Lita l’agaçait. Mais cette fois, après la précipitation et la confusion de la journée, il trouvait apaisant de l’attendre dans cette pièce feutrée, devant ces coussins entassés qui portaient encore la trace de son corps, et cette lumière voilée qui tombait sur deux arums blancs placés dans un vase noir. C'était comme si la présence de Lita devait partout être indiquée par un bouquet de ces arums lisses et sculpturaux.
Quand elle entrerait, elle ne perturberait guère toute cette tranquillité : son apparition, au contraire, l’intensifierait; elle semblait douée du pouvoir d’étouffer le bruit et le tumulte autour d'elle. Or, ce soir-là, le calme régnait dans la maison. Manford, comme de coutume, était allé sur la pointe des pieds voir le bébé, dans sa chambre aux murs gris acier, ornée de jacinthes blanches dans des pots en métal argenté. L'enfant dormait, petit Hercule rose et rond avec des boucles vigoureuses et flamboyantes, des mains potelées agrippées à la couverture. La nurse somnolait sous une lampe, immobile et grise elle aussi, comme un pigeon aux ailes repliées.
Une maison sans horaires fixes, sans engagements, . sans obligations... où toutes les pendules étaient déréglées, où personne n'était en retard, puisqu'il n'y avait pas d’heure particulière pour faire les choses. C'était inepte, bien entendu, insupportablement peu pratique — mais si reposant après une journée bousculée! Et puis c'était un exploit miraculeux dans le réseau serré des tâches et des plaisirs de New York — dans la ville même qui semblait condamnée à s’écrouler et disparaître si jamais ses horloges s’arrêtaient !
Ces dernières visites de Manford avaient d’abord eu pour raison son désir de passer voir l'enfant avant de . rentrer chez lui. Il aimait les enfants au berceau, en particulier ce gros poupon qui était issu de Jim. Après Nona, c'était pour Jim qu'il éprouvait le plus d’affection, et le voir heureux en ménage, travaillant bien à la banque, et père de cé drôle de petit lascar, ravivait dans l’homme mûr tous ses regrets de ne pas avoir de fils.
Jim rentrait rarement assez tôt pour assister à ces visites et, au début, Lita elle-même n'était souvent pas là. Mais, ces derniers mois, Manford l'avait plus souvent trouvée chez elle -‘ou du moins avait-il pris l’habitude de s’attarder dans son boudoir avec une cigarette, en attendant son retour, avant de retourner dans cette autre maison où toutes les pendules sonnaient ensemble à l'heure pile, et où dès son apparition Maisie Bruss sautait sur lui avec en main la liste de tous les rendez-vous de la semaine.
Ce soir-là, il se sentait plus fatigué que d'habitude — fatigué de sa journée, de son travail, de la vie, de luimême... oh oui, surtout de lui-même... tellement fatigué que, le confort du fauteuil aidant, il sombra dans une somnolence où la quiétude environnante s insinua comme le flot d'une marée.
Il se réveilla en sursaut, s’imaginant que Lita venait de rentrer, et ressentant la gêne d’un vieil homme assoupi surpris par une jeune beauté... Mais la pièce
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était vide; il avait tout simplement fait tomber par terre le magazine de miss Vollard en remuant dans son somme. Il se souvint qu'il l'avait emporté dans l’intention de montrer à Lita les photos de Cedarledge qui s'y trouvaient, supposait-il. En aurait-il le temps? Il consulta sa montre - geste anachronique dans cette maison -, alluma une autre cigarette, et se renversa en arrière avec contentement. Il savait que, dès qu'il arriverait chez lui, Pauline, qui lui avait encore une fois téléphoné dans l'après-midi au sujet du Mahatma, parviendrait à le coincer pour aborder de nouveau cette question agaçante, avec une autre, qui menaçait d’être encore plus exaspérante, celle du règlement des dettes de ce lamentable Michelangelo. «Si nous ne les réglons pas, nous l’aurons ici sur les bras. Amalasuntha est persuadée que tu vas l'employer dans ton cabinet. Tu ferais bien de rentrer assez tôt pour que nous en discutions.….. » Toujours discuter, intervenir, réparer! Il était suffisamment accablé de ce genre de choses dans sa profession. Vraiment, Pauline aurait dû être avocate! Elle aurait ainsi dépensé son énergie dans un bureau. Oui, il préférait rester tranquillement là où il était, et rentrer au dernier moment, juste à temps pour s'habiller et sauter dans la voiture avec elle. Car ils devaient dîner en ville, il ne savait plus chez qui.
Il eut un instant l'impression de voir la silhouette marmoréenne de sa femme se découper solidement devant lui, comme une image en relief dans un stéréoscope; mais elle s'estompa vite au milieu du bien-être, du plaisir d’être un peu seul, de l’indolence de cette attente paisible de l’arrivée de Lita. Curieuse petite, cette Lita! Un sourire de réminiscence plissa les lèvres de Manford. Un jour, elle s'était glissée sans bruit derrière lui pour le surprendre par un petit baiser sur le crâne. Il avait cru que c'était Nona... Depuis lors, il avait souvent fait semblant de dormir en l’attendant… mais il n'avait plus reçu de baiser.
Il se demandait quel genre de vie elle menait vrai-
ment. Et comment se comportait-elle avec Jim, maintenant que la nouveauté était passée : ? Il ne pouvait pas imaginer deux personnes moins faites l’une pour l’autre. Mais on ne pouvait jamais savoir, avec les femmes. Jim était jeune, et plein d’adoration; et puis il y avait ce petit rouquin, dans le berceau.
Par chance, Eita s’entendait bien avec Nona, et toutes deux passaient beaucoup de temps ensemble. Nona était sérieuse comme un pape... et joyeuse comme un grilloñ. Quand elle était là, on était sûr que tout irait bien. Mais il y avait toutes les autres heures,
. sans aucune garantie... Lita avait sans doute reçu une étrange éducation des maïns de Mrs. Percy Landish, et du reste Pauline y avait vu un obstacle au mariage de son fils, mais son respect de mère moderne pour l'indépendance de ses enfants avait réduit ses objections à de simples allusions dont Jim, en pleine idylle, ne s'était même pas aperçu.
Manford aussi avait déploré le choix de Jim. Car Lita lui avait tout d’abord déplu. Il l'avait trouvée nettement laide, avec ses pommettes hautes, sa tête trop petite, ses robes voyantes et ses airs nonchalants et prétentieux. Puis, le temps passant, le mariage paraissant bien marcher, il avait essayé de s'intéresser à elle pour le bien de Jim, et pour cela de la voir à travers les yeux du marié. Mais le changement ne s ‘opéra qu'après la naissance du bébé. À la vue de la jeune mère reposant sur ses oreillers, avec une ombre nouvelle sous ses paupières dorées, et ouvrant la main comme une fleur pour soutenir la tête congestionnée du petit être à qui elle avait donné la vie, Manford sentit fondre son cœur. Cet enchantement ne dura pas; et il ne le retrouva pas;
certains jours, il était exaspéré par ce qu'il appelait ses mines coquettes, et certains autres, il était glacé par sa
vulgarité. Mais elle ne l’ennuyaïit jamais, elle ne cessait jamais d’exciter en lui une sorte d'intérêt irrité. Il se dit que c'était parce qu'on ne pouvait jamais être sûr de ce