‹ Les New-YorkaisesChapitre 15 sur 20 · LA · texte numérisé non relu

LA

Depuis qu’elle avait quitté Stan la nuit sous la pluie, elle était devenue oublieuse de tout ce qui ne concernait pas leur relation. Mon Dieu, c'était assez normal - seulement, elle n'aurait pas dû autant déblatérer sur l'égoïsme d’Aggie ! On est toujours égoïste, quand on est amoureux. Et Aggie, à sa manière, était amoureuse. Son amour était sec et ratatiné, comme tout autour d’elle; quelque chose d’osseux, de décharné, comme ces images répugnantes qu'on voit dans les manuels d'anatomie. Mais, en réalité, ces bras revêches se tendaient vers Stanley, même s'ils se figuraient s'ouvrir à Dieu. Quel dégoûtant mystère que la vie! Et pourtant, Pauline et ses opulentes amies persistaient à la considérer comme un pique-nique scolaire du dimanche, avec de la limonade et des petits-beurre comme suprême récompense:

Elle accueillit Jim dans son salon. Elle lui tendit les bras, et lui jeta un regard oblique pendant qu'il offrait sa joue à un baiser. Cette joue était-elle plus jaune que d'habitude ? Bah, ça ne signifiait pas grand-chose : elle et lui jaunissaient toujours quand ils étaient soucieux!

« Alors, que t'afrrive-t-il, mon vieux ? Non, pas ici... ce fauteuil est plus confortable. Veux-tu un café?»

Il accepta le fauteuil, mais refusa le café. Il avait pris son petit déjeuner avant de sortir, dit-il - mais elle savait comment Lita tenait sa maison, et elle ne le crut pas.

« Des ennuis avec Spécimen À ?

— Des ennuis? Non... C'est-à-dire. » Elle avait posé cette question au hasard, dans le vague espoir de gagner du temps avant que ne soit prononcé le nom de Lita; mais elle eut le sentiment d’avoir involontairement touché du doigt un autre problème.

«C'est-à-dire. Eh bien, il est de nouveau nerveux et agité... Tu n'as pas remarqué ?

— J'ai remarqué.

— Il imagine des choses... Dans quel monde compliqué vivaient nos ancêtres, n'est-ce pas!

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— Oh, je n’en sais rien. Le monde de maman m'a toujours paru être d'une simplicité effrayante. »

Il réfléchit un instant. «Oui... j'imagine que c’est parce qu'elle est de la race des pionniers et des constructeurs d'automobiles. C’est le sang du vieux New York qui est saturé de tabous. Ce pauvre papa voudrait toujours que je me comporte comme un chevalier de la Table Ronde. »

Nona leva les sourcils dans un effort de mémoire. «C'est-à-dire ?

— Un chevalier passait son temps à fracasser le crâne des autres. »

Elle sentit sa gorge se serrer. « Et toi. il voudrait que tu fracasses le crâne de qui, en particulier ?

— Oh, nous ne sommes pas entrés dans les détails! Nous sommes restés dans les généralités. Mettons de tous ceux qui regardént un peu trop Lita.

— Alors il faudra que tu frappes de tous les côtés! Tout le monde regarde un peu trop Lita. Que veux-tu qu'elle y fasse?

— C'est ce que j'ai répondu à mon père. Mais il a rétorqué que je ne réagissais pas en gentleman. Je suppose qu'il a voulu dire que je n'ai rien dans le ventre. » Il se renversa en arrière, croisa les bras derrière sa nuque avec lassitude, en tournant vers le plafond sa face jaune aux paupières gonflées. «Tu crois que c'est ce que pense aussi Lita ? lança-t-il soudain à sa demi-sœur.

— Que tu devrais fracasser le crâne des gens à cause d'elle? Si tu faisais ça, elle serait la première à se moquer de toi!

— C’est également ce que j'ai répondu. Mais papa

‘affirme que les femmes méprisent les hommes qui ne sont pas jaloux. »

Nona se tut un instant, en détournant instinctivement les yeux de ce visage tourmenté. « Pourquoi serais-tu jaloux ? » demanda-t-elle enfin.

Il changea de position, posa ses mains sur ses

‘genoux, et baissa les yeux comme elle. Il y avait quel-

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que chose de pathétique, trouvait-elle, dans cet azur juvénile troublé par une douleur incomprise.

«Je ne crois pas pouvoir donner de raisons précises, dit-il à voix très basse.

— En effet... et c'est pourquoi c’est tellement stupide... et tellement peu généreux.

— Peu importe ce que c’est. Elle se fiche de savoir si je suis jaloux ou non. Elle se fiche complètement de moi. J'ai cessé d'exister pour elle.

— Dans ce cas, tu ne dois pas beaucoup la gêner.

— Mais si, je la gêne. Parce que j'existe quand même... aux yeux des autres; et puis je suis le père de son enfant. Cette seule idée lui tape sur les nerfs. »

Nona eut un petit rire amer. « Elle a besoin de beaucoup de champ libre, c'est ça ? Et comment se proposet-elle de t'éliminer ?

— Oh, c’est facile, par le divorce.»

Un silence s'installa entre eux. C'était donc ainsi que ça sonnait — cette simple et raisonnable requête - sur les lèvres de l’autre partenaire, le partenaire qui avait encore un intérêt dans l'affaire ! Nona, ces temps derniers, avait paru oublier cet aspect du problème; mais comme elle distinguait bien sa grimace hideuse, main-

tenant, derrière ces traits encore adolescents tordus par une souffrance d'homme!

«Mon vieux Jim... est-ce que ça fait vraiment mal?»

Il eut un mouvement de recul devant sa main tendue. «Si ça fait mal? Oh, c’est supportable. Ça ne peut pas être pire que l'idée qu’elle se sente prisonnière avec moi. Mais si elle s’en va... où ira-t-elle ? »

Ah... c'était donc ça! Au milieu des élancements et des brouillards de sa souffrance, il avait des soupçons, et c'était le centre de sa douleur. Nona fixa des yeux ses propres mains... qui lui parurent tellement frêles, impuissantes, inexpérimentées. Comment pourraientelles démêler les fils si fatalement croisés et entremélés du tissu de la vie ?

« Je suppose qu'elle t'en a parlé... qu'elle t'a parlé de ses projets ? » demanda-t-il.

Nona acquiesça de la tête.

«Eh bien, que va-t-il se passer. peux-tu me le dire ?

— Elle ne doit pas partir... nous devons l’en empécher.

— Mais, si elle reste. si elle reste pour me détester ?

— Oh, Jim, pas pour te détester….!

— Tu sais très bien qu'elle finit par détester tout ce qui ne l’'amuse plus.

— Mais il y a le bébé. Le bébé... l’amuse encore. »

Il la regarda d’un air surpris. « Ah, c'est ce que dit mon père! Il dit que le bébé est mon otage... le pauvre petit ! Quelle ânerie! Comme si j'allais lui enlever son bébé... et seulement parce qu’elle ést attachée à lui! Si je ne sais pas comment la garder, elle, je trouve que je n'ai vrafment aucun droit de garder son enfant.»

Telle était la nouvelle idée du mariage, celle des gens de l’âge de Nona, qu'elle-même partageait quelques heures plus tôt. Maintenant, la voyant à l’œuvre, elle se demandait si elle y adhérait encore. C'était une chose de théoriser sur la mobilité des êtres, une autre de les voir arrachés à eux-mêmes, avec des racines saignantes. Un botaniste avait récemment affirmé que les plantes étaient capables de douleur, que les déraciner était une opération cruelle - n’en aurait-il pas dit autant de la transplantation humaine, s’il s'était penché sur les hommes et les femmes modernes ?

«Oh, Jim... j'aimerais tellement que tu ne prennes pas ça au sérieux!» Ces mots lui échappèrent : c'étaient les derniers qu'elle aurait voulu prononcer.

Son demi-frère se tourna vers elle; sur ses lèvres

courait le fantôme de son ancien sourire. « Ma brave vieille!» fit-il d’un ton moqueur. Puis il plongea son visage dans ses mains, et ses épaules voûtées, secouées de hoquets, repoussèrent la caresse qu ‘ele esquissait.

Ça ne dura pas plus d’une minute; mais c'était la seule réponse authentique. Il prenait ça terriblement au sérieux; et on ne pouvait rien y changer. Elle se sentit stupide, mise pour la première fois en face de cette angoisse vieille comme le monde, profondément enracinée dans toutes les humeurs changeantes de l'homme.

Jim se leva, aplatit ses cheveux ébouriffés, et prit une cigarette. « Voilà, tu as vu. Et maintenant, ma petite, que puis-je faire ? Ce que j'aimerais franchement, si elle veut sa liberté, c’est la lui donner, et avoir cependant la possibilité de continuer de veiller sur elle. Mais je ne vois pas comment on peut arranger Ça. Papa dit que c’est de la folie. Il dit que c’est lâche, que c’est morbide, et que je me comporte comme un personnage de roman russe. Il veut aller lui parler.

— Oh non... ils ne parlent pas la même langue!»

Jim arpenta la pièce d’un pas incertain, en tirant distraitement des bouffées de sa cigarette. «C’est bien ce que je pense. Mais il y a aussi ton père... il a été tellement généreux avec nous... et ses idées sont moins archaïques.… »

Nona, qui regardait par la fenêtre d'un air absent, se retourna brusquement. « Non!» fit-elle avec force.

Il parut surpris. « Tu crois que lui non PU ne comprendrait pas ?

— Je ne dis pas ça... mais, après tout, ce n’est pas son affaire. Est-ce que tu as parlé à maman ?

— Maman? Oh, elle trouve toujours que tout va bien. Elle me donnerait un chèque, me dirait d’acheter une nouvelle auto à Lita, ou de lui permettre de redécorer le salon. »

Nona réfléchit; cette réponse n'était qu’un écho de ses propres idées. « Tout de même, Jim, maman est maman. Elle a toujours été terriblement bonne avec nous, et tu ne peux pas continuer comme ça sans lui parler, sans la consulter. Elle a droit à ta confiance... elle a le droit de savoir ce qui se passe avec Lita.».

Il ne répondit rien, comme par indifférence. L'optimisme rutilant de sa mère était une surface bien dure pour que s’y appuient l'échec et le chagrin. « À quoi bon ? grommela-t-il enfin.

— Alors, laisse-moi aller lui parler... savoir au moins comment elle réagit à ça.»

Il jeta sa cigarette et regarda sa montre. «Je dois filer ; il est presque neuf heures. » Il posa sa main sur l'épaule de Nona. « Comme tu veux, ma vieille. Mais n'imagine pas que ça servira à quelque chose. »

Elle le prit dans ses bras, et il se soumit à son baiser. « Laisse-moi le temps», dit-elle, ne sachant que répondre d'autre.

Après son départ, elle resta immobile, écrasée par lincompréhensible misère du monde. Comme elle avait eu raison, dans son ignorance, de sentir que vivre était une entreprise atrocement embrouillée! Par exemple, où finissait une personnalité, et où commençait celle du voisin ? Et comment détacher sans les détruire les vrilles délicatement entremélées ? À sa connaissance précoce du dilemme humain se combinait l’idée juvénile que la durée d’une souffrance était proportionnée à son intensité. Et, en ce moment, elle aurait détesté quiconque aurait essayé de la persuader du contraire. Le seul aspect honorable de la douleur était qu'elle ne devait pas abdiquer devant l'indifférence.

Elle se leva, et son regard tomba sur le télégramme qu'elle avait mis de côté. Elle avait gardé son chapeau, ses pieds étaient tournés vers la porte. Mais cette porte semblait donner sur un désert grisâtre soudain dépouillé de sa magie. Elle revint dans la pièce et déchira le télé-

gramme.

« Lita ? Mais bien entendu, je parlerai à Lita...»

Mrs. Manford, appuyant son coude sur son bureau encombré, lança un regard encourageant à sa fille. Sur ce bureau était étalée la version finale du discours sur le contrôle des naissances, réctifié et endigué par l’habile Maisie. Le résultat était si satisfaisant que Pauline aurait aimé le lire à voix haute à Nona, si cette dernière n'avait pas pris sa mine soucieuse et renfrognée. C'était navrant, pensa Pauline, que Nona puisse, à son âge, se laisser aller à ces humeurs anxieuses et découragées.

Pauline, quant à elle, fortifiée par ses exercices matinaux, et par un «double traitement » (50 dollars) d’Alvah Loft, avait une fois de plus triomphé de ses propres perplexités. Depuis son étrange discussion avec son mari, la veille au soir, elle n'avait pas eu le temps d'échanger un mot avec lui; mais les doutes et les incertitudes provoqués par cette conversation s'étaient déjà dissipés. Bien sûr, Dexter s'était montré maussade et irritable : la famille Wyant ne cessait-elle pas de l'accabler d’ennuis ? Il avait toujours aimé Jim comme si c'était son propre fils; et maintenant, la menace sur le bonheur du garçon, l'attitude déplorable de Lita, les exigences effrontées d’Amalasuntha, le danger de voir arriver ce fléau de Michelangelo - cette masse de problèmes domestiques suffisait largement

à exaspérer un homme déjà surchargé de soucis professionnels.

«Mais bien entendu je parlerai à Lita, ma chérie. J'en ai toujours eu l'intention. La petite idiote! J'ai attendu seulement parce que ton père...»

Les sourcils épais de Nona se contractèrent à la manière de ceux de Manford. « Papa ?

— Oh, il nous aide merveilleusement dans toute cette affaire! Et il m'a demandé d'attendre, de ne rien faire de précipité. »

Nona parut réfléchir. « Tout de même... je pense que tu devrais entendre ce que Lita a à dire. Elle essaie de persuader Jim de la laisser divorcer; et il pense que c'est ce qu'il doit faire, si ça doit la rendre heureuse.

— Mais il doit la rendre heureuse! Je parlerai aussi à Jim, s'écria Pauline avec une joyeuse détermination.

— Commence pag Lita, maman. Demande à Lita d’ajourner sa décision. Si nous pouvons l'emmener passer quelques semaines de repos à Cedarledge…

— Oui, c'est ce que dit ton père.

— Peut-être, mais je ne crois pas que papa devrait renoncer à sa partie de pêche pour être avec nous. Tu n'as pas remarqué à quel point il a l’air fatigué? Il devrait s'éloigner de nous tous durant quelques semaines. Nous pourrions très bien nous occuper de Lita, toi et moi. »

L'enthousiasme de Pauline tomba. Ce n'était pas -vraiment à Nona de dire à sa mère comment agir avec son père. Décidément, ces filles modernes... Vivement que Nona trouve un mari, et qu'elle se débrouille avec lui!

.. «Ton père adore Cedarledge. C'est lui qui a eu l’idée

d'y aller Il pense que passer Pâques à la campagne avec nous tous sera plus reposant pour lui que d'aller pêcher le tarpon. Je ne l'ai absolument pas influencé.

— Oh, ce n’est pas ce que je veux dire...»

__ Nona semblait perdre intérêt à cette discussion, et sa mère en profita pour ajouter, avec un discret coup

d'œil à sa montre : « Est-ce qu'il y autre chose, ma chérie? Parce que je dois relire mon discours sur le contrôle des naissances, et à onze heures il y a une délégation de.

— Tu vas vraiment présider ce dîner sur le contrôle des naissances, maman? coupa Nona en suivant le regard de sa mère vers les feuillets éparpillés.

— Présider ? Et pourquoi pas, puisque je suis la présidente? répondit Pauline avec une légère nuance d'agacement.

— Je sais. Seulement. l’autre jour, tu prêchais pour les familles sans limites. Est-ce que ces deux discours ne se suivent pas d’un peu trop près? Tu risques d’avoir ta caricature dans les journaux... on pourrait te-citer en deux colonnes parallèles. »

Pauline se sentit pâlir. Ses lèvres se pincèrent et elle eut un instant l'impression que son cerveau s'embuait. Cette fille. Comment pouvait-elle ne pas comprendre ? C'était grotesque! Et cette façon de toujours vouloir des raisons, des explications sur-le-champ! Être soumise, sous son propre toit, à une perpétuelle inquisition… Il n'y avait rien qu'elle détestait tant que les questions auxquelles elle n'avait pas eu le temps de préparer des réponses.

«Je ne crois pas que tu saisisses toujours très bien les choses, Nona. » Cette réplique était faible, mais ce fut la seule qui lui vint à l'esprit.

«J'en ai peur, en effet, maman.

— Alors, dans ce cas. ce n’est qu’un conseil... peutêtre devrais-tu ne pas être aussi prompte à critiquer. Tu sembles imaginer qu’il y a une contradiction dans mon appartenance à ces deux... ces deux courants de pensée.

— C'est-à-dire qu’ils semblent bien se contredire l’un l'autre.

— En réalité, non. Les principes sont différents, bien . sûr; mais, vois-tu, ils sont destinés à s'appliquer à des catégories de femmes différentes. Tout cela est un peu

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difficile à expliquer à quelqu'un de ton âge... On ne peut naturellement pas s'attendre à ce qu’une jeune fille sache.

— Allons, maman, qu'est-ce que les jeunes filles ne savent pas!

— Ecoute, ma petite, j'ai toujours approuvé la franchise en ce domaine. La véritable indécence, c’est de couvrir d'un voile les réalités. Mais, tout de même, on apprend certaines choses avec l’âge et l'expérience. Vous, les jeunes, vous ne pouvez pas espérer comprendre toutes les raisons de vos aînés...» Son ton était ferme mais bienveillant, comme si elle prenait de l'assurance à mesure qu’elle parlait. « J'aimerais avoir le temps d'en discuter longuement avec toi... mais si je veux tenir tous mes engagements d'aujourd'hui, et en plus caser une conversation avec Lita... Maisie! Voulez-vous bien appeler Mrs. Jim?»

Maisie répondit de l’autre pièce : «La délégation de la Ligue pour la découverte du génie attend en bas, madame.

— Ah, je m'en doutais! C’est un mouvement assez important, Nona.. Un élan nouveau. Je crois vraiment qu'on peut faire quelque chose d’utile pour le génie. Elles viennent tout juste d'organiser leur première campagne... c’est cette merveilleuse Mrs. Swoffer qui m'en a parlé. Tu n’aimerais pas descendre voir cette délégation avec moi? Non? Je pense parfois que tu te

. sentirais plus heureuse si tu t'intéressais un peu plus

aux autres... à tous ces grands mouvements humanitaires qui nous rendent si fiers d’être américains. Ne trouves-tu pas que c’est admirable d’appartenir à la

. seule nation de la planète où tout le monde est abso-

lument libre, et où pourtant chacun est formé pour faire exactement ce qu'il y a de mieux pour les autres ? Je dis ça quelque part dans mon discours... Écoute, je te promets que j'aurai parlé avec Lita avant l'heure du dîner... d’une manière ou d’une autre, je m'arrangerai pour la caser. Et Jim et toi, vous n'avez pas à craindre

que je dise quelque chose qui puisse la monter contre nous. Ton père a déjà insisté sur ce point. Après tout, . j'ai toujours prêché pour le respect de la personnalité de chacun... Seulement, Lita doit commencer par respecter celle de Jim.»

Tout juste sortie d’une rencontre stimulante avec Mrs. Swoffer et les découvreuses de génie, Pauline se sentait prête à affronter en souriant une discussion avec sa bru. Chaque contact avec les mouvements humanitaires distinguant son pays natal du Jaisseraller* égoïste et cynique de l’Europe l'emplissait d'un nouvel optimisme, et répandait une lumière rassurante sur ses soucis domestiques. L'Amérique semblait vraiment avoir une réponse prête pour tout, depuis le traitement des retardés mentaux jusqu'à l’éclaircissement des plus profonds mystères religieux. Dans cette atmosphère de simplification universelle, comment pouvaiton ne pas trouver une solution à ses problèmes personnels ? « L'essentiel, c’est d’être sûr qu’on en trouvera», avait dit Mrs. Swoffer à propos de la recherche de fonds pour cette nouvelle Ligue pour la découverte du génie. La justesse de cette remarque avait tellement frappé Pauline qu'elle avait aussitôt fait un gros chèque et accepté la direction du comité; et ce fut poussée par la brise favorable des applaudissements de la délégation qu'elle accosta, à l'heure du thé, dans le boudoir de Lita.

«C’est plus simple de lui demander si je peux passer prendre le thé... sous prétexte de voir le bébé», s'était dit Pauline. Et comme Lita n'était pas encore rentrée, elle eut le temps de faire de son prétexte une réalité. À l'étage, dans la nursery bleu et argent, son œil aigu détecta de nombreuses petites négligences sous la surface artistique : des serviettes sales qui traînaient, un verre avec un fond de lait et une mouche noyée dedans, . des plantes mortes dans les pots et des fleurs fanées dans les vases, et pas un seul sas d'aération ouvert au-

dessus des fenêtres. Elle prit mentalement note de ces détails, mais décida de ne pas en dire un mot à Lita. À Cedarledge, elle pourrait discrètement surveiller la nurse, et s'assurer avec tact de l'hygiène de la nursery.

Il n'y avait toujours personne dans le boudoir noir quand Pauline y revint, mais, armée de patience, elle s'assit pour attendre. Les fauteuils étaient beaucoup trop bas pour être confortables, et elle détestait la pénombre que créaient les lampes voilées. Comment pouvait-on passer son temps dans une pièce noire comme un four avec des sièges où on était obligé de s'affaler comme dans des chaises longues ? Elle la trouvait tellement laide et inhospitalière qu’elle ne pouvait blâmer Lita de vouloir la refaire. «Je lui donnerai tout de suite un chèque pour ça», se dit-elle avec complaisance. « Tous les jeunes gens commencent par faire des erreurs de ce genre. » Et elle se souvint en frémissant des fauteuils en imitation de tapisserie qu'elle avait absolument voulu acheter pour son salon au moment de son mariage avec Wyant. Peut-être serait-ce une bonne chose d'accueillir Lita avec une offre de chèque.

Cependant l’arrivée de Lita, quand elle se produisit enfin, fit paraître moins heureuse cette idée. Lita avait toujours l'air de ne pas s'intéresser à ce qu'on pouvait faire pour lui plaire; pour une jeune femme qui dépensait autant d'argent, elle faisait très peu d'efforts de

gentillesse pour en obtenir de ses bienfaiteurs.

«Oh, bonjour, fit-elle, je ne savais pas que vous étiez ici. Je suis en retard, j'imagine ? »

Pauline la reçut en lui donnant un léger baiser. «Comment pouvez-vous savoir si vous êtes en retard

ou non ? Je ne crois pas qu'il y ait une seule pendule

dans la maison.

— Si, il y en a une... dans la nursery.

— Oui, mais celle-là, elle est arrêtée, répliqua Pauline en souriant.

— Ah, vous avez vu le petit ? Alors mon retard ne

vous a pas gênée », dit Lita en rendant son sourire à sa

bèlle-mère et en ôtant sa fourrure et son chapeau. Elle passa sa main dans sa chevelure dorée et se jeta sur une pile de coussins. «Le thé va arriver tôt ou tard, je suppose. À moins que... Vous ne voulez pas un cocktail? Non? Vous ne seriez pas plus à l'aise assise par terre ? »

Toutes les baleines de la gaine élastique parfaitement ajustée de Pauline se contractèrent pour protester. «Merci, je suis très bien ainsi.» Elle prit une pose aussi souple que le permettait la perfidie de son siège, et continua : «Je suis tellement contente d’avoir l’occasion de parler ün peu avec vous! Dans cette vie bousculée, nous avons tous tendance à nous perdre de vue, n'est-ce pas? Mais Nona me parle si souvent de vous que j'ai l'impression que nous sommes très proches même si nous ne nous voyons pas. Nona vous est très dévouée… Nous le sommes tous.

— Vous êtes tous trop adorables! dit Lita avec son air de radieuse indifférence.

— Eh bien, ma chère, nous voudrions que ce soit réciproque », fit vivement Pauline en posant une main maternelle sur la jeune épaule placée près de son genou.

La jeune femme rejeta la tête en arrière avec un rire cristallin. La femme mûre ne l'avait jamais trouvée

jolie, mais, ce jour-là, la simple fraîcheur de la bouche

entrouverte, les lèvres roses, la courbe lisse des joues et du long cou blanc, lui inspirèrent malgré elle de l’admiration.

«Est-ce que je dois donc me dévouer à vous tous ? demanda Lita.

— Non, ma petite, seulement à Jim.

— Oh... », fit l'épouse de Jim; et une ombre de grimace passa sur son sourire.

Pauline se pencha d'un air grave. « Je ne vais pas feindre de tout ignorer de ce qui a pu se passer. Je suis venue pour en parler avec vous, calmement, affectueusement... comme une sœur aînée. Essayez de ne pas me considérer comme une belle-mère ! »

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