‹ Les New-YorkaisesChapitre 16 sur 20 · LL · texte numérisé non relu

LL

Les sourcils minces de Lita se soulevèrent ironiquement. «Oh, je n'ai pas peur des belles-mères.… Elles ne sont pas aussi inamovibles qu'autrefois ! »

Pauline reprit sa respiration; elle sentait l’impertinence sous la plaisanterie, mais elle appela son fameux tact à la rescousse.

«Je suis heureuse que vous n'ayez pas peur de moi, car je voudrais que vous me disiez très franchement ce qui vous préoccupe... Jim et vous...

— Rien ne me préoccupe en particulier... mais je suppose que je préoccupe Jim, dit Lita d’un ton léger.

— Vous faites plus que ça, ma chère... vous le rendez horriblement malheureux. Cette idée de vouloir la séparation. »

Lita se dressa sur son coude au milieu de ses coussins pour regarder Mrs. Manford en face. Ses yeux étaient clairs et limpides comme les topazes les plus coûteuses.

« Les séparations sont idiotes. Ce que je veux, c’est un divorce new-yorkais à cent pour cent. Et il pourrait me l’accorder aussi facilement que...

— Lita! Vous ne savez pas combien ça me désole de vous entendre parler comme ça!

— Vraiment ? Je regrette. Mais c'est la faute de Jim. Des tas d’autres filles sauteraient sur lui s’il était libre. Et si je m'ennuie, à quoi ça sert d'essayer de me retenir ? Que peut-on y faire, l’un et l’autre? On ne peut pas prendre une assurance contre l'ennui.

— Mais pourquoi vous ennuyez-vous ? Vous avez tout ce qu'il faut, dit Pauline en montrant d’un geste tout ce luxe autour d'elles.

— Eh bien, c’est justement à cause de ça, j'imagine. Toujours, toujours avoir tout ce qu'il faut! »

La belle-mère adoucit sa voix pour murmurer comme une tentatrice : « Évidemment, si c’est cette maison qui vous ennuie... Nona m'a dit que vous aviez envie de redécorer quelques pièces. et je peux com-

prendre, par exemple, que celle-ci.

*— Oh, c'est la seule qui ne me dégoûte pas complètement. Mais ce n’est pas à cause de la maison que je: veux divorcer, précisa Lita avec un petit sourire que Pauline trouva sournois.

— Alors, pourquoi donc ? Expliquez-moi!

— Je ne suis pas très douée pour expliquer les choses. Je veux un nouvel accord, c’est tout. »

Pauline lutta contre son indignation croissante. Entendre cette gamine Cliffe parler tout naturellement de se débarrasser de son mariage avec un Wyant comme d’une robe de l’année dernière! Mais elle était décidée à contrôler ses réactions personnelles. « Et qu’avez-vous l'intention de faire... si jamais vous y avez réfléchi ? |

— Faire? Être moi-même, je suppose. Ça m'est impossible, ici. Je joue un rôle complètement faux. Je:

— Aucun de nous n'attend ça de vous... et Jim moins que les autres. Il veut que vous vous sentiez parfaitement libre d'exprimer votre personnalité.

— Ici... dans cette maison?» Le geste méprisant de Lita semblait vouloir tout abattre autour d’elle comme un château de cartes. « Et avoir chaque soir Jim en face de moi à dîner jusqu’à la fin de mes jours ? »

Pauline se tut un instant; puis elle déclara : «Êtes-vous prête à renoncer à votre enfant ?

— À mon enfant ? Pourquoi donc? Vous n'imaginez tout de même pas que je vais renoncer à mon enfant ?

— Alors, vous avez l'intention de demander à Jim de renoncer à la fois à sa femme et à son enfant, et donc de prendre tous les torts sur lui ? |

— Oh, mon Dieu, non! Quels torts a-t-il? Je n’en vois aucun! Tout ce que je veux, c’est un nouvel accord, répéta-t-elle obstinément.

— Ma petite, je crois que vous ne savez pas ce que vous dites. Votre mari a la malchance d’être passionnément amoureux de vous. Le divorce dont vous parlez si légèrement l'anéantirait. Jim ne vous intéresse peut-être

plus maintenant, mais il y a eu une époque où il vous a intéressée. Ne faudrait-il pas en tenir compte ? »

Lita parut réfléchir. Puis elle déclara : «Ne faudraitil pas plutôt tenir compte du fait qu’il ne m'intéresse plus?»

Pauline fit un ultime effort pour se maîtriser. « Sans doute, ma chère, si c'est vraiment le cas. Mais s’il s'éloigne pendant quelque temps... Vous savez qu'il va bientôt prendre de longues vacances, et mon mari s’est arrangé pour qu'il puisse partir dans son île avec Mr. Wyant. Tout ce que je vous demande, c’est de ne rien décider avant son retour. Vous verrez quels sont vos sentiments pour lui au bout de deux ou trois semaines d'absence. Peut-être vous êtes-vous trop vus... Peut-être cette vie de New York vous a-t-elle mise à bout de nerfs. En tout cas, permettez qu'il prenne ses vacances sans avoir le cœur brisé par l’idée d'un adieu... Mon mari vous supplie de faire ça... Vous savez qu'il aime Jim comme si c'était son fils. »

Lita était toujours appuyée sur son coude. « Comment... Ce n'est pas son fils ? » fit-elle d’une voix froide et argentine, en écarquillant des yeux innocents.

La signification de cette réplique échappa d’abord à Pauline. Quand elle la saisit enfin, elle se sentit humiliée comme si elle avait été surprise en train de vouloir dissimuler un secret coupable. Elle ouvrit les lèvres, mais aucun son n’en sortit. Elle resta sans voix, déchirée entre le désir de gifler sa bru, et de s'enfuir en larmes de cette maison.

«Lita.…, hoqueta-t-elle, cette insulte. »

Lita se redressa, le regard plein d’un remords légè-

rement ironique. « Une insulte ? Oh, non! Pourquoi ? J'ai toujours trouvé que c'était merveilleux d’avoir un enfant naturel... un enfant de l'amour. Je supposais que c'était pour ça que vous adoriez tous deux Jim. Alors, s’il n'y a même pas ça... !»

Elle haussa ses fines épaules, et tendit les paumes de

ses mains d’un air contrit. «Je suis navrée d’avoir dit

ce qu'il ne fallait pas. franchement, je suis navrée! Mais ça ne fait que prouver que nous ne pourrons. jamais nous comprendre. Pour moi, ce qui est vraiment choquant, c'est de continuer à vivre avec un homme qu'on n'aime plus. Et je vous ai offensée en imaginant que c'était ce que vous aviez pensé vousmême à un moment de votre vie. »

Pauline se leva avec peine : elle se sentait raide et courbatue. « Vous ne m'avez pas offensée…. Je ne vais pas me permettre d’être offensée. Mais je crois en effet que nous ne nous comprenons pas, comme vous dites. Cependant, il n'est sans doute pas trop tard pour essayer. Je ne veux pas discuter avec vous, je ne veux pas pinailler, argumenter... Je veux simplement que vous attendiez, que vous veniez avec le petit à Cedarledge, pour y passer quelques semaines tranquilles avec nous. Nona sera là-bas, et aussi mon mari... Il n'y aura pas de reproches, pas de questions. Nous ferons seulement de notre mieux pour que vous soyez heureuse… »

Lita se leva à son tour pour s'approcher de sa bellemère avec un curieux petit sourire oblique. «Mon Dieu, mais vous pleurez! Ça ne doit pas vous arriver souvent, n'est-ce pas ? ». Elle se pencha pour poser un baiser sur la joue contractée de Pauline. « Très bien. J'irai à Cedarledge. Je suis claquée, j'en ai par-dessus la tête, et je pense en effet que ça me fera du bien de me retirer pendant quelque temps... »

Pauline se répondit rien : elle posa à son tour ses lèvres sur la joue de la jeune femme, avec précaution, comme si c'était une surface mince et friable.

Puis : «Nous serons tous si contents! » dit-elle enfin.

Devant la porte, dans son automobile, elle continuait d'être agitée par la résonance de la question scandaleuse : « Comment... Ce n'est pas son fils ?» La. violence de son indignation la poussait à se demander quelle était l’utilité d'essayer de rapiécer un lien

fondé sur une pareille notion du mariage. Est-ce que Jim, comme l'avait suggéré sa femme avec tant de légèreté, n'aurait pas plus de chances de rencontrer le bonheur s'il était de nouveau libre de choisir? Il existait sûrement encore des filles convenables, sensées, élevées selon l’ancienne méthode... comme Aggie Heuston, disons! Mais imaginer cette solution faisait également frémir Pauline... Peut-être, après tout, ses propres principes étaient-ils surannés pour ses enfants... Seulement, par quoi les remplacer ? La nature humaine n'avait pas changé aussi rapidement que les habitudes sociales, et si Lita quittait Jim, rien ne pourrait empêcher qu'il en souffre de la bonne vieille façon.

Tout cela était très déroutant et très perturbant, et Pauline n'était pas aussi sûre que de coutume de pouvoir régler le problème en l’ignorant. Cependant, sur le chemin du retour, elle se sentit moins soucieuse à l’idée d’avoir gagné pour l'essentiel - du moins pour le moment. Manford l'avait enjointe de ne pas crisper ou effrayer Lita, et elles s'étaient quittées en s'embrassant. Manford avait insisté pour que Lita soit conduite à ne pas prendre de décision définitive avant la fin de son séjour à Cedarledge; et cela aussi était acquis. Pauline, à la réflexion, fut frappée par la promptitude de l’acquiescement de Lita, et, du coup, impressionnée par l’habileté de ses propres manœuvres. Au fond, il y avait beaucoup de vrai dans ces exercices de volonté, dans cette résolution souriante d'ignorer ou de dominer tout ce qui était gênant ou déplaisant ! Elle avait obtenu avec une aisance surprenante ce pour quoi Jim, Manford et Nona avaient lutté en vain. Et, après tout, l’horrible insinuation de Lita n'était peut-être pas une impertinence délibérée, mais l’aveu inconscient de nouveaux critères. Les jeunes gens d'aujourd'hui, malgré leur vocabulaire ronflant et leur réalisme scientifique, étaient vraiment plus enfants que jamais.

. Dans le boudoir de Pauline, Nona, accroupie près de la cheminée, le menton dans les mains, leva la tête à l'entrée de sa mère. Savoir qu'elle était attendue, et qu'elle possédait le secret de la défaite ou.de la victoire, rendit à Pauline le sens apaisant de son autorité. «Tout va bien, ma chérie, annonça-t-elle. Ce n'était qu’un petit nuage qui passait. Je t'avais bien dit qu'il n'y avait aucune raison de s'inquiéter. » Puis elle ajouta, avec un sourire : « Vois-tu, Nona, il y a encore des gens qui écoutent ta vieille maman quand elle leur parle. »

Si seulement Aggie Heuston avait changé ces rideaux vert pomme dans le petit salon - pensa Nona - si elle avait remplacé ces chaises dorées hostiles par de profonds fauteuils capitonnés, si elle avait mis des livres dans les vitrines de marqueterie au lieu de chiens de porcelaine bleue et de bergers et bergères de Saxe, tout dans leurs trois vies aurait été différent. |

Mais Aggie n'avait sans doute jamais songé à la couleur acide des rideaux ni à la raideur des meubles. L'absence de livres ne lui avait sûrement jamais pesé. Elle avait accepté cette maison telle que la lui avaient léguée son père et sa mère, lesquels l'avaient euxmêmes reçue ainsi, dans son aspect lugubrement frivole, de leurs propres parents. C'était l'incarnation même du luxe new-yorkais des années soixante-dix du siècle passé, dans tous ses détails pesants, depuis les roses énormes du tapis d'Aubusson jusqu’à la triple épaisseur de rideaux destinée à protéger l'aristocratie de cet âge de grès de l’intrusion plébéienne de la lumière et de l'air.

«C’est drôle, pensa encore Nona, que toute cette laideur puisse me piquer comme des orties, et ne gêne pas plus Aggie que si c'était chez la voisine. C’est une sainte, je sais. Mais je préférerais une sainte qui détesterait les meubles affreux et qui pourtant vivrait dedans le sourire aux lèvres. Quel est le mérite, si on

n’en souffre pas ? » Elle alla examiner de plus près une des vitrines, où la piété filiale d'Aggie avait conservé l'étui à lunettes de velours et d'argent de sa mère, et les jumelles de théâtre d'ivoire de son père, à côté d'une tour de Pise d’albâtre et d’une copie en miniature de la Madeleine de Carlo Dolci.

Pacotille macabre et bizarre - maïs plus bizarre encore, dans cette maison et à cette heure, était le mystérieux détachement qui permettait à Nona d'en sourire! Où, en effet, s’interrogea-t-elle de nouveau, finissait une personnalité, et où commençait celle des autres, des gens; des paysages, des chaises et des étuis à lunettes ? Depuis qu'elle avait reçu, la veille au soir, le petit message rigide et angoïissé d’Aggie, qui aurait pu être écrit par un enfant ayant mal aux dents, Nona s'était demandé avec inquiétude si sa propre personnalité ne comprenait pas des lambeaux et des fibres de celle de la dns de Stanley. Tout était si inextricablement mêlé.

Elle arrivait. res entendit le cliqué sec de ses pas dans l'escalier puis sur le parquet vernis et nu du couloir. Elle avait écrit : « Si vous pouviez avoir l’extrême obligeance de passer me voir à votre convenance.… » — formule la plus proche possible d’un appel amical, pour Aggie! Quand elle la vit ouvrir la porte, et s'avancer sur les roses énormes, Nona s’aperçut que son visage étroit, avec des yeux trop rapprochés, et une grande bouche rose pâle aux lèvres droites, était aiguisé par une nouvelle détresse.

«C'est très gentil à vous d’être venue, Nona, commença-t-elle de sa voix claire et appliquée.

— Oh, je vous en prie, Aggie, pas de formalisme ! Je sais parfaitement de quoi il s’agit.»

Aggie devint nettement plus pâle; mais ses habitudes de maîtresse de maison l'emportèrent sur son émoi, et elle approcha une chaise dorée. «Asseyez-vous donc. » Elle-même se posa sur le rebord du canapé. Au-dessus de sa tête, sa grand-mère, dans un lourd cadre doré,

tenait en main un mouchoir en dentelle de Bruxelles, et appuyait un de ses coudes gainé de soie sur une table couverte d'un velours bordé de pompons.

«Vous dites que vous savez..., reprit Aggie.

— Naturellement.

— Et c'est. c'est Stanley qui vous en a parlé? »

Nona commençait à sentir ses nerfs se tordre et se nouer comme de jeunes vipères. Allait-elle pouvoir supporter un instant de plus ces préliminaires paralysants ?

« Oui, il m'en a parlé. »

Aggie baissa les paupières pour regarder fixement ses mains maigres et blanches. Puis une secousse prémonitoire parcourut ses lèvres et se répandit sur son front en petites rides perplexes.

«Je ne veux pas que vous pensiez que j'aie la moindre raison de me plaindre de Stanley. Il n’y a jamais eu entre nous de mots déplaisants... Nous avons toujours vécu en parfaite harmonie. »

Sentant que cette déclaration exigeait d'elle une réponse ou une autre, Nona émit un vague murmure.

«Mais, à présent, il... il m'a quittée », articula péniblement Aggie, syllabe par syllabe. Elle leva une main pour rejeter en arrière une mèche plate qui était tombée en travers de son front.

Nona garda le silence. Elle observait ce petit masque crispé — on ne pouvait guère appeler ça un visage, car sa gamme d'expressions était sans doute strictement restreinte aux émotions très particulières d’Aggie.

« Vous étiez donc au courant ? » poursuivit celle-ci d’un ton soigneusement objectif.

Nona fit un signe d’acquiescement.

«Il n’a rien à me reprocher... rien du tout. Il me l’a dit clairement.

— Oui, je sais. C’est ce qu'il y a de pire.

— De pire?

— Eh bien, s’il avait eu quelque chose à vous reprocher, vous auriez pu avoir une bonne bagarre qui aurait éclairci l'atmosphère. »

* Soudain, Nona sentit qu'Aggie fixait sur elle des yeux avides et pénétrants. « Est-ce que... vous et lui... vous avez eu de bonnes bagarres, comme vous dites ?

— Oh, pendant des heures... chaque fois que nous nous sommes vus!» Pour rien au monde Nona n'aurait atténué l'éclat triomphal et moqueur de sa voix.

Aggie pinça les lèvres. « Vous avez été de grands amis, je sais. Mais si vous vous disputiez tout le temps, comment pouviéz-vous continuer à vous respecter l'un l'autre ?

— Je ne sais pas si nous nous sommes respectés. En tout cas, nous n'avions pas le temps d’y réfléchir. Car, voyez-vous, il y avait toujours la réconciliation.

— La réconciliation ?

— Aggie, fit brusquement Nona, vous est-il jamais arrivé qu’un homme vous prenne dans ses bras en riant, et de vous en sentir aussi heureuse que si vous pénétriez dans un jardin parfumé ? »

Aggie ouvrit toutes grandes ses paupières en un régard qui aurait presque pu être de terreur. L'image qu'avait employée Nona semblait ne rien évoquer en elle, mais la question ne ui en porta pas moins un coup brutal.

«Un homme... Quel homhitié ?»

Nona se mit à rire. «Eh bien, par exemple, pour fixer les idées. Stanley!

— Je ne comprends pourquoi vous posez des questions aussi curieuses, Nona. Comment aurions-nous pu nous réconcilier alors que nous ne nous sommes jamais disputés ?

— Est-il curieux de vous demander si vous avez jamais aimé votre mari ?

— C'est curieux que vous me le demandiez», déclara simplement l'épouse.

Nona se mordit les lèvres, et elle sentit un de ses profonds rougissements monter jusqu’à la racine de ses cheveux. «Je vous demande pardon, Aggie. Je suis terriblement nerveuse. et je suppose que vous aussi. Ne

ferions-nous pas mieux de reprendre depuis le‘début ? Dites-moi exactement pourquoi vous vouliez me voir. »

Aggie se tut un instant, comme pour rassembler toutes ses forces; puis elle répondit : « Pour vous apprendre que s’il veut vous épouser je ne m'opposerai plus au divorce.

— Aggie!»

Toutes deux gardèrent le silence, l’une en face de l’autre, ayant atteint un point au-delà duquel les mots ne pouvaient plus rien pour leur communion. Lesprit de Nona se précipita en avant, toucha l'extrême limite de la félicité humaine, et en revint fourbu, les ailes brisées. e

« Mais seulement à cette condition, reprit Aggie avec une emphase voulue.

— À condition. qu’il m'épouse ? »

Aggie hocha la tête. «J'ai le droit de poser mes conditions. Et ce que je veux, c’est. » Elle hésita soudain. « Ce que je veux, c’est que vous l’arrachiez à Cleo Merrick...» Sa voix égale flancha, deux larmes jaillirent entre ces cils pour couler lentement sur ses joues.

« L'arracher à Cleo Merrick ?» Nona crut s'entendre rire. Elle avait l'impression, pour trouver ses mots, de grimper la côte ardue d’un champ labouré. « N'est-ce pas un peu tard pour y songer ? Vous dites qu'il est déjà parti avec elle.

— Il est allé la retrouver quelque part... je ne sais où. Il m'a écrit de son club avant de s’en aller. Mais je sais qu'ils ne s’'embarquent pas avant après-demain. Et vous devez le ramener, Nona, vous devez le sauver. C'est trop affreux. Il ne peut pas l’épouser, elle a quelque part un mari qui refuse de divorcer.

— Comme vous avec Stanley!»

Aggie recula comme si elle avait été giflée. «Oh, non, non ! » Elle regarda Nona d’un air désespéré. « Puisque je vous dis que je ne refuse plus, désormais.

— Alors, peut-être le mari de Cleo Merrick ne refusera-t-il également plus, désormais.

ie

*__ C'est différent. C’est un catholique. Sa religion ne lui permet pas de divorcer. Son église n’annule pas le mariage. Stanley va seulement vivre avec elle... ouvertement. elle ira partout avec lui... exactement comme s'ils étaient mariés... et tout le monde saura qu'ils ne le sont pas. »

Nona se tut un instant, les lèvres serrées et l'esprit moqueur, en considérant le tableau ainsi impitoyablement évoqué. « Ma foi, si elle l'aime...

— L'aimer ? Une femme comme elle!

— En tout cas, elle s’est montrée prête à faire un sacrifice pour lui. En cela, elle a un avantage sur nous deux.

— Mais vous ne pensez pas que ce sera horrible pour eux de vivre de cette façon ?

— Je pense que € est. la meilleure chose qui pouvait arriver à Stanley que d’avoir trouvé une femme qui ait assez de cran pour lui donner ce qu'il voulait... et que vous et moi lui avons refusé. »

Elle vit soudain rougir les joues exsangues d’Aggie. « Je ne vois pas ce que vous voulez dire par. refuser.

— Je veux dire le bonheur... voilà tout! Vous avez refusé de divorcer, n'est-ce pas ? Et moi j'ai refusé de faire. ce qu'a fait Cleo Merrick. Et maintenant, nous sommes ici toutes les deux, assises sur les ruines... Pour vous et moi, c’est le fin mot de l’histoire.

— Non, ce n'est pas la fin... ce n’est pas trop tard! Je vous dis que ce n'est pas trop tard! Il la quittera si vous lui demandez de. Je sais qu'il la quittera!»

Nona se leva en riant sèchement. « Merci bien, Aggie ! Il la quitterait peut-être. seulement, nous ne le saurons jamais.

— Jamais ? Mais pourquoi, puisque je vous dis...

— Parce que même si j'ai été lâche, ce n’est pas une raison pour que j'agisse en canaille. » Nona boutonna son manteau et serra son col de fourrure avec des mouvements vifs et précis, comme si elle s’armait contre la douceur sournoise qui commençait à s’infu-

ser dans ses veines. Elle sentait soudain qu’elle ne pouvait pas rester un moment de plus dans cette pièce étouffante, face à face avec cette étouffante tristesse.

«La plus audacieuse l’a eu... Qu'elle le garde!» conclut-elle.

Elle tendit la main, et les doigts froids et humides d'Aggie y restèrent un instant glissés. Puis ils se retirèrent pour retenir Nona par la manche. « Écoutez, je ne vous comprends vraiment pas, Nona! N'est-ce pas ce que vous avez toujours désiré ?

— Oh, plus que tout dans la vie!» s’écria la jeune fille en prenant précipitamment la fuite.

Quand la porte fut refermée derrière elle, elle resta sur le perron pour jeter un dernier regard aux ruines où elle s'était vue assise avec Aggie Heuston. Et elle murmura :

«Eh bien, je crois çonnaître maintenant Ja plupart des nouvelles façons d’être pourri. J'aimerais aussi connaître les nouvelles façons d'être correct. » :

Pauline, qui jetait un dernier coup d'œil aux lettres et aux papiers que Maisie Bruss lui avait lancés en hâte dans la voiture, leva les yeux à l’approche des grilles de Cedarledge. ;

Le départ de New York ne s'était pas fait dans le calme. Jusqu'à la dernière minute, il y avait eu la précipitation habituelle, Maisie juchée sur le marchepied de l’auto, Powder et la femme de chambre courant avec des messages urgents et d’ultimes commissions.

«Voici une autre liasse de factures communiquées par l'architecte, Mrs. Manford. Et il demande si ça ne vous ennuierait pas.

— D'accord, d'accord, tirez un chèque de cinq mille, Maisie, et envoyez-le moi avec les autres pour que je les signe.

— Et les devis pour la nouvelle serre à orchidées. L'entrepreneur dit que les matériaux vont augmenter encore la semaine prochaine, et qu'il ne peut pas garantir le prix, à moins que vous ne téléphoniez tout

de suite...

— Madame a-t-elle vu le coffret à bijoux? Je l'ai glissé moi-même sous la couverture, avec le sac de voyage de Madame...

— Merci, Cécile. Oui, il est bien là.

— Et est-ce que la maison Hermine doit livrer la robe d'intérieur vert et or ici, ou alors... ?

“— Voici les épreuves du discours sur le contrôle des naissances, Mrs. Manford. Si vous pouviez les parcourir durant votre trajet et me les renvoyer ce soir.

— La Marchesa, Madame, a appelé pour demander si Madame et Monsieur peuvent la recevoir à Cedarledge pour le week-end prochain.

— Ah, non! Non, Powder, répondez que je suis absolument navrée…

— Très bien, Madame. Mais j'ai cru comprendre que c'était pour vous apporter une réponse favorable du cardinal. :

— Oh, vraiment ? Très bien, je verrai, je l’appellerai de Cedarledge…

— Et puis, Madame, Mr. Wyant vient de téléphoner.

— Mr, Wyant, Powder?

— Oui, Madame... Mr. Arthur Wyant, Madame.

Pour demander. 3

— Mais Mr. Arthur et Mr. James devaient partir hier soir pour la Géorgie.

— En effet, Madame. Mais Mr. James a été retenu par son travail, et Mr. Arthur demande si vous voulez bien l’appeler avant son départ ce soir.

— Très bien. (Qu'est-ce qui a bien pu se passer, Nona ? Tu le sais?) Dites que j'ai dû partir et que j'appellerai de Cedarledge, Powder. Oui, c’est tout.

— Mrs. Manford, attendez! Voici deux nouveaux télégrammes et un express.

— Prenez garde, Maisie! Vous allez glisser et vous casser une jambe...

— Merci, Mrs. Manford, mais c’est un express de Mrs. Swoffer! Elle dit que le comité vient de découvrir un nouveau génie, qu'on organise une réunion d’urgence demain après-midi à trois heures, et elle demande si vous ne pourriez pas.

— Non, non, Maisie.. je ne peux pas! Dites que je suis partie... partie!»

Les vagues de cette agitation furent lentes à s’apaiser. Bien des choses les ranimèrent en chemin... la vision, dans une rue de traverse, de la pension à bon marché de la Marchesa.…. et, rapidement, du mystérieux Dawnside, perché sur sa colline au-dessus de l'Hudson. Mais à mesure que la voiture suivait les grandes artères des banlieues, et pénétrait dans la campagne bourgeonnante en laissant au loin les fureurs et les menaces de la ville, Pauline retrouvait peu à peu sa sérénité.

Nona, assise à côté d'elle, ne disait rien; et Pauline lui était reconnaissante de ce mutisme. Elle avait remarqué que sa fille avait les traits pâles et tirés depuis une quinzaine de jours; mais elle en avait simplement conclu que décidément tout le monde avait besoin du repos de Cedarledge.

« Saïis-tu par hasard pourquoi Jim et son père ont retardé leur départ, Nona ?

— Aucune idée, maman. Probablement à cause du travail de Jim, comme a dit Powder.

— Et est-ce que tu sais pourquoi son père veut me téléphoner ?

— Pas du tout. Ce n’est sans doute pas important. J'appellerai ce soir.

— Oh, si tu veux bien, ma chérie! Je suis vraiment fatiguée. »

Il y eut un silence, puis Nona demanda : «As-tu remarqué la mine de Maisie, maman ? Elle est très fatiguée elle aussi.

— Oui, pauvre Maisie! Les préparatifs de Cedarledge l'ont beaucoup bousculée, je crains.

— Ce n’est pas seulement ça. Elle vient d'apprendre que sa mère a un cancer.

— Oh, la pauvre petite! C'est terrible! Elle ne m'en a pas dit un mot...

— Elle ne le ferait jamais.

— Mais, Nona, est-ce que tu lui as conseillé d'aller

voir Disterman fout de suite ? Peut-être qu'une opéra-

tion immédiate. Il faut que tu l’appelles dès notre arrivée. Tu lui diras que bien entendu je prendrai tous les frais à ma charge...»

Après cela toutes deux retombèrent dans le mutisme.

Ces tragédies domestiques se produisaient de temps en temps. Que n’aurait-on pas donné pour les éviter! Mais quand on ne le pouvait pas, on était toujours prêt à régler la note... Pauline regrettait de ne pas avoir su... de ne pas avoir eu le temps de dire un mot gentil à cette pauvre Maisie.…. Peut-être même lui aurait-elle accordé une semaine de congé... ou du moins un jour ou deux, le temps qu'elle mette sa mère à l'hôpital... En tout cas, si Disterman se décidait pour une opération rapide.

C'était épouvantable d’être toujours pressée comme ça. Pauline aurait bien aimé aller voir elle-même la pauvre mère de Maisie Bruss. Mais Dexter et Lita et le bébé arrivaient le surlendemain, et on avait tout juste le temps de faire les derniers préparatifs à Cedarledge. Et puis elle aussi, Pauline, était horriblement fatiguée, bien qu'elle ait demandé un «triple traitement» à Alvah Loft (100 dollars) le matin même.

Elle désirait être toujours aimable avec ses employés; mais, le temps! — c'était le temps qui lui manquait. Employés et autres, tous étaient emportés dans la même course incessante. Quand l’un d’eux s’effondrait en chemin, elle était navrée, envoyait derrière elle des soins d'urgence, et c'était tout ce qu’elle pouvait faire; mais la course ne s’arrêtait pas; elle ne pouvait pas s’arrêter; quand on voulait faire une gentillesse, le seul moyen était de la lancer en passant et de continuer de courir.

Paix bénie de la campagne! Pauline poussa un profond soupir de satisfaction. En approchant de Cedarledge, elle éprouva un sentiment de possession plus fort que jamais. Ce domaine était vraiment sa création, car si la maison avait été bâtie et le terrain délimité des années avant qu'elle n’en ait fait l'acquisition, elle avait

marqué sur chaque élément l'empreinte de sa volonté et de sa fortune. Elle était convaincue d’aimer la campagne -— mais en réalité, ce qu’elle aimait, c'était transformer la campagne en acquérant, dans ce but, autant d'arpents que possible. Ainsi, d'année et année, le domaine de Cedarledge avait repoussé plus loin le paysage environnant, remplaçant des kilomètres d’'érables, de bouleaux et de solidagos par toujours plus de pelouse luisante, toujours plus de tilleuls, de chênes et de hêtres taillés, au-dessus de buissons toujours plus sinueux, étendus et coûteux.

Des grilles jusqu’à la maison il fallait maintenant parcourir plus de trois kilomètres, et Pauline trouvait même que c'était trop court pour apprécier en détail tout ce qu'elle avait pu bâtir autour de son seuil. Dans le village,

‘éclat de la girouette dorée au-dessus des poutres et des briques du nouveau hangar de pompiers; au pied d’un riche pâturage en pente la laiterie récemment agrandie; puis des bois de sapins et de cornouillers; des arpents de rhododendrons, d’azalées et de lauriers de montagne acclimatés autour d’un lac caché; un aperçu de jardins d’eau japonais bordés de cerisiers en chatons et en fleurs; des pelouses ouvertes, des arbres épanouis, la longue façade en brique de la maison avec ses terrasses, et, au-delà d’une arche sculptée, le jardin hollandais avec ses architectures naïnes de feuillages et ses interminables rangs de bulbes autour du bâton de commandeur d'un majestueux cadran solaire.

Pour Pauline, chaque arbre, chaque buisson, chaque cours d’eau, chaque bordure d’herbacées, évoquait non seulement ce qu'il était, mais rappelait aussi le trans-

“port de la terre, le creusement des rigoles, l'apport d’eau, tout un travail de correspondance, de règlements de facture, qui avait conduit à leur existence; et elle les aurait tous beaucoup moins aimés -— sans doute pas du tout -— s'ils avaient surgi spontanément, comme les amélanchiers et les cerisiers sauvages qui foisonnaient au-delà des grilles.

* Elle était d’une certaine manière émue par le charme discret du printemps, par ces longs sillages de vert pâle: et de mauve estompé de la végétation bourgeonnante; mais ses yeux ne pouvaient pas s’attarder sur une beauté précise sans la traduire aussitôt en terrain, fumier, catalogues de pépiniéristes — et encore et toujours en factures. Tout cela coûtait énormément d’argent; mais de cela aussi elle était fière : pour elle, cela faisait partie de la beauté de la chose — contribuait à cet ordre et à cette harmonie magnifiques qui régnaient sur la liberté simulée des touffes de rhododendrons commie sur les lignes géométriques du jardin hollandais.

«Soixante-quinze mille bulbes cette année! » pensat-elle tandis que la voiture passait par le portail sculpté, montrant dans un éclair une bande de gazon semée d’'ambre et de violet dans un cadre de buissons tourmentés et festonnés.

Vingt-cinq mille bulbes de plus que l’année dernière…. Elle aimait que tout se passe ainsi. C'était exaltant de dépenser davantage d'argent chaque année, de ne cesser de s’agrandir et de s'améliorer, dans les petites choses comme dans les grandes, de faire face avec promptitude et énergie à des exigences croissantes et imprévues, de réduire les charges excessives, de surmonter des moments difficiles, et de finir l’année épuisée mais victorieuse, avec les travaux accomplis, les factures payées, et un crédit bancaire rassurant. Pour Pauline, c'était «la vie ».

Et comme ses dépenses à Cedarledge étaient justifiées! Dexter, attiré par les nouveaux embellissements, avait de lui-même renoncé à son voyage annuel en Californie, aux plaisirs de la pêche au tarpon, à l’indépendance de vacances en célibataire, à tout cela, pour passer un mois tranquille à la campagne avec sa femme et ses enfants. Pauline avait même l'impression: que les vingt-cinq mille bulbes supplémentaires avaient contribué à la décision de son mari. Et que dirait-il

quand il verrait les nouvelles salles de bains, qu'il aurait assisté aux manœuvres des pompiers du village, et aurait plongé dans l’eau artificiellement chauffée de la nouvelle piscine ? Une brume de bonheur embua ses yeux, lui brouillant le spectacle du paysage embué de printemps.

Nona n'avait pas suivi sa mère à l’intérieur de la maison. Ses chiens sur les talons, elle dévala la colline jusqu'aux bois et au lac. Elle ne savait rien du coût de Cedarledge, et guère de chose sur l'ampleur des travaux. Pour elle, c'était simplement le monde de son enfance, et elle ne pouvait pas le voir sous un autre angle, ni imaginer qu'il ait pu être différent. Il avait toujours revêtu à ses yeux le même enchantement, s'était toujours étendu jusqu'aux mêmes lointains. À dix-neuf ans, c'était presque la seule illusion qu’elle conservait.

Sur le sentier longeant le lac, elle fut reprise par le même vieil envoûtement. Ces branches couvertes de bourgeons, cette odeur de sol noir et tourbeux palpitant de vie, ces petites étoiles semées dans les cornouillers, tout appartenait aux aventures enfantines, aux anciens jeux avec Jim, le campement indien dans l’île bordée de saules, et les courses innocentes parmi les rhododendrons pour aller canoter ou se baigner au clair de lune.

La vieille barque avait échappé à la «réfection» annuelle de Mrs. Manford et continuait de prendre l'eau par ses jointures rouillées. Nona, penchée sur les rames, glissait à la surface du lac, en laissant le grand

rire du printemps lui dilater le cœur.

Manford demanda : « Tout va bien ? Vous n'avez pas froid ? Je ne conduis xp trop vite ? L'air est encore vif ici dans les collines.

À côté de lui, Lita dnrdiit un de ces profonds ee

qui l’enveloppaient aussi moelleusement que ses four-

rures. Il pouvait tout juste, en tournant un peu la tête, distinguer le bout du nez et la lèvre supérieure de la | jeune femme, entre le rebord de son chapeau et son renard argenté; et, en la sentant si proche de lui, inerte, enfoncée dans ce mutisme animal qu'il trouvait toujours si reposant, il en oublia toute gêne, comme si cette présence à ses côtés était aussi naturelle, aussi peu périlleuse, que celle de sa fille.

«Remarquez,. c'est aussi bien que vous ayez envoyé le petit par le train... je craignais bien de ne pouvoir || partir qu'à une-heure inconvenante pour ce jeune monsieur. » N

Elle s'emmitoufla un peu plus dans son manteau, avec un petit rire satisfait. | |

Manford, attentif au volant, se retint de poser sa || main sur celle de Lita et de tourner son visage vers elle. C'était merveilleux, comme son plan avait réussi... ! |] Comme elle avait été docile jusqu’au bout! Pauvre |! petite ! Elle serait toujours docile, sans doute, avec les gens qui savaient comment s'y prendre! Et il se flattait de savoir le faire. Au tout début, ça n'avait pas été | facile, mais maintenant il avait su toucher la corde | sensible et il avait bien l'intention de ne pas la lâcher! Il ne s'était pas exactement montré paternel : elle | aurait été la première à rire d’une attitude aussi vieux jeu. Les pères solennels avaient disparu avec le reste | des effets pathétiques. Non; il s'était comporté comme | un frère aîné. C'était ça. Il y avait entre eux la même | relation libre et amicale que, mettons, entre Jim et | Nona. Quoi, il avait en effet taquiné Lita, et elle s'était amusée ; il s'était moqué de ce ridicule Ardwin, et elle |! avait seulement haussé les épaules en riant. Ah, ce |} petit haussement d’épaules.. quand son épaule | blanche, faisant glisser le haut de la robe, semblait | vouloir se transformer en aile! Elle avait des mouve- | ments flottants comme ceux d’un oiseau... Pauvre: enfant, pauvre petite fille. Il avait vraiment l'impres- | sion d'être son frère aîné; et un coup d'œil dans le.

mon |

rétroviseur lui confirma qu'il n'avait pas l'air trop vieux pour ce rôle...

L'idée d’avoir frôlé ce gouffre de noire perdition où ils avaient failli s'engloutir lui donna un sentiment supplémentaire de vacances et de sécurité, comme si la vie entière devait désormais ressembler pour lui à la quinzaine de jours qui s’annonçaient dans la retraite de Cedarledge. Comme il était heureux d’avoir renoncé à sa pêche au tarpon, de s'être arrangé pour expédier Jim et Wyant en Géorgie, et de s’accorder cet intervalle paisible où il pourrait faire le point et reprendre des forces avant de retourner à son labeur!

Deux jours plus tôt — juste après le départ de Pauline -, il avait bien cru que tous ses plans seraient démolis par une des exaspérantes lubies de Wyant. Wyant se plaisait toujours à changer d’idée quand tout le monde s'était décidé; et au dernier moment il avait téléphoné pour dire qu'il n’allait pas assez bien pour s'embarquer. Il avait d'abord appelé Pauline, et comme on lui avait répondu qu'elle était partie, il s'était adressé à Jim, et Jim, qui était occupé, avait fait appel à Manford. C'était une des habituelles attaques de « nervosité » de son père; la cousine Eleanor avait vu venir ça, et elle avait essayé de réduire les verres de whisky; et Jim avait prié Manford d'aller faire un saut chez l’ancien mari de Pauline pour le raisonner.

Ce genre de visite produisait toujours une profonde impression sur Wyant; Manford lui-même, malgré toute sa perspicacité professionnelle, ne mesurait pas vraiment cet effet ni ne devinait sa nature exacte, mais il avait conscience de son influence, et la préservait en voyant Wyant aussi rarement que possible. Cette foislà, cependant, les choses ne parurent pas devoir se passer aussi aisément que de coutume. Wyant, qui était particulièrement émacié et exalté, essaya de donner à leur entretien ce ton crâneur qu'il prenait toujours en présence de Manford. «Mon cher ami!

Asseyez-vous, je vous prie! Un cigare ? Je suis toujours

ravi de voir mon successeur. Je peux abér io donner des petits tuyaux sur la gestion de l'affaire. ;

C'était sa note habituelle, mais rides exagérée, excédant le style des Wyant -— et il continuait : «Mais je me demande pourquoi l’homme qui a échoué devrait proposer ses conseils à l'homme qui a réussi. Toutefois, en l’occurrence, il s’agit de Jim... Oui, vous aimez autant que moi Jim, je sais. Malgré tout, c'est mon fils, non? Eh bien, je ne crois vraiment pas que ce soit une bonne idée de l’éloigner de sa femme en ce moment précis. Je sais que je suis vieux jeu, c'est entendu... et que toutes ces vieilles traditions moisies ont été abolies. Vous et moi nous y avons veillé... Nous avons contribué à imposer le code sauvage des prairies. Cependant, mon fils est mon fils. Il n’a pas été élevé selon les nouveaux préceptes et... Flûte, Manford, vous comprenez !:Ou plutôt non, je pense qu'il ya certaines choses que vous ne comprendrez jamais, malgré toute votre intelligence diabolique, et tous les millions qu’elle vous permet de gagner! »

Tout ainsi avait failli tomber à l’eau; mais si Manford ne pouvait pas comprendre le code social du pauvre Wyant, il savait garder son calme quand il le fallait, et savait de plus comment parler à un souffreteux surexcité qui avait trop bu et ne faisait jamais d'exercice.

«Vous vous faites du souci pour Jim, hein ? Eh bien, ça ne m'étonne pas. car moi aussi. Le fait est que Jim n'en peut plus de travail, et je m'en sens en partie responsable, puisque c’est moi qui lui ai trouvé cet emploi à la banque, et il s’est trop appliqué... il en a trop fait. Voilà le véritable ennui, et je me suis senti tenu envers vous tous de lui faire prendre le large le plus tôt possible, de lui permettre d’avoir de vraies vacances. Jim est jeune... une quinzaine de jours de détente le remettra complètement d'aplomb. Et vous êtes la seule personne qui puisse l'éloigner de sa femme et de son gosse. Car partout où sera Lita il y aura des bêtises

et du jazz, des factures et des ennuis... C’est pourquoi sa mère et moi avons proposé de nous occuper de cette dame durant un moment pour donner sa chance à Jim. D'homme à homme, Wyant, je pense que nous devrions nous serrer les coudes pour traverser cette période. Si nous faisons ça, je vous garantis que tout se passera parfaitement. Ça vous fera du bien, aussi, de prendre un peu l'air avec Jim, sous un bon climat, de traîner sur la plage et de regarder votre garçon récupérer. J'aimerais bien descendre vous voir là-bas... Je ne dis pas que je ne ferai pas un saut en vitesse, juste pour un week-end, si je peux m'échapper de la famille. On peut faire des parties de pêche de premier ordre dans l'île... et je sais que vous avez été un grand pêcheur. Quant à Lita, elle sera en sécurité avec Pauline et Nona. »

Le tour était joué.

Mais pourquoi appeler ça un tour, alors que sur le moment il avait sincèrement cru à tout ce qu'il disait ? Jim était en effet éreinté — et ne serait pas parti sans le prétexte d'emmener son père en vacances. C'était curieux, comme dans certains profonds replis de la conscience une série de vérités pouvaient soudain paraître un tissu de mensonges! Bah, quelles âneries morbides! Son honneur exigeait que les choses deviennent aussi vraies qu'elles en avaient eu l'air, et il allait s’y employer. Il n’y avait rien à dire de plus. Ah, déjà Cedarledge! C'était comme si le trajet en voiture

n'avait même pas duré une minute.

Le domaine était vraiment magnifique au crépuscule.. une brume de teintes pâles s’estompant dans l'ombre. la longue façade sombre de la maison déjà constellées de vitres orange!

«Vous vous plairez ici, n'est-ce pas, Lita ? » Il entendit près de son coude un ronronnement d'approbation.

Si seulement Pauline avait le bon sens de le laisser tranquille, de lui permettre de jouir paisiblement de tout cela, comme le faisait le mutisme paresseux de Lita,

Page 1