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au lieu de le harceler de travaux et de chiffres, de dépenses et de résultats. Il était si fatigué de ce bilan. perpétuel, de cette continuelle évaluation de capital avec calcul d'intérêts! Il admirait ça, bien entendu - et il admirait plus que jamais Pauline elle-même. Mais il aurait tellement aimé s’enfoncer dans la douceur du printemps, comme un homme peut aimer se reposer sur le sein d’une femme et sentir simplement une main lui caresser les cheveux.
«Oh, regardez les cornouillers ! Là! Vous ne les aviez encore jamais vus en fleurs ici, n'est-ce pas? » Il avait beaucoup compté sur l'effet des cornouillers. «Eh bien, vous les aurez vus! Bon sang, ça fait tellement de bien d'être ici! Eh, ma petite ? J'ai l'impression que vous vous êtes endormie. » Il la souleva, somnolente, pour la sortir de la voiture...
Et mâintenant, le perron illuminé, Powder, les valets de pied, la masse de lettres inévitable. et Pauline.
Dehors, cependant, la soirée printanière tissait en secret son sortilège velouté. «Ça ne m'étonnerait pas que je dorme dix heures d'affilée cette nuit. », se dit-il.
Le jour précédant l’arrivée de son mari avait été épuisant pour Pauline; mais elle ne pouvait pas nier que les résultats étaient dignes de l'effort. Depuis quand n'avait-elle pas entendu Dexter s’écrier en éclatant de satisfaction : « Bon sang, comme ça fait du bien de revenir ici! Comment as-tu fait pour que tout soit si accueillant ? » — et ne l’avait-elle pas vu promener un regard attentif et souriant sur le grand vestibule avec ses lampes, ses fleurs, et son feu de cheminée ? «Eh bien, Lita, c'est tout de même mieux qu'en ville, non?
Vous ne savez pas à quel point Cedarledge peut être agréable ! Ne vous précipitez pas en haut... on va vous amener le bébé. Venez vous réchauffer près du feu... l'air pique, dans les collines. Bonsoir, Nona, ma petite souris. je ne t'avais même pas vue, cachée là-bas dans ton coin. »
Oui, l’arrivée avait été idéale. Même le baiser de Lita avait paru spontané. Et Dexter avait remarqué tous les changements, et tout approuvé; il avait de lui-même annoncé qu'il voulait aller voir dès le lendemain matin le nouveau système de chauffage et la couveuse modèle pour la volaille. «C'est merveilleux, cette manière que tu as d'améliorer à cent pour cent des choses qui avaient déjà l'air d’être parfaites ! J'imagine que les œufs au petit-déjeuner de demain auront deux fois la taille habituelle! »
À l'écoute de tels commentaires, Pauline se sentait récompensée pour tout ce qu’elle avait fait, et sa. faculté créatrice y trouvait une nouvelle vigueur. Ne pouvait-elle pas inventer quelque chose d'autre pour susciter les éloges de Dexter ? Et la beauté de la chose était que tout semblait avoir été obtenu si facilement! Un observateur fortuit n'aurait jamais soupçonné que la vie simple de Cedarledge donnait à sa souriante organisatrice plus de mal qu’une saison de bals à New York.
La vie simple aussi inspirait de la satisfaction à Pauline. Elle parvenait presque à se persuader, en traversant le vestibule encombré de clubs de golf et de raquettes de tennis posés contre le mur, de manteaux, | de pèlerines et d’écharpes de voyage entassés sur la grande table, avec les fox-terriers crottés confortablement pèlotonnés sur les bancs capitonnés de chintz, que tout était aussi primitif et impromptu que ça en avait l’air, et qu'elle-même avait toujours partagé la passion de son mari pour patauger dans la boue en tweed et gros lainage.
«Un de ces jours, pensa-t-elle, nous abandonnerons complètement New York pour vivre ici toute l’année, comme un couple d'autrefois, et Dexter s’occupera des cultures pendant que je veillerai sur la volaille et la laiterie. » Aussitôt, son imagination pratique esquissa le projet d'un élevage de volaille moderne à grande. échelle, et estima les revenus possibles d’une fabrica- | tion vraiment scientifique du beurre et du fromage. Il y avait une demande toujours croissante, elle le savait, pour les poulets de printemps, et les petits fromages crémeux d'aspect européen, dans leur emballage de papier d'argent, étaient très appréciés dans les restaurants et les hôtels. |
«La Marchesa a de nouveau appelé, madame», lui. rappela Powder le surlendemaïin, au petit déjeuner. Tout le monde était supposé descendre pour le petit
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déjeuner à Cedarledge; c'était un élément de la vie simple. Mais cela finissait d'ordinaire par Pauline trénant seule derrière la fontaine à thé, car son mari et sa fille ne se souciaient guère d’être ponctuels quand ils étaient en vacances, et l'incapacité de Lita de paraître avant le déjeuner était tacitement admise.
«La Marchesa?» Pauline fut interrompue dans sa dégustation d'œuf du jour avec mouillette au beurre frais. Comment se faisait-il qu'on ne puisse jamais se protéger complètement contre les ennuis et les fâcheux ? On avait fait tout ce qu'on avait pu pour Amalasuntha, et on découvrait maintenant que la reconnaissance pouvait prendre des formes plus importunes que l’ingratitude.
« La Marchesa voudrait consulter Madame au sujet de la date de la réception pour le cardinal. »
… Ah, donc, c'était sérieux — c'était vraiment réglé! Une bouffée de satisfaction chassa l'indifférence de Pauline, et son sens de l'équité l’obligea d'admettre que, pour un service pareil, Amalasuntha avait droit à un dimanche à Cedarledge. «Ça l'ennuierait à mourir de passer deux jours toute seule au milieu de la famille; mais elle aimera être invitée et, avec le temps, elle imaginera avoir participé à une grande réunion mondaine », se dit Pauline.
« Très bien, Powder. S'il vous plaît, téléphonez que j'attendrai la Marchesa samedi prochain. »
Cela, en tout cas, leur laissait le reste de la semaine pour eux seuls. Après six jours passés en compagnie des femmes de sa famille, Dexter sera sans doute ravi d’un peu de changement; dans ce cas, avec la Marchesa comme appât, Pauline pourrait aisément combiner un dîner avec des voisins de campagne. Les Toy, se souvenait-elle, devaient être au Country Club de
Greystock autour de Pâques. Elle sourit à l’idée que c'était peut-être ce qui avait décidé Dexter à renoncer à la Californie pour Cedarledge. Elle ne craignaïit plus Mrs. Toy, et elle admettait même que la présence de
cette dame dans le voisinage pourrait être utile. Pauline ne parvenait jamais totalement à croire - du. moins durant plusieurs heures d'affilée - que les gens puissent être heureux à la campagne sans toutes sortes de distractions sociales; et six jours de tranquillité ne pouvaient se mesurer pour elle qu’en termes d'ère géologique. Quand pour la dernière fois son esprit avaitil donc eu à englober une période aussi considérable ? Sachant qu’on pourrait écourter celle-ci à volonté, elle soupira de contentement, et décida de consacrer la matinée à l'étude d’un nouveau système de réfrigérateur dont elle avait récemment vu la réclame.
Dexter n'avait pas encore fait son tour d'inspection avec elle; mais ce n’était guère surprenant. Le premier matin il avait dormi tard, puis s'était prélassé sur la terrasse sous un doux soleil; dans l'après-midi, ils étaient tous sortis en auto pour faire une partie de golf à Greystock. Et maintenant, en descendant pour le petit déjeuner, Pauline avait appris avec surprise que son mari, Nona et Lita étaient partis tôt faire une promenade à cheval, en faisant dire qu’ils prendraient leur petit déjeuner en chemin. Elle ne savait pas de quoi s'étonner le plus, de Lita arrachée à son lit avant le petit déjeuner, ou de Dexter remontant en selle après tant d'années. Il était clair que l’air de Cedarledge était merveilleusement vivifiant et rajeunissant ; elle-même en sentait les effets. Et même si elle aurait préféré montrer à son mari tous les nouveaux équipements, elle n'éprouva aucune impatience, mais seulement une calme satisfaction devant la réussite de son plan. S'ils pouvaient rendre à Jim une Lita réconciliée, leurs vacances auraient atteint leur but; et ce fut dans un lueur d'optimisme qu'elle s'installa à sa table pour griffonner en hâte une lettre joyeuse à son fils.
. Dexter est merveilleux; ce matin, très tôt, il a réussi à. faire sortir Lita du lit pour une promenade à cheval... N'est-ce pas un grand exploit ? Lorsque tu reviendras, tu.
ne la reconnaîtras pas. Je n'aurais plus aucun souci si je ne voyais pas Nona avec ses traits pâles et tirés. Je la convaincrai de suivre une série de «traitements inspirationnels » dès que nous serons de retour en ville. À propos, continua sa plume, sais-tu les dernières nouvelles de Stan Heuston ? On dit qu'il est parti pour l’Europe avec cette épouvantable Cleo Merrick, et que maintenant Aggie va accepter le divorce... Nona, qui a toujours été une grande amie de Stan, en a bien sûr entendu parler, mais elle ne semble pas en savoir beaucoup plus que nous tous...
Rien n'amusait autant Arthur Wyant que de se voir. servir des échantillons de scandale avant qu'ils ne tombent dans le domaine public. Pauline ne pouvait pas s'empêcher de penser que les soirées devaient être bien longues pour le père et le fils dans leur bungalow insulaire; et dans son débordement de satisfaction elle désirait faire tout son possible pour les distraire et les réconforter.
Malgré ses multiples occupations, la journée sembla longue à Pauline. Elle était allée voir le bébé, donner des instructions au cuisinier, vérifier avec Powder le fonctionnement du nouveau système d'alarme, inspecter les jardins, catalogues en main, avec le chef jardinier, marcher jusqu’à la laiterie et jusqu'à la basse-cour pour dire que Mr. Manford viendrait certainement les visiter le jour suivant, appeler Maisie Bruss pour lui demander des nouvelles de sa mère, et lui dire de préparer une liste soigneuse pour la réception du cardinal; pourtant, il lui restait encore une ‘énorme quantité de temps. C'était délicieux d'être à la campagne, d'étudier la marche de ses nouvelles installations, et de faire sa gymnastique quotidienne avec les fenêtres ouvertes sur la brise fraîche des collines; mais déjà sa véritable personnalité se projetait dans l'organisation compliquée de l'accueil du cardinal. Elle se
demanda s’il ne serait pas sage de faire un saut en ville le lendemain matin pour en parler avec Amalasuntha;. mais elle estima à contrecœur qu'une conversation téléphonique serait suffisante.
Cette conversation fut longue et en somme satisfaisante. Mais si Maisie avait été dans les parages, on aurait davantage avancé dans les dispositions pour la soirée cardinalice. Ce n'était vraiment pas de chance que les médecins aient conseillé à Maisie de rester avec sa mère jusqu'à ce qu'on lui trouve une chambre individuelle à l'hôpital (« Un chambre individuelle, évidemment, chère Maisie. Je ne veux pas que votre mère - soit dans une salle commune! Vous inscrirez simplement Ça dans vos frais généraux! Non, je vous en prie, je suis tellement heureuse de pouvoir le faire!») Elle était vraiment heureuse de faire tout son possible ; mais décidément ce n’était pas de chance que Mrs. Bruss soit tombée malade en ce moment précis (et Maisie devait être la première à le penser). Pour tuer le temps, Pauline décida de faire une promenade avec les chiens.
Quand elle revint, elle trouva Nona, encore en tenue de cheval, plongée dans un livre au fond d’un canapé de la bibliothèque.
«Eh bien, ma petite, d’où tombes-tu ? Je ne savais pas que vous étiez rentrés.
— Mais non, je suis toute seule. Lita s’est soudain mis en tête que ce serait drôle d'aller en auto à Greenwich pour dîner au Country Club, et donc papa a pris une voiture à Greystock et il a téléphoné au palefrenier de venir chercher les chevaux. C'était tentant, mais j'étais fatiguée, et j'ai préféré revenir. C’est presque la pleine lune. Ils auront un chemin de retour splendide!» Nona sourit à sa mère comme pour laisser entendre que la lune était la principale raison.
«Oh, mais ça veut dire danser et rentrer à des heures. impossibles ! Et moi qui ai promis à Jim de veiller à ce que Lita se repose et se couche tôt! À quoi ça sert de
PA
l'avoir persuadée de venir ici? Ton père aurait dû refuser d'y aller.
— S'il avait refusé, il y aurait eu au déjeuner de Greystock des tas de gens prêts à emmener Lita. Tu sais. les noceurs habituels. C’est pour ça que papa s'est sacrifié. »
Pauline réfléchit. «Je vois. Ton père doit toujours se sacrifier. Je suppose qu'il est inutile d'essayer de faire entendre raison à Lita.
— C'est-à-dire qu'il faut commencer par lui céder sur certains points. Papa a compris ça. Il ne faut pas la laisser s'ennuyer… sinon elle repartira tout de suite. »
Pauline se sentit soudain ébranlée jusqu’à la moelle des os. C'était comme si un coup du joli pied de Lita venait de faire écrouler dans la poussière le petit édifice laborieusement construit sur la vie simple à Cedarledge. Le hangar de pompiers, la couveuse pour la volaille, le nouveau Système d'alarme et le chauffage de la piscine — quand donc Dexter aurait-il le temps de les inspecter et de les admirer, s’il devait perdre ses précieuses vacances à parcourir la région à la traîne de Lita ?
«Alors je suppose que toi et moi nous dfnons seules ? » fit Pauline en adressant un sourire pincé à sa fille.
Quelle splendide période de l’année! La terre libérée éclatait soudain de vie dans chaque sillon gelé... Man- ‘ford avait l'impression que c'était la première fois qu’il avait le temps de contempler l’impétueuse beauté du printemps américain... : |
Malgré son retour en voiture à la fin de la nuit, il était sorti tôt le lendemain matin pour faire une grande promenade. Dormir... comment pouvait-on dormir avec ce clair de lune d’avril dans les veines ? Cette lune qui se répandaït partout... en touffes perlées sur les branches des amélanchiers, en traînées d'ivoire sur les fleurs des pruniers sauvages, barbouillant l'herbe des fossés d’un pâle crayonnage, étalant au fond des bois des flaques d'argent froid. Une magie brûlante et glacée, dans laquelle l’homme s’immergeait pour en sortir rafraîchi et réchauffé, et sentir autour de lui l'incroyable irréalité de l'univers et de lui-même...
Après le tumulte de la soirée au restaurant, le bruit, le jazz, les couples tournoyants, les lanternes japo- naises, les hurlements de rire, les adieux intempestifs… ce silence blanc, la longue route d’abord plate et droite puis de nouveau montante et sinueuse, les faces aveugles des fermes aux volets clos, les forêts ténébreuses, les lacs brumeux.. une trouée dans un monde assoupi, muet, abasourdi par la lune.
Le contraste était magnifique, intolérable.…
Dormir ? Il ne s'était même pas couché. Il s'était juste plongé dans un bain, puis étendu sur sa chaise longue pour voir l'aube se lever. Spectacle tout aussi mystérieux... les doigts d’une lumière froide remodelaient le monde, pendant que les hommes indifférents dormaient en s'imaginant devoir s’éveiller à un lendemain familier! Quels idiots!
Il prit son petit déjeuner - voracement -— avant que sa femme ne descende, et fila avec deux chiens pour s'en aller marcher... peu importait où.
Même à la lumière du jour le monde lui sembla incroyablement étrange... comme s’il le voyait pour la première fois. Il parcourut lentement quatre ou cinq kilomètres, en se dirigeant vaguement vers Greystock. Lorsqu'il était adolescent, et qu'il vivait à la ferme, il avait pris l'habitude, pour faire de longues randonnées, d'adopter un pas régulier, et ce mouvement contrôlé le délassait plus qu'il ne le fatiguait, ou du moins, s’il fatiguait ses muscles, revigorait son cerveau. Excité ? Non... juste agréablement stimulé.
Il s'arrêta sur une pente ensoleillée, s’étendit sous un noyer, alluma sa pipe et promena son regard sur le vaste panorama de champs et de bois. Partout la terre palpitait de vie renaissante. Les chiens couraient, creusaient, puis ils revinrent somnoler à ses pieds pour se perdre dans leurs rêves. La chaleur du soleil sur son visage avait quelque chose d’une caresse humaine, et peu à peu ses pensées rentrèrent dans leurs ornières habituelles. une routine confortable, éclairée d'épisodes agréables. Que pouvait espérer de plus un homme,
après cinquante ans ?
Mais au bout d’un moment son esprit se figea. Il commençait à avoir froid et faim, et il se remit à marcher. R
Il s'apérçut bientôt qu'il était onze heures et demie. le temps de rentrer à la maison. La maison... la table
du déjeuner. Pauline... et Nona... et Lita. Oh, mon
Dieu, non... non, pas encore! Assombri, il ralentit le pas, décidé à trouver en chemin un endroit où manger quelque chose.
À un virage du sentier, il aperçut au-dessus de lui une silhouette de femme traversant une pente herbeuse. Vigoureuse et droite dans sa jupe de golf impeccable, elle descendait dans sa direction en balançant son club. Évidemment, il était au bord du terrain de Greystock! La femme était seule, sans compagnons ni caddies… faisant un petit tour d'essai, peut-être, ou une simple promenade, comme lui, pour boire cet air enivrant.….
«Bonjour !» lança-t-elle gaiement, et il se trouva en présence de Gladys Toy.
Cette femme solide, avec son chandail noisette et sa jupe à carreaux, était-elle la même que la beauté opulente et couverte de bijoux de tant de dîners ennuyeux ? Il sentit se ranimer un vague désir - son bref béguin d’une semaine ou deux -, en la voyant approcher d’un pas ferme mais léger dans ses grosses chaussures de sport.
«Bonjour, répondit-il sur le même ton. Je ne savais pas que vous étiez ici.
— Mais je n'y étais pas! Je suis arrivée seulement hier soir. C’est splendide, non ? » Même sa voix trafnante était ici plus vive, avec un timbre plus clair Décidément, il admirait les femmes bien faites, avec des courbes et des volumes... et d'autant plus après les squelettes décolletés parmi lesquels il avait dîné la veille. Mrs. Toy était assez grande pour que soit bien réparti son poids, dont du reste elle ne paraissait nullement avoir honte.
«Splendide ? Oui, en effet, vous êtes splendide ! répliqua-t-il.
— Oh, moi?
— De qui d'autre parliez-vous ?
— Ne soyez pas stupide ! Comment êtes-vous venu ici ?
— À pied.
LA
— De Cedarledge ? Grands dieux! Vous devez être mort.
— Vous ne me croyez pas? J'ai marché jusqu'ici exprès pour déjeuner avec vous.
— Mais vous venez de dire que vous ne saviez pas que j'étais ici.
— Il ne faut pas croire tout ce que je dis.
— Très bien. Alors je ne vais pas croire que vous avez marché jusqu'ici pour déjeuner avec moi.
— Et est-ce que vous me croirez si je vous dis que vous êtes rudement belle ?
— Ça, oui! dit-elle d’un air de défi.
— Et que j'ai envie de vous embrasser ? »
Elle lui adressa un regard souriant de nageuse fatiguée, et il comprit qu'elle avait épuisé sa maigre réserve de reparties. «Hermann arrive ce soir, se contenta-t-elle de répondre.
— Nous n'avons pa$ de temps à perdre, alors.
— Mais j'ai dit à des amis de venir déjeuner au club.
— Annulez ! Venez déjeuner ailleurs avec moi!
— Oh, est-ce que je dois. Est-ce que je peux ? » fitelle en riant, et il vit sa poitrine palpiter sous un souffle court. Il l’attira à lui pour planter un baiser au milieu de ce rire.
« Et maintenant, le pouvez-vous ? »
C'était toute une richesse qu'il serrait dans ses bras, et il se souvenait à quel point il avait trouvé magnifiques les femmes roses et dodues, du temps de sa jeunesse, avant que l'argent et la mode n’imposent des critères artificiels.
Quand il rentra dans la maison de Cedarledge, le froid coucher de soleil printanier pénétrait de biais par les fenêtres de la bibliothèque pour raser la table de thé où étaient assises Pauline et Nona. De Lita, il n'y avait nulle trace; Manford apprit avec amusement et indolence qu'on disait qu’elle venait à peine de se lever.
Il n'éprouvait décidément rien d’autre pour Lita qu’une indulgence paternelle; l’épithète ne lui paraissait plus déplacée. Mais sous cette tendresse superficielle, pour elle comme pour tout le monde, il sentait bien qu'il y avait une indifférence fondamentale envers presque tout ce qui n'était pas son propre confort et sa propre commodité. Tel était le résultat salutaire de la détente au grand air. Comme c'était absurde de se mettre dans tous ses états à cause de quoi que ce soit — de l'argent, du travail ou de$ femmes! Spécialement des femmes. En songeant aux semaines qui venaient de s'écouler, il se dit qu'il avait vraiment dû être abruti de fatigue pour prendre tellement au sérieux ses propres émotions. Après trois jours à Cedarledge, la sérénité était . descendue sur lui comme une bénédiction. Les joues de Gladys Toy étaient fraîches comme une orange et à la lumière vive du matin il avait bien vu qu'elle n’était absolument pas maquillée. Ce souvenir lui procura un certain plaisir, puis il chassa Gladys de son esprit - ou plutôt elle s'en détacha d'elle-même. Il n’était pas d’humeur à penser bien longtemps à quelqu'un ou quelque chose. il se vautrait dans sa paresse et son indifférence.
«Du thé? Volontiers…. et surtout, avec des muffins beurrés… plusieurs. J'ai une faim de loup. Je suis sorti faire une grande balade ce matin avant que vous soyez levées. Je suis tombé sur Mrs. Toy, et elle m'a emmené dans son nouveau cabriolet. Une vraie beauté. La voiture, veux-je dire. Il t'en faudrait une comme ça, Nona. Bon sang, comme ça fait du bien d’être près du feu ! Et qu'est-ce qui sent si bon ? Des œillets. Ils sont vraiment géants! Nous devrions aller voir les serres demain, Pauline... et puis aussi tout le reste. Je veux faire l'inventaire de toutes tes innovations... »
À ce moment, il se sentait capable d'affronter même un tour d'inspection, et tous les chiffres et les détails qui s’y attacheraient. Tout lui semblait facile, maintenant qu'il avait découvert qu'il pouvait se débarrasser
Lé
de son obsession nocturne en passant quelques heures avec une jolie femme qui se laissait embrasser Il devait retrouver Mrs. Toy le surlendemain; et, dans l’intervalle, elle suffirait pour lui occuper l'esprit, quand il n'aurait rien de plus intéressant à quoi penser.
Alors qu'il approchait une allumette de sa pipe, Lita fit son entrée de son long pas glissant. Elle portait son petit sur l'épaule, et ressemblait à une de ces madones énigmatiques de Crivelli soutenant un Enfant Jésus aux cheveux cuivrés.
«Mon Dieu, est-ce que c’est le petit déjeuner ou le thé? Je crois avoir un peu trop dormi après notre petite virée », dit-elle en lançant un sourire las à Manford.
Elle s’'agenouilla près du feu en tendant son enfant à Pauline. « Embrasse bonne maman! » commandat-elle d’une voix légèrement moqueuse.
C'était très joli, très habilement mis en scène; mais Manford trouva qu'elle était trop consciente de ses effets, et qu'elle s'était mis trop de rouge à lèvres. De plus, il avait toujours détesté les femmes aux pommettes saillantes et aux joues creuses. Il s’enfonça moelleusement dans les souvenirs de son après-midi.
Décidément, lè temps se mesurait différemment en ville et à la campagne.
Une fois organisé le dîner pour Amalasuntha (avec la présence des Toy assurée), il restait encore deux jours dans cet interminable milieu de semaine qui aurait dû passer si rapidement. Pourtant, tout s'était déroulé selon les désirs de Pauline. Dexter avait vraiment, comme il l'avait promis, fait le tour de la maison et du domaine; il avait poussé son inspection jusqu’à la laiterie, l'élevage de volaille, et le hangar de pompiers. Et il avait tout approuvé - approuvé presque trop vite, sans émettre aucune critique. Peut-être n’avait-il pas éprouvé assez d'intérêt pour remarquer les défauts, ou du moins pour les indiquer ? Ce soupçon, qui s'était éveillé en sa femme lorsqu'elle s'était aperçue qu’il traversait les étables sans faire de commentaire sur le mauvais fonctionnement du système de ventilation, devint une certitude quand, à leur retour à la maison, elle proposa qu'ils vérifient ensemble les comptes. «Oh, du moment que l'architecte a donné le feu vert. De plus, c’est un peu tard dans la journée pour se mettre à faire des comptes, non? Et puis tu obtiens des résultats tellement splendides que je ne vois pas comment ils pourraient être surpayés. Tout me paraît tellement parfait.
— Pas le système de ventilation de l’étable d’Alderney, Dexter.
— Oh, et alors, on ne peut pas l’arranger ? Si ce n’est pas possible, tu mettras ça aux pertes et profits: Je n'ai rien connu de plus agréable que mon petit plongeon dans la piscine ce matin. Tu t'es arrangée pour que l'eau soit chauffée exactement à la bonne température... »
Il s'esquiva pour rejoindre Nona sur la pelouse au pied de la terrasse.
Oui, tout se passait bien; il était manifestement décidé à ce que tout se passe bien. C'était comme pour les dettes de Michelangelo. Il avait d’abord résisté quand sa femme lui avait proposé d’aider à les payer pour empêcher que le garçon vienne à New York; puis il avait soudain promis à la Marchesa de régler la totalité, sans en dire un mot à Pauline. C'était comme s’il était profondément absorbé dans une entreprise secrète, et décidé à balayer sur son passage tout ce qui pouvait entraver son avance obstinée. Elle l'avait déjà vu dans cet état quand il préparait une «grande plaidoirie ». Mais il ne semblait pas avoir en ce moment des préoccupations professionnelles; il n’y avait aucune manifestation, par téléphone, télégramme ou autre, de jeunes associés ou employés de confiance. «Le bureau » semblait avoir été mis de côté comme le reste. Il y avait dans la bonne humeur sereine de Manford quelque chose qui effrayait obscurément Pauline.
Autrefois elle aurait pu attribuer cela à un intérêt — un intérêt excessif - qu'il aurait porté à l'épouse de Jim. Cette idée avait en effet traversé l'esprit de Pauline : elle se souvenait d’en avoir frémi, le soir où son mari avait voulu d'une manière imprévue rester avec elle à la maison, et où il avait tellement insisté pour faire venir Lita et le petit à Cedarledge. L'ombre d'un doute. rien de plus. Même sur le moment, elle avait senti le grotesque de ce soupçon, et l'avait aussitôt écarté avec dégoût.
Et maintenant cette crainte la faisait sourire. Le comportement de Dexter avec Lita était parfait — il
était détendu, cordial, mais légèrement ironique. Il était dans cette même humeur à l’époque du mariage de Jim. Il avait trouvé la mariée stupide et préten-: tieuse, il avait même contesté sa beauté. Cette première semaine à Cedarledge prouvait que s'il se montrait plus aimable, c'était en pensant à Jim, pas à Lita. Nona et Lita étaient ensemble toute la journée; quand Manford les rejoignait, il les traitait toutes deux de la même façon - comme le père de deux filles amusantes et gâtées:
Alors, qu'avait-il en tête? De nouveau Gladys Toy, peut-être ? Pauline avait cru que c'était fini. Et même si ce n'était pas fini, elle ne s’en inquiétait plus. Dexter avait déjà connu des «emballements » de ce genre, et ils n'avaient pas duré. Et puis Pauline avait peu à peu acquis une certaine philosophie conjugale, et elle était prête à plus d'indulgence pour son second que pour son premier mari. En vieillissant, les épouses devaient admettre que les maris n’évoluaient pas toujours comme elles.
Non, elle n'était pas trop vieille pour inspirer de l'amour à Manford; elle avait d’ailleurs eu l'impression de revenir aux premiers temps de leur mariage le soir où il l'avait fait renoncer au dînér des Rivington. Toutefois, son rêve n'avait pas survécu à cette soirée. Elle avait alors compris qu'il voulait qu’ils soient de «simples amis»; voilà ce que lui réservait l'avenir. Eh bien, ça devrait suffire, pour une grand-mère. Elle n'avait aucune considération pour ces femmes ridicules qui voulaient faire durer les «bêtises » après l’âge. Cependant, elle avait bien l'intention, une fois rentrée à New York, de consulter ce Russe qui avait inventé un nouveau traitement au radium pour effacer définitivement les rides. Il se disait « Initié scientifique »… titre qui la fascinait. |
Elle fut heureusement arrachée à tous ces doutes par une affaire urgente, la réception du cardinal. Même sans Maisie, elle pouvait faire de nombreux pré-
paratifs, en écrivant et en téléphonant; mais elle s'aperçut avec consternation que son écrituré avait souffert de la longue habitude de dicter. Il y avait bien longtemps qu'elle n’écrivait plus aucun message à la main — sauf pour les étrangers distingués, car Amalasuntha lui avait expliqué que ceux-ci trouvaient très mal élevé d'envoyer une lettre tapée à la machine. Les mots qu'elle traçait étaient à la fois tellement raides et informes qu'elle décida d’«exercer » ses mains, comme ses autres muscles. Mais comment trouver le temps pour ce nouveau traitement indispensable ? L'idée stimulante d’être une fois de plus pressée la remit de bonne humeur.
Nona était installée au soleil sur la terrasse exposée au sud. Il y avait maintenant huit jours que durait l’expérience de Cedarledge, et elle devait reconnaître que ça se passait bien mieux qu'elle ne l'avait prévu.
Lita leur causait étonnamment peu d’ennuis. Après la virée à Greenwich, elle n'avait manifesté aucun désir de courir les cabarets et les boîtes de nuit, et, comme distraction de remplacement, elle s'était violemment livrée à des sports de plein air; après des heures de dur exercice, elle retombait dans une lassitude rêveuse, inaccessible aux événements extérieurs. Elle ne parlait jamais de son mari, et Nona ignorait si elle répondait aux lettres fréquentes, trop fréquentes, de Jim - ou même si elle les lisait. Lita souriait d’un air vague lorsqu'il était question de lui, et quand une fois sa bellemère avait risqué une allusion sur l'avenir, elle avait simplement déclaré : « Je croyais que nous étions ici pour nous guérir des projets.» Comprenant sa bévue, Pauline l'avait effacée d'un sourire...
Nona avait de plus en plus l'impression d’être comme ces soldats de tranchées dont elle avait vu des images dans des magazines du temps de la guerre. Elle était enfouie dans les ténèbres de son étroit refuge, les yeux collés à un périscope pour observer ce qui sem-
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blait être un désert. Elle s'était souvent demandé à quoi pouvaient bien penser ces hommes durant ces interminables heures d'observation, ces jours et ces semaines où rien ne se passait, où pas la moindre ombre d'ennemi rôdeur ne traversait leur zone de no mans land. Qu'est-ce qui pouvait bien les empêcher de s'endormir, ou de se perdre dans des songes éveillés, et de manquer de donner l'alerte au moment d’une attaque imminente ? Elle imaginait le sort d’un soldat sorti dans la boue des Flandres, pour être fusillé, parce que, au moment du péril, il s'était vu dans son pays, somnolant dans'un champ de pâquerettes…
Depuis sa conversation avec Aggie Heuston, une sorte de curare lui était entré dans les veines. Elle avait une conscience aiguë de tout ce qui se passait autour d'elle, mais elle se sentait incapable de bouger. Même si quelque chose d'important devait de nouveau se produire, elle doutait de pouvoir se débarrasser du poids de son indifférence. Vraiment? Dix jours s'étaient écoulés depuis cet entretien avec Aggie.…. ? Et tout ce qui lui avait été alors annoncé s'était accompli sans qu'elle fasse un seul geste. Elle se souvenait d’avoir eu un comportement qui aurait pu sembler un renoncement héroïque... Mais à présent elle avait le sentiment d'être restée tout bonnement inerte. À quoi servaient les belles résolutions si, une fois prises, elles vous laissaient dans un pire embarras ?
Elle pensa : «J'ai l'impression d’être la personne la plus vieille du monde, et pourtant d’avoir devant moi une vie inimaginablement longue... » Et un frisson de solitude la parcourut.
Allait-elle se lever pour rejoindre les autres? Ça changerait quoi ? Elle pourrait proposer à sa mère, qui à l'étage était plongée dans sa liste d’invitations, d'écrire sous sa dictée; ou aller voir Lita, qui devait sommeiller après son vigoureux galop du matin: ou proposer à son père de faire une promenade à pied. Elle n'avait pas vu son père depuis le déjeuner; mais
elle crut se souvenir qu’il avait demandé qu'on livre sa nouvelle Buick. Il avait dû de nouveau sortir -— il ne tenait pas plus en place que les autres. Peut-être avaitil emmené Lita avec lui ? Et pourquoi pas ? N'était-il pas ici pour veiller sur Lita ? Un soudain élan de curiosité anima Nona; elle se leva pour monter discrètement voir si sa belle-sœur était dans sa chambre. Mais pourquoi ses pas étaient-ils si laborieux, comme si une influence secrète la tirait en arrière, ou lui faisait tacitement signe de ne pas continuer? Quelle sottise! Il valait mieux qu'elle en ait le cœur net une fois pour toutes, et qu’elle admette.…
«Je vous demande pardon, mademoiselle. » Elle était talonnée par l’omniprésent Powder. « Si vous montez voir Mrs. Manford dans son salon, auriez-vous l’amabilité de lui dire que Mr. Manford a téléphoné qu'il rentrerait tard de Greystock, et qu'il ne fallait pas l’attendre pour dîner ?$ Le majordome avait l'air de ne pas particulièrement tenir à transmettre lui-même ce message.
«Greystock? Très bien, je vais le lui dire. »
Le golf! Encore le golf! Et Gladys Toy... Nona se débarrassa d’un coup de ses craintes lancinantes. C'était une bonne leçon pour elle! Imaginer des choses horribles, morbides, sur son père, alors qu'il se livrait à quelque chose de parfaitement normal pour un homme mûr — à un flirt avec une idiote qu'il oublierait dès qu'il serait de retour en ville! Une vraie distraction de vacances de Pâques! «Il a renoncé à sa pêche au tarpon pour venir ici, mais Gladys n'est pas une mauvaise prise. si on considère le poids. Évidemment, c'est beaucoup moins excitant que le sport.» Un rayon de joie féroce lui traversa l'esprit.
Elle ouvrit doucement la porte d’une des chambres d'amis parfaitement équipées : toutes les commodités y avaient été scrupuleusement installées, depuis les bouches d'aération des fenêtres jusqu'aux doubles lampes de la coiffeuse, au téléphone personnel, à la
table de lecture pliante, et au triple miroir en pied qui ne perdait aucune courbe de la beauté qu'il reflétait — à tel point que même le désordre de Lita semblait. contenu par cette organisation rigoureuse.
Lita était étendue sur le canapé, un bras pendant, l’autre plié derrière sa tête dans une attitude immémoriale de belle au bois dormant. Elle s'enveloppaïit de sommeil avec légèreté, comme tous ceux qui peuvent en disposer à volonté. C'était pour elle une simple manière d'échapper à l'ennui après l'excitation, et dans les périodes de retraite comme celle qu'elle était en train de traverser elle s’y plongeait immédiatement après chaque exercice en plein air.
Nona s’approcha sur la pointe des pieds pour la regarder. Qui avait dit que le sommeil révélait la véritable nature des gens? Il ne les rendait que plus énigmatiques en posant sur eux le voile de son propre mystère. La tête de Lita était nichée au creux de son bras, ses paupières rondes étaient baïissées sur ses pommettes saillantes frôlées par les cils dorés, l’ourlet de ses lèvres rose pâle s'était amolli, son corps mince et ferme transparaissait dans son peignoir fleuri. Ainsi exposée, le regard éteint et les muscles relâchés, elle avait l'air d'un simple bouquet de caprices contradic- toires liés par un fragile. cordon de beauté. La main du bras pendant était ouverte, en présentant la paume. Dans ce petit coussin de chair était inscrit le destin de trois vies. Qu'en ferait-elle ? Pouvait-on l’imaginer faisant des projets conscients - l’imaginer entretenant une quelconque relation durable avec les êtres et les choses ?
Ses yeux s'ouvrirent et se parèrent d’une curiosité languide.
«C'est toi? Je crois que je me suis endormie. Je me suis mise à compter depuis combien de mois je suis ici, et compter m ‘endort toujours. »
Nona s’assit en riant au pied du canapé. «Eh bien Moi qui pensais que tu commençais à être heureuse!
— Et alors... n'est-ce pas justement ce qu’on ner être heureux... à la campagne ?
— Rester couchée pour compter combien il y a de mois dans une semaine ?
— Une semaine ? Ça fait seulement une semaine ? Comment peux-tu en être sûre, alors que toutes les journées sont exactement pareilles ?
— Demain, ça ne sera pas pareil. Il va y avoir la sauterie pour Amalasuntha, et on dansera ensuite. C’est l'idée que maman se fait de la vie simple.
— Oh, toutes les idées de ta mère sont simples! fit Lita en ouvrant comme une fleur fanée sa bouche rose pour bâiller. Et puis, demain, c’est dans des siècles. Où est ton père ? Il devait m'emmener faire un tour dans sa nouvelle Buick.
— Il n’a pas tenu sa promesse, apparemment. Ils nous a tous abandonnés pour filer seul à Greystock. »
Une pâle rougeur envahit les pommettes de Lita. « Greystock ou Gladys Toy ? C'est l’idée qu'il se fait de la vie simple ? Il est bien comme ta mère! Est-ce que : tu as remarqué les chevilles de cette Toy? »
Nona sourit. «Il est difficile de ne pas les remarquer. Mais tu oublies que papa devient un vieux monsieur. Les vieux papas ne peuvent pas faire les délicats. »
Lita fit une petite grimace. « Oh, il pourrait quand même trouver mieux que ça. Regarde le vieux Cosby, qui a l’air tellement plus âgé que lui... Est-ce qu'il ne voulait pas t'épouser.… ? Nona chérie, fais-moi plaisir, prenons la Ford, toi et moi, et allons dîner à Greenwich. Est-ce que ça ennuierait beaucoup ta mère ?
Est-ce qu'elle veut vraiment que nous restions ici à longueur de temps ?
— Je vais aller lui dandes Mais un vendredi soir au Country Club, ce sera complètement mort... Seule-
ment quelques vieilles dames jouant au bridge. — Alors, nous aurons la piste pour nous seules. Je. eux m'exercer un peu... et c'est une piste épatante. Nous pourrons danser avec les serveurs. Ce sera drôle
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de choquer les vieilles dames. J'ai remarqué un serveur l’autre jour... ce doit être un Italien... bâti un peu comme Tommy Ardwin... je suis sûre qu'il sait danser. » |
Voilà tout ce que signifiait la vie pour Lita - ce qu'elle signifierait toujours. De bonnes pistes pour essayer de nouveaux pas de danse, des hommes, n’importe lesquels, pour danser, pour être flattée, des femmes, n'importe lesquelles, pour être regardée avec envie, des timides à étonner, des idiots à choquer — et jamais quelqu'un, se demandait Nona, qu'on ne veuille ni étonner ni choquer, dont on ne cherche à provoquer ni l'envie ni les flatteries, mais avec qui on ait envie de se perdre et de s’oublier une bonne fois pour toutes ? Tout ce que Lita désirait, c'était continuer à se mirer, immensément magnifiée, dans chaque paire d'yeux qu'elle croisait !
Et elle, Nona, et son père, et sa mère, luttaient pour conserver à Jim cette poupée friable, alors qu'il devait bien y avoir pour lui quelque part dans le monde une femme véritablement humaine... Quel était le sens de tout cela ?
Les idées de la Marchesa di San Fedele sur la campagne étaient parfaitement simples; en fait, elle en avait une seule. Elle considérait que c'était un endroit où l'on avait plus de temps qu’à la ville pour jouer au bridge. Encore bien heureux! Car, pour le reste, on s'ennuyait à cent sous l'heure. Bien entendu, il y avait les tournées obligatoires avec le maître ou la maîtresse de maison : les jardins, les serres, la laiterie, les couveuses à volaille, et Dieu sait quoi en plus (les écuries, grâce au ciel, étaient passées de mode - même si les gens continuaient de faire du cheval, ils ne forçaient plus leurs invités, sauf s'ils y gardaient des dogues, à visiter ces interminables rangées de stalles, à admirer les cuirs et les aciers luisants de la salle des harnais, ou les monogrammes marqués en bleu et rouge sur le sol du hangar aux voitures).
La vie de la Marchesa avait toujours consisté à faire des choses aussi fastidieuses que de visiter des laiteries modèles, afin d'en tirer une raison, ou de l'argent, pour faire d’autres choses qui étaient aussi palpitantes pour elle que danser l'était pour Lita. Cela faisait partie du jeu : il fallait tenter pour gagner; l'essentiel était
d'obtenir beaucoup plus que ce qu’on avait misé. «Non, vraiment, vos exploits m'émerveillent, Pauline. Ils émerveillent tout le monde. Mais, devant eux,
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Toutes ces admirables créations. les salles de bains, les piscines, les couveuses et les pompes à incendie. Et tout est tellement parfait, à l'extérieur comme à l’intérieur! Parfois, je me réjouis que vous ne soyez jamais venue voir notre pauvre vieux San Fedele. Mais évidemment il faudra installer des salles de bains à San Fedele si Michelangelo trouve une épouse américaine quand il sera ici... »
Pauline laissa tomber la plume qu'elle avait prise pour noter les termes exacts en lesquels s'adresser au secrétaire du cardinal. (« Un message personnel, ma chère... oui, écrit de votre propre main. On ne comprend pas encore vos nouvelles façons américaines au Vatican...)
« Quand Michelangelo sera ici... ? » dit-elle en écho.
Le visage de la Marchesa se fit plus tranchant qu'un couteau. «C'est ma petite surprise. Je ne voulais pas que vous le sachiez, Dexter et vous, avant que le contrat ne soit signé... :
— Quel contrat ?
— Mon garçon va jouer César Borgia dans un nouveau film. Klawhammer a télégraphié une proposition ferme le jour où vous êtes partie pour la campagne. Et bien sûr j'ai insisté pour que Michelangelo prenne aussitôt le bateau, même s’il avait projeté de passer le printemps à Paris, et était assez furieux de devoir y renoncer. Maïs, comme je lui ai dit, c’est l’occasion ou jamais de trouver une adorable épouse américaine. Nous savons tous là-bas ce que les riches futurs beauxpapas d'ici demandent aussitôt : “Combien de dettes ? Quel avenir ? Combien d’autres femmes ?” La question des femmes peut en général être facilement réglée. La question des dettes, en l'occurrence, est réglée... grâce à votre générosité. Mais la question de l'avenir restait en suspens... Quel était-il, je vous le demande ? Moisir des mois durant à San Fedele pour une petite virée de quinze jours à Rome... Oh, je ne le cache pas! Et. quelle épouse américaine accepterait ça ? Les perles de
ni) San Fedele, d'accord... mais la plomberie de San Fedele ? Mais maintenant, ma chère, Michelangelo se présente comme un égal... un supérieur, dirais-je, si je ne craignais pas d'être partiale. César Borgia dans un film de Klawhammer... Personne ne peut dire combien de millions ça coûtera! Et naturellement Michelangelo est le type même...»
«me faire la faveur de transmettre à Son Éminence... Oui, c'est vraiment une surprise, Amalasuntha. » Intérieurement, Pauline se disait : « Après tout, pourquoi pas ? Si sa propre mère n'est pas choquée de le voir étalé sur des affiches dans tout le pays. Et peut-être alors pourra-t-il nous rembourser... En toute décence, il devra le faire! »
Elle ne vit aucune raison sérieuse d'être mécontente, à condition de renoncer à l'attitude pointilleuse des Wyant. « Pourvu que ça ne donne pas encore des idées extravagantes à Lita ! » Mais on ne pouvait pas vraiment empêcher tous les amis et toutes les relations de Lita de faire du cinéma.
«Arthur était stupéfait.… et absolument ravi, après les premières réticences. Ce cher Arthur, vous le savez bien, commence toujours par avoir des réticences », poursuivait la Marchesa avec un sourire dépréciateur et rusé qui insinuait que Pauline, bien sûr, ne devait pas en avoir. (C'était curieux, pensa Pauline; la Marchesa ressemblait toujours à une paysanne quand elle parlait affaires.)
«Arthur? Vous lui avez déjà écrit pour lui annoncer ça ?
— Non, ma chère. Je suis tombée sur lui hier en ville. Vous ne saviez pas qu'Arthur était revenu ? Je croyais qu'il m'avait dit qu'il avait téléphoné à Nona, ou à quelqu'un d'autre. Une crise de goutte. il s'est
terriblement inquiété parce qu'il ne pouvait pas voir
son médecin. Mais je lui ai trouvé très bonne mine. encore très beau, élancé*, à la manière des Wyant….
peut-être un peu trop rouge... oui, pauvre Eleanor..
Oh, non, il a dit que Jim était resté là-bas, dans l’île. parfaitement ravi de pêcher. Jim est le seul être à ma connaissance qui soit toujours parfaitement ravi. C'est un exemple... » Le soupir de la Marchesa semblait ajouter : «C’est très reposant... mais comme je mépriserais mon Michelangelo s’il était ainsi! »
Pauline pouvait imaginer — oh, très nettement! — . tout ce que son ancien mari avait eu à dire sur les pro-
jets de Michelangelo. Il y aurait de quoi nourrir tout un après-midi de bouffonneries. Mais cela ne la troublait guère — pas plus que le retour inattendu de Wyant. Il était toujours malheureux hors de portée de son médecin. Et le fait que Jim ne soit pas rentré avec lui prouvait qu'il n'y avait rien de grave. Pauline pensa : « Je vais de nouveau écrire à Jim pour lui dire à quel ‘ point Dexter a été parfait pour Lita et le petit, et il comprendra qu'il n’a pas besoin de se presser pour revenir. » Ù à
Elle reprit confiance. Comment ne pas être satisfaite, après avoir presque achevé la liste pour la réception du cardinal, et avoir été assurée par téléphone de la présence de l’évêque et du grand rabbin de New York? La saison était terminée, mais l’occasion était exceptionnelle, et la fête promettait d’être mondainement très brillante. Des tas de gens reviendraient en ville exprès pour voir comment on recevait un cardinal. Même les Rivington viendraient — elle l'avait appris de l'évêque. Oui, les Rivington étaient sûrement devenus plus aimables depuis que Manford l'avait poussée à leur faire faux bond à la dernière minute. C'était la bonne façon de traiter les gens qui se croyaient infiniment supérieurs aux autres. Que n’auraient-ils pas donné, ces Rivington, pour attirer le cardinal chez eux? Mais il s'embarquait pour l'Italie le lendemain de la réception de Pauline - c'était la beauté de la chose! Personne d’autre ne pourrait l'avoir. Amalasuntha avait très habilement manigancé l'affaire. Elle avait même apaisé les scrupules du cardinal quand il
avait appris que Mrs. Manford était directrice du Comité du contrôle des naissances... Et ce soir, au dîner, comme les félicitations de tout le monde seraient agréables! C'était en pensant à Manford que Pauline se sentait la plus fière de son exploit. Malgré ce qu il affirmait, elle ne pouvait pas imaginer, sauf une fois en passant, qu'il soit vraiment indifférent à des succès de ce genre.
Presque tout le monde était arrivé quand Lita fit son apparition dans le salon. Elle était toujours parmi les dernières; et à la campagne, disait-elle, il n’y avait aucun moyen de savoir l'heure qu'il était. Même à Cedarledge, où toutes les pendules étaient réglées à la seconde près, on ne pouvait jamais s'y fier, et on avait toujours l'impression qu'elles s'étaient arrêtées ensemble, douze heures plus tôt.
« Et puis, à quoi ça sert de savoir l'heure à la campagne ? L'heure de faïre quoi ? »
Elle entra calmement, presque timidement, de ce pas. léger qui tenait du glissement et du flottement; et aussitôt, malgré les vingt personnes assemblées, elle eut le parquet luisant et tous les miroirs pour elle seule. Toujours, elle avait le chic pour qu'on s’écarte à son entrée, si discrète soit-elle.…
En effet, songea Manford, peut-être toutes les autres femmes étaient-elles un peu trop habillées. Les femmes avaient toujours tendance à trop s'habiller quand elles dînaient chez les Manford; à mettre trop de bijoux, à porter des robes qui scintillaient. Même à Cedarledge, les soirées de Pauline avaient une atmosphère newyorkaise. Et Lita, dans son fourreau blanc et droit, mince et sans ornements comme un ange primitif,
avec cette coiffe serrée de cheveux cuivrés, sans paillettes ni bijoux, ni même une perle, donnait aux autres femmes l’air de s'être habillées chez le tapissier.
Manford, qui s'ennuyait déjà par anticipation, mais se sentait tenu de reconnaître que le spectacle, comme
tous ceux qu'organisait sa femme, était réussi - Manford, près de la cheminée, reçut le choc de cette tranquille entrée, de cette lueur naissante; puis il se tourna | vers Mrs. Herman Toy. Là, c'était le plein midi; un opulent Rubens, aux teintes avivées par le grand air du golf, par un dernier cocktail avant de s’habiller, par l’effort frétillant de son corps pour se glisser à la hâte dans une de ces gaines élastiques que portaient les femmes — les femmes opulentes. Eh bien. il aimait qu’un fruit soit assez mûr pour être mangé dès qu'on l'avait cueilli. Et les cheveux jaune blé de Gladys avaient des reflets aussi profonds et printaniers que ceux des rousses les plus flamboyantes. Mais cette voix, cette robe, ces bijoux. ces bijoux tapageurs, surtout! Une vitrine de Cartier répartie sur une mousse à la fraise. Et ce petit ‘coup d'œil possessif, si maladroitement fait. mipudique, mi-provocant! Alors que le premier souci d'une femme devait être de se décider aussitôt entre les deux... Une œillade sans conséquence pour un homme, tant qu’elle ne le rendait pas ridicule aux yeux des autres. Certaines femmes, décidément, devraient ne porter que des vêtements de golf. ou rien du tout. Une tenue de gala ne convenait pas à tout le monde. Ab, Lita parlait avec Gladys, maintenant. en levant à peine ses minces sourcils bruns. Quel contraste! Et Gladys plus rubiconde et empruntée que jamais... Bon Dieu, pourquoi portait-elle des robes aussi serrées ? Et cette voix traînante et affectée! Pourquoi ne se contentait-elle pas de lancer un joyeux «Bonjour!» comme elle l'avait fait en plein air ?
La Marchesa - combien de fois encore dans sa vie devrait-il entendre Pauline lui dire : «Amalasuntha à ta droite, mon ami » ? Ah, s'échapper dans un monde où il n'y aurait plus de dîner, où l'on n'aurait pas de Marchesa à sa droite! Il connaissait par cœur l'aspect et la saveur des petits soufflés au fromage, légers comme des plumes d'ange, qu'on servait avant la soupe sur des plats plaqués argent et blasonnés. Tout |
à Cedarledge était plaqué argent. Pauline, comme d’habitude, avait réussi à donner à sa soirée une tournure new-yorkaise, alors que tout ce dont il avait envie, c'était fumer tranquillement sa pipe, ou faire un tour à pied ou à cheval avec Nona ou Lita. Comment pouvait-elle ne pas comprendre ça ? Elle le cherchait des yeux — était-ce par complicité, ou pour lui faire une remontrance ? Qu'était-elle en train de dire? «Le cardinal ? Oh, oui, tout est réglé. C’est si gentil de sa part! Bien sûr vous devez tous me promettre de venir. Mais j'ai une autre petite surprise pour vous après le dîner. Non, vous n'en saurez pas un mot pour le moment... pas un mot, même en me mettant un couteau sous la gorge!» De quoi diable parlait-elle ?
«Une surprise ? C’est une surprise-party ? » C'était Amalasuntha qui intervenait. « Alors je dois produire la mienne. Mais peut-être Pauline vous en a-t-elle déjà parlé? Michelangelo et Klawhammer.. César Borgia… une somme telle que je n'ose pas vous la dire... vous croiriez que j'ai mélangé les chiffres. Mais j'ai fait inscrire ça noir sur blanc. Évidemment, comme disent les producteurs, Michelangelo a le type idéal... bien plus que tout ce qu'ils pouvaient espérer. » Sur quoi cette femme divaguait-elle ? «11 s'embarque demain», continuait-elle. Il s'embarquait encore... pourquoi ce maudit Michelangelo passait-il son temps à s'embarquer ? N’avait-on pas payé ses dettes à la condition formelle que. ? Mais non, il n'y avait rien eu de formel, rien d’inscrit «noir sur blanc», comme disait la Marchesa. La transaction s'était faite sur une entente tacite : à savoir que seule la dure nécessité pouvait induire Michelangelo à gaspiller ses charmes à New York. La dure nécessité. ou l’occasion d’en sortir à jamais! Une fortune pour tourner dans un film de Klawhammer. quelque chose d’incalculable, s’il fallait en croire Amalasuntha…
« En effet, il a le type, voyez-vous... Entre nous, je vous dirai qu'il y a toujours eu une rumeur de contri-
bution des Borgia au sang des San Fedele. Une aïeule coquine! Peut-être avez-vous déjà remarqué la ressemblance ? Vous vous rappelez ce merveilleux portrait . de profil de César Borgia en velours noir? Dans quel musée se trouve-t-il? Ah oui, je sais, il a paru dans Vogue!» Visiblement, Amalasuntha exagérait son ignorance, pour plaire aux envieux qui prétendaient que les Italiens ne savent rien sur leurs propres trésors artistiques. « Je me souviens d’avoir été tellement frappée sur le moment... J'ai dit à Venturino : “Mais c’est le portrait craché de notre garçon!” Cependant, Michelangelo devra se faire pousser la barbe, ce qui le rend furieux... Mais que voulez-vous... pour des millions... !»
Levant les yeux, Manford croisa deux regards diri- gés vers lui. Les vastes yeux bleus de Gladys Toy tournaient toujours comme des projecteurs; mais ce soir-là, ils avaient l'air de vouloir faire flotter leur histoire intime au-dessus de la tête de Manford, comme une banderole d’aéroplane publicitaire. Lidiote! Cependant, l’autre regard lui était-il vraiment adressé ? Ces yeux mi-clos de Lita.… ne s’attachaient-ils pas plutôt à la Marchesa, pour capter le mouvement de ses lèvres comme un fil de téléphone ? Klawhammer.… Michelangelo…. un film sur les Borgia.. En effet, elle n'en perdait pas une syllabe.…
Il finit par intervenir.
« Vous savez, ces gens-là n’arrêtent pas de faire des offres à gauche et à droite. il ne faut pas trop les prendre au sérieux. Attendez de voir votre contrat, comme vous dites. Si vous pensez vraiment que c’est un emploi digne d’un gentilhomme, grogna-t-il.
— Mais, mon cher ami, les gentilshommes ne peuvent pas faire les difficiles ! Quelles sont les véritables classes laborieuses, de nos jours ? Nous, la vieille aristocratie, hélas! Et puis, est-ce vraiment dégradant de créer une œuvre d'art? Je croyais qu’en Amérique . vous faisiez beaucoup de cas de la créativité... de la
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constructivité... comment dites-vous ? Est-ce moins créatif de tourner un film que de fabriquer des baignoires ? YŸ a-t-il de plus noble mission que d’apprendre l’histoire à des multitudes au moyen de beaux films ?.. Oui, je vois Lita qui m'écoute, et je sais qu'elle est d'accord avec moi... Lita! Quelle superbe Lucrèce pour mon César! Mais pourquoi avoir l’air choqué, cher Dexter? Vous savez bien sûr qu’on a complètement réhabilité Lucrèce Borgia... Ça aussi, je l’ai vu dans Vogue. C'était une femme parfaitement pure... et elle avait la même couleur de cheveux que Lita. »
On finissait de prendre le café dans le salon, les portes étant grandes ouvertes sur la bibliothèque où fumaient les hommes -— cette bibliothèque que Pauline, poussée par son incorruptible honnêteté (comme l'avait une fois remarqué Stanley Heuston), avait effectivement emplie de livres.
«Oh, qu'y a-t-il? Lé feu ? Un incendie de cheminée dans la maison ? Mais non, ils viennent par ici... Ce . n’est pas. »
Les femmes, alarmées par de soudains hurlements de sirènes, tout un tumulte de roulement de ferraille dans l'allée, sortirent précipitamment du salon, se répandirent avec de petits cris de frayeur dans le vestibule, et virent l’imperturbable Powder faire aux deux valets de pied parfaitement accordés signe d'ouvrir les deux battants de la porte d'entrée.
«Un incendie? La voiture... le... oh, c'est une manœuvre d'incendie! Une démonstration !... Quelle idée ravissante! Comme c’est réaliste! Ce camion est une merveille !.….. »
Pauline gardait son sourire, montre en main, pendant que l'engin rouge à échelle se rangeait bruyamment devant le perron. La grande lanterne au-dessus de la porte illuminait la carrosserie rutilante, les cuivres astiqués, les casques remuants et les visages en sueur des pompiers, les éclairs des lampes-torches.
«Juste cinq minutes à la seconde près! Admirable! » Elle serra tour à tour la main de tous les membres de la brigade. « Je ne sais comment vous féliciter... chacun de vous! C'est un véritable exploit. Vous manœuvrez vraiment comme des professionnels. Qui croirait que c'était la première fois ? Dexter, veux-tu bien dire à ces messieurs qu'un souper chaud les attend en bas?» Aux invités, elle expliqua avec une modestie triomphante : «Je voulais leur donner l’occasion de faire la démonstration de leur nouveau jouet... Oui, je crois que c'est vraiment l'engin le plus perfectionné. Dexter et moi avons pensé qu'il était temps que le village soit correctèment équipé. C’est surtout pour les fermiers. Pour que le voisinage se sente beaucoup plus en sécurité. Oh, Mr. Motts, je vous trouve abso- . lument merveilleux... tous! Mr. Manford et ma fille vont vous montrer où est servi le souper... Non, non, vous devez accepter! Ce n’est rien, des sandwiches et quelque chose de chaud...»
Elle les dominait tous du haut du perron, grave et scintillante déesse de la Vélocité. « Elle y prend autant de plaisir que d’autres femmes à l'amour», se dit à part lui Manford.
Manford ne savait pas à quel moment précis il avait eu la sensation que Lita s'était esquivée parmi les invités qui s’en allaient — s'était esquivée, et n'était pas revenue. Cette idée lui vint alors qu'elle était déjà solidement ancrée dans son esprit, nette comme le souvenir d'un fait avéré. Glissée au milieu des autres, Lita avait disparu dans les’ténèbres.
Mais il y avait de cela un moment à peine, et il était encore temps de se précipiter jusqu'à un abri de la cour de service où on laissait parfois les voitures et où, pressé par l'heure, il avait rangé sa Buick avant le dîner. Il n'aurait pas de mal à rattraper Lita.
La Buick n'était plus là.
Sans chapeau, sans manteau, il courut dans l'allée sur les traces de la voiture. Il n'y avait pas de clair de lune, mais tout était empreint d’une douceur trompeuse et veloutée, telle qu'il y en a parfois durant les nuits de printemps avant que ne se lève un vent glacé. Il franchit la grille, continua sur la route du village; et là, au carrefour de la route de New York -— la route qu'il avait espéré prendre avec elle - il vit sa Buick, et une ‘silhouette penchée sur le capot dans la lueur des phares. Il se sentit transpercé d’un furieux accès de jalousie — « Un homme avec elle! Qui?» Mais l'homme n'était rien d'autre que son propre manteau, qu'il avait laissé sur le siège avant d'aller en hâte dîner, et qui était
maintenant posé sur les épaules de Lita. C'était elle qui, dans la nuit, interrogeait l'énigme des entrailles de l’automobile.
Elle leva les yeux et lança aussitôt : «Oh, venez voir. Donnez-moi un coup de main, voulez-vous ? Elle ne veut plus avancer. » Manford s’approcha dans la lumière des phares, et elle pivota vers lui en émergeant mystérieusement du noir. Elle le dévisagea un instant, puis éclata de rire. « Vous ?
— Vous demandiez à un parfait inconnu de vous aider à réparer votre voiture ? C’est plutôt risqué en pleine campagne au milieu de la nuit!»
Elle haussa les'épaules en souriant. « Moins risqué que de la réparer toute seule. Il y a des chances pour qu'un parfait inconnu s’y connaisse mieux que moi en . mécanique.
— Lita, vous perdez la tête! Flûte pour la voiture! Et d’abord, que faites-vous ici ? »
Elle s'appuya d’une main sur le capot, et de l’autre rejeta en arrière une mèche qui lui tombait sur le front. «Je m'enfuis », répondit-elle simplement.
Manford avala sa salive. Il fallait prendre ça calmement, se dit-il, et aussi légèrement qu'elle, si possible — et avant tout éviter de se récrier et de protester. Mais son cœur battait à tout rompre. Lita était encore plus folle qu’il ne le craignait.
« Vous fuyez ce dîner ? Je ne vous en blâme pas. Mais c'est fini, maintenant. Et si vous voulez vous'en laver la mémoire, montons dans la voiture pour faire une balade tous les deux... comme lorsque nous sommes revenus de Greenwich. »
Elle entrouvrit les lèvres en un demi-sourire. «Oh, mais c'était pour rentrer à Cedarledge…
— Eh bien alors ?
— Eh bien alors... cette fois-ci, je ne rentre pas.
— Et où allez-vous donc ?
— D'abord à New York... Ensuite, je ne sais pas... Peut-être chez ma tante. peut-être à Hollywood. »
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Manford ne put plus contenir sa rage. « Et peut-être à Dawnside, hein ? Avouez! » f
Elle rit en haussant de nouveau les épaules. «Avouer ? Pourquoi pas? N'importe où, où je puisse danser et m'amuser et faire des choses irresponsables, condamnables, irrécupérables!
— Et retrouver cette bande de canailles, tous ces. Lita! Ecoutez-moi! Vous devez m'écouter ! »
Elle se tourna vers lui dans un brusque élan de colère. « Je dois ? Pour qui me prenez-vous ? Je ne suis pas Gladys Toy!»
Cette provocation le prit au dépourvu. Car c'était indubitablement une provocation. Il éprouva soudain un mélange d'orgueil et de peur -— orgueil devant ce qu'elle révélait d'elle-même, peur devant l’inconcevable accomplissement. «Non... vous n'êtes pas Gladys Toy. Vous êtes quelque chose de complètement différent.
— Ah, ne me dites pas que je suis sacrée! coupat-elle. J'en ai assez des choses sacrées. Voilà le problème, avec moi! Avouez plutôt que vous les aimez engraissées comme des oies. Quoi, cette femme a des chevilles grosses comme des poteaux! Vous ne vous en êtes pas aperçu ? Mais c’est peut-être justement ce qui vous plaît ? Je croyais que vous vouliez être avec moi... je croyais que c'était pour ça que vous étiez ici... Vous croyez que j'ai accepté de venir ici seulement pour qu'on m'apprenne l'amour du grand air et de la vie de famille. Quelle hypocrisie ! »
Elle continuait, le visage fulminant, les lèvres rouges écartées sur des dents étincelantes. « Elle doit avoir chez elle une machine à saucisse, pour se fourrer dans la gaine qu'elle portait ce soir. Aucune bonne ne pourrait l'y aider. “Quelque chose de complètement différent” ? J'espère bien! Vous l’imaginez dans un film de Klawhammer.… ? Ou alors s’il veut tourner un film sur Barnum, avec elle dans le rôle de la femme-baleine… Je...
— Lita!
CR
— Vous êtes stupide. Je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi stupide!
— Lita..» Il lui prit les mains. Le monde entier pouvait bien s’écrouler, après ça...
Dans son salon, à l'étage, Pauline était tout emplie de ce sentiment de paix que procurent l’accomplissement des devoirs et la récolte des éloges. Comment aurait-il pu en être autrement, au bout d’une journée si riche en satisfactions morales ? Elle la balaya d'un regard rétrospectif, du haut de ses quartiers de nuit, et vit que tout se passait parfaitement dans le petit monde qu’elle avait créé.
Oui, tout s'était parfaitement passé, depuis la manœuvre d'incendie qui avait donné un coup de fouet salutaire à la fin d’un dîner plutôt languissant, jus- ‘qu'aux arrangements pour la réception du cardinal (il fallait reconnaître l’habileté d’Amalasuntha, qui avait su contourner l'obstacle du Contrôle des naissances), et la sagesse de Jim poursuivant ses vacances malgré le retour impromptu de son père. La seule ombre au tableau était l’arrivée de Michelangelo - Dexter en était sûrement furieux. Mais elle n'allait pas laisser Michelangelo assombrir son séjour à Cedarledge, où tout était lisse et radieux sous le ciel.
Elle se souvint de sa résolution d'écrire à Jim, et prit une plume en souriant.
Je peux imaginer quel temps paradisiaque tu as là-bas, d'après le délicieux printemps dont nous jouissons ici. Le bébé se dore au soleil toute la journée : il a pris près d'une livre, et il a bruni comme en plein été. Lita aussi semble en pleine forme, mais elle ne me pardonnerait pas
si je lui disais qu'elle a pris ne serait-ce que quelques : grammes. De toute façon, je ne crois pas qu'elle les ait pris car elle passe son temps, du matin au soir, à faire
du cheval, du golf, à courir la campagne avec Nona ou Dexter. Ils s'amusent comme des gosses. Tu ne peux pas
savoir comme ils sont joyeux, épuisés et affamés quand ils rentrent pour le thé. Dexter a eu une merveilleuse idéed'amener ici Lita et le bébé pendant que tu prends des vacances, et, quand tu les reverras, tu reconnaîtras que leur séjour a produit des miracles.
Amalasuntha m'a appris que ton père était revenu. J'ai cru comprendre qu'il n'avait pas tenu le coup loin de chez lui, mais elle m'a dit qu'il avait l'air d'aller très bien. Nona ira lui rendre visite la semaine prochaine, et elle me donnera de ses nouvelles. En attendant, je suis très contente que tu n'aies pas interrompu tes vacances. Profite le plus possible du repos et du soleil, et laisse encore quelque temps tes chers trésors aux soins affectueux de ta vieille maman.
Voilà — Jim serait certainement rassuré. Elle-même se sentait rassurée du simple fait d’avoir écrit à son fils : elle avait toujours la secrète conviction qu'une chose était vraie si on la disait - à plus forte raison si on l’écrivait.
Elle cacheta la lettre, repoussa sa chaise, et jeta un coup d'œil à la petite pendule posée sur la table. Deux heures et quart ! Elle avait le droit d’avoir sommeil, et même d’écourter ses exercices de relaxation. Le silence de la campagne était si profond et si apaisant qu elle n'avait guère besoin d’en faire.
Elle ouvrit la fenêtre, pour respirer cette nuit printanière toute pleine de murmures et de bruissements qui contribuaient à son silence même. Mais soudain élle perçut un grondement - un bruit de moteur en direction de l'allée. On pouvait l'entendre de loin, dans tout ce calme, et la voiture venait probablement de franchir la grille. Ce son était tellement étrange, dans le frémissement des arbres sous le ciel étoilé, que Pauline eut un mouvement de recul. Elle n'était pas d'un naturel craintif, mais elle songea avec colère à une escapade des domestiques. quelque chose dont le
chauffeur aurait à lui rendre compte le lendemain.
C'était quand même bizarre. la voiture ne prenait pas le chemin du garage. Elle continua de tendre l’oreiile à son approche, elle l’entendit ralentir et s'arrêter. dans la cour de service, apparemment.
Étaient-ce Lita et Nona, qui auraient fait une de leurs folles virées nocturnes après le départ des invités ? Elle protesterait contre une pareille imprudence… Elle se sentait agacée, nerveuse, indécise. C'était troublant, ce moteur invisible qui avançait, qui s’arrêtait près de la maison. Elle hésita un moment, et décida de traverser sa chambre, puis le petit vestibule au-delà, pour se diriger vers la porte de la chambre de son mari. Elle était ouverte, et tout était sombre à l’intérieur. Elle craignit de le réveiller, mais elle murmura finalement : « Dexter. »
Aucune réponse. Elle prononça de nouveau son ‘ nom, ün peu plus fort, puis franchit le seuil avec précaution, pour allumer l'électricité. La chambre était vide, le lit n'était pas défait. Il était évident que Manford n'était pas monté dans sa chambre après le départ des invités. C'était donc lui qui était revenu en voiture. Elle éteignit la lumière et retourna dans sa propre chambre. Sur sa coiffeuse était posé le petit téléphone qui communiquait avec l'office, avec le bureau de Maisie, et avec la chambre de Nona. Elle hésita devant l'appareil... Pourquoi ne pas appeler Nona, et lui demander. ? Lui demandér quoi? Si les filles étaient sorties s'amuser, elles le raconteraient sûrement le lendemain... Et si c'était Dexter seul, alors...
Elle s’éloigna du téléphone, et se mit lentement à se dévêtir. Mais bientôt elle entendit des pas dans le couloir, puis dans le vestibule; elle reconnut peu après les bruits que faisait habituellement son mari en se déshabillant... Elle poussa un long soupir, comme pour essayer de se libérer les poumons d’une vague oppression. C'était donc Dexter. Eh bien oui, seulement Dexter. Et il n'avait pas eu envie de ranger la voiture
au garage à cette heure-là... Naturellement... Comme elle était heureuse de ne pas avoir appelé Nona! Peutêtre même la sonnerie aurait-elle réveillé Lita et le bébé. *
Finalement, il valait sans doute mieux qu’elle fasse ses exercices. Elle se sentait soudain complètement réveillée. Mais elle était bien contente d’avoir écrit cette lettre rassurante à Jim... bien contente, parce que c'était vrai.
Quand Nona déclara à sa mère qu'elle désirait aller en ville le lendemain pour voir Mrs. Bruss et Maisie, Mrs. Manford répondit : «Je n’en attendais pas moins de toi, ma chérie.» Et elle ajouta après un silence : «Crois-tu que je devrais.
— Non, bien sûr que non. Ça ne ferait qu’inquiéter Maisie. > RNA
Nona savait que c'était la réponse qu'’attendait sa mère. Elle savait que rien n’effrayait ou ne perturbait Pauline autant qu’un contact direct avec une souffrance physique ou morale - surtout physique. Vue sous un certain angle, sa vie entière avait été une longue lutte ininterrompue contre l’empiétement de toute forme de douleur. Sa première réaction était toujours de l'éloigner, de la conjurer, de la soudoyer à n'importe quel prix - sauf au prix de soi-même. Les chèques, les chirurgiens, les infirmières, les chambres individuelles dans les hôpitaux, les rayons X, le radium, tout ce qui était le plus moderne, le plus coûteux dans l’art redoutable des soins médicaux -, voilà ce qu'était sa première et principale ligne de défense: ensuite arrivaient les manœuvres de moindre importance, comme les cures de repos, le changement d'air, les vacances au bord de la mer, le remplacement de toutes les dents, les couvre-lits de soie rose, les cous- | sins de dentelle, les piles de magazines illustrés, les rai-
sins de serre et les fleurs à longue tige de Cedarledge; enfin venaient les ultimes protections, les remparts verbaux constitués de phrases comme : «Si je pensais pouvoir faire le moindre bien...» «Si je ne craignais pas de la fatiguer. » «Il y a des médecins qui estiment que c'est encore contagieux...» — avec l’inévitable conclusion : « Moins elle voit de gens, mieux ça vaut pour elle... »
Nona savait que la raison de cette attitude n'était pas un manque de courage personnel. Si Pauline avait été une femme de pionnier, si elle avait vu sa famille frappée de maladie dans l'isolement des prairies, elle aurait sans crainte soigné tout le monde; mais elle avait toujours eu l'habitude de suborner la souffrance par l’argent, ou de nier son existence par des mots, et ses muscles moraux s'étaient tellement atrophiés que seul un grand choc aurait pu restaurer leur vigueur naturelle…
« Un grand choc! Les personnes comme maman ne subissent jamais de grands chocs», songea Nona, en regardant le profil indomptable, la chevelure dense et ondulée reflétés dans le miroir de la coiffeuse. «À moins que ce ne soit moi qui lui en donne un... », ajouta-t-elle en souriant intérieurement.
Mrs. Manford replaça sa houppette à poudre dans sa boîte de cristal. « Vois-tu, ma chérie, je crois finalement que j'irai en ville demain avec toi. C'était très beau de la part de Maisie de faire l'effort de venir ici l'autre jour, mais bien entendu je n’ai pas voulu l’accabler de travail en un pareil moment - Quand a lieu l'opération ? Demain ? -, parce qu'il y avait des détails dont je pouvais parfaitement m'occuper moi-même, sans la déranger, sans même qu'elle le sache. Oui, nous partirons tôt en voiture toutes les deux. »
«Elle se décharge toujours de ses anxiétés », pensa Nona, non sans envie, tandis que Cécile glissait une robe d'intérieur pailletée sur les épaules fermes et blanches de Mrs. Manford. Pauline se tourna vers sa
fille avec un tendre sourire. « Ça te ressemble vraiment, Nona, de vouloir être avec Maisie au moment de l’opération... C'est tellement bien, ma chérie. »
Léloge faisait vibrer cette voix et ce sourire; cepen- : dant, Nona savait aussi que derrière l'éloge était embusquée cette crainte muette : « Toujours courir après les gens malades et malheureux... est-ce que ça va devenir une vocation ? » Rien ne pouvait davantage déplaire à Mrs. Manford que l’idée que sa seule fille non seulement soit bonne, mais soit uniquement bonne - comme cette pauvre Aggie Heuston, mettons. Et Nona imaginaïit sa mère murmurant : «Je me demande de qui diable elle peut tenir ça», comme s'il s'agissait d’une tare physique inexplicable pour la progéniture de deux parents magnifiquement
sains.
Elles partirent donc tôt, car l’accumulation de quarante-huit heures de loisir’ avait réactivé l'énergie naturelle de Pauline. Amalasuntha, souriant et secouant mystérieusement la tête en se taisant sur le montant incommunicable de l'offre de Klawhammer, avait décidé de retourner rapidement en ville, tôt le lundi, en laissant seule la famille - en proie à un certain sentiment consécutif de calme plat. Dexter, aux yeux de sa femme, paraissait secrètement irrité, mais décidé à : lui cacher son irritation. C'était à cause de Michelangelo, sans doute. Lita était taciturne et endormie. Personne ne paraissait avoir quelque chose de particulier à faire. Même en ville les lundis étaient toujours mornes. Cependant, Manford l'avait « déchargée de : Lita », comme disait Pauline, en emmenant la femme . de Jim faire ce tour en Buick depuis longtemps prévu; et Mrs. Manford, soulagée, était allée se replonger : dans ses listes d’invitations et autres soins domes- | tiques. Elle n'avait sûrement aucun souci particulier, Ë elle avait beaucoup de raisons de se réjouir, et pour- |
, k l'une { tant elle se sentait languissante et vaguement inquiète.
Elle commençait à se demander si le traitement d’Alvah Loft était d’un effet durable, ou s’il perdait sort efficacité avec le temps, comme un médicament dans un flacon débouché. Peut-être cet Initié scientifique dont on lui avait parlé possédait-il une nouvelle panacée pour l'esprit comme pour l’épiderme ? Elle téléphonerait pour demander un rendez-vous; c'était toujours stimulant pour elle d'envisager un nouveau guérisseur. Comme disait Mrs. Swoffer, on ne devait jamais négliger une occasion spirituelle; car on ne savait jamais d'avance sur qui l'Esprit s'était posé. La conversation de Mrs. Swoffer était toujours apaisante et pourtant revigorante, et Pauline résolut d'aller aussi la voir. Et puis il y avait Arthur... Pauvre Spécimen A!... Ce serait bien de passer le voir, pour donner des nouvelles à Jim, si elle en trouvait le temps; à moins que Nona ne puisse s'en charger, en plus de réconforter Maisie. C'était tellement déprimant.. et tellement inutile. de rester dans une salle d'attente d'hôpital, à feuilleter de vieux numéros de magazines illustrés, tandis que d’affreux rites en blouses blanches s’accomplissaient dans le secret de sanctuaires carrelés et nickelés! Ça ferait du bien à Nona d’avoir une raison de s'échapper.
Le programme des occupations de Pauline s'était gonflé comme un cours d’eau au printemps à partir du moment où elle avait décidé de passer la journée en ville. Elle devait voir le coiffeur, la manucure, la couturière — choisir sa robe pour la réception du cardinal. Comment allait-elle parvenir à faire seulement la moitié de ces choses-là ? Et naturellement il fallait qu’elle passe à l'hôpital avec un panier de raisins et de fleurs.
: Sur les marches de l'hôpital, Nona fit une pause pour regarder autour d'elle. L'opération était terminée; tout s'était «magnifiquement passé » - magnifi-
quement comme presque toujours dans ces cas-là.
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Maisie lui avait été immensément reconnaïssante d’être venue, et aussi surprise que si un ange était descendu du septième ciel pour l’aider. Elles s'étaient assises côte à côte, en essayant gauchement de parler de choses et d’autres, jusqu’au moment où l'infirmière était entrée pour annoncer : « Tout s’est bien passé. Elle est de nouveau dans sa chambre. » Maisie avait versé des larmes de soulagement, puis était allée sur la pointe des pieds s'asseoir, dans l'obscurité, au chevet de sa mère encore inconsciente. N'ayant plus rien à faire, Nona sortit dans la fraîcheur d'avril avec ce sentiment de libération qu’on éprouve en retrouvant la vie lorsqu'on est bien portant et qu'on a frôlé la mort. ù :
Sur les marches de l'hôpital, donc, elle aperçut Arthur Wyant.
«Cher Spécimen A! Que faites-vous ici ?
— Je viens prendre des nouvelles de cette pauvre Mrs. Bruss. J'ai appris par Amalasuntha…
— Comme c'est gentil.de votre part! Maisie sera très touchée ! »
Elle lui répéta ce qu'avait dit le chirurgien, veilla à ce qu'il remette sa carte de visite en de bonnes mains, et s'engagea dans la rue avec lui. Il avait meilleure mine que lorsqu'il était parti pour l’île; sa jambe était moins raide, et il dressait avec aisance sa haute taille élégamment vêtue. Cependant son visage, même s’il avait des couleurs plus vives, semblait plus émacié. Fièvre ou cocktails? Elle se le demanda. Elle était contente de l'avoir rencontré et de n'être donc plus obligée d'aller à l’autre bout de la ville pour le voir.
«Ça vous ressemble bien, Spécimen, de vous être souvenu de cette pauvre Maisie.… »
Il haussa ironiquement les sourcils. «Est-ce que demander des nouvelles des gens malades est passé de mode ? Je vois du moins que tu maintiens la tradition.
— Oh, je voulais soutenir Maisie dans cette épreuve. Il fallait bien que quelqu'un le fasse.
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— Justement. Et ta mère a gardé ses distances, mais a tout financé ? /
— Très généreusement. Comme elle le fait toujours. »
Il fronça les sourcils, s'arrêta d’un air indécis, en tapant avec sa canne le bout pointu de sa bottine. « J'aurais bien aimé avoir une conversation avec ta mère.
— Avec maman ? » Nona fut sur le point d'ajouter : «Elle est en ville aujourd’hui. » Mais elle se retint, se rappelant l'emploi du temps surchargé de Pauline.
«Ne puis-je pas servir de déléguée ? Je me demandais justement si je pourrais déjeuner avec vous.
— Non, ma petite, tu ne peux pas... servir de déléguée, veux-je dire. Mais je t'emmène déjeuner. »
Le choix d’un restaurant aurait pu être épineux, car Wyant, quand on le sortait de ses habitudes, devenait tout hérissé de manies, de préjugés et d’inhibitions. Mais Nona s'était récemment inscrite à un nouveau club pour jeunes filles célibataires (Le Singleton); elle décida d'y emmener son beau-père, et elle le poussa dans un taxi avant qu'il n'ait le temps de protester.
Ils trouvèrent un coin tranquille dans une salle à manger discrète à plafond bas, et elle s'enfonça dans son siège en écoutant le monologue continu de Wyant, et en fumant cigarette sur cigarette, trop nerveuse pour pouvoir manger.
Les dix jours dans l’île ? Oh, splendides, naturellement. soleil chaud... de quoi dérouiller ses vieilles articulations. C'était tellement aimable à Manford de l'avoir invité. Il lui en était énormément reconnais- Sant. Il allait lui écrire quelques lignes de remerciements. Jim aussi avait apprécié qu'on invite son père... Seulement. non, vraiment, il ne pouvait pas rester. dans ces conditions, il ne le pouvait pas.
«Quelles conditions, Spécimen ? Recevoir votre journal du matin avec vingt-quatre heures de retard ? »
Wyant se rembrunit, la regarda durement, puis éclata d’un rire forcé et plein de rides. « Petite impertinente !
— Avouez donc! Vous vous êtes ennuyé à mourir. La communion avec la nature n’est vraiment pas votre genre. Vous n'avez pas pu tenir le coup. Très peu de gens le peuvent.
— Je ne dis pas que je suis aussi passif que Jim.
— Jim se plaît là-bas, n'est-ce pas ? Je suis vraiment contente que vous l’ayez persuadé de rester. »
Wyant fronça de nouveau les sourcils, et eut l'air de fixer à travers Nona un adversaire invisible. « C'était à peu près la seule chose dont j'aie pu le persuader »
Nona allumait üne autre cigarette; elle interrompit
son geste. « Et de ‘quoi d'autre vouliez-vous le persua-
der ?
— De quoi d'autre? Eh bien, d'agir, bon sang! De prendre position. De regarder la situation en face. D'affronter l'orage. » Il acheva dans un bredouille-
ment de métaphores, et trempa sa moustache hirsute |
dans sa tasse de café.
« Quelle situation ?
— Eh bien, va-t-il garder sa femme, ou non ?
— Il estime que c’est à Lita de décider.
— À Lita de décider! Et, c’est un homme... c’est mon fils.… qui dit ça? Un beau prétexte sentimental pour rester inerte! Bon Dieu, qu’est-il arrivé à la nouvelle
génération? Écoute un peu, Nona.…. Écoute... Ne. pourrais-je pas réussir à avoir une conversation avec :
ta mère ?
— Vous en avez une avec moi. Ça ne suffit pas, pour
le moment ? »
De nouveau, il poussa un rire vague, et prit du feu à .
la cigarette que lui tendait Nona. Elle savait que, même
s’il trouvait pesantes les visites de Pauline, il en tenait :
un compte exact et lui tenait rancœur quand il se sen- : tait éliminé de sa liste de rendez-vous. «Je suppose
qu'elle vient de temps en temps en ville, n’est-ce pas ?
— Parfois... mais en coup de vent. Et nous serons bientôt de retour. Elle doit tout préparer pour la réception du cardinal.
— Une grande affaire, à ce qu'on m'a dit. Amalasuntha m'est tombée dessus hier Elle prétend que Lita ne tient plus en place dépuis que cette petite ordure de Michelangelo a obtenu un contrat pour un film, et que ça met ton père dans tous ses états. C’est vrai?
— La famille n’a pas l’habitude des gens qui s’étalent Sur des affiches. Ce n’est qu’une question de temps, bien sûr.
— Je ne veux pas dire dans tous ses états à cause de Michelangelo, mais à cause de Lita.
— Papa s'est montré très sympa avec Lita.
— Oh oui, vraiment? C'est très magnanime, ça... Merci, non... pas de cigare... Cependant, si quelqu'un doit se montrer “très sympa” avec Lita, il me semble que c'est plutôt son mari, non? Mais alors j'imagine que tu vas me dire...
— Oui, je vous le’dirai... Mais faites comme si je vous l'avais déjà dit, voulez-vous, car maintenant je dois retourner à l'hôpital.
— La tâche du mari moderne est purement passive, hein ? C'est ton idée, à toi aussi ? On lui dit : “Et alors, et ta femme, avec cette canaille.….”
— Quelle canaille ?
— Oh, je n’en sais rien... personne en particulier. Et lui, il répond : “Eh bien, qu'est-ce que je peux faire ?”… Et on dit : “Et alors, et ton honneur, vieux ? Que devient ton honneur ?”.… Et il dit : “Qu'est-ce que mon honneur ‘a à voir là-dedans, si ma femme en a marre de moi”... Et on dit : “Bon Dieu! Mais l’autre type. tu ne vas pas aller lui casser la figure ?”.… Et il s’assoit et te regarde d’un air vide pour te dire : “Me bagarrer pour elle ?”… Oh, bon sang, je renonce! Mon propre fils! Nous ne parlons pas le même langage, c’est tout. »
Il se renversa dans son siège, ses longues jambes étendues sous la table, son grand corps indolent crispé par une volonté de rigidité militaire, sorte de traduction musculaire de ce que devrait être l'attitude morale de son fils.
« Et flûte! Le duel avait beaucoup d'avantages.
— Et à qui voudrais-tu que Jim envoie ses témoins ? À Michelangelo ou à Klawhammer ? »
Il écarquilla les yeux, et se mit à rire avec elle. « Ha! Ha! Elle est bien bonne! Klawhammer! Ce juif dégoûtant! Du genre à qui nous donnions des coups de cravache!... Ma foi, je ne comprends rien au nouveau code.
— Pourquoi chercher à comprendre, Spécimen ?
Allons! En attendant, vous pouvez veiller sur moi. Si vous voulez vraiment être chevaleresque, prenez-moi sous votre aile et ramenez-moi à l'hôpital.
— Une bagarre...! Se bagarrer pour elle! Bon Dieu, je comprendrais ça quand même mieux que de rester allongé sur la place avec sa pipe et en disant : “Qu'est-ce qu'on peut y faire ?” Faire!»
Agir... agir. agir! C'était vraiment drôle, pensa Nona en remontant les marches de l'hôpital, les gens qui parlaient le plus d’agir faisaient rarement autre chose que d'en parler. Son père, par exemple, tellement réfléchi et résolu, ne dissertait jamais sur l’action, mais agissait discrètement quand c'était nécessaire. Tandis que ce pauvre Spécimen, perpétuellement hésitant et incohérent, ne se lassait jamais de tracer des plans d'action mirobolants pour les autres. « Pauvre Spécimen, en effet. incorrigible dilettante! » songea-t-elle, comprenant à quel point ce verbiage d’oisif avait dû déconcerter et finir par irriter la jeune et énergique Pauline, fraîche émoulue de l’activité bourdonnante des usines d'automobiles d’Exploit.
Nona se sentit soudain exaspérée à l’idée que Wyant ait essayé d'empoisonner les vacances de Jim par des insinuations absurdes et de stupides fanfaronnades.… Heureusement qu'il s'était ennuyé et qu’il était rentré en laissant ce pauvre garçon se prélasser sur le sable avec sa pipe et sa philosophie. Après tout, on pouvait Supposer que Jim savait ce qu'il voulait, et comment le garder, maintenant qu’il l’avait obtenu.
« En tout cas, conclut Nona, je suis contente qu'il n'ait pas mis la main sur maman et qu'il ne lait pas ennuyée avec ses discours idiots.» Elle monta en ascenseur jusqu'au couloir blanc où, dans de puissants relents d'éther et de phénol, la porte de Mrs. Bruss s'ouvrit pour l’accueillir.
L'effet reconstituant d’une journée loin de la campagne était visible sur le visage et dans le comportement de Pauline, quand elle apparut le lendemain matin au petit déjeuner.
Le simple ton sur lequel elle murmura : « Quel plaisir d’être de retour!» montrait quel plaisir ç'avait été d'être partie, et elle savoura les œufs du jour, la crème dorée, tous les produits frais et succulents de la campagne, avec le sentiment de les avoir amplement gagnés en consacrant une journée à de rudes et agréables labeurs.
«Quand on a des choses pénibles à faire, l'essentiel est de s’en débarrasser tout de suite, déclara-t-elle à Nona par-dessus ses œufs brouillés et son toast de pain complet. Hier, j'ai vraiment détesté quitter cet endroit merveilleux, mais je vais l’apprécier d'autant plus aujourd'hui, du fait que je l'ai quitté!»
Sa journée en ville avait été à vrai dire exceptionnellement satisfaisante. Tout s'était bien passé, depuis son entrevue, chez Amalasuntha, avec un secrétaire du cardinal, jusqu’à la visite tardive à Maisie Bruss, hagarde mais pleine d'espoir, recevant sur les marches de l'hôpital le panier de fruits et de fleurs avec des exclamations de gratitude, et en assurant que le chirurgien était «parfaitement content», et qu’il n’y avait aucune raison que «cette chose affreuse » réapparaisse.
Dans un élan de sympathie et d'émotion, Pauline s'était penchée à la vitre de son auto pour embrasser sa secrétaire et lui dire : «Votre mère devra prendre un bon repos à Atlantic City dès qu’elle pourra se déplacer. Je m'en occuperai. L'air marin est tellement revivifiant...!» Et de nouveau Maisie avait remercié en pleurant.. C'était bien agréable de pouvoir rendre quelqu'un heureux en si peu de mots...
Elle avait également trouvé Mrs. Swoffer — l'avait trouvée dans une humeur surnaturelle, rayonnante derrière ses lorgnons inspirés, et déversant de nouveaux torrents de stimulation.
Oui, Alvah Loft était un grand homme, avait déclaré Mrs. Swoffer. Pour sa part, elle ne l'avait jamais nié un seul instant. Comment Pauline pouvait-elle imaginer qu'elle avait perdu foï en Alvah Loft? Non... mais il y avait des périodes d’aridité spirituelle que devaient tra- . verser même les âmes les plus brillantes, et elle avait eu récemment des raisons de soupçonner, d’après sa propre expérience et celle de Pauline, que peut-être Alvah Loft était en ce moment engagé dans un pareil désert. Vraiment, faire payer cent dollars pour un «triple traitement» (qui n’était que de trois minutes de plus que le traitement simple), en ne produisant pas de résultat plus durable... Enfin, Mrs. Swoffer préférait ne rien dire de méchant... mais tout de même, elle se demandait parfois si la doctrine d’Alvah Loft n'était pas faite uniquement pour les débutants. C'était ce que laissait clairement entendre Sacha Gobine, l'Initié scientifique russe. Bien entendu, il y avait d’innom- ‘brables degrés dans la vie spirituelle, et il se pouvait parfois que les patients d’Alvah Loft aillent au-delà, ou au-dessus, de ses capacités. sans s’en rendre compte. Gobine pensait franchement (selon ce que disait Mrs. Swoffer) que c'était ce qui avait dû se produire dans le cas de Pauline. «Je crois que votre amie a atteint un niveau plus élevé » - c'était ainsi que s'était exprimé l’Initié. « Elle est arrivée devant la porte. » (Il
appelait le Mahatma et Alvah Loft des «portiers ».) «.. et maintenant la porte s'est ouverte, et elle l’a franchie, et elle a pénétré dans... » Mais Mrs. Swoffer s’interrompit en disant que c'était inutile d'essayer de citer l'Initié, car on ne pouvait jamais s'exprimer aussi magnifiquement que lui, et qu'il fallait que Pauline aille en personne entendre ce langage mystique. «C'est un rajeunissemerit éternel de s'asseoir tout simplement pour l'écouter», conclut-elle dans un souffle, en effleurant d'une manière électrique la main de Pauline.
Rajeunissement! Ce mot éclaboussa de gouttes fraîches les nerfs tendus et le teint altéré de Pauline. Elle ne-pouvait jamais l'entendre sans avoir envie de plonger au fond de ses eaux bienfaisantes. Elle décida de caser une entrevue avec Gobine entre la manucure et la mise en plis.
Et cette entrevue avait été «comme une expérience religieuse », dit-elle à Nona, en oubliant apparemment qu'elle avait présenté dans des termes identiques toutes ses autres rencontres avec de nouveaux prophètes.
« Vois-tu, ma chérie, c'est quelque chose d’entièrement nouveau. de complètement différent. de tellement émotionnel... Oui, émotionnel, c’est le mot. Les Russes, évidemment, sont émotionnels.… c’est leur particularité. Alvah Loft... tu comprends que je ne veux absolument pas dire que j'aie perdu foi en lui... mais Alvah Loft a un esprit qui parle à l'esprit. il ne fait pas appel aux émotions. Tandis que dans l’enseignement de Gobine il y a un élan mystique, une sorte d’ “immédiateté”, comme dit Mrs. Swoffer… D'immédiateté… » Pauline insista sur ce terme. Il la fascinait, comme tous les mots, même les plus ordinaires, quand elle les entendait prononcer dans un nouveau contexte. «Je ne vois pas comment mieux définir cette sensation. Gobine parle de “dévoilement de l'âme”. Mais il demande du temps pour cela, beaucoup de temps... Il dit que nous assoiffons nos âmes en menant des vies
trop bousculées. C’est une impression que j'ai toujours eue avec Alvah Loft. l'impression d’être un numéro dans une file d'attente, devant la caisse d’un grand magasin... Numéro un, numéro deux... avec toujours quelqu'un sur les talons. Tandis que Gobine refuse absolument de se presser. Certains jours, il reçoit un seul patient. Quand je lai quitté, il m'a dit qu'il se pouvait qu'il ne reçoive plus personne avant le lendemain. “Je ne veux pas mélanger votre âme avec celle de quelqu'un d'autre.” C’est beau, n'est-ce pas? Et il procure vraiment une sensation idéale de repos... »
Elle se renversa en fermant les yeux, pour invoquer le visage barbu et émacié, les yeux aux paupières lourdes du nouveau prophète, et la paume moite et collante qu'il lui avait posée sur le front en guise de bénédiction. Quelle différence avec le Mahatma huileux, aux lèvres épaisses, avec cet Alvah Loft froid et sec, qui ressemblait plus à un appareil de laboratoire qu'à un être humain! « Peut-être a-t-on besoin de les voir tous tour à tour ? » dit-elle à mi-voix, avec la complaisance d’une femme qui n’a jamais eu à faire transformer une robe démodée.
«On devrait pouvoir refiler ses guérisseurs de l’année passée à ses parents pauvres, n'est-ce pas, maman ? » se moqua doucement Nona.
Mais sa mère la désarma en souriant sans rancune. «Chérie! Je sais que tu n’es pas encore en âge de comprendre ces choses-là... Seulement, mon enfant, je voudrais te mettre légèrement en garde contre le risque de devenir amère, n'est-ce pas ? Tu n'en veux pas à ta vieille maman de te le dire?»
Vraiment, Nona la fatiguait, par moments... ou l’aurait fatiguée, si Gobine n'avait pas répandu sur elle ce voile parfumé de Paix. Oui... de Paix : c'était ce dont elle avait toujours eu besoin. Avoir la parfaite certitude que tout irait toujours bien jusqu’au bout. Bien sûr, les autres guérisseurs lui avaient également offert cela; et certaines personnes pourraient prétendre que l'évan-
gile de Gobine n'était rien d'autre que la doctrine
d'Harmonie supérieure du Mahatma. Mais la ressemblance était superficielle, comme avait bien pris soin de lui expliquer l'Initié scientifique. Ses guides précédents n'avaient pas été des «initiés», et n'avaient pas de formation scientifique; ils pouvaient seulement deviner, alors que lui savait. C'était la signification de l’Immédiateté : un contact direct avec l’Âme de l’Invisible. Comme il rendait tout beau et clair! Les petits problèmes quotidiens s'évaporaient et disparaissaient comme une bouffée de fumée quand on les regardait avec des yeux ouverts par cette Initiation. Et il avait aussitôt vu que Pauline faisait partie de ces rares personnes qui pouvaient être initiées… qui étaient dignes d'être arrachées à l'absurde tumulte moderne pour être emmenée « par-delà le Voile ». Elle ferma de nouveau les yeux pour se voir là-bas avec lui. «Naturellement, il n'accepte pas de traiter n'importe qui», lui avait assuré Mrs. Swoffer. « Seulement une personne sur cent. Il dit qu'il préférerait mourir de faim plutôt que de devoir traiter des non-mystiques. (Il a tout de suite vu que vous étiez une mystique). Parce qu'il prend son
temps. Il doit en avoir... Des jours, des semaines, si: |
nécessaire. Nos emplois du temps surchargés n’ont aucun sens pour lui. Il ne veut pas de pendule dans sa maison. Et il ne se demande pas s’il sera payé ou non. Il dit qu'on le paye en perfectionnement de l'âme. N'est-ce pas merveilleux ? »
Merveilleux, en effet! Et comme c'était différent des traitements à la chaîne d’Alvah Loft, de ses tarifs tou-
jours croissants, et du flot ininterrompu de patients se
succédant pour se prêter une minute à son contact osseux ! Et comme on avait envie d’aider les autres, d'emmener tous les êtres chers « par-delà le Voile»,
quand on revenait de la communion avec l'Invisible. ” Pauline était allée passer la journée à New York avec
sur le cœur un poids inavoué. Jim, Lita, Dexter, cette
empoisonnante Amalasuntha, ce sempiternel Miche- |
langelo; et Nona, aussi... Nona, qui de jour en jour avait le visage plus maigre, les traits plus tirés, et la langue plus acerbe et plus sarcastique.. qui semblait, à moins de vingt ans, devenir, au lieu d’une gamine gaie et rieuse, une vieille fille pincée voyant le mal partout.
Tout cela avait pesé sur Pauline plus qu'elle n'avait voulu l'admettre; mais maintenant elle se sentait assez forte pour soulever tous ces poids, ou plutôt ils étaient devenus légers comme l’air. « Si seulement vous, les Américains, pouviez vous convaincre de la non-importance absolue du Concret.. de la totale inexistence du Réel.» C'était ce qu'avait dit Gobine, et ces paroles avaient ébranlé Pauline comme une révélation. Avec un sourire absent, elle gardait les yeux posés sur le visage ironique de sa fille, mais ce qu'elle pensait vraiment était : «Comment pourrais-je le persuader de venir à la réception du cardinal ? »
Voilà une de ses préoccupations que Nona ne comprendrait jamais. Nona lui attribuerait l'ambition futile d’accumuler les célébrités pour un «succès mondain», comme un enfant égoïste qui fait un seul tas de tous ses jouets; elle ne pouvait pas comprendre l’importance de réunir les représentants de croyances conflictuelles, les porteurs de multiples messages, dans l'espoir que ce contact produirait l'éclair de révélation que la création tout entière réclamait en gémissant. « Si seulement le cardinal pouvait avoir un moment de conversation avec Gobine», pensa Pauline; et dramatisant aussitôt la situation, elle se vit entraînant Son Éminence dans le coin le plus reculé de sa longue suite de salons, où l'Initié scientifique, hirsute mais inspiré, se présenterait soudain au prince de l'Église pendant que, devant la porte, elle les protégerait des intrus. Quelle vie nouvelle on insufflerait aux dogmes catholhiques fossilisés si on faisait comprendre au cardinal la beauté de la nouvelle doctrine de l’Immédiateté! Mais parviendrait-elle à convaincre Gobine de baiser l'anneau ?
«Et Mrs. Bruss.. des nouvelles ? Maisie m'a paru vraiment pleine d'espoir.
— Oui, la nuit n’a pas été trop mauvaise. Les médecins pensent qu'elle ira bien... pour le moment. »
Pauline se rembrunit; c'était vraiment pénible d’entendre parler de souffrance et de déchéance quand on était d'humeur béate. Elle vivait dans un monde où des choses pareilles n’existaient pas, et c'était méchant — et d’ailleurs inutile - de lui suggérer que Mrs. Bruss, après tout ce qu'elle avait enduré, ne serait peut-être pas épargnée dans l'avenir.
- «Je trouve que nous devrions éviter de prévoir des malheurs, de créer des souffrances imaginaires pour nous-mêmes et pour les autres. Pourquoi les médecins disent-ils “pour le moment” ? Ils ne peuvent pas savoir si la maladie reviendra.
— Non, mais ils savent qu’en pénérak elle revient.
— Ne comprends-tu pas, Nona, que c’est justement ce qui la fait revenir? Se préparer à souffrir est le meilleur moyen de créer la souffrance. Et créer la souffrance est créer le péché, car la souffrance et le péché sont la même chose. Nous devrions refuser la douleur. Tous les grands prophètes nous ont enseigné ça. »
Nona leva les sourcils de cet air agressif qu'elle prenait parfois. « Le Christ aussi ? »
Pauline se sentit rougir. De plus en plus souvent, Nona répondait hors de propos, d’une manière impertinente. Quelle idée de remuer les troublants mystères du dogme chrétien à la table du petit déjeuner! Pauline ne voulait s'en prendre à aucune religion. Mais Nona devenait vraiment geignarde, comme une gosse qui a une poussée de dents. Peut-être était-ce ce qui se passait en elle, moralement; peut-être des dents spirituelles poussaient- -elles à travers la chair tendre de son âme. Cette pensée dérangeait toutes les théories de Pauline: cependant, confrontée au visage et à la voix de sa fille, elle ne pouvait que se réfugier dans l’idée que Nona, incapable d'atteindre l'Harmonie supérieure, luttait au