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prétendait-on, que c'était la fille la plus intelligente de New York. Lita, froide et hautaine, penchait légèrement la tête pour écouter Torfried Lobb, le compositeur; Jim lançait à Lita un regard adorateur qui semblait transpercer tout ce qui était placé entre eux sur la table; Aggie Heuston, dont la réserve passait généralement pour de la distinction, mais aussi pour de la stupidité aux yeux de certains, répondait par monosyllabes au pesant Herman Toy; et Stanley Heuston, la tête renversée avec ce petit sourire sec que Pauline trouvait exaspérant parce qu’il était insondable, gardait les yeux discrètement fixés sur Nona. Cher . vieux Stan, toujours un frère pour Nona! Les gens qui le connaissaient bien affirmaient qu'il n’était pas aussi sarcastique qu'il en avait l'air.
C'était un monde selon le cœur de Pauline - un monde tel que l'avait voulu le Créateur, croyait-elle. L'évêque était assis à sa droite; en se tournant vers lui pour vérifier s’il partageait son contentement, elle croisa un regard complice.
«C’est tellement agréable de se retrouver au milieu de vieux amis... C'est une des rares maisons dont je puisse encore dire ça... Et c'est toujours un tel plaisir de voir cette chère Marchesa.. J'espère qu’elle a de meilleures nouvelles de son fils? Une malheureuse affaire, je le crains. Ma chère Mrs. Manford, je me demande si vous vous rendez bien compte à quel point vous avez de la chance avec vos enfants. Cette sage petite Nona, qui va bientôt faire le bonheur d’un homme... Cosby, peut-être ? Non ? Trop de différence
‘âge? Et votre Jim, toujours fidèle à son idole. oui, je sais, ma charge rend peu convenable que je parle d'idolâtrie avec indulgence. Mais les mariages heureux sont si rares de nos jours! Où trouverait-on ailleurs qu'autour de cette table autant de couples exemplaires ? Votre Jim et sa Lita, mon bon ami Heuston et son épousé qui est une vraie sainte. » L'évêque s’interrompit comme si, même en ces circonstances privi-
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légiées, il se trouvait en peine de prolonger la liste. «Ma foi, vous leur avez donné l'exemple. » Il se tut de nouveau, en se rappelant probablement que la félicité conjugale de la maîtresse de maison s'était bâtie sur les ruines de celle de son premier mari. Mais, en divorçant, elle avait invoqué une raison reconnue par l'Église épiscopalienne: et l’évêque reprit sereinement : «Ses enfants grandiront et béniront son nom de mère. oui, chère amie, vous devez me permettre de vous dire cela. »
Ces paroles étaient comme un baume pour Pauline. Chaque syllabe certifiait que tout allait pour le mieux dans son monde et celui de l’évêque. Pourquoi donc
avait-elle eu besoin d’un autre guide que les prêtres de
la foi dans laquelle elle avait été élevée ? Elle éprouva un soupçon de regrét à l’idée de s'être tant impliquée avec le Mahatma. Cependant, qu'est-ce que les évêques épiscopaliens savaient de la «sainte extase » ? Et est-ce qu'une série de messes auraient pu réduire le volume de ses hanches? Après tout, dans son univers rose tendre, il y avait de la place pour toutes les croyances. Et cette idée la conduisit directement à son autre préoccupation : la réception pour le cardinal. Elle décida d'obtenir tout de suite l'approbation de l'évêque. Après quoi, le grand rabbin serait naturellement tenu de venir. Quelle leçon de tolérance, de bonne volonté, pour ce monde de discordes qu'elle essayait de réformer |
: Nona, placée en milieu de table, considérait les invités sous un autre angle. Elle était revenue déprimée plutôt que revigorée par sa visite impromptue à son père. Certains jours, Manford aimait être «surpris» à son bureau; ces visites clandestines étaient pour sa fille et lui un sujet de plaisanteries intimes. Mais la dernière ne s'était pas déroulée dans cet esprit-là. Nona avait trouvé son père fatigué et légèrement irritable ; avant même qu'il ait eu le temps de lui apprendre la visite de Pau-
line, Nona avait flairé une trace persistante du parfum froid et hygiénique de sa mère, et elle s'était nerveusement demandé ce qui avait pu pousser Mrs. Manford à déroger à son emploi du temps strictement minuté pour faire un saut au bureau de son mari. C'était naturellement à cette urgence qu'elle avait sacrifié ce pauvre Spécimen À - sans guère deviner à quel point il serait soulagé par cette annulation. Mais qu'est-ce qui avait pu l'obliger à voir Manford si soudainement, alors qu'ils devaient de toute façon se retrouver le soir même pour le dîner ? ; La jeune fille n'avait pas posé de questions; elle * savait que son père, selon son habitude professionnelle, préférait les poser lui-même. Et elle avait eu naturellement pour principal souci de l’inciter à s’occuper avec elle d'Arthur Wyant. Cela - elle s’en aperçut aussitôt - ne fit d’abord qu’augmenter l’irritation de Manford : est-ce qu'il était chargé de veiller sur Wyant ? Mais il s'interrompit avant même de prononcer la suite : « Pourquoi diable son fils ne veille-t-il pas sur lui? » Elle avait vu cette question se former sur ses lèvres, et les lèvres se clore aussitôt. Manford se leva en haussant les épaules. « Pauvre diable. tu crois vraiment que je peux lui être utile ? Eh bien, d'accord... j'irai le voir demain. » Depuis son mariage, il avait souvent rencontré le premier mari de Pauline, mais c'était chaque fois pour s'occuper de l’avenir de Jim, et sa générosité envers le garçon inspirait à Wyant une sorte de gratitude humiliée. « Ce n’est pas à cause de l’argent, avait-il expliqué à Nona. Au diable l'argent! Mais ton père s'intéresse sincèrement à Jim, il l’'apprécie, il l'aide à trouver sa vraie nature, quoi! Il comprend Jim cent fois mieux que n’a jamais pu le faire ta mère, bon sang! » Sur cette base, les deux hommes se retrouvaient de temps en temps dans un esprit de tolérance étd'ententé it Nona gardait l’image du visage de Manford au
moment où elle l'avait quitté : tiré, éreinté, et pourtant
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avec cette étincelle de gaieté dans les yeux qu’il avait toujours quand il regardait sa fille. Maintenant, détendu, souriant, légèrement replet, il paraissait dur comme marbre. «Il ressemble à son propre masque mortuaire, comme s’il en avait fini, une fois pour toutes, et avec tout», pensa la jeune fille. « Et comme il a l'air de s’ennuyer entre ces deux femmes! Maman a placé Gladys Toy près de lui comme une récompense. pour quoi ? » Et elle sourit de la simplicité de sa mère qui s’imaginait que son mari «flirtait innocemment », comme elle disait, avec Mrs. Herman Toy. Les charmes évidents de cette dame n'avaient pour lui pas plus de réalité, selon Nona, que ceux de la Bethsabée dont les formes s'épanouissaient dans la tapisserie tendue au mur derrière lui. Mais Pauline avait manifestement une bonne raison “en dehors de sa fameuse bienveillance généralisée - de vouloir mettre Manford de bonne humeur. «Le Mahatma, probablement.» Nona savait que Pauline détestait le tapage, qu'elle trouvait ça terriblement vulgaire et peu chrétien. Et ce serait sûrement très désagréable de devoir renoncer à cette cure de repos à Dawnside prévue en mars, au moment où Manford devait partir pêcher le tarpon.
Le regard de Nona, dans les intervalles de sa conversation avec ses voisins, continuait son exploration; il s'arrêta sur le visage mélancolique de Jim -— le joyeux Jim était toujours mélancolique aux banquets de sa mère —, puis glissa sur le petit masque précis d’Aggie Heuston, où tout était étroit et anguleux, comme dans une tête de sainte coincée au fond d’une niche de cathédrale. Mais ses yeux ne s’attardèrent pas, ayant brusquement croisé ceux d’Aggie. Aggie l'avait donc furtivement observée, et cette découverte fut un léger choc. Mais Mrs. Heuston se tourna bientôt vers Parker Greg, cet intéressant jeune réformateur social que Pauline avait eu l'attention de lui donner comme voisin, dans l’idée optimiste que toutes les personnes désireuses d'améliorer la condition humaine étaient desti-
nées à s'entendre pleinement. Et cela fit également sourire Nona, qui connaissait les opinions de Parker Greg. Aggie, elle en était certaine, se sentait bien plus à l’aise avec son autre voisin, Mr. Herman Troy, lequel avait sur tous les sujets exactement les mêmes vues que tous les capitalistes, dont il était.
Nona surprit le sourire de Stan Heuston, et elle comprit qu'il cherchait à lire dans ses pensées. Mais elle détourna le regard, car pour rien au monde elle n’aurait voulu qu'il devine ce qu’elle pensait vraiment de sa femme. Il y avait en Nona quelque chose de profond et d'obstiné qui, lorsqu'il fallait trancher, lui faisait tou-
* jours refuser la solution de facilité.
Manford prêtait une oreille distraite à l’une de ses voisines, puis à l’autre. Mrs. Toy, de sa voix plate et inarticulée qui coulait comme de l’eau tiède d’un robinet de baignoire, était en train de raconter : «Je ne comprends pas comment les gens peuvent vivre sans ascenseur chez eux, et vous ? Mais c’est peut-être parce que j'en ai toujours eu chez moi. La maison de mon père a été la première de Climax à avoir un ascenseur électrique. Une fois, en Angleterre, Herman et moi sommes allés chez le duc de Humber, à Humber Castle. C'était une de ces grandes tueries, avec des altesses royales et tout le tralala.… du golf et du polo toute la journée, et un bal chaque soir. Eh bien, le croiriez-vous, il fallait monter et descendre les escaliers à pied! Je ne sais pas comment sont faits les Anglais. J'imagine qu'on ne les a jamais habitués à ce que nous appelons le confort. Dès le lendemain, j'ai déclaré à Herman que je ne pouvais pas supporter ces affreux escaliers glissants après avoir fait deux parties de golf et avoir dansé jusqu’à quatre heures du matin. Ça risquait tout simplement d'être fatal pour mon cœur... le médecin m'en avait averti à plusieurs reprises! Je voulais partir tout de suite, mais Herman a dit que ça offenserait le duc. Le duc est un petit vieux tellement adorable! En tout cas, avant d'accepter de tenir le