Kt) dé l'as
coup, j'ai fait promettre à Herman de m'offrir une plaque * de saphirs et d'émeraudes de Cartier. »
La Marchesa tendit son petit visage de fouine et darda son regard pointu et exalté pour se mêler à la conversation. « Le duc de Humber? Mais je le connais parfaitement | Ce cher vieil ami! Donc, vous aussi vous avez séjourné à Humber? Nous sommes parents... oui, par sa première épouse, dont la mère était une Venturini de la branche calabraise : Donna Ottaviana. C’est ça. Et puis une des sœurs, Donna Rosmunda, la beauté de la famille, a épousé le duc de Lepanto... un prince médiatisé.… »
Elle s'interrompit, et Manford lut dans ses yeux cette rapide question intérieure : «Ne vont-ils pas trouver cette expression bizarre ? Moi-même je ne suis pas très sûre de ce que veut‘dire “médiatisé”. Ah, ces Américains! Ils ne reculent devant rien, mais un rien les choque!» Et elle reprit à voix haute : «Un prince médiatisé.. mais un être de très haute valeur.
— Oh... >», murmura Mrs. Toy, perplexe mais visiblement rassurée.
Rompant leurs amarres, les pensées de Manford prirent de nouveau le large.
C'était le combientième de l’année, ce dîner ? On n’en voyait pas la fin! Comment Pauline pouvait-elle supporter ça ? Pourquoi voulait-elle le supporter ? Et dire qu'il fallait tous ces massages, ces exercices rythmiques, ces cures de repos, pour remettre en forme des gens qui se porteraient comme un charme s'ils menaient des vies normales! Comme cette blonde idiote qui étalait inutilement ses appas à côté de lui et qui ne pouvait pas monter les escaliers parce qu'elle ‘avait dansé toute la nuit! Pauline était exactement comme ça — elle ne montait jamais les escaliers -, et elle devait faire de la gymnastique, et voir des ostéopathes, et consulter des sages hindous, pour éviter une atrophie musculaire... Il eut alors une vision de sa
propre mère, dans la ferme du Minnesota, avant leur installation à Delos - il la vit semant, plantant des pommes de terre, nourrissant la volaille; il la vit pétrissant, cuisinant, enfournant, lavant, reprisant, attrapant et harnachant un poulain à demi sauvage pour aller chercher le médecin à travers vingt kilomètres de neige, un jour où sa petite sœur s'était gravement ébouillantée, et où tous les hommes étaient partis. Et maintenant, vigoureuse vieille dame, bâtie pour enterrer tout le monde, elle passait des jours tranquilles à Delos, dans sa jolie maisonnette en brique. N’était-ce pas en réalité le genre de vie que lui-même, Manford, * était fait pour mener? S'occuper d'une ferme à grande échelle, avec toutes les machines modernes dont avaient manqué ses parents, surpasser tout le monde dans la région, vendre ses produits dans les grands centres commerciaux, et se tailler un chemin dans la politique locale comme l'avait fait son frère aîné? Employer sa cervelle, ses muscles, tout son être, corps et âme, à produire des choses authentiques, apporter des résultats tangibles au monde, au lieu de toute cette activité artificielle, cette façon de tourner de plus en plus vite dans le vide, avec un besoin continuel de cures et de traitements pour se soulager de fatigues qui ne menaient à rien, rien, rien.
«Nous savons bien sûr que vous pourriez tout nous raconter si vous vouliez. Tout le monde sait que les Lindon sont allés vous demander conseil. » La grande surface étale des yeux de Mrs. Toy faisait flotter vers lui cette question sur une vague de curiosité bleu ciel. «Pas un mot de vrai! Oh, évidemment, vous êtes tenu de répondre ça! Mais tout le monde s'attend à ce qu'il y ait bientôt du grabuge.…. » |
Un chuchotement se fit entendre du côté de la Marchesa : «On vous taquine au sujet de ce mystérieux Mahatma ? Comme c’est stupide! Moi, tant que cette chère Pauline croit en lui, je n’ai rien à redire. Je l'ai 70 | ii
den
MAHOMPR SIN
d’ailleurs rappelé à Pauline avant le dîner : «Ce que vous approuvez, Dexter et vous, je l’approuve moi aussi. » C'est pour ça que je suis tellement impatiente que mon garçon vienne à New York... mon Michelangelo! Si seulement vous pouviez le voir, je suis certaine qu'il vous plairait autant que notre cher Jim... Vous pourriez même l’employer dans votre cabinet... Ah, ça, cher Dexter, ça a toujours été mon rêve! »
… Après tout, y avait-il d'autre vie possible que celleci ? Car bien sûr ce rêve d’une ferme dans l'Ouest était une ânerie. Ce dont il rêvait, en fait, lui, Dexter Manford, c'était l'impossible combinaison d’une vie professionnelle aussi influente et captivante que celle qu'il menait, et du calme de la campagne, des grandes étendues, des livres, des chevaux, des enfants - ah, des enfants ! des garçons à lui, qu'il éduquerait, à qui il apprendrait durant de longues promenades les secrets de la nature, des plantes, des arbres, à observer les oiseaux et les écureuils, à nourrir les grives et les rouges-gorges en hiver. et puis le retour, au crépuscule, dans une maison éclairée par les lampes et par l’âtre, avec une table de goûter croulant sous les bonnes choses. les enfants tous réunis, des garçons et des filles (oui, des filles aussi, de nombreuses petites Nona), affamés, les joues rougies par leur randonnée... et une femme assise là, levant les yeux de son livre, tendant vers lui un visage calme et frais... une femme absurdement jeune pour être leur mère... donc.
‘« Vous regardez la femme de Jim? reprit la Marchesa. Pas étonnant! 7rès en beauté*, notre Lita!.. Cette robe... exactement de la nuance de ses cheveux. Et ces émeraudes indiennes... comme elle sait y faire! Mais ce n’est pas très facile de lui parler Elle est assez silencieuse. Non, vraiment ? Ah, c’est facile pour vous, peut-être. son cher père! son cher beaupère, veux-je dire. »
… Silencieuse! À ce mot, Manford s'échappa de nouveau dans ses rêveries. Car dans cet autre monde retentissant de rires et de disputes d'enfants, des saines rafales sonores de la vie d'une famille nombreuse à la campagne, il y aurait sous tout cela un grand lac de silence où l’on pourrait toujours plonger son âme pour l'apaiser. C'était une vision vague et incohérente, mais elle s’imposait à-lui alors qu'il regardait cette femme.
De sa place en bout de table, Pauline donnait le signal. Manford'se leva et offrit son bras à la Marchesa.
Le célèbre orchestre de Somalie jouait déjà à l'étage dans la salle de bal, et ses accents turbulents dégringolaient l'escalier à la rencontre des convives. Les dames, conduites par Mrs. Toy, allèrent s'entasser dans l'ascenseur bordé de miroirs et dissimulé par des lilas de serre et des pruniers du Japon. Mais Amalasuntha, au bras de Manford, posa son chausson noir et courtaud sur la marche de marbre en déclarant : «J'ai l’ha- : bitude des palais romains!»
«Vous m'accorderez bien au moins une danse?»
demanda Heuston. Et Nona, se laissant faire, se joignit aux danseurs qui se balançaïient lentement sur le parquet luisant. 4
Danser ne signifiait rien; c'était comme respirer; que pourrait-on bien faire, si on ne dansait pas ? Elle ne pouvait pas refuser sans paraître bizarre; c'était plus simple d'accepter, et de se fondre au milieu des couples absorbés par le même rituel compliqué.
Il y avait du monde sur la piste, mais on ne s'y bousculait pas : Pauline y veillait toujours. C'était facile à prévoir, car toutes les personnes qu'elle invitait venaient, et, en établissant la liste avec Maisie Bruss, elle évaluait l’espace attribué à chaque couple avec autant de précision que si elle calculaït les mètres carrés d’un pavillon d'hôpital. Le système de ventilation était également parfait; ni chaleur suffocante ni courants d'air. On avait presque l'impression de danser dehors, sous un ciel méridional et clément. Nona, sachant ce qu'il en coûtait de produire une semblable illusion, était une fois de plus émerveillée par son inlassable mère.
« N'est-elle pas merveilleuse ? »
Mrs. Manford, fraîche, droite, une très fine couronne de diamants dans les cheveux, se tenait sur le seuil, son pied mince tendu en direction des danseurs.
«Sempiternellement! Ah... elle va danser! Avec Cosby.
— En effet. J'aurais mieux aimé qu'elle s’abstienne.
— Qu'elle s’abstienne de Cosby ?
— Oh, mon Dieu, non! De danser, en général. »
Nona et Heuston étaient allés s'asseoir et, de leur coin, ils regardaient fixement l’hallucinant tissage de motifs des pas entrecroisés.
«Je vois. Vous pensez qu’elle danse avec trop de décision ? » j
La jeune fille sourit. «Elle fait ça terriblement bien. comme tout ce qu'elle entreprend... mais comme si . c'était quelque chose entre aller à l’église et prendre le commandement d'une brigade de scouts. Maman est trop. trop méthodique pour danser.
— Ah... voici autre chose», murmura Heuston.
La piste s'était dégagée comme par magie à l’approche d'un couple longiligne : Lita Wyant et Tommy Ardwin. Le décorateur, grand et souple, avait la silhouette conventionnelle d’un danseur; mais ce n'était qu'une silhouette, une ombre projetée sur le mur. Toute la lumière et toute la musique semblaient s'être concentrées sur la créature qu'il tenait dans ses bras. Il avait l'air, songea Nona, d’avoir cueilli une branche de fleurs argentées dans un bois printanier.
«Seigneur ! Quelle plastique* | » fit la voix sifflante de la Marchesa par-dessus l'épaule de Nona.
Cependant, ces deux-là ne semblaient même pas se rendre compte que tout le monde s'était effacé devant eux. Le seul souci de Lita était de répandre son propre éclat, celui d’Ardwin de la mettre en valeur. Elle tenait son petit visage en équilibre comme une fleur sur une tige oscillante; toute son expression passait par son corps, dans un long mouvement legato qui rappelait des herbes ondulant sous la brise, des vagues se déroulant sur le rivage.
«Regardez donc Jim!» fit Heuston en riant. Jim Wyant, près de la porte, buvait des yeux le couple. On
74 EME Lit, sr SES
avait l'impression de lire dans son regard pétillant de triomphe : « Voilà ce qu’elle apprend au Cabaret Cubiste. Ça justifie toutes ses lubies. »
Glissant près de lui, Lita lui lança un sourire, puis fut de nouveau emportée par les ondoiements de sa beauté.
La musique cessa brusquement. Nona leva les yeux, et aperçut au fond de la salle Mrs. Manford, qui disait quelque chose au chef d'orchestre penché vers elle du haut de la galerie. |
Il y eut un bref intervalle de silence; puis les musiciens firent éclater un fox-trot et les danseurs envahirent de nouveau la piste. Mrs. Manford passa avec un grand sourire figé — « du genre qu’elle accroche à sa figure en même temps que son diadème », pensa Nona. En effet, ce n'était peut-être pas très correct de la part de Lita de monopoliser la piste au bal de sa bellemère; mais était-ce la faute de cette pauvre fille si elle dansait tellement bien que tout le monde s’arrêtait pour la regarder ?
Ardwin s’approcha de Nona. «Oh, non, protesta Heuston à mi-voix, c'est moi qui vous ai demandé...
— Aggie vous fait signe de venir», répliqua la jeune fille.
Elle avait déjà posé son bras sur l'épaule d'Ardwin. Et elle lui déclara, alors qu'ils tournoyaient vers le centre de la salle : «Grâce à vous, tout le monde a vu que Lita dansait merveilleusement. |
— Oh, il suffit de la laisser faire ce qu'elle veut, répondit-il de sa voix impérieuse et aiguë, et de ne pas s’en mêler. Elle et moi, nous avons chacun notre mode d'expression; ce serait idiot d'essayer de les accorder. Si seulement je pouvais la convaincre de danser juste une fois pour Serge Klawhammer; il écume la planète à la recherche de quelqu'un pour la nouvelle Hérodiade qu’on va tourner à Hollywood. Le public en a assez du style odalisque, et avec mon aide Lita pourrait inventer quelque chose de différent. Elle m'a à peu près promis
| Le:
de passer chez moi ce soir après le souper pour voir Klawhammer. Avec seulement six ou sept initiés. vous ne voulez pas vous joindre à nous? Il doit filer à Hollywood demain.
— Lita va venir, vraiment ?
— Eh bien, elle a dit oui, puis non, puis finalement oui.
— Très bien. je viendrai. »
Nona détestait Ardwin, ses airs à la fois fuyants, péremptoires et doucereux, la bande qu'il menait, les modes qu'il lançait, les doctrines qu’il professait — elle détestait si violemment tout cet ensemble que sou- * dain elle eut l'impression de tenir son explication. C'était ça, bien sûr! Ardwin et son équipe essayaient de persuader Lita de faire du cinéma; c'était pour ça qu'elle était agitée, irritable, qu’elle montrait de plus en plus de dégoût pour sa vie routinière. Nona poussa un soupir de soulagement. Après tout, si ce n’était que ça... !
Une fois le fox-trot fini, elle se libéra et fendit la foule à la recherche de Jim. Allait-elle lui demander de l'emmener chez Ardwin ? Non : elle lui dirait simplement qu'avant de rentrer elle irait faire un petit tour avec Lita à l'atelier du décorateur, où il y aurait moins de cohue et moins de façons que chez Pauline. Jim approuverait en riant, du moment qu'elle accompagnait Lita; inutile de lui parler de Klawhammer et de cette absurde Hérodiade.
«Jim? Mais, ma petite, Jim est rentré chez lui depuis longtemps, répondit Mrs. Manford à sa fille qui l’arrétait. Je ne lui en veux pas, le pauvre garçon, soupirat-elle, car je sais qu'il doit aller au bureau très tôt demain matin. Et puis ça devait être affreusement ennuyeux pour lui de passer toute cette soirée sans danser. Mais, ma chérie, il faut absolument que tu m'aides à retrouver ton père. Le souper est prêt, et je n'ai aucune idée... » |
76 el
La Marchesa, qui passait en trottinant au bras confortable de Mr. Toy, tendit vers elles son visage de fouine.
«Ce cher Dexter? Je l’ai vu il y a cinq minutes, il accompagnait à la porte notre merveilleuse Lita…
— Comment, Lita est également partie ? » Nona vit les traits disciplinés de sa mère lutter contre une crispation nerveuse. « Ah, j'ai vraiment des enfants impossibles!» Cependant Pauline triompha de son dépit en faisant éclater un grand sourire. « J'espère que son bébé n’a rien. Nona, va voir en bas et dis à ton père de remonter tout de suite. Oh, Stanley, mon cher, tous mes hommes semblent m'avoir désertée! Allez donc cueillir Mrs. Toy pour le souper. »
Mais dans le vestibule il n’y avait nulle trace de Dexter. Nona chercha des yeux Powder. Ce majordome pâlé et résigné, qui avait suivi Mrs. Manford à travers toutes ses tribulations, en paraissant ne s'intéresser à rien d'autre qu’à l'état de la vaisselle et à la discipline des valets, était au courant de tout, avait réponse à tout. Mais il était à ce moment-là engagé dans la vaste opération que représentait le fait de servir simultanément du champagne et de la soupe à la tortue à quatrevingt-cinq petites tables, et il était introuvable dans le vestibule. Nona s’approcha de la rangée de valets veillant sur les fourrures entassées, en reconnut un qui faisait partie de la maison, et apprit de lui que Mr. Manford avait demandé sa voiture et qu'il était parti quelques minutes plus tôt. Mrs. James Wyant était avec lui, pensait le domestique. «Il a emmené Lita chez Ardwin, évidemment! Ce n’est pas étonnant, après avoir dû supporter Mrs. Toy et Amalasuntha durant tout le dîner... Pauvre papa! Si seulement maman voyait combien ces grandes soirées l’ennuient !» Mais c'était une chose que la mère de Nona ne verrait jamais.
«C'est uniquement grâce à ma foi inébranlable en mon propre génie», proclamait Ardwin de sa voix de fausset au moment où Nona pénétra dans l'atelier haut perché où il réunissait sa bande d'initiés. Ces personnes privilégiées, en l'absence de sièges, se répartissaient sur des coussins et des matelas posés sur un parquet où était astucieusement peint en trompe-l'œil un marbre noir-et blanc. De grandes lampes à dôme noir répandaient une lumière crue sur des épaules nues, des chevelures lisses ou ébouriffées, tout un étalage de jambes roses et de pieds en sandales. Ardwin, s'adressant à un disciple d’un ton pénétré, tendit un cierge. dégoulinant vers une toile qui simulait une fenêtre ouverte sur une perspective géométrique de cours intérieures, de murs de brique et d’escaliers d'incendie. « Factice ? Oh, bien entendu! J ai fait murer la vraie fenêtre. Elle donnait sur cette “vue nocturne” éculée du pont de Brooklyn et de l’East River. Tous les gens qui venaient ici s'écriaient : “Ah, mais c'est un véritable nocturne de Whistler!” J'en ai eu assez. En plus, c'était vraiment là ; et je déteste les choses qui sont vraiment là où on pense qu'elles sont. C’est aussi rasant que les gens authentiques. Tout en art devrait être factice. Tout dans la vie devrait être de l’art. Par conséquent, tout dans la vie devrait être factice : les cheveux, les dents, le teint, le mariage. en particulier le mariage. Oh, miss Manford, c’est vous? Entrez donc! Vous avez perdu Lita ?
— Elle n'est pas ici ?
— Elle est ici? » fit Ardwin en pivotant pour questionner des yeux l'assemblée. Lorsqu'il ne dansait pas, il ressemblait, avec sa petite tête de serpent et ses épaules trop carrées, à un mélange de domestique japonais et de publicité en pleine page pour sous-vêtements de soie. «Est-ce que Lita est ici? Est-ce que vous la cachez quelque part derrière vos sympathiques personnes ? Allons, allons, qu’elle se montre! Jossie Keiler, vous n'êtes pas Mrs. James Wyant déguisée en
dryade, n'est-ce pas ? » Tout le monde s’esclaffa, pendant que miss Jossie Keïler, octavonne et pianiste, se hissait sur ses pieds rondelets pour assembler les bourrelets de ses bras et les coussinets de ses jambes en une pose provocante. « J'savais bien qu'jserais démasquée ! » zézaya-t-elle.
Près de la cheminée, un petit homme teint en blond, aux lèvres épaisses sous une moustache jaune mal taillée, au regard pointu comme une aiguille derrière des lunettes cerclées d’écaille, fit bomber son plastron luisant orné d’une seule perle, pour lancer à la cantonade : «Cette dame danse-t-elle ? » d’une voix de beurre fondu dont sa bouche semblait projeter des gouttes que devaient sans cesse essuyer ses doigts lourdement bagués.
«Miss Manford! Et comment ! Venez donc, Nona! Ramenez vos nippes pour montrer à Mr. Klawhammer ici présent que Lita n'est pas la seule à se.
— Un instant, attendez que je m'y mette!» piailla miss Keiler, en agitant vers le piano ses toutes petites mains, comme des souris bleuâtres au bout des massues de ses bras.
Nona s’assit au bord d’une table de réfectoire. «Merci. Je ne suis pas candidate au rôle d'Hérodiade. Je suis sûre que ma belle-sœur va arriver d'une minute à l’autre.»
Toute parfaitement tenue qu'elle était, la maison de Pauline Manford était un endroit peu ragoûtant quand on y revenait à quatre heures du matin, après le bal.
La dernière voiture était partie, la dernière cape et la dernière fourrure avaient disparu du vestibule et des vestiaires, et un seul lustre éclairait les tapisseries sombres et la balustrade monumentale de l'escalier. Mais des verres à cocktail vides et des boîtes à cigares dévastées encombraient les tables de l'entrée, des bouts de tulle déchiré et des orchidées piétinées jonchaient les marches, et les lilas de serre et les pruniers
du Japon devant l'ascenseur baissaient pitoyablement la tête, épuisés de chaleur. Nona avait son propre jeu de clefs pour entrer; elle contempla ce décor avec un haut-le-cœur. À quoi tout cela menait-il, et qu’en restait-il quand c'était fini ? Seulement un énorme travail de nettoyage pour Maisie et les domestiques, et une nouvelle liste à établir pour la prochaine soirée. Elle se souvint alors de ces douces nuits de printemps à Cedarledge où, petite fille, elle descendait en secret avec Jim, marchait sans chaussures jusqu’au lac, sautait dans le canoë, et glissait sur l’eau argentée au milieu d’îlots bordés de cornouillers en fleurs. Elle se . précipita dans l'escalier, en passant devant les plantes profanées.
Tout était éteint à l'étage, à part une lumière qui filtrait sous la porte de la bibliothèque. Curieux, à cette heure-là.… Son père n'était sans doute pas encore couché; lui aussi venait probablement tout juste de rentrer Et, en effet, à l'approche de Nona, la porte s’ouvrit sur Manford, qui s’écria : «Ça alors! C’est toi ? J'étais persuadé que tu étais depuis longtemps au lit.»
La lumière, provenant d’une des lampes à abat-jour vert, éclairait le fauteuil de Manford tiré près du grand bureau, près d’un verre vide, d’une cigarette à derni consumée, et du journal du soir étalé sur le sol.
«C'est donc toi que j'ai entendue rentrer? Sais-tu quelle heure il est ?
— Oui, ce n'est pas de chance! J'ai couru partout à la recherche de Lita.
— Lita ?
— Je l'ai attendue des heures chez Tommy Ardwin. Quelle ambiance! Il m'avait dit qu’elle devait danser pour Klawhammer, ce type de Hollywood, et je n’ai pas voulu la laisser y aller seule. »
Le visage de Manford s’assombrit. Il prit une autre cigarette et se tourna vers sa fille d’un air impatient.
«Qu'est-ce qui a pu’te faire croire à une histoire pareille ? Klawhammer...!»
Nona soutint son regard; il se retourna pour prendre une allumette. :
«J'y ai cru parce qu’un instant plus tard les valets m'ont dit que Lita était partie, et comme ils m'ont dit aussi que tu étais parti avec elle, j'ai pensé que tu l'avais accompagnée chez Ardwin, ne sachant pas que je voulais la rejoindre.
— Ah, je vois. » Il alluma sa cigarette et en tira posément une ou deux bouffées. « Tu avais parfaitement raison de penser qu'il fallait veiller sur elle, reprit-il en changeant de ton. Quelqu'un devait se charger de ce travail-là, puisque son mari semblait s’en laver les mains.
— Papa, tu sais parfaitement que si Jim s'était chargé de ce travail-là, s’il avait passé la nuit à courir après Lita de cabaret en cabaret, il aurait perdu son autre travail, celui de gagner sa croûte. Personne ne pourrait faire les deux à la fois.
— Eh là, ne t'emporte pas! Il ne faut pas toucher à ton frère, c'est ça ?
— C’est ça. » Elle s’appuya contre la table, sans quitter son père des yeux. « Et quand Ardwin m'a parlé de ce film de Klawhammer... Est-ce que Lita ne t'en a pas dit un mot?»
Il parut réfléchir. « Elle m'a dit en effet qu'Ardwin la harcelait avec quelque chose de ce genre. Donc, quand je me suis aperçu que Jim était rentré, je l’ai moimême ramenée.
— Ah... tu l'as ramenée ? »
Manford, s’enfonçant dans son fauteuil, ne fut pas troublé par l'accent de surprise de sa fille. «Eh bien, naturellement! Tu me vois vraiment la laissant se donner en spectacle ? Je regrette que tu aies cette opinion de mon sens des responsabilités. »
: Nona s’assit sur l’accoudoir du fauteuil pour prendre gentiment son père dans ses bras. « Quelle drôle d'idée! » soupira-t-elle. Mais cette réflexion ne s'appliquait pas à la remarque de Manford.
Elle appliqua un baiser sur ses cheveux clairsemés, alla se verser un verre de cognac, puis courut dans sa chambre en fredonnant un des airs de jazz de miss Jossie Keiler. Le monde, après tout, n'était peut-être pas aussi pourri que ça.
Le lendemain d’une réception chez elle, Pauline s’accordait exceptionnellement de rester une demi-heure de plus au lit. Cependant, cette fois-là, elle l'employa, non à dormir, mais à énumérer avec lassitude les tâches qui l’attendaient dans la journée.
La désillusion avait succédé à l’enchantement de la veille. L'enchantement des bals ne durait jamais : tout devenait trop rapidement l'affaire des employés de maison, femmes de ménage ou électriciens. Et, en l'occurrence, la saveur du plaisir avait vite tourné à l’aigre. Au moment où les portes s'étaient ouvertes sur les tables du souper, aucun des membres de la famille de l’hôtesse n'avait été présent pour conduire les invités à leur place! Son mari, sa fille, son fils, la femme de son fils — tous l'avaient abandonnée! Dans les blancheurs matinales, Pauline avait besoin de tout son sang-froid pour chasser de son esprit ce pénible souvenir. Elle ne vou- Jait pourtant pas imposer des obligations aux siens.
elle respectait trop la liberté personnelle, l'expression de soi, comme on disait si bien maintenant... mais enfin, un bal, c'était un bal, et quand on recevait, on recevait. Ce n'était vraiment pas bien de la part de Dexter : et de Jim non plus, vraiment. Sur Lita, évidemment, on ne pouvait jamais compter; ça faisait partie de cette attitude que les gens trouvaient si fascinante. Mais Jim... Jim et Nona la laisser tomber! Dans quelle
Dr
position ridicule ils l’avaient mise... Maïs non, elle ne devait plus y penser, sinon ces vilaines petites rides
allaient reparaître aux coins de ses yeux. La masseuse
l'avait prévenue.. Oh, mon Dieu! À quelle heure devait
venir la masseuse ? Elle tendit la main pour allumer la
lampe de chevet (car les rideaux étaient encore soi-
gneusement tirés), et prendre ce que Maisie Bruss
appelait le pense-bête de nuit : une sorte d’ardoise où
la fidèle secrétaire inscrivait, pour des réflexions noc-
turnes, les principaux «horaires » du lendemain.
Or ce jour-là ils étaient si nombreux que l'écriture serrée de miss Bruss avait eu du mal à les faire tous tenir. Avant tout, bien sûr, ce pauvre Spécimen A, annulé la veille. Puis un mystérieux rendez-vous avec Amalasuntha, juste avant le déjeuner : quelque chose d’urgent, avait-elle laissé entendre. Elle avait bien choisi son jour! La Marchesa'était parfois si désinvolte! Et puis cette affaire du Mahatma : puisque Dexter restait inflexible, son épouse avait décidé de s'adresser directement aux Lindon. Ce serait délicat, sans doute. Elle détestait tellement les situations délicates! Elle trouvait très désagréable tout ce qui avait un aspect douteux, moralement où matériellement. Mais il fallait faire quelque chose, et tout de suite. Elle-même ne savait guère pourquoi elle s'inquiétait tant, pourquoi elle était si décidée à ce qu’on mette un terme à cette affaire. sauf bien sûr que des suites fâcheuses bouleverseraient ses projets de cure de repos, sa recherche de nouveaux exercices, de toutes sortes de moyens sûrs de conserver sa jeunesse, son énergie et sa minceur, et l'obligeraient à chercher un nouveau Messie qui saurait lui dire qu'elle était spirite.
Mais son engagement le plus impératif était son intervention, dans l'après-midi, à l'Association nationale de la fête de la Maternité... ah non, c'était peutêtre à la Ligue pour le contrôle des naissances ? Mais non, quelle bêtise! Ça, c'était pour la semaine prochaine : un discours qu’elle devait faire au Saint-Régis,
R PT à
lors d’un grand banquet donné pour un Comité international du contrôle des naissances. Vraiment, elle devait être encore à moitié endormie pour confondre ainsi ses rendez-vous! Elle éteignit la lumière et s’enfonça dans son oreiller en espérant faire un petit somme. Mais la lampe semblait avoir un double interrupteur, car l'éteindre revenait à rallumer la lumière dans la tête de Pauline.
Eh bien, elle en prit son parti, et se mit à réciter mentalement des passages de son intervention pour la fête de la Maternité : elle parlait rarement en public, mais quand elle le faisait, elle prenait l'affaire au sérieux, et s’efforçait d’être à la fois charmeuse et impressionnante. Elle avait soigneusement vérifié avec Maisie les feuillets tapés à la machine, et elle était sûre que tout était parfaits mais elle aimait savoir par cœur les passages les plus importants — elle captivait mieux son auditoire en se penchant pour lui parler d'un ton intime, au lieu d’avoir sans cesse recours à son texte.
« Quel foyer d'amour, quel cœur de mère n'est pas assez grand pour contenir tous les bébés que Dieu veut bien lui envoyer? Bien sûr, il arrive parfois qu'une mère se sente éreintée, et qu'elle ait envie de rester les bras croisés loin du berceau. Mais le seul moment où une mère peut se croiser les bras, et n’a plus rien à faire, c’est quand le berceau est remplacé par un petit cercueil. tout alors est tranquille et'silencieux.… comme certaines d’entre nous le savent bien...» (Pause... Murmures émus dans la salle... On essuie quelques larmes...) « Nous ne voulons pas que la mère moderne s'épuise à la tâche. sûrement pas! Les bébés eux-mêmes ne veulent pas d’une mère épuisée! Et la première chose à prendre en considération, c'est ce que veulent les bébés, n'est-ce pas ? » (Pause... Sourires parmi le public...)
Avec quoi diable Amalasuntha allait-elle encore l’ennuyer? Avec une nouvelle demande d'argent, bien entendu. Mais elle ne pouvait vraiment pas régler toutes
les dettes de ce déplorable Michelangelo! Car il y aurait bientôt des dettes plus proches dans la famille, si Lita continuait de dépenser des sommes folles pour ses robes et pour faire remonter ses bijoux. Ça coûtait presque aussi cher à présent de faire remonter d’anciens bijoux que d’en acheter de nouveaux, et ces émeraudes...
À cette heure du matin os choses de la vie avaient tendance à prendre un goût de cendre. Et Pauline sentait que son optimisme n'avait jamais été aussi rudement éprouvé depuis l’année où elle avait été obligée de lire Proust, d'apprendre de nouveaux pas de danse,
. de s'initier à la philosophie orientale, et de décider si elle devait effectivement se faire couper les cheveux ou se contenter d’une coiffure qui les fasse paraître courts. Elle avait victorieusement traversé ces épreuves; mais qu'en serait-il, si quelque chose de pire s’annonçait ?
Amalasuntha se présenta dans une des robes les moins habilement refaites de Mrs. Manford, avec un air humble et misérable - ce qui était toujours mauvais signe. Et naturellement il s'agissait des dettes de Michelangelo. Les courses, le baccara, et une femme... une princesse russe. oh, ma chère, une authentique, je vous assure! Vous n’aimeriez pas voir sa photo parue dans L'Écouteur? On l'avait surprise en maillot de bain avec Michelangelo sur la plage du Lido.
Non, Pauline n'y tenait pas. Elle repoussa le magazine avec un dédain qui manifestement étonna la Marchesa, dont les préjugés étaient différents, et qui n'assimilait ceux des autres que par fragments successifs, comme si elle appliquait des méthodes mnémotechniques.
«Oh, mon garçon ne fait pas les choses à moitié», insista la Marchesa en s’imaginant qu’elle avait encore : avantage à se vanter.
Pauline se pencha en arrière avec léésibile «J'ai vraiment beaucoup de peine pour vous, Amalasuntha.. Mais Michelangelo n’est plus un enfant, et si on
ne peut pas lui faire comprendre qu’un homme qui n’a pas d'argent doit d’abord en gagner avant d’en dépenser.
— Oh, mais il le comprend parfaitement, chérie! Venturino et moi lui avons toujours fourré ça dans la tête. Et l’année dernière il a fait de son mieux pour épouser cette jeune fille borgne de l’Oregon, miss Oxbaum, vraiment, il a essayé.
— J'ai dit gagner de l'argent, coupa Pauline. Nous ne considérons pas que se marier pour l'argent soit en gagner.
— Oh, miséricorde. jamais ? Pas même dans certains cas ? susurra la Marchesa.
— Ce que j'appelle gagner de l'argent. c’est aller au bureau... c'est.
— Ah, justement !C'est ce que j'ai dit à Dexter hier soir. C’est exactement ce dont Venturino et moi avons le plus envie. que Dexter puisse employer Michelangelo dans son cabinet. Ça résoudrait toutes les difficultés. Car une fois que Michelangelo y sera entré, je suis sûre qu'il réussira. Personne n'est plus intelligent que lui, vous savez... seulement, à Rome, les jeunes gens sont en grand danger. il y a beaucoup plus de tentations. »
Pauline fit la moue. «Je peux imaginer. » Cependant, les tentations étant le privilège des métropoles, elle estimait plutôt impertinent de la part d’Amalasuntha de laisser entendre qu'il y en avait davantage dans un trou comme Rome qu’à New York; pourtant, en d’autres circonstances, elle aurait été la première à affirmer que la capitale italienne était un puits de débauche et que New York était le modèle, le prototype, de la pureté des villes américaines. D’habitude, les contradictions de ce genre glissaient légèrement sur elle, mais ce jour-là elles lui donnaient mal à la tête, et elle reprit d’une voix nerveuse : «Michelangelo, employé au cabinet de Dexter! . Mais quelle formation a-t-il? Quelle expérience ? A-t-il jamais étudié le droit ?
— Non, je ne crois pas, chérie. Mais il le fera, je peux vous promettre qu'il le fera », déclara la Marchesa, du ton de quelqu'un qui dirait : «Au point où il en est, il serait prêt à balayer les rues. »
Pauline esquissa un sourire. « Je ne crois pas que vous compreniez bien. Le droit est une profession. » (C'était une formule de Dexter.) «Il faut des années d'étude, de formation. Michelangelo devrait d’abord obtenir un diplôme à Harvard ou à Columbia. Cependant... peut-être... (Un coup d'œil à son braceletmontre lui indiqua que son prochain rendez-vous était imminent.) peut-être Dexter aura-t-il une autre idée
. d'emploi... Je n’en sais rien... Je ne peux rien promettre... Mais, en attendant...» Elle s'installa pour rédiger un chèque, insuffisant pour diminuer la dette de Michelangelo de façon perceptible, mais suffisant pour qu'Amalasuntha murmure : « Comme vous me gâtez, chérie! Ma foi... pour le bien de mon garçon, j'accepte en toute simplicité. Et à propos de la réception pour le cardinal... je suis sûre qu’un câble à Venturino réglera l'affaire. Est-ce que cette aimable Maisie voudrait bien l'envoyer, en signant de mon nom?»
Il était trois heures largement passées quand Pauline quitta le seuil des Lindon et dit à son chauffeur : «Chez Mr. Wyant.» Elle avait encore à caser sa séance de gymnastique rythmique (prévue pour le matin, mais qu'elle avait dû déplacer), et il lui fallait être prête à quatre heures et demie, après avoir pris un bain, s'être fait coiffer, et s'être parée, pour la réunion de la fête de la Maternité, qui devait se tenir dans sa propre salle de bal et être suivie d’un thé monstre.
Sûrement, aucune série de «respirations mentales en profondeur» ou autres exercices de sérénité ne pourraient venir à bout de la tension nerveuse produite par cette vie new-yorkaise frénétique. Ce jour-là, Pauline sentait que ç’en était vraiment trop pour elle : elle s'enfonça dans son siège et ferma les paupières en 88 Lis
soupirant. Mais elle fut brusquement ramenée à la conscience par un feu rouge, qui immobilisa sa voiture alors même que chaque minute était précieuse. Tout le monde se précipitait pour aller partout, et le résultat, c'était que personne ne pouvait arriver nulle part. Elle jeta un coup d'œil sur la triple rangée d'autos arrétées au même niveau que la sienne, et aperçut dans chacune (comme dans des miroirs en perspective) une femme richement vêtue comme elle, penchée en avant dans la même attitude d’impatience contenue, avec le même plissement nerveux au front.
Oh, si seulement elle pouvait trouver le moyen de se détendre !
Mais comment aurait-ce été possible ce jour-là, alors que tout allait mal ? La visite à Fanny Lindon avait été un échec complet. Pauline avait apparemment surestimé son influence sur les Lindon, et cette simple découverte était déjà assez mortifiante. S'entendre dire que cette histoire du Mahatma était une «affaire de famille » — et devoir ainsi comprendre qu’on considérait qu'elle ne faisait plus partie de la famille! Pauline, dans son propre esprit, n'avait jamais complètement cessé d’être une Wyant. Elle s’estimait encore nimbée des prérogatives que conférait ce nom, et fut très étonnée en s’apercevant que les Wyant ne pensaient pas de
la même façon. Après tout, elle s'occupait d’Amala-
suntha pour eux -— et ce n'était pas une mince charge!
Mais, à ses questions, Mrs. Lindon avait simplement répondu que c'était «vraiment trop pénible», et avait ajouté cette chose surprenante : « Dexter lui-même nous a particulièrement recommandé de ne rien dire.»
Ce qui signifiait : «Si vous voulez des renseignements, adressez-vous directement à lui!» Fanny devait pourtant parfaitement savoir que les épouses d'avocat comme de médecin sont les dernières à connaître les
secrets des clients de leur mari.
Pauline se leva d’un air offensé qu'elle ne désirait nullement dissimuler. «Eh bien, ma chère, tout ce que
je peux dire, c’est que si c'est trop affreux pour que vous me le racontiez, à moi, je m'étonne vraiment que vous vouliez le raconter à Pierre, Paul et Jacques. Est-ce que vous avez songé à ça ? »
Oh oui, ils y avaient songé, répondit Fanny d’un ton geignard. « Mais Grant dit que c’est un devoir. et Dexter aussi... »
Pauline se permit un léger sourire. « Dexter naturellement a son propre point de vue d'avocat : c'est son devoir professionnel... »
Mais l'esprit dè Mrs. Lindon n'était pas assez agile pour saisir les propos allusifs. « Oui, il a dit que nous
. devions faire ça», se contenta-t-elle de répéter.
Une soudaine lassitude s’'empara de Pauline. « Au moins, envoyez-moi Grant... que je puisse d’abord lui parler. »
Mais, dans la voituré, elle se disait maintenant : «Mon seul espoir est de faire intervenir Arthur. » Et elle jeta un coup d'œil anxieux aux feux de circulation, attendant qu'ils passent au vert.
Tout chez Arthur Wyant avait été rangé et balayé pour l'arrivée de son ancienne épouse. On sentait qu'après avoir vidé les cendriers, jeté les mégots dans le feu, et tapoté une dernière fois les coussins, la cousine Eleanor s'était esquivée par la porte de service au moment même où Pauline entrait par la porte principale.
Wyant l’accueillit comme toujours avec une cordialité exagérée. Il n'avait jamais réussi à trouver le ton juste que doivent adopter les maris rejetés lors des visites condescendantes de leur ancienne femme. À cet égard, Pauline était supérieure à lui. Elle savait concocter l'exact mélange requis de gravité et d'amitié fraternelle; et, pour cela, elle était toujours aidée dans : les premiers moments par la nécessité de s’enquérir de la santé d'Arthur. |
« Comme tu vois. je suis toujours momifié, répondit-il en montrant sa jambe étendue et bandée. Je n'ai
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même pas pu raccompagner Amalasuntha jusqu’à la porte.
— Amalasuntha ? Elle est venue ici ?
— Oui. Elle s’est invitée à déjeuner. C'était toute une histoire pour moi, je n’ai pas l'habitude de recevoir des étrangères distinguées, ça me gêne, surtout quand je dois les faire pique-niquer sur un plateau à côté de mon fauteuil de malade. Mais elle a fait ça de bonne grâce.
— Je peux imaginer», murmura Pauline. Et elle ajouta intérieurement : «On peut se fier à Amalasuntha pour faire de bonne grâce un déjeuner qu’elle ne paie pas.»
« Oui, elle est en pleine forme. Elle m'a dit que tu avais été très gentille avec elle... comme de coutume. »
Pauline sut parfaitement refroidir le ton. « C’est-àdire qu'elle est absolument ravie que tu aies promis que Dexter aide Michelangelo à mettre le pied à l'étrier, si ce garçon vient tenter sa chance à New York.
— Promis ? Eh bien... pas vraiment. Mais j'ai dit en effet que Dexter ferait ce qu’il pourrait. Ça semble être la seule façon possible de se débarrasser de Michelangelo.» Wyant s'enfonça dans son fauteuil, en esquissant un sourire pétillant sous sa moustache. « Oui... ce jeune homme est un tombeur. Et je commence à comprendre pourquoi. As-tu vu sa photo en maillot de bain avec sa toute dernière conquête ? »
Pauline écarta d’un geste une idée pareille. Comment, après toutes ces années, Arthur n'avait-il pas ericore compris que ce genre de choses la dégoüûtait ?
«Ma foi, c’est le corps humain le plus sculptural que j'aie vu depuis ma dernière visite au musée du Vatican. Un véritable Apollon. C’est vraiment drôle que les Wyant d’Albany aient contribué à modeler cette divinité païenne. J'ai montré cette photo à Dexter, et je lui ai répété le tendre commentaire de la mère. »
Pauline leva vivement les yeux. «Comment, Dexter
est également passé ici ?
— Oui, m'aider, moi, à remettre le pied à l’étrier. » Il’ montra des yeux son bandage. « Mais ça, c’est plus difficile. Je dois d’abord réussir à mettre le pied par terre. Cependant, Manford lui aussi a été terriblement gentil... c'est une maladie chez vous. Il veut que je m'en aille avec Jim, là-bas, dans son île, pour passer une bonne quinzaine de jours au soleil. Il dit qu’il peut s’arranger pour qu'on accorde des vacances à Jim, un peu avant Pâques, je crois. C'est tentant. »
Un sourire illûmina Pauline : elle était toujours enchantée à l’idée que ses deux hommes s'entendent ainsi. c'était sûrement très gentil de la part de Dexter . d'offrir l'hospitalité de son île méridionale à ce pauvre Arthur... comme la vie serait plus simple si tout le monde s'entendait gentiment de cette façon. !
«Mais revenons à Michelangelo, reprit Wyant. Je vais te dire ce qui préoccupe Amalasuntha. Quand elle parle de situation en Amérique pour son fils, elle veut évidemment dire qu'il épousera une héritière.
— Évidemment. Et, à mon avis, il y parviendra.
— En effet, et d'autant plus qu'elle a déjà quelqu'un en vue. Tu n’as pas deviné ? Nona!»
Le sens de l'humour de Pauline n'était pas infaillible, mais elle avait là une occasion de se détendre les nerfs, et elle se mit à rire. « Pauvre Michelangelo!
— Je savais bien que ça ne t'inquiéterait pas. Mais ce qui inquiète Amalasuntha, c’est qu'il y sera empéché:::
— Empêché ?
— Par Lita. La théorie de la Marchesa est que Lita tombera follement amoureuse de Michelangelo dès qu'elle le verra... et qu'elle sera perdue dès qu'ils auront fait ensemble quelques pas de danse. Et pour cette raison, qu'elle n’a pas osé te donner, Amalasuntha pense que ça reviendra moins cher de payer les dettes de Michelangelo que de l'importer ici. Comme elle dit, c'est à la famille de décider, mais elle nous aura prévenus. »
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Leurs rires se mêlèrent. C'était la première fois, peut-être, depuis l'époque où ils étaient jeunes mariés; car, en général, leurs rencontres n'étaient pas teintées de légèreté.
Cependant Pauline coupa court aux rires pour parler des Grant Lindon. À ce nom, le regard de Wyant s'alluma : c'était comme si elle avait placé un mets appétissant sous les yeux d’un malade apathique.
«Mais c’est toi qui peux me raconter ce qui se passe. ou plutôt non, bien sûr, tu ne peux pas, si c’est Manford qui doit s'occuper de cette affaire. Mais peu importe... après tout, c'est déjà dans le domaine public. Tu as vu ce matin l’article du Rapporteur, avec une photo? Attends, voilà...» Dans la masse de magazines illustrés répandus autour de lui, il ne parvenait jamais à trouver ce’ qu'il voulait, et maintenant il fouillait en vain dans des piles de numéros du Rapporteur, de L'Écouteur, de L'Observateur et autres titres racoleurs. Ce petit symptôme d’impuissance ranima pour un instant en Pauline l’exaspération qu'elle éprouvait autrefois quand elle le voyait, dans leur intimité, lutter inutilement contre son perpétuel désordre en croyant toujours pouvoir en venir à bout.
«Une photo? fit-elle en s’étranglant.
— Et comment! Ce moricaud en personne, en turban et frusques rituelles, au milieu de nus des deux sexes, gambadant dans un genre de patio. L'endroit ressemble à un hôtel de Palm Beach. Fanny Lindon est dans tous ses états parce qu'elle a reconnu Bee sur la photo. Elle affirme qu'ils vont faire mettre ce type en prison même si leur dernier sou doit y passer. Attends... voilà, j'ai fini par trouver. »
Pauline eut un mouvement de recul. Est-ce qu'on allait enfin cesser de vouloir lui montrer des images écœurantes ? Elle demanda sèchement : « Mais tu n'as pas vu Fanny Lindon?
— Si je ne l'ai pas vue? Elle a passé la matinée ici. Elle a tout raconté à Amalasuntha. »
Ce fut à grand peine que Pauline mafîtrisa sa colère montante. «Comme c’est idiot! Maintenant, ça va être semé à tous vents!» Elle voyait déjà Fanny et Amalasuntha échangeant en jubilant les photos du déshonneur de leur progéniture. C'était vraiment trop indécent… et la New-Yorkaise de souche n'avait pas plus de pudeur que l’étrangère sans moralité.
«Je ne savais pas que Fanny était passée ici. Je viens de la quitter. J'ai essayé de la persuader de renoncer,
’étouffer l'affaire avant qu'il ne soit trop tard. Je suppose que tu lui as donné le même conseil ? »
Le visage de Wyant s’assombrit : il regarda son . ancienne épouse d’un air perplexe, et elle s’aperçut qu'il avait perdu tout sens de l’inconvenance et de la folie de cette entreprise dans son goût vorace pour les détails croustillants.
«Je ne sais pas... je pensais que c'était de toute façon trop tard. Et puis il m'a semblé que Manford les poussait à agir »
Pauline eut un léger mouvement d’impatience. «Oh, évidemment dès que Dexter voit une possibilité de “dossier”. ! J'imagine que tous les avocats sont pareils. En tout cas, je-n’arrive pas à lui faire comprendre. » Elle s'interrompit, en se rendant soudain compte que pour la première fois elle dépréciait son deuxième mari devant son premier. « Et puis, repritelle vivement, ce n’est pas l'affaire de Dexter si les Lindon décident de déshonorer publiquement leur enfant. Ce ne sont pas des parents à lui. Bee n’est pas la cousine de sa fille. Mais pour toi et moi, il en va tout autrement. Bee, Nona et Jim ont été élevés ensemble. Tu dois m'aider à arrêter ce scandale! Tu dois faire venir Grant Lindon tout de suite. Il t'écoutera sûrement... tu as toujours eu une grande influence sur Grant...»
Poussée dans ses retranchements, elle avait recours à l'argument même qu'elle avait employé avec Manford, et elle vit aussitôt que cette fois-ci il était efficace.