NS { CHASSE
Wyant se redressa avec un petit sourire de satisfaction. Il passa machinalement sa main goutteuse dans ses cheveux, et vérifia son reflet dans le miroir.
« Tu penses ça... vraiment ? Naturellement, quand Grant était gosse, il me considérait comme un type formidable. Mais maintenant... qui se souvient de moi dans mon coin misérable ? »
Pauline se leva en arborant son sourire éclatant et glacial. « Un grand nombre d’entre nous, apparemment. Tu viens de m'apprendre que je suis la troisième dame à t'avoir rendu visite aujourd’hui. Tu sais parfaitement, Arthur, dit-elle en faisant délicatement glisser ce prénom à l'extrême bout de son sourire, que New York tient compte de l'opinion de gens comme toi, même par les temps qui courent. Imagine ce qu’auraïit été la réaction de ta mère, à l’idée de Fanny et de Bee faisant les gros titres de tous les journaux, et en voyant les reporters et les photographes se bousculer à la porte ! Je suis heureuse qu'elle ne soit plus là pour assister à une chose pareille. »
Elle savait que l'ironie facile de Wyant ne résistait jamais à un appel à ses sentiments, surtout si on invoquait le nom de sa mère. Ébranlé, il cligna des yeux, et jeta au loin Le Rapporteur.
« Tu as complètement raison. C’est une bande de crétins. Il n’y a plus aucun critère. Je vais voir ce que je peux faire. Je vais téléphoner à Grant pour lui dire de passer ici avant de rentrer chez lui... Mais quand même, dis-moi, Pauline, quelle est la vérité dans tout ça ? Si je veux le convaincre, il faut que je sois au courant.» De nouveau la curiosité brilla dans son regard.
«La vérité dans tout ça? Il n’y en a aucune... c’est un pur tissu d’âneries ! Écoute, je vais faire une cure de repos à Dawnside le mois prochain, pendant que Dexter pêchera le tarpon. Le Mahatma est infiniment audessus de ces commérages… c’est pour les Lindon que je m'inquiète, pas pour lui. »
Le magazine rejeté par Wyant traînait sur le parquet, ouvert sur une photo en pleine page - la photo. Pauline, au moment de s’en aller, céda machinalement à son instinct de rangement universel; elle se pencha, se baissa pour le ramasser — et vit la chose. Elle avait encore bonne vue, et, glissant sur la légende perfide, «Les disciples de Dawnside», son regard distingua aussitôt Bee Lindon au milieu des gambades... puis se porta, stupéfait, sur une autre nymphe dénudée… dont le visage, dont les gestes. Incroyable! Durant une seconde, Pauline refusa d'accepter le témoignage de ses yeux. Écœurée, à bout de nerfs, elle referma le . magazine et le posa sur une table.
«Oh, ne prends pas la peine de ranger ça! Je regrette de ne pouvoir t'accompagner jusqu'à la porte...» Se dirigeant vers l'escalier, elle n’entendit guère ces paroles lancées par Wyant derrière elle. La tête confuse, le regard brouillé, elle regagna sa voiture sans trop savoir comment.
Tout juste le temps de rentrer, de se changer, et de monter en chaire, son discours devant elle, pour s'adresser à la multitude des Mères.
Enfin, peut-être maintenant Dexter comprendrait-il la nécessité de faire taire les Lindon... Évidemment, il se pouvait que la photo soit un pure calomnie.. Pauline savait qu'on pouvait faire de pareils montages à partir de plusieurs images indépendantes. On avait pu habilement intégrer le groupe de danseurs dans le décor du patio, et placer sous les visages reconnaissables les corps anonymes de Dieu savait quelles indécentes créatures. Dexter lui avait souvent dit que c'était un trucage dont se servaient communément les maîtreschanteurs.
Et même si la photo était authentique, on pouvait comprendre, et faire la part des choses. Pauline n'avait elle-même jamais assisté à des scènes semblables à Dawnside - grâce à Dieu! Mais chaque fois qu'elle s’y était rendue, pour donner une conférence, ou pour suivre une nouvelle série d'exercices de « perfectionnement », elle avait soupçonné que la salle nue passée à la chaux où trônait un bouddha, et qui l’accueillait avec d’autres dames de son âge et de sa disposition d'esprit, toutes activement désireuses d’«amélioration personnelle » — que cette salle immaculée ne les introduisait pas bien loin dans le mystère. Non loin, sans doute, se déroulaient d’autres rites, dans d’autres cadres... et pourquoi pas ? Ne parlait-on pas un peu partout de «Retour à la Nature», et ne tournait-on pas
en ridicule cette pruderie américaine qui avait bridé les corps et les esprits des femmes de sa génération ? Le Mahatma était un des meneurs de ce nouveau mouvement.. qu'il appelait Retour à la Pureté. Il ne cessait de célébrer la noblesse du corps humain, et de faire ’éloge de la grâce des vêtements orientaux flottants, en comparaison de la raideur des tenues occidentales. Mais Pauline avait supposé plus longues et moins transparentes les draperies dont il se faisait l'avocat, et surtout, elle ne s'était pas du tout attendue à voir des visages familiers au-dessus de ces voiles succincts….
Cependant elle était arrivée devant sa porte. Elle . avait à peine le temps de se préparer pour les Mères, et n'avait plus du tout celui de téléphoner à Dexter, ou de racheter tout le tirage du Rapporteur (effrayante perspective !) ou d'essayer de méttre la main sur le directeur, qui avait une fois-dîné avec elle, et qui était un ami de Lita. Toutes ces possibilités et impossibilités lui coururent dans la tête sur l’air exaspérant de «trop tard», tandis qu’elle quittait promptement sa tenue de ville et piétinait d’impatience en se faisant recoiffer par la femme de chambre. La robe qu'elle devait porter à la réunion -— digne, opulente, un rien démodée, très différente de celle destinée au Comité du contrôle des naissances — était étalée près du texte de son discours, et Maisie Bruss, qui s'activait dans les parages, revint en courant après avoir jeté un coup d'œil dans l'escalier.
«Elles arrivent! fit-elle hors d’haleine.
— Oh, Maisie, descendez vite! Dites que je suis en train de téléphoner. »
Son incurable probité lui dicta de décrocher l’appareil pour demander Manford à son bureau. Elle l’obtint presque aussitôt. « Dexter, il faut arrêter tout de suite cette enquête sur le Mahatma, ne me demande pas pourquoi, je n'ai pas le temps, promets-moi, tout simplement….!» Elle entendit son rire agacé. « Alors ? », insista- t-elle. «Impossible » fut la réponse. |
Sans doute raccrocha-t-elle l'appareil, épingla-t-elle son insigne « Maternité» orné de pierreries, enfilat-elle comme d'habitude ses bagues et ses bracelets. Mais elle ne se souvint de rien de précis avant de se trouver sur l'estrade au fond de la salle de bal bondée, où elle parcourut du regard des rangées et des rangées de visages attentifs et confiants, aux lèvres et aux yeux parés pour la perception admirative de son «message ». On la considérait comme une excellente conférencière : elle savait comment toucher le type de femmes représenté par cette imposante assemblée - déléguées de petites villes de tout le pays, unies par une foi commune dans l'étendue infinie de la bonne volonté humaine et dans les ressources incalculables de l’hygiène américaine. Il y avait eu dans sa propre éducation une certaine simplicité morale qui la rapprochait de ces femmes, lesquelles étaient venues en masse à New York en ignorant sereinement que la grande cité perfide pouvait être davantage, ou autre chose, que le cadre gigantesque de leur réunion de Mères. Pauline, dans ces moments-là, voyait le monde à travers leurs. yeux, et se trouvait animée d’une authentique ardeur pour la cause de la maternité et de la vie domestique.
- En face d’un tel public, un calme factice s’empara d'elle. Elle se sentit maîtresse d'elle-même et de la situation. Elle se mit à parler.
« L'épanouissement personnel... d’abord et avant tout, et à tout prix. Je commence ma causerie avec vous par ces termes, car ils me semblent résumer l’essentiel de votre situation. L'épanouissement personnel... les moyens d'y parvenir, pas en surface, mais en profondeur, dans le corps et dans l’âme, sans restriction. C’est le droit de tout être humain. Il ne faut plus d’épouses effacées, plus de mères exploitées, plus d’esclaves au foyer éreintées par les grossesses et les travaux domestiques. »
Elle fit une pause pour reprendre sa respiration, et elle croisa le regard stupéfait de Nona parmi des ran-