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ATTAQUE DU FORT COLVILLK

Le coup destiné à assommer Cberrier ne lui avail causé qu'un étourdissenient momentanc, el le courant Tavait poussé sur la grève d'un îlot voisin, où il reprit ses sens au bout d'une heure.

Il essaya de rappeler ses souvenirs ; mais ils ne lui disaient rien, et il attribua à sa chute, soit sur le bord du canot, soit contre quelque rocher, la douleur aigttë qu'il éprouvait à la tête.

Qu'étaient devenus ses compagnons de voyage î 11 se leva, lit à tâtons le tour de l'îlot, sorte de niùle de sable échoué au milieu de la Colombie, mais ne trouva -personne. Ilappela; point de réponse. Une pensée plus cuisante encore que sa blessure traversa le cerceau du

jeune lioaime : si Louii^e avait péri! (Cependant il se rassura. — Merellum, se dit-il, nage très-bieo. Elle aura gagné une ile ou le rivage, et le bruit de la cataracte empécbe ma voix de porter.

(^omnie il faisait cette consolante réflexi«)n, il lui sembla qu'une lumière apparaissait en amont du fleuve. Mais elle clait si faible, si fugitive, et Tobscurité était si profonde, que d*abord il la prit pour une étoile filante.

— Bah! exdama-t^il, mes yeux sont le jouet d*une illusion. 11 faudra coucher ici. Ce n'est pas que la place soit plus mauvaise qu*une autre; maintenant. Dieu merci, je sais dormir partout où je me trouve. Mais cette incertitude au sujet de Louise...

Il s'arrêta. La lueur approchait. Elle était distincte. Ses vacillations de cAté et d'autre et le cercle rougeàtrc, frangé de fumée, qui s'irradiait autour d'elle, annonçaient qu'elle provenait d'une torche de résine.

Bientôt Xavier euieiidit crier. Il prêta Toreille \ on appelait :

— Massai massai massa Cherrier!

— Baptiste ! Ah I mon brave et fidile nègre 1 murmura le chasseur avec un éclair de joie.

Et il répondit de toute la force de ses poumons :

— Ici! ici) Baptistel.,

Un joyeux aboiement lui apprit qu'il avait été reconnu*

Cinq minuties après, le bon serviteur baisait en pleurant les mains de sou maître.

Il lui expliqua en son patois qu'inquiet de ne pas le voir revenir, il avait chargé un canot sur son épaule et ravait descendu au pied de la chute, où il s'était embarqué pour le chercher.

— Et tu n'as pas vu Louise ? demanda Cherrier.

— Petite demoiselle 1 non, massa, non ! '

— Elle n'était pas rentrée au fort quand tu en es sorti?

Le nègre secoua négativement la téte.

Des appréhensions poignantes s'emparèrent encore de l'esprit du jeune homme.

— 11 faut la retrouver 1 il le faut ! s'écria-t-il d'une voix vibrante. *

— Tard, dit le nègre, beâ tardi Massa froid,

massa faim. Petite demoiselle revenir demain, cette ^ nuit, bientôt.

— • Non, non, il n'est pas trop tard. Sautons dans ^ ion canot et mettons-nous en quête.

— Plus de flambeau, maa^ ; plus. Moi prendre une torche, rien qu*une ; elle presque éteinte. Vous voir.

En effet, sa torche expirante ne répandait plus autom- d'eux que des clartés indécises. ^

Lesténèbres étaient profondes; Cherrier dut, malgré toute sa bonne volonté, se résigner à renoncer à

son projet; car essayer d'explorer sans lumière la

Colombie à pareille licure , c'eût été s'exposer à la mort.

Merelluin avait pu, du reste, retourner au fort pendant l'absence de Baptiste.

Ce raisonnement acheva de convaincre Xavier que ce qu'il avait de mieux à faire était de se diriger sur la factorerie.

Ils s*embarquèrent, allèrent aborder au bas des

Chaudières et i)rirentla route du village desQuiurlapi. En passant devant l'ienhus, ils furent surpris de remarquer (jue les habitants étaient encore debout et paraissaient fort affairés. On les voyait circuler sans bruit de coté et d autre.

Au surplus, cette circonstance n'inquiéta pas Cherrier. II s'imagina que les Indiens poursuivaient leur féte de la pèche du saumon. Mais Baptiste connaissait mieux les moeurs des Peaux-Kouges , et dès qu il eut observé le mouvement qui se disait dans le village, il dit au jeune chasseur ;

— Baissez- vous ! b^îi^z-vous, massa!

— Pourquoi ça ï

— Pour vous pas être aperçu; non, pas en tout, répliqua Baptiste d'un ton bas.

L'expérience avait déjà enseigné à Xavier que les moindres incidents ont souvent, dans le désert, une signification terrible, et que là surtout il faut obéir

sans mol dire et sur-le-chanip à plus expérimeuté que soi. Il écouta donc le conseil donné par le nègre.

Tous deux lougèrent le village eu rampant, et parvinrent heureusement à Tantre extrémité s^ns avoir attiré l'attention des sauvages.

Une fois hors de vue, Baptiste se releva en disant :

— Debout, debout, massa ! et vite courir au poste. Pas de temps à perdre.

— Dis-moi au moins, i.

— Indiens s'armer 1 Indiens s'armer I répliqua le noir d'une voix haletante et en arpentant le terrain avec tant de rapidité que Cherrier avait bien de la peine à le suivre.

Us arrivèrent promptement au fort.

Nombreuse et bruyante était la réunion dans la grande salle. Les assistants, blancs, rouges, cuivfés et noirs entouraient un trappeur de haute taille, à la barbe et aux cheveux ardents, qui contait une bien drôle d'histoire, s'il fallait en juger aux éclats de rire de rassemblée à chaque parole du narrateur.

Mais, sans s'arrêter pour écouter cet intéressant personnage, Cherrier demanda si la jeune fille était de retour. On lui répondit que non.

— Et le chef facteur? reprit-il.

La réponse fut la même. *

Xavier se rendit au bureau du sous-chef. Mais

quel fut son ëtonnemeut en entrant de trouver Poignet-

d'Acier chez celui-ci!

— Ehl bonsoir, jeune homme; bonsoir! Que je vous serre la main, car vous êtes un intrépide garçon ! s*écria d'un ton affable le capitaine en s'avançant au* devant de lui.

— Bonsoir, mooaieiir, balbutia Cberrier.

— On m'apprend, jeune liomme, continua Poignetd* Acier, que vous avez arraché ma Petite-Hirondelle aux grides des Nez-Percés. C'est beau, cela. Je vous en félicite et je vous en remercie. Ah ! il y t de bon sang dans vos veines. Vous chasser de race. Votre grand-père a laissé ici des souvenirs impérissables. On parlera longtemps de Decoigne dans k Nord-Ouest. Je vois avec plaisir que vous marchez sur ses traces. Mais où donc est la fillette ï j'ai bâte de l'embrasser. Vou3 ne serez pas jaloux? ajoula-t-il en souriant bienveiHamment.

— Louise, monsieur commença Xavier...

— Louise! qu'est-^ce queeela!

^ — Je veux dire ma cousine, Merellum.

— Bien » bien , fit Poignet-d' Acier, souriant toujours, vous lui avez donné le nom de sa mère. . .

— Oui, monsieur.

— Vous allez vite en besogne, jeune liomme. Je parie que vous eu êtes amoureux T

Xavier rougit.

— Oh ! il n*y â pas de inaU mon dm!. G*est de votre âge, rameur. £t Merellum est- une noble créature qui ne trompera jamais son mari. Les Temmes de

cette espèce sout rares. Peut-être n'en trouve*t-uQ ^ qu'au désert... et encore! 1

Il prononça ces dernières paroles avec une exprès- * *

don dindieible amertume et en pressant convulsivement son front dans sa main droite (i). ' i

Alors le sous-chef s'adressa à Charrier. *

— Avez-vous tait bonne pèche et pris beaucoup de plaiâr, monsieur? lui dît-il.

— La pèche n'était pas mauvaise, mais noire canot [ a chaviré, répliqua Xavier.

— Votre canot a chaviré ? j

— Oui, monsieur.

— J'espère qu*ii ne vous est pas arrivé d'autre

malheur? •

— A moi personnellement, non, répondit le jeune

homme d'une voix altérée ; mais je ne sais pas ce r qu'est devenu ma cousine*

— Comment! s écria Poignet-d' Acier, Merellum n*est pas rentrée avec vous ?

— Ni elle, ni le chef facteur.

— Mais de quelle manière ce naufrafpe a-t-il eu lieu? poursuivit le capitaine.

(I) Voir la Hw onn$ et la léU-Plale.

Cherrier raconta ce qui s'était passé, saas toutefois parler du coup qui lui avait été asséné sur la tète, parce qu'il croyait Tavolr reçu eu tombant.

— C'est, singulier, singulier! dirent Poignetd*Âcier et le sous-chef quand il eut fini.

— Mais, reprit le premier, il est étrange que vous n'ayez pas vu où nageaient vos compagnons après Faccident?

— Je vous l'ai dit, monsieur, repartit le jeune homme les larmes aux yeux, j'ai été étourdi et j*ai même perdu connaissance. Sans doute je me serai heurté la tête contre un récif.

— Vous étiez cinq dans le canot!

— Cinq, monsieur : le chef facteur, ma cousine, les deux rameurs et moi.

— Ces rameurs, les connaissiez-vous? s enquit le sous-chef.

— Non, monsieur. Ils m'ont paru être des Quiurlapi, car ils causaient avec le sacbem avant notre embarquement.

— Ils causaient avec le sachem avant votre embarqucmenl? répéta Tautre en fronçant le sourcil.

— Je les ai vus comme je vous vois, monsieur.

— Ah! ahl dit Poignet-d'Acier, ça devient grave. Reconnattriez-vous ces Indiens?

— Ce serait difficile. Us étaient masqués.

— Masqués?

— Gela se peut et ii*a pas d'importance^ intervint le

sous-chef; durant les fêtes de la pèche du saumon, les Quiurlapi ont Fhabitnde de se déguiser. Cependant, reotretien préalable qu'ils ont eu avec le sagamo me donne beaucoup à penser. Je vais renvoyer

quérir (1).

— Ah 1 s'écria alors Xavier, j'ai oublié de vous dire, monsieur, qu'en revenant avec mon nègre, j'ai découvert une certaine animation dans le village. Baptiste m'a dit alors qu'il supposait que les Indiens se préparaient à une expédition.

Le iront du sous-chef se rembrunit. Son regard chercha celui de Poignet-d* Acier.

— Est-ce que ces coquins voudraient nous attaquer? dit celui-ci.

— Je le crains, répliqua le premier d'un ton soucieux; et je crains aussi que notre chef n*ait payé de sa vie un acte de Justice qu'il a fait exécuter ces jours derniers. Un Quiurlapi avait, sans motif, tué un de nos hommes. On l'a pris, jugé et pendu ; vous comprenez?

— Oh ! s'il en est ainsi 1... fit Poignet-d' Acier.

(1) Une fois pour toates» Je déclare <[ae mon întentioa est do toujoars mettre, aatant qoe possible, dans la bouclie de mes personnages le langage qui leur est propre, et de ne point faire parler' les Canadiens comme les Français dn dix-neinième siècle, les gens du désert américain comme les gens des salons parisiens.

n fut interrompu par Xavier, qui s'écria dans un transport de douleur inexprimable :

— Et vous penseriez, monsieur, que c'était ud guetpapens; que Louise, ma cousine...

Les sanglots lui coupèrent la voix.

— Il faudrait faire venir le nègre, dit le capitaine au sous-chef.

— J*y songeais, répUqoa-t-iL Puis à Xavier :

— Allons, monsieur Cbenrier, on peu de courage!

Uue diable! nuus uètes pas une femmelette. Vous Tavez prouvé. Rien n*est désespéré, du reste, n se peut que nos conjectures soient fausses. Soyez assez bon pour nous amener votre engagé.

Comme il terminait, un commis se précipita brusquement dans la pièce.

— Chef, dit-il, les Quiurlapi sont en armes. Deux trappeurs, arrivant de la chute, assurent qu'ils mar-

• chent sur le fort.

— Qu'on ferme la porte d^eneânte! répmdit le commandant.

— Monsieur, lui dit Poignet-d' Acier, quoique je ne sois pas un partisan de votre compagnie, J'espèie qu'en cette occasion vous ne refuserez pas l'aide de mon bras.

— Je l'accepti^ au contraire avec reconnaissaDce,

capitaine, répliqua le sous-chef^ car j'apprécie à lem*

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valeur vos éiuioenies qualités, et si la Qompagnie avait suivi mes avis, elle aurait fait de vous un allié, au lieu d'eu faire uu/.*

— Un ennemi, achevez, monsieur Boyer, repartit Poiguet-d' Acier eu haut.

Et à Charrier :

— Allons, mon ami, ce n'est pas Theure de se» lamenter. Nous retrouverons Merellum . Soyez persuadé

' qu'elle me tient au cœuraulantqu*à vous. Maintenant, il faut apprêter vos armes et nous prouver i^ue les exploits que Ton rapporte de vous ne sont pas exagérés.

— Atous espérez donc, monsieur. • .

— Il faut toujours espérer quand on manque de certitude, répondit sentencieusement Villefrancbe.

— Oui bien, je le jure, votre serviteur ! appuya une voix joviale derrière eux.

— Ah! Nick Wliiitles! dit Poignet-d' Acier; je suis aise dé vous voir. Qu'y a-t-il doue? On prétend que les Peaux-Kouges veulent assaillir le forL

Ohl Dieu, ouil Et je vous apportais votre carabine, capitaine.

— Merci, Nick, merci 1 Descendez à la cour avec ce jeune homme, dont vous prendrez soin comme de vous-même ; j'ai à causer avec le sous-chef.

Le vieux trappeur et Cherrier sortirent aussitôt.

— Eh bien! qu'aUez-vous faire, monsieur Boyer?

demanda le capitaine au commandant du fort dès qu ils furent seuls.

— Moi, répondit-il froidement, Je vais les attendre après avoir éteint toutes les lumières; et quand ils seront sous la palissade, ne se doutant pas que nous soiiiiiies avertis de leur tentative, je lesterai mitrailler par mescoulevrines.

— Mauvais moyen, d'autant plus qu'il n'est pas humain, dit Poignetrd'Âcier. Mon opinion est qu'il vaut mirux tâcher de s'emparer de leur saganio parla ruse, en feignant de parlementer, afin de savoir ce qu'il a t'ait de votre chef.

— Heu 1 heu ! nous n'obtiendrons rien par la douceur; mais voyons ce qui se passe en bas.

Ils se rendirent dans la cour, où une soixantaine de trappeurs blancs et d'Indiens apprêtaient leurs armoH en attendant des ordres.

11 commença par fiûre faire silence et barricader la porte, et se transporta avec Poîgnet-d* Acier sur un petit bastion eu bois, qui regardait le villa$(e quiurlapi.

D'abord, ils n'aperçurent rien et n'entendirent d'autres sons que les mugissements lointains de la cataracte. Mais, i)eu à peu, leurs yeux s'habituant à l'obscurité, ils distinguèipent une longue file d'ombres noires qui glissaient le long de la cùte. Ils en comptèrent plus de trois cents. Elles avançaient une à une.

munies de longues échelles, pour se ranger sans bruit autour de Tenceinte fortifiée. . ^

Le sous-chel facteur, après s'être concerté k voix basse avecPoi|paet-d*Acier,alla-i'etrouver ses hommes et les fit monter sur une^galerie circulaire qui régnait le long de la palissade. Puis il ordonna aux principaux commis de se placer, mèche allumée, près des. pièces d*artillerie qui étaient braquées derrière des parapets couverts.

Alors, soit que les Peaux-Rouges eussent aperçu le feu des mèches à travers les créneaux, soit qu'ils jugeassent le moment favorable pour attaquer, ils lancèrent tumultueusement leur cri de guerre et se ruèrent sur le fort.

Le sous-chef essaya de les apostropher. Sa voix fut étouffée par d'épouvantables clameurs, et des centaines de flèches sifflèrent au-dessus du rempart.

— Vous voyez bien que nous ne pourrons jamais nous en débarrasser sans Taide du canon, dit M. Boyer à Poignet-d' Acier.

— Laissez-moi leur parler, répliqua le capitaine.

— Non, non ! Us seraient dans le fort avant que vous eussiez achevé.

Et d'un ton perçant il cria : '

— Feu!

Dix éclairs illuminèrent la scène et l'on vit sous Fenceinte une masse cofnpacte de sauvages essayant

de r^sealailer. Dk détonations terrifiantes suivirent

jûslantaiiéuieut.

Et' tout retomba dans les ténèbres.

Mais les cris redoublèrenl |^ furiboBds, fins slrn

dents, et bientôt une iusillade nouirie vint porter!* effroi dans les rangs des agailiants, qui, ëonptantsurpreftdre

leurs eiiueiiiis au milieu du souiiueii, étaient loin de s'attendre k pareille réception.

11^ s* enfuirent en al)andonnant leurs morts et leim blessés sur le champ de bataille.

— Les Yoîlà pour longtemps guéris de renrîe de

nous faire peur! dit en riant M. Boyer à Poignetd*Acier. Miintenant nous allons faire transférer les victimes dans la factorerie et tâcher de savoir ce que ttgnifie cette attaque.

Les coulevrines furent rechargées, des sentinelles

postées sur la galerie; on ouvrit ensuite les portes du fort et, à la lueur des torches, on procéda à l'inspection des pertes essuyées par les Quiurlapi.

Derrière eux, ils laissaient trente guerriers : dix morts et vingt blessés plus ou moins grièvement.

Parmi les premiers, qui furent jetés dans ta Colombie^ se trouvait le corps du sachem des eaux.

— C'est là un grand malheur, dit M. Boyer à Poignet-d' Acier. Si notre chef facteur a péri dans le naufrage du canot, ce qui parait plus que probable >

après cet acte d'hostilité, nous aurons maintenant

bkû de la peine à savoir quels sont les auteurs de ce crime.

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