‹ Les nezprecésChapitre 8 sur 23 · LES CAPTIFS · texte numérisé non relu

LES CAPTIFS

Vingt tomahawks étaient déjà levés sur les deux

Nez-Percés.

L*0urs-Gri8 voulut résister ; un coup de massue l'étendit à terre. '

Le soir même, Lioura et lui, prisonniers des Clallomes, étaient l'un et l'autre attachés dans des huttes séparées, au village du Long-Sault, distant de vingt milles de la jonction de la rivière des Sables- Mouvants avec la Colombie.

Les Clallomes étaient en guerre avec les Nez-Percés. La mort attendait leurs captifs , mais ils vouhuent une occasion solennelle pour les livrer au bûcher. La venue des Chinouks, leurs alliés, qui depuis longtemps

avaienl projeté une incursion sur les territoires de cbasse des Nez-Percés, devait leur fournir cette occasion. On espérait qu'ils arriveraient le lendemain. Et, dans cette attente, on avait dressé un grand banquet de graisse d'ours, viande d'orignal, chair de poisson et cAnes d'arbre à pain. Mais le lendemain parut sans amener les Cliinouks. C* était extraordinaire, car la ponctualité de leur chef Oli-Tahara était connue de toutes les tribus indiennes à Touest et à Test des Montagnes-Rocheuses.

Les Clallomes iuqiiiets dépéchèrent des messagers dans la direction du cap de la Roche-Rouge. Quelques jours se passèrent sans que Ton entendit parler d'Oli- Tahara ou des députés qu'on lui avait envoyés. Ces derniers revinrent enfin au village. Les rumeurs qu1ts rapportèrent parurent étranges. Ils avaient apprisque rélite des guerriers nez-percés avait été engloutie dans le rio Columbia, sans qu'où pût savoii^ comment, et que le chef des Chinouks, blessé d'une manière mystérieuse aussi, s'était vu forcé d'ajourner sou expédition.

Les ambassadeurs ajoutèrent encore qu'on pré-

tendait que leur souveraine Merelluni avait, au milieu de cette catastrophe, été enlevée par Hias-socha-la-ti-yah, le génie protecteur des Clallomes.

Malgré celte déclaration, les partisans de la Petite- Hirondelle se réunirent en conseil et résolurent de iic

— toi —

point élire d*autre sagamo suprême avani qu'on eut

la cerlitiide qirelie avait pris place dans le monde des Esprits.

Le supplice des captifs nez-percés fut ditiéré et remis au printemps suivant^ car il était prob«1t>Ie qu*k c^tte épo(j[ue les Chinouks déterreraient de nouveau la hache de ffucrre et viendraient demander du secours

aux Clallomes.

Lioura et Irihinori demeurèrent donc quehjues mois dans leurs cabanes respectives, sans être trop molestés. Ils recurent des vivres en quantité suffisanle pour ne pas mourir de faim, et, sauf quelques parades, auxquelles ils furent traînés à travers les huées d'une multitude de femmes et d'enfants, leuirs souffrances furent supportal>les.

Mais , vers la fin de Thiver, on annonça-tout h coup que cent traîneaux, tirés parles chiens, s avançaient sur le village clallome.

Ils n'en étaienl plus guère éloignés que de vingt milles pas au dii*e des érlaireurs.

A Tun de ces traîneaux était attelé un bison blanc porteur d'une superbe crinière noire.

Et dans ce traineau qui marchait en téte, avec autant de légèreté et de rapidilé que ceux menés par les chiens, dans ce traineau se tenait Oli-Tahara, le fameux Diniq>leur-de-Buflles.

La nouvelle fut saluée par de joyeuses acclamations.

Le village fut aussitôt animé d*un mouvement insolite.

Les guerriers apprêtèrent leurs armes ; les squaws se parèrent de leurs plus beaux atours.

Puis, au centre de la place, ils établirent deux échafauds ayant sept pieds de long sur six d*élévâtion. Quatre poteaux, soutenant une sorte de plancher à elaire-voie, au milieu duquel se dressait une lon^^e perche, en formaient toute h structure.

Sous cette claire-voie, lés Indiennes disposèrent des troncs d arbie secs , jusqu à une hauteur de quatre pieds.

Des vases en libres de cèdre remplis de résine furent rangés autour des écbafauds.

Et ensuite on débarrassa des neiges dont elle était obstruée, la place qui pouvait avoir cinq cents pas de circuit.

Vers le milieu du jour, trois mugissements snccesdfs, partis du nord, annoncèrent Tarrivée d'Oli-Tabara avec sa troupe de Cliinouks.

Le temps était sec, Tair assez vif, le ciel d*un bleu pale, mais sans rayon de soleil.

Dès que les Ghinouks furent signalés, les Glallomes se portèreut coufusémentr à leur rencontre.

Dans chacune des buttes du village, on s'était mis en frais pour faire honneur aux alliés. Mais Oli-Tahara déclara que ni lui ni ses guerriers ne participeraient aux festins, car tous-avaient résolu de ne point

s'arrêter sous uoe cabane avant d*avoir tiré des Nez- Percés un vengeance signalée.

Le métis avait les traits altérés. Il paraissait toujours souffrir de sa blessure.

Les Clallomes lui dirent qu'ils étaient prêts à marcher sous SCS ordres contre leurs ennemis, mais que, comme ils possédaient deux prisonniers nez-percés, ils désiraient les sacrifier à Soucouiué , pour apaiser son courroux.

Oli-Tabara demanda si ces prisouniers étaient de famille noble. On lui répondit que Tun était Lioura, la femme aimée de Molodun, l'autre, Iribinou , l'Ours- Gris, chef renommé.

— L'épouse de Molodun! s'écria-t-il. Ah ! qu'il me sera doux de la voir brûler 1

Pour un motif ou pour un autre, il n'avait dit à personne que c'était le Renard-Noir qui avait tenté de l'assassiner, le soir de l'explosion du brick; mais l'inimitié qui, depuis des années, régnait entre lesChinouks et les Nez-Percés, expliquait assez bien la baine du Bois-Brûlé contre ces derniers pour que l'on comprit qu'il dût se réjouir d'assister au sacrifice de la femme de leur principal sagamo.

Les captifs furent amenés sur la place.

Sur leur passage, ils eurent à essuyer les invectives de leurs ennemis, et surtout des femmes, ([ui les accablèrent de mauvais traitements. Celles-ci leur

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lanrnient des gbçans h la téte; celles-lîi se faisaient nn jeu cruel de leur enfoncer dans le dos des armes rougies au feu; d'autres les échaudaient avecdeTean bouillante ; d'autres, plus acharnées encore, leur enlevaient des lambeaux de chair (Qu'elles mangeaient en dausant devant les victimes et poussant d'affreux hurlemeuts.

Mais c'était surtout à Lioura que s'adressait la

férocité frénétique de ces monstres.

On s'attaquait avec une fureur inouïe à la pamte squaw; on iiii couvrait ic corps de blessures et de contusions \ on lui déchirait les seins ; on lui faisait endurer tous les tourments que la barbarie la plus sauvage peut inventer.

Cependant, elle et sou compagnon étaient froids, in^'prisanls. Ou cul dit, à les voir s'avancer imperturl^lemeut vers l'échafaud, au milieu de cette foule de brutes à face humaine, que leurs meuibres claienl de silex et leur esprit d'acier.

tJli-Taliara avait fait ranger dans Tenceiate ses longs traîneaux de frêne, en forme de conque, tout bariolés de peintures et recmiverts de robes de buffles ou d'ours.

Chacun était monté par cinq ou six guerriers enveloppés dans des fourrures; les attelages, compos#s do quinze à vingt chiens, aussi maigres et s(|uelettiques que des loups, festoyaient à Tenvi avec des jap-

pemeiits, des aboiements, des grondements assourdissants, aux alentours du village, où on leur avait distiûbué les os et les entrailles des pièces de gibier préparées pour leurs nnattres.

Ne pouvant pénétrer sous les loges, ceux-ci n'en disaient pas moins régal dans leurs traîneaux.

Les captifs franchirent la ligne des légers véhicules, puis ils furent hissés et attachés sur les échafauds à la perche fixée au milieu.

Les Clallomes loiw avaient coupé les cheveux et arraché les anneaux quMls portaient au nez.

Oli-Tahara contemplait avec une volupté farouche Lioura, toute meurtrie et toute saignante, mais-caUne, résignée, superbe.

Un autmoin , un tambourin à la main , un vase de terre plein de fine poudre de cèdre allumée dans Taj^ tre, s'avança avec forc« contorsions grotesques, et en tirant de sou instrument des sons divers, .vers Féchafaud réservé h l'Ours-Gris.

Avec quelques pincées de sa poudre, jetées sur des . branches de sapin, il alluma le bûcher, aux furibondes clameurs de la cohue.

Les flammes pétillèrent ardentes, inflexibles, avec des craquements sinistres.

Pour aci'i oitre leur intensité , Tautnioin versa des ilots de résine sur le bois, et des langues embrasées montèrent jusqu'aux pieds du malheureux Nez-Percé.

Insensible à la douleur de leurs morsures, il enloooa bravement son chant de mort :

€ L*Ours-Gris s'en va avec bonbour aux territoires de chasse qu'occupent maintenant ses ancêtres, car il a vu les Clallouies s unir aux plus iiisaliables destructeurs de leur race, les Ghinouks.

c Les Clalloiues ont la timidité des colombes; ils se sont placés sous la protection des milans; mais les milans dévoreront les Clallomes, comme ils dévorent les colombes.

< Ni ceux-ci ni ceux-là ne savent faire souffrir leurs ennemis. Leurs armes n*ont pas de pointe ; leur feu n'a pas d'ardeur ; les pierres qu'ils lancent à TOurs* Gris ne lui font aucun mal.

c 11 se moque d'eux, car il leur a pris deux fois quinze chevelures , et leurs femmes ont, pendant dix fois trois lunes, préparé sa couche.

t Les Clallomes deviendront la proie des Ghinouks, comme ces derniers deviendront ensuite la proie des vaillants Nez-Percés, et de même qu'Ûli-Tahara, ce sang-mélé qui commande les Ghinouks, a tué Ouaskéma,la vierge souveraine des Clallomes, ainsi les Nez-Pereés tueront »

Irîbînou ne put achever sa prédiction, car Oli- Tabara, craignant de nouvelles révéla lions qui auraient

coiuproiiiis soa alliance avec les Clalluiues, lui fracassa i le crâne d'un coup de carabine.

Les flammes eiivahissaienl déjà de toutes paris le corps du Nez-Pcrcc, qui tomba avec le poteau auquel il était lié, dans un tourbillon d*étincelles et de fumée.

11 seiiiblait que Lioura n'allcndlt que la mort de son compagnon pouf invectiver à sou tour la foule des tourmcuteurs.

— Oui, s'écria-t-elle,les Claliomes se sont alliés au meurtrier d'Ouaskèma , et ils périront tous par lui, comme Merelluni, leur face pâle,.périrapar Molodun, le chef illustre des Nez -Percés.

Ces mots produisirenl une révolution soudaine parmi les bourreaux. Ils se turent et se rej^ardèrent avec une surprise mêlée do doute*

— Cette squaw ne dit pas vrai ! s*éana Tun. La PctiLe-Uiroudelle délie la colère des Nez-Percés.

— Elle est au pouvoir de Holodun I reprit Lioura fière de rémotiou que ses paroles avaient causée.

— Non, non, non ! Qu on la brûle, clamèrent plusieurs femmes en kipidant la captive avec tous les projectiles qui leur tombaient sous la main.

L'autmoin s'approcha aussitdi pour allumer le bûcher.

Alors Lioura éleva la voix et cria de toutes ses

forces :

^ Oui) votre face pâle est entre les mains de Mo-«

lodun, le grand chef des Nez-Percés ; oui, il vous Ta lavic. 11 lui coupera les cheveux, comme vous avez coupé les miens; il déchirera ses oreilles comme vous avez déchiré lesmieuues ; il lui trauchera le uez, il lui entaillera la poilrine avec son couteau, comme vosvilessquaws ont entaillé la mienne; et quand il sera rassa>ic de son corps, il le livrera à ses esclaves! Ciallomes, odieux et stufûdes assassins ! croyez-vous qu ainsi la lemnie du Henard-Noir sera assez vengée?

Lioura voulait, par ces apostrophes, aigitâlonner davantage encore l'irritation de^es ennemis.

Elle réussit parfaitement, car, repoussant Tautnioin qui portait le feu sacre, ils se ruèrent coniusémeatsui* l'échafaud, en arrachèrent les supports, s*emparèrent de la jeune iémme par vingt mains avides, entiévrées, • et qui Tauraienl instantanément mise en pièces, si Oli-Tahara, se jetant à bas de son traîneau, et fendant la presse, ne l'eût arrachée à la bande meurtrière et rapportée dans le véhicule, où il la phiça à côté de lui en disant de sa voix puissante :

— Mes frères et vaillants guerriers ciallomes, il ne faut ni briller ni tuer cette squa w ; vous devez la garder . commè otage. Elle vous a dit que Merelluro était c^iplLve de sou époux, le perlide Molodun qui, n'osant regarder un ennemi en face, se met en embuscade pour l'assaillir. Eh bien! si Merellum est captive de Molodun, nous garderons Lioura jusqu'au retour

de l'expéditiou, atiu que, devenu uoUe piisouiiier, il soit témoin du supplice que nous ferons subir à sa femme, après Tavoir livrée, devant lui, aux outrages de nos esclaves.

Des murmures désâpprobateurs repoussèrent cette proposition.

Les Indiennes même, plus rancunières, plus passionnées que les hommes, ne craignirent pas d exprimer hautement leur méconfentement.

Quelques-unes portèrent l'audace jusqu'à s avancer saumoisement vers le traîneau d*01i-Tahara pour lui arracher la Blanche-Nuée ; mais sans s'émouvoir des criailleries ni de ces tentatives maladroites, le métis poursuivit en dominant la foule par un regard su-» perbe :

— Mes frères comprendront qu'il estde leur intérêt de remettre à une autre lune la mort de Lioura; mais s'ils ne le comprenaient pas, Oli-Tahara ajouterait que c'est sa volonté.

Le ton des murmures haussa aussitôt.

Les Clallomes, étonnés et indignés qu'un étranger, un sang-mélé, osât venir leur dicter âes lois cheveux, s'entre-regardèrent et proférèrent des menaces amivoix. Musieurs même protestèrent par des cris contre la déclaration du Bois-Brùlé. Les plus liardis bandèrent leurs arcs. Mais les Chinouks dépassaient du

double le nombre des Clallomes. Leur attitude était

déterminée. Un seul mot, uu &eik ge&le d'Oii->Taluirâf et ils mettraienl le village à feu et à sang.

La rési|[oatioBet Tobéissance étaient, pour TiusUnt, la meilleure tactique.

La majarké des Ciallomes le devina et resta sileaclause .

Cependant trois ou quatre ctiels ne purent contenir

leurressenliuient; ils essayèrent de faire une trouée à travers la multitude et de s'approcher du Do^lpteu^ de-BulHes avec riiUention de le frapper.

Mais, quoiqu'il vit parfaitement leur mouvement, il continua en les laissant arriver à lui :

— Je le répète h mes frères, il leur importe de garder avec soin Tépouse de Molodun, s'ils veulent retrouver leur brave souveraine, celle qui lit dans l'avenir et qui parle le discours qu'Hias-soch-a-la-tiyah lui a appris; il leur importe de la loiiservercusûreté sMIs veulent être agréables à Merellum ; mais comme garantie qu'il ne lui sera lait aucun mal Jusqu'à uioii retour, je la prends pour esclave.

Toi, misérable bâtard! Non, lu ne Tauras pas, car elle m'appartient 1 C'est moi, le Loup-Gervier, qui Tai faite captive ! s'écria brusquement en se dres* saut devant Oli-Tahara, son bras armé d'un tomahawk, un des jeunes gens qui s'étaient glissés vers lui.

Mais aussitôt un son sourd et mat se fit entendre: des fragments d'os volèrent, avec des Ilots do sang et

des lauibeaux de cervelle, sur les spectateurs, et le Loup-Cervier tomba sans pousser un cri.

La terriMe massue du métis hii avait défoncé Je crâne.

' Gel exemple ttodâ*a la fougue des jeunés Clsrilomes

et augmenta la terreur dans les rangs des autres.

~ Oui, reprit Oli-Tahara d'une voix impassible, je prends pour esclave la temme de Molodun. £lie restera, durant notre absence, dans ce village, et cha^ cuii de ses liabiiants m*en répooiira sur sa chevelure. , Puis s'adressant à Lioura :

Que la Blanche-Nuée répète à son maître ce qu elle disait il y a un moment sur le bûcher.

— La Kaoche«*Nuée n'a d'autre mailre que Molodun, répliqua-t-elle orgueilleusement.

— Elle est Fesclave d'Oli-Tabara ; et avant que lé soleil se soit couché deux fois cinq soirs, la chevelure de Molodun pendra à la ceinture d'Oli-Tahara, dit-il eu haussant les épaules.

— C'est la tienne qui pendra, avec celle de la face blanche, dans le wigwam de Molodun, riposta Tin-» dienne.

— Merellum est donc vraiment en son pouvoir ?

— Oui, s'il ne l'a déjà donnée à ses chiens, ricana Lioura.

Les Clallomes se remirent à hurler, en réclamant à grandes clameurs la mort de la Nez- Percé.

Maû» le Uoiupleur-de-Buffles , couvraut de sa voix les vociférations de la sauvage assistance :

— £Ue est à moi 1 tonna- t-il ; si Tun devons touche à un cheveu de sa tête, je le rôtirai vif, lui et toute sa iamille. Qu'on se souvienne que jamais Oli-Tahara D*a nianqué à une parole donnée !

. Gela dit, avec la point» de son couteau, il marqua brutalement d'une figure de fer de flèche émoussé répaole de Lioura.

La douleur de cette incision n'arracha pas un ch à la victime, mais elle se débattit autant qu'elle put, quoique sans succès, entre les mains de deux robustes Chinouks qui la maintenaient pendant l'opération.

C'est que cette figure déshonorait à jamais Lioura, car elle est un des signes de l'esclavage ( liez les tribus indiennes qui habitent les bords du rio Columbia.

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