COMTESSE DE 80I880KS
Olympe Maucini fut amenée de Rome en France avec Laure, son aînée; elle avait dix ans. Madame de MoUeville nous a dit Timpression que cette enfant fit sur elle : a Elle étoit brune; et elle avoit le visage long et le menton pointu. Ses yeux étoient petits, mais vifs, et on pouvoit espérer que l'âge de quinze ans leur donneroit quelque agrément. » Son éducation , commencée dans un couvent à Rome, fut continuée à Paris, sous la surveillance de la reine. Olympe avait quatorze ans quand le cardinal se retira à Bruhl. Elle avait peu de ressciubiance avec sa sœur Laui^e et sa cousine Martinozzi; son éducation fut peut-être une tâche moins aisée que celle de ses compagnes. Élevée, pour ainsi dire, avec le roi , qui était de son âge, souple et avisée déjà, elle prit plus de part que les
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autres à ses jeux, et l'habitua à une sorte de préférence pour elle qui grandit avec l'âge. Cette favorite d'un enfant-roi n'avait pas de beauté qui flattât Tamour-propre de son ami; c'était par son éprit vif, insinuant, adroit, par son tact à entrer dans les goûts, à deviner les instincts de son jeune compagnon, qu'elle réussit à lui plaire. L'attachement du roi pour made moiselle Mancini devint bientôt une grosse affaire qui préoccupa la ville et la cour. On se demanda si le cardinal , qui ne trouvait pas les princes du sang de trop haut lieu pour ses nièces, s'arrêterait en si beau chemin. Mais eut-il leprojetde faire de sa nièce une reine? La pensée d'un tel homme n'est pas facile à deviner; peut-être que lui-même ne savait pas au juste quel parti il pourrait tirer des penchants du roi pour Olympe. Il s'y prêta toutefois , et de bonne grâce^ on le con- (uil^ parla il tenait son jeune maître sous sa garde et l'avait comme prisonnier dans sa maison. Mais son étoile, à ce moment, brillait d'un tel éclat que l'on crut généralement qu'il pousserait jusqu'au bout sa fortune. Olympe fut donc , pour quelque temps, la divinité de la cour : l'encens brûlait à ses pieds; c'était à qui laisserait échapper à son oreille le mot que son ambition murmurait tout bas. La reine Christine, traversant la France après son abdication , et voulant faire sa cour au cardinal, en dit son avis sans façon. Elle vanta fort, en s'adressant au roi, les agréments d'Olympe, et se mit à dire « que ce seroit fort mal de ne point marier au plus vite deux jeunes gens qui se convenoient si bien. » Ces paroles plurent à la fa-
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vorite, qui, charmée de la reine de Suède, se mit à
endosser comme elle la casaque et le justaucorps.
... La nymphe Mancine, Fort bien vêtue à la Christine, D'une Amazone avoit les traits; Parmi ces célestes attraits Qm font que sous son bel empire Maint cœur d'importance soupire *...
, Si la nymphe Mancine s'essayait à jouer le personnage de la reine de Suède , elle s exerçait aussi à d'autres rôles; elle s'associait au goût du roi pour les représentations théâtrales, et tous deux passaient leur temps à monter des ballets. Uichelieu dépensait cent mille écus pour la représentation de ses tragédies; Ma^arin prodigua de pareilles sommes pour ses ballets et ses opéras , dont il avait apporté le goût de ritalie. Il fit venir des sujets de Milan et de Mantoue; il en tira jusqu'aux machinistes, aux décors, et tout ce qu'exigeaient ces grandes nouveautés du théâtre.
Les ballets, comme les carrousels, les mascarades,
les jeux de bague et autres, firent fureur apiès la Fronde, et furent une. diversion aux passions politiques. Olympe s'entendit à merveille à seconder son oncle dans cet agréable moyen de gouvernement. Le roi aussi prit tellement la chose à cœur qu'il joua cinq rôles (liiiis une seule pièce : dans le ballet des ?îuces de Théiis et de Pélée, le plus magnifique que Ion eût
' Loret, Maie Instorique, 16 avril 1657.
m LES MëCëS de MA2ARD(.
vu, Sa Majesté représenta tour à tour Apollon, Mars,
une Dryade, une Furie et un courtisan : tous les rùies lui étaient bons. Pendant Thiver de 1656, cet infatigal)le acteur donna trois représentations de son ballet par semaine. Olympe faisait de son mieux, se bornant toutefois à remplir un seul rôle : elle représentait la déesse de la musique ; c'est qu'elle avait en tète d'autres idées que celles du théâtre : sa grande affaire était ailleurs. Les préterences que Louis XIV avait pour elle ne répondaient pas vite à son espoir secret; elle commençait à entrevoir qu'il pourrait bien n*en rien résulter de sérieux. Le roi semblait n'être plus pour elle qu'un amoureux de comédie, plus occupé de ses rôles que de sa maîtresse. Quant à la reine, dit madame de Motteville, » elle ne se fâchoit point de cet attachement; mais elle ne pou voit souffrir, pas même en riant, qu'on parlât de cette amitié comme d'une chose qui pouvoit tourner au légitime ; la grandeur de son âme avoit de l'horreur pour un tel abaissement * . »
Le roi u'avait, de son coté, qu'à jeter les yeux autour de lui pour apercevoir des beautés plus sédui« santés que sa l'a\oiite. Ses ardeurs d'adolescent se promenèrent beaucoup dès cette époque. La Gazette rimée célébrait encore
Cette Olympe au divin esprit,
£t dont^ sur le cœur des monarques.
Le pouvoir peut graver ses marques \
* Mi m. de vwdamede Motteville, coll. Petitot, t.xxxix, p. 867. 3 Loret, Mme hUtorique, 6 février ieô6.
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Les marques de ce pousuir s'cffacaienl : la jalousie d'Olympe éclata en mainte occasion, les complaisances cessèrent de sa part, ses bouderies deyinrent fréquen* tes , et, comoie la passiou n'aveuglait point son cœur, elle comprît qu'il était temps de sortir des illusions et d'aller au sérieux. Elle n'avait pas \u sans dépit le g^nd établissement de sa cousine. Dès cette époque elle se fût accommodée du prince de Gonti , et eût sacriiié ses chances douteuses de mariage avec le roi à un résultat plus sûr et plus prompt. Mais Sarrazin, le mandataire du prince, fit, dit-on, dans ses lettres, un portrait peu séduisant d'Olympe, et il obtint pour son maître mademoiselle Martinozzi. Notre héroïne ne réussit pas mieux avec le prince deModène; plus tard, Armand de la Meilleraie , que Mazarin désirait avoir pour neveu , refusa la main d'Olympe et se prit de passion pour sa jeune sœur Hortense * . Tout semblait
* On trouve dans un écrit du teDips, les Entretiens de Colbert etdeBloin (Cologne, in-12, 1701), ce détail assez piquant au sujet d'Olympe et de la MeiUeraye :
« C. — Le cardinal avoit jette les yeux sur le marquis de la MeiUeraye , pour lui faire épouser une de ses nièces; mais ce n*étoit pas Hortense qu'il lui vouloit donner, c etoit 01} nipc qui est aujourd'hui madame la comtesse de Soissons.
« B. — Cétoit encore mille fois plus qu'il ne méritoit ; j'ai vu cette princesse, une brune piquante.
«c G. —Sans doute, cependant tu ne saiib pas la réponse qu'il fit à monsieur le cardinal , quand Son Éminence lut en parla. Il lui dit qu'il ne vouloit se marier que pour faire son salut et qu'il ne savoit pas s*il pourroit jamais aimer Olympe ; que de la prendre sans l'aimer ce seroit justement le grand chemin de la damnation; qu'on étoit obligé, quand on n'étoit pas content de son ordinaire ^ d'aller
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donc lai échapper, lorsque le prince Eugène de Cariguan , de la maison de Savoie , se présenta : c'était le cardinal sans doute qull voulait, comme bien d'autres, épouser. Sa mère, la princesse de Carignan, pressait fort le ministre sur ce mariage; mais il parait qu'il ne se hâtait pas. Qu'attendait-il donc? N'était-ce pas une assez belle alliance? 11 trouvait dans Eugène de Carignan un prince étranger et un prince du sang de France. Que voulait-il de mieux? Il aimait fort sa nièce Olympe, et, si Ton en croit madame de la Fayette, a il n'auroit pas été éloigné du dessein de la faire monter sur le trône ; mais tous les faiseurs d'horoscopes Favoient tellement assuré qu elle ne pourroit y par*
chercher ailleurs; que cependant, s*i] lui rouloit donner Hortense, il pourroit... .
« B. — n n*étoit pas trop dégoûté , j'ai vu Hortense la plus belle personne de la cour ; mais que lui répondit le cardinal ?
« G. — Il lui répondit qu'Hortense étoit promise à un autre, et,
en effet, elle l*étoit alors au duc de Candale Madame de Venelle,
gouvernante des nièces de Son Éminence, ayant su la réponse que la Meilleraye avoit faite à Tégard d*01ympe, en avoit terriblement fulminé contre lui ; elle avoit dit a Oi}'mpe que, s'il lui prenoit fantaisie de lui parler elle lui devoit tourner le dos conune è un
misérable. Mais comme Olympe avoit plus d'esprit qu'elle, et que le conseil qu'elle lui donnoit n'eût pas. rempli sa vengeance, elle prit
un parti qui y étoit opposé Le marquis ayant parlé au cardinal ,
Son Éminence le renvoya à elle. Olympe le reçut le mieux du monde
en apparence si bien qu'il s*enflamma tellement pour elle en moins
de rien qu'il ne songea plus à Hortense 11 lui voulut demander
permission de parler à Son Éminence, afin de huter son bonheur
Elle lui répondit que, comme elle ne se marieroit jamais que pour foire son salut, et pour aimer son mari , il ne falloit point qu'il prétendit de rétre, puisqu'au lieu d*amitié, elle se sentoit pour lui une inconcevable aversion. »
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venir, qu'il finit par en perdre la pensée * . j» Comme Eugène de Carignan tenait par sa mère aux Bourbons, Mazarin fit revivre pour lui le titre de comte de Soissons; Olympe, ainsi devenue princesse du sang,
fut appelée par disliiicliou .Madame la comtesse^.
Le roi prit son parti de ce mariage, et de si bonne grâce que sa mère, en Tobservant, dit tout bas à madame de Motteville : a Je vous disois bien qu'il n'y avoit rien à craindre de cette liaison ! » Le mariage , en effet, loin de les brouiller, les réconcilia plutôt. Il ne se passa guère de jour sans que le roi n'allât faire
* Histoire de madame Henriette , coll. Petitot, t. lxiv, p. 384.
• On remarquera qu'à propos de son mariage même les gazctiers ne se gênèrent point pour rappeler Tamour que le roi avait eu pour die, ce qui caractérise assez bien cette époque de galanterie ;
Le matiii de ce mèroe jour,
Le dieu d*byineii , le dieu d^amour,
Bayoïmaitt d'agréables flammes.
Unirent deux illustres âmes , Savoir, Soissons et Manciiii ,
Et pour sou adorable amante Elle est et parolt si cbarmante Qu'Amour des traits de ses beaux yeux A blessé jtuques à nos dieux
(LoKET, Muze hkstcr», Mt. tiu, 24 fevr. lfi57.}
Cette illustre et brune déesse , • Qui n*a pas plus de dix-sept ans , Mais a én appas édatants Qui font dire, de par le mondei Qu'Olympe n'a point de seconde , Et que l'Amour a r^imi Dedans riiifante Maucini^ l'ar im avantage suprême , Tout ce qui force à dire : J'aime!
Et quh le firoU dire aux dieux
{Muze royale, lOfévr. 1657.)
un tour à l'hôtel de Soissons. La bonne humeur d'Olympe revint apparemment : tranquille et satisfaite,
on peut le croire, du grand état où elle était parvenue, elle ne visa plus qu'à retenir le prince à ses côtés. On se demandera peut-être de quelle nature étaient leurs rapports. Louis XIV avait passé dix-huit ans au moment où Olympe se maria; d'après les confidences que les contemporains hasardent, l'âge de Tinnocence alors pouvait bien être passé pour lui. A seize ans on lui en eût donné vingt, et son valet de chambre la Porte veut bien nous inilicr, sur ce sujet, à des particularités on ne peut plus intimes. Anne d-Autriche avait une femme de chambre qui était plus que toutes dans les secrets de sa maîtresse; elle se noiiuiiait madame de Beauvais, et la reine l'appelait très-familièrement Catean la Borgnesse. Elle était borgne en effet, et n'était m jeune ni belle; mais li paraît qu elle avait Thumeur galante au dernier point. Saint-Simon rapporte comme chose avérée, et dans des termes qui ne seraient point de mise ici, comment le royal adolescent subit le. charme de Gâteau la Borgnesse* . Ce roi de seize ans, (pii n'aimait pas les petites filles, s'arrangea des enchantements de cette vieille Circé.
Une nuit que le jeune prince s'endormit auprès de sa mère malade, madame de Motteville, qui veillait près de sa maîtresse, se prit, la pieuse femme, a le contempler, et le trouva si beau dans son sommeil que sa tête un peu romanesque en fut troublée, si bien que
* Saiut-SimoD , Mémoires, t. i, p. 158, iu-18.