OLYMPE
« Vontramp^Madamelacimtesie à trais briefs jours »f et qu'on lui fit son procès par contumace. Elle offrit de revenir, pourvu qu'on ne la mît ni à la Bastille ni à Vincenne» avant jugeîaent, La condition fut rejetée; son exil était ce. qui convenait le mieux.
Mais, tandis que les esprits en Francci un peu remis de cette rude secousse, commençaient à réfléchir, la comtesse trouvait à Tétranger les dispositions po- S]flaires les plus fâcheuses pour elle. 11 paraît, que c'était Louvois qui avait monté ce coup pour la déshonorer et la perdre, afin de lui fermer toute espèce de ' retour. t
« M. de Louvois, dit Fabbé de Gboisy, la poursuivit jusque daRs les enfers. jDans toutes les villes et dans les villages où elle passa, on refusa de la recevoir dans les grandes liôtcllerios; il failul couclier souvent sur la paille, et souffrir les insultes d'un peqple insolent, qui ra[)peloit sorcière et empoisonneuse M. de Louvois envoya jusqu'à Bruxelles
un capitaine réformé qui, en donnant de l'argent à des gueux, lui faisoit chanter des injures. Elle fut un jour obligée de coucher dans le béguinage, où elle étoit allée acheter des dentelles, parce qu'il s'étoit assemblé devant la porte plus de trois mille personnes qui la vouLoieut déchirer. Il fallut que le comte de Monterey, 'gouverneur des Pays-Bas, la prît sous sa protection et désabusât le peuple ^ . »
Les détails de cette triste odyssée fourmillent sous
* Mém, de l'abbé de Ciwisy, coll. Petitot, t. lxiiI| p. 224 et suiv.
les doigts de madame de Sévîgaé : « M. 4(P la Rochefoucauld, écrit-elle, nous conta hier qu'à Bruxellee la
comtesse de Soissons avoit été contrainte de sortir doucement de réglise» et que Ton avcnt fail une danse de cliats liés ensemble , ou, pour mieux dire, un sabbat si épouvantable qu'ayant crié en même temps que c*étoient des diables et des sorciers qui la suivoient, elle avoit été obligée de quitter la place pour laisser passer cette folie * • » Elle fut fêtée partout de la mèm^
fecon :
«c On assure qu'on a fermé les portes de Namur et d'Anvers, et de plusieurs villesi de Flandre, à la comtesse, disant : Nous ne roulons point de ces empoixari' neuses. C'est ainsi que cela tourne, et désormais un Français , dans les pays étrangers , et un empoisonneur, ce sera la même cliose^. »
Olympe resta pourtant dans les Pays-Bas ' ; Forage soulevé contre elle s'apaisa , et il lui vint plus d'un chevalier prêt à rompre une lance pour elle. L'exilée de Versailles retrouva à Bruxelles une petite cour, lorsqu'on y vit à ses pieds le prince de Parme , gouverneur des Pays-Bas ; elle avait cependant quarai^e-
* Lettres de madame de Sévigné, 20 février 16S0*
2 Ibidem, '2\ février 1080.
^ « La comtesse de Soissons ne laisse pas de demeurer à Brusselles d'oij elle tasche toujours de se remettre dans les bonnes grâces du lloy; tandis que, dans le temps que j'escris cecy, elJe vit en bonne réputation parmi les grands de ceste cour*là,i» {Extf. àa Mercure /loltandois, 1680, p. 66 et suiv.)
Voy. à V Jppeiidke (S) des détails sur la Chambre ardente et l'affaire des poisons.
OLYMPE MANCIXI. î!03
deux ans et n offrait plus d'amorce à l'ambition; il faut donc croire que son commerce n'était pas sans
quelques charmes.
« M. le prince de Parme, écrivait la mère du maréchal de Villars, est donc amoureux d(^ la comtesse de Sqîssoûs? Ce n'est pas un joli galant; ce nest pas aussi qi^e, s*il avoit cent mille écus dans son coffre, il ne les dépensât en un jour mieux qu'aucun homme dij»mond« pour plaire à &ê dame. Le roi notre maître ne pourroit pas isoubaiter un autre gouTemeur en Flandre pouiN. Sa Majesté Cathohque ^ »
La comtesse de S&issons , qui devait passer trente ans à l'étranger et y mourir, laissait en France une nombreuse famille et de grands biens. Elle avait cinq fils et trois filles, qyi se trouvèrent confiés à la princesse de Carignan, leur grand'mère. Le comte de Soissons, Taîné, avait vingt ans; il se maria deux ans après le départ de sa mère , et ce fut pour elle un nouveau crève-cœur; car ce mariage n'était pas fait pom* rendre à leur nom le prestige qu'il venait de perdre. Ce prince de Savoie épousa la fille d'un écuyer de Condé , qui s'appelait la Cropte-Beauvais. Le grand éplucheur de généalogies, Saint-Simon, affirme de plus qu'elle était biitarde : « Elle étoit si bien bâtarde, dit-il, que M. le Prince, sachant son père à l'extrémité, à qui ' on alloit porter les sacrements , monta à sa chambre , dans l'hôtel de Coudé, pour le presser d'épouser la mère. 11 eut beau dire ^ et avec autorité et avec prière,
* Lettres de la marquise de Fillars, Madrid, 16 décembre 1680.
204 LES WÊCES DE MAZABIX.
et lui représenter Tétat où, faute de ce mariage, it laissoit une aussi belle créature que la fille qu'il en avoit eue, Beauvais fut inexorable* maintînt qu*iln*avoit jamais promis mariage à cette créature et qu'il ne répouseroit point. 11 mourut ainsi * • »
Saint-Siiuon, s'il inédit de su naissance, parle avec transport de sa beauté : «i Elle étoit belle, dit-il, eomme^ le plus beau jour; brune, avec ces grands traits qu'on peint aux sultanes et à ces beautés romaines grande, Tair noble et doux. Elle surprit à la cour par Téclaf de ses charmes, qui firent paMoniierpresc^ue au comte de Boissons'. »
Il paraît toutefois que la princesse de Gaaignan ne pardonna pas : elle déshérita son petit-fils; sa mère lança sur lui, de loin, le même^auatiième. Grande aussi fut la colère dans toute la parenté de Savoie; mais le pauvre prince était anioureux fou, et rien ne l'arrêta. Le roi aussi avait été frappé de la beauté de cette jeune fille, plus belle encore que la Fontanges. « 11 s'étoit amouraché d'elle, dit la Palatine ; mais elle tint ferme, et alors il se retourna vers la Fontanges, sa compagne. i> Ce fut peut-être en considération de ee souvenir que Louis XIV se montra indulgent pour ce mariage. Il est vrai que le jeune comte avait été, pour ainsi dire, élevé sur ses genoux, au temps où le monarque allait tous les jours chez sa mère. Aussi, ne voulant pas laisser mourir de faim ce couple amou-
* ^fém, de Saint-Simon, t. \ i, p. 197 et suiv., édît. ia*18.
* Id,, ifnd,, t. Vf, p. 177 et suiv.
OLYMPE MÂNCMT. 205
xeux, il ût au comte de Soissous une pei^ion de vingt mille livres. C'était bien modestd pour tenir à la cour
le rang d'un prince étranger. « Sa naissance le mettoit en bonne compagnie, et son goût en mauvaise, » dit impitoyablement Saint-Simon Peut-être y étâit-il <:onduit par les meme^ raisons que cet homme de cour qui allait dîner chez M< Jourdain. Saint-Simon le traite de « panier percé , qui empruntoit volontiers et ^e.readoit guèse; » autre trait de ressemblance avec rhomme de qudité dt Molière. Madame de Sévigné parle un peu mieux du comte de Soissons; elle le peint même comine ayant le txsur bien placé £n annonçant ce mariage à sa fille, elle ne man(|ue pas d y glisser certaines particulaiités fort intimes ' et tant soit peu salées : -
« « Mademoiselle de Beau vais a eu une très -bon ne conduite , et qui me le i'ait dire a|firmativement , Vest^ qu'elle a réussi. Nous devons, des louanges * au bon succès; c'est Ifi^ moiiidre chose que puisse fair^ la fortune que d'attirer l'apiNrobation aux folies qu'elle rectifie Ce n'est pas que je ne sois du
* « Moilsieur a prié la Beauvais de sortir du Palais-Royal; il la trouva dans la cbambr^ de Madame, qui parloit au comte de Soissons. Voilà le TTitf moyen *de faire que Beauvais épouae ce prince, qui voudra se faire un honneur de ne la pas abandonner, vojrant qu'elle souffife pour lui. » [Lettres de maMme de Sétigné^ S jan* Tier 16S0.)
3 « Je vous dirai que Tamoor fait ici des siennes. Le comte de Soissons a déclaré son mariage avec mademoiselle de Beauvaîs. Le rot a fort bien reçu cette nouvelle princesse. EUe parut belle et modeste... » {Ibidem, 33 décembre 16S2.)
V» LES m^CI^ DE MAZARIN.
sentiment rÂrioste sur sa résistance aux empressements de son ainunt pendant deux ans et demi durant. .«
Forse era ver, ma pero non erediùile. »
La fatalité ë altaclia aussi ù ce pauvre comte : abandonné des siens , victime de réprobation ^ui était tombée sur sa mère, il végéta ^.u milieu de beaucoup d'embarras. La haine de Louvois pour Olympe fit obstacle à la carrière militaire de son fila^ Il était brave cependant, et bon soUlat comme son père; mais il se vit rebuté de telle «orte ^qull sortit de France; il alla offrir son épée der divers côtés , et finit par entrer au service de l'Empereur, où il fut tué presque aussitôt *.
Son frère puîné, le prinee Philippe, n'eut pas une meilleure fortune. La Palatine , qui tournait tout en caricature , nous fait de lui un maussade portrait : « G etoit, dit-el^e, un grand fou qui est mort de la petite vérole à Paris; il étoit tout blond, laid de visage ; il avoit mauvaise gràce^.et toujours im air égaré ; avec un nez d*épervîer, il avoit une grande bouche, des joues creuses; je le trouvois presque en tout point
• Sa veuve, « qui fut iucoiisoiaijle et qui étoîi encore belle à surprendre, dit Saint-Simon, se retira en Savoie daus uu couvent
Elle mourut à Paris, point vieille et belle encore cçmme le jour. E^lo fut pauvre, malheureuse, errante. De fois à autres, M. le doc d'Orléans lui faisoit donner quelque gratification. » Tous ses enfants moururent à la neur de l'Age. — «Le prince Eugène avoît desliné l'aîné a être son héritier, et avoit arrêté son mariage avec Vhéritière de la
maison Cibo 11 0t son héritière de Time de ses nièces et la maria
au prince de Saxe Heilbourghausen. » {Mém, de Saint-Simon, t.xxiXt p. 80, éd. ia-18.)
OLYMPE MANQINI. 207
semblable à son frère aîné \ » Le troisième y qu'oa appelait le dievalier de Savoie, mourut par accident.
Le dernier, le chevalier do Soissons, eut par le monde une étrange aventpre : épria de pa^ou pour sa tante, la dudfidsse de Mazarin, il provoqué un rival et le tua.
Eugène-Maurice, abbé de Savoie, quatrième ûls d'Olji^le, qm d^ait faire une autre" figure que ses frères, éut des débuts aussi épineux. Ainsi qu'eux, il perdit beaucoup à la mort de son père. Comme il fallait que, sur les cinq fils , il y en eût un pour TÊglise, ce fut Eugène que Ton choisit; on lui fit prendre le piût«coUet ) et il eut trois abbayes, une en France et deux éat^iiÉnont. Son physique semblait justifier assez bien cette {)|^iiîque destination; il était non-seulement fort petit, mais chétif , de> pauvre mine, et mAmé un peu contrefait. Les mis assurent que sa mère l'avait élevé avec soin; la Palatuie nous dit, au conl|^dre,«qu'ellé*' le -négligea, et lé laissait courir comme un galopin '\ L'abbé de Savoie, quoiqu'il eût étudié avec inteUiffence et application, n'annonçait pas les goûts d'un Jeteur en Sorbonne.; il aimait mieux voir défiler un régiment qu'une procession. 11 demanda donc à ^rvir; inais l'implacable Louvois, qui poursuivait encore la mère dans les fils, le repoussa avec sa rudesse ordinaire. Le roi môme l'avait éconduit, augurant mal d'un guerrier de mine si cbétive. 11 appelait dédaigneusement le petit abbé celui qu'un jour les états
* Mém. de la Palatine, duchesse d'Orléans, coll. Petitot, p. 312 ^ 313.
^ Id,^ ibid,, p. 413.
208 LES I«ÈC£S D£ MAZAMN.
généraux devaient décorer du ùire de Grand Abhé de Hollande,
Quelques princes, les Conti entre autres, s'en allèrent, après la paix de Nimègue, fi^e une campagne sur le Danube contre les Turcs ; Eugène de* Savoie se joignit à eux. Mais le roi ne goûta pas longtemps leur absence ; certaines lettres compromettantes qu'ils écrivirent furent saisies, et on lepr commanda de revenir. Eugène lui seul n'obéit pas : il répondit qu'il renonçait à la France. C'était le prince Louis de Bade, son cousin, général de renom an service dé* Tempe* reur, qui l'avait décidé peut-être à ce parti. Louis XIV, à cette nouvelle, dit en riant : a Ne trouvsE-vous pas que j'aie fait là une grande perte? » C'était une grande perte, en effet, qii'il ne soupçonnait guère : il envoyait jgaiement à ses ennemis Tépée qui devait ébranler son ' trône; il leur donnait un Turenne, et il livrait ses armées aux la Feuillade et aux Villeit>y%.Avec un bomni^e de^ plus , Louis XIV fût mort sans doute l'arbitre de l'Europe ; il eût été réellement le Grand Roi. En perdant le petit abbé^ la France aussi perdit plus d'une province.
Les pas d'Eugène sont plus faciles à suivre que ceux de sa mère« Après quelque séjour dans les Pays-' Bas , elle gagna Hambourg et rAllemagne, puis elle revint à Bruxelles* Elle fit de grands efforts pour rentrer en France, quand elle vit sa sœur Bouillon se tirer d'affaire si bardiment; quand le maréchal de
Luxembourg sortit sans jugement de la Bastille, moins triomphant, il est vrai, mais pour reparaître à Ver-
OLYMPE MANCIM. 209
saîlles eomme devant ^ Louvois était encore là, et il
avait trop maltraité la comtesse pour se prêter à son retour* Quant à madame de Montespan , son règne finissait; mais la prudente Esther qui renversa cette allier e Vasthi pouvait-elle laisser revenir une femme qui avait exercé sur le rot un long empire j et qui rêvait de le reprendre , jusqu'à recourir aux sorciers? D'un autre côté, le prince Eugène avait embrassé un parti qui n'était pas fait pour rouvrir la France à sa mère. Son mari seul , s'il eût vécu , était assez considérable pour la servir; mais le reste de la famille baissait partout en considération ou en crédit : les deux princes de Conti, ses parents, étaient en disgrâce; les Yendùme, ses neveux, ne marquaient encore que par leurs dé* sordres dont ils ne guérirent jamais. La connétable Colonna, la duchesse de Mazarin, ses sœurs, étaient rejetéeSy comme elle, à letranger, après de bruyantes aventures. Son frère, le duc de Nevers, était sans influence, et, de plus, c'était un homme à ne se mêler de rien. 11 se consolait , au milieu de ses voyages, en faisaut des vers sur sa famille errante, et en se flattant (ce n'était pas beaucoup dire) d'être plus sage que ses sœurs. Quant à ses fils, un seul devait lui faire honneur ; mais ce fut aux dépens de la France, et sa gloire s éleva encore contre sa mère.
' Voilà ce qui explique comment la mère d'Eugène resta victime d'une prévention ténébreuse et ne put jamais rentrer en grâce. Elle était la seule des nièces
310 LES NIÈCES Iffi MAZAKIIf.
de Mazarin qui se ressentît un peu de son génie : le car» dinal Tavait formée; il aimait à retrouver dans cette élève son intrigue et son ambition ; mais sa chère Olympe n'hérita pas de toute son habileté. Ce fut sans doute la faute des astres qu'il avait tant consultés pour elle.
Une autre aventure devait encore répandre une ombre sur son nom. Après un séjour de six années dans les Pays-BaS| la comtesse de Soissons s'embarqua pour FEspagne , où sa sœur Marie s'était réfugiée dix ans auparavant. Quels motifs y conduisirent Olympe? Elle avait, durant son séjour en Flandre, noué de nombreuses relations avec des familles espagnoles, et le but de son voyage était d établir en Espagne un de ses iiis * : c'est
< Une cofrespondance inédite que nous avons pu consulter marque le but et la date de ce voyage :
« Bmxélles, 10 mars 10S6.
« M. Daourto pnroît fort intrigué du voyage de madame la ( omtcsse de Soissons à Madrid, à cause du secret qu elle en a fait et de la lettre qu'elle lui a escrite depuis qu'elle s*est embarquée ; il s>st plaint qu'elle estoît bien fière. Cependant ce n^st pas ce qu'ils en jugent qui oblige cette princesse à faire ce trajet, mais seulement la veue de quelque mariage pour M. son fils, qui y est allé aveo elle; car elle avoit déjà eu oe dessein pour Taioié, et même oela loi fit une alTaire auprès du roy. »
« Rmxelles, 31 mars 1688.
n A Tép^ard du voy.if^L' de madame la comtesse de Soissons, il n'a pour princip:)! motif que le p( u de respeet et de rivnité que les EspnîTnols lui rendoient, et de ce qu'ils eu ont manque en tout à M. le prince de Savoie, son fils, aucun ne l'ayant visité que M. Daourto , encore qu'ils le trouvassent tous les soirs dans la chambre de madame sa mère; eVsi pourquoy elle va s'en plaindre pour obtenir des ordres afin qu ils lui doiuient de l'Altesse ; et c'est ce qui les alarme. Peut-être encore a-t-elie d'autres vues pour rétablissement de M. son
OLYMPE Ma>CLM. 21 1
ce que nous attestent plusieurs contemporains : « Ma* dame la comtesse de Soissons, dit tin personnage qui vécut dans son intimité, étoit en Espagne ; elle y étoit venue avec un de ses fils , le célèbre prince Eugène de Savoie; ils y vinrent par mer, ayant avec eux le comte d'Ursel * . . . Madame la comtesse de Soissons étoit arrivée à Madrid longtemps avant nous , avec son fils le prince Eugène, pour qui elle obtint la grandesse et la Toison d'or*. »
La reine d'Espagne était Française ; la comtesse de Soissons Tavait vue naître et grandir. A défaut de Versailles, d'où elle était bannie, on conçoit donic qu'elle allât de ce côté tenter la fortune. Réussit-elle dans ses desseins? Trouva-t-elle à Madrid de quoi lui faire oublier ses disgrâces et les amertumes de l'exil? Si l'on consulte à son sujet les dépêches de l'ambassadeurjle France, la maison de la comtesse à Madrid ne rappelait guère les splendeurs de Thètel de Soissons. L'envoyé de Louis XIV, il est vrai, eût mal fait sa cour
6te; car die a àe grandes relations avec la Reine d*Espagne, dont je luy ai TU recevoir plusieurs lettres...
« L'on a eu des nouvelles par le dernier ordinaire qui asseure que la comtesse de Soissons estoit arrivée à Bilbao le 16 du passé et qu^elle en estoit partie le satisfaite Jusque-là de son voj^ge... *
« 29 avril.
« Notre entretien roula après sur la comtesse de Soissons,
qui parle de son retour en cette ville, à ce que marque une lettre de ja Reinr qu'il me montra.» {LettresduS,Blanquet,AACkLi\s&i)iE&
AFFAIRES ETR AIN GÈRES.)
* Mémoires du feld-maréchal comte de Mérode H^esterloo,U i, p. 32; Bruxelles, 1840.
^ Ibidem^ p. 36.
?12 LES xn:t t;s dk mazarin.
au maître en montrant Texilée au comble de la for^
tune et du crédit; il était chargé de Tobserver de près, de déjouer au besoin ses intrigues ' , et voici Tidée qu'il donne de son existence à Madrid : « La irie de la corn* tesse de Soissons, écrit-il au roi, consiste à recevoir chez elle tous les gens qui veulent y venir depuis les cinq heures du soir jusques à deux ou trois heures après minuit. Elle sert une table de dix à douze couverts, dont cinq ou six sont remplis par autant de goinfres de profession qui y viennent tous les soirs sans y manquer, ne jouent nj ne parlent, et ne font que se remplir de viandes^ n*y ayant de nation au monde si sobre que Tespagnole cliez elle , ni si gourmande ailleurs : c'est une expérience qu'on fait tous les jours en ce pays-ci. Le reste de la compagnie est formé d^une vingtaine de petites gens qui y vivent avec si peu de respect qu'ils y entrent leurs cheveux attachés derrière, ^ns gonille , leurs boucliers au bras , leurs grandes épées et leurs ])oignards. C'est , Sire , tout ce qui se peut apporter de familiarité et d'air de mépris pour la maison d'une femme de qualité; anssy nV paroît-il aucun grand seigneur, ou du moins fort rarement.
* <c J'approuve le parti que vous avez pris de n^avoir aucune intelligence avec la comtesse de Soissons ; il y a bien de l'apparence que la conduite qu'elle tient ne luy donnera pas un grand crédit an lieu où vous estes, et qu'elle l'obligera plutôt à s'en retirer que tout ee que vous pourriez faire pour l'en éloipier. Tnsrhez néaimioios d'être toujours bien informé de ses iutrigues, pour faire donner sur ce sujet à la Reine les avis qui conviendront le plus à ses intérêts. » (Fontainebleau, 23 octobre 1688. Lettre du roi au comte de Bebenac, ambassadeur à Madrid, Aachives des affaib^s exbangèbbs.)
« Votre Majesté aura la bonté de me pardonner ce détail; je ne le fais que parce que j'ay cru luy devoir une citation exacte de la manière dont vivoit ici ma*dame la comtesse de Soissons Il est c^ertain, d'ailleurs, qu'avec l'esprit qu'a madame la comtesse de Soissons , si elle voiiloit s'appliquer, elle pourroit pénétrer dans beaucoup de choses qu'où ne découvriroit pas de soi-même. «. Je l'observeray de plus près, et feray mon possible pour m opposer à la confiance que la reyne d'Espagne pourroit peut-être un jour reprendre avec elle * . »
Les dépêches que nous consultons ne disent pas si la comtesse pratiquait encore la science des horoscopes et des évocations , et si les esprits familiers de riiôtel de Soissons l'avaient suivie jusqu'à Madrid. L'ambassadeur relate à son maître toutefois cette singulière aventure. Le roi d'Espagne, le pauvre Charles 11, s'était mis en tête que la comtesse de Soissons hii avait jeté un sort, et c'est à cela qu'il s'en prenait de n'avoir point d'enfants. Fort troublé par cette pensée, il ût inviter la magicienne à quitter l'Ëspagne ; mais elle n'en fit rien, et la peur empêcha le roi d'insister. « A quelque temps de là, écrit l'ambassadeur, qu'il faut
♦ Lettres (lu com te de Rebencic au roi, 7 octobre 1688. (Abchives
©ES AFFAIBES ÉTRA?iG£E£S.)
On lit dans une autre dépêche postérieure de quelques jours : « 3Iadame la comtesse de Soissons s'est raccommodée avec la Reyne; elle m*a aussy fait faire des civilités siir ce qu'elle m'avoit injustement accusé d*avoir eu part à ses dernières affaires. Je ne i*a point encore voulu rencontrer nulle part depuis que je suis à Madrid. 4 22 octobre 16S8.
laisser parler, ua certain moine dominicain , amy du confesseur du roy^ eut une révélation que le roy et la
reyne estoient charmés. Je marque en passant. Sire, que depuis longtemps le roy d'Espagne a dans Tesprit qu'il l'est, et mesme par madame la comtesse de Soissons. II estoit question do lever le charme, pourvu qu'il eust été jeté depuis le mariage; s'il lavoit été avant, il n'y avoit point de remède. La cérémonie estoit horrible; car, Sire, le roy et la reyne devoieut être déshabillés toutnuds. Le moyne, revêtu d'habits d'église, devoit faire des exorcismes, mais d'une manière miàme. Eusuite de quoy, en la présence mesme du moyne , on devoit voir si le charme estoit levé. La reyne a esté violemment persécutée par le roy pour y consentir, et elle ne pou>oit en aucune façon s'y résoudre. Tout cela s'estoit passé * fort secrètement, et je n'en avois aucune connoissance, lorsque je reçus un billet non signé par lequel on m'avertissoit que, si la reyne avoit la complaisance de consentir à ce que le moyne pro]}Oàoit, elle seroit perdue, et que c'estoit un piège que le comte d'Oropesa lui tendoît. Le dessein estoit d'en conclure que la reyne estoit charmée avant son mariage, et que par conséquent il devenoit nul *. »
L'ambassadeur sut déjouer cette ténébreuse intrigue, en se concertant avec la reine et son confesseur. Ses lettres renferment les délicates confidences que la princesse se hasardait à lui faire sur les particularités
* Voyez à Wippendice (L) cette correspondance, qui était adressée à Louis XIY daus uu chiffre dont lui seul avait la clef.
les plus secrètes de son mariage ; mais s'ils réussirent à parer ce coup, en faisant passer au roi Tenvie de cet étrange exorcisme, il en coûta la vie à la pauvre reine. Rappelons son historique en quelques mots. Marie- Louise d'Orléans, fiU^ aînée de Monsieur, frère de Louis XIV , et d'Henriette d'Angleterre , dut épouser, aux^ termes d'un article du traité de Niuiègue, le roi d'£iâpagne Charles II. Elle avait neuf ans lorsqu'elle perdit sa mère. On trouve daus les Mémoires de l'archevêque Cosnac quelques mots d'Henriette assez durs pour cette enfant , que l'entourage de Monsieur avait , il semble, indisposée contre sa mère. En grandissant elle conçut de Tinclination pour le Dauphin; Mademoiselle de Montpensier raconte qu'elle en don.» nait prudemment avis au père : « Je disois à Monsieur : ne menez pas votre fille si souvent ici; cela lui don- • nera des dégoûts pour tous les autres partis, et, si ^Ue n'épouse pas M. le Dauphin, vous lui empoisonnez le reste de sa vie par l'espérance qu'elle en aura eue * . »
Elle avait nourri, en effet, cette espérance, et, quand le mariage d'Espagne fut décidé, elle s'abandonna à un désespoir que madame de Sévigné nous peint ainsi :
<r La reine d'Espagne crie toujours miséricorde, et se jette aux pieds de tout le monde. Je ne sais com*» ment l orixueil d'Espagne s'accommode de ses désespoirs. Elle arrêta l'autre jour le roi par delà l'heure
, * Mém. de MademoUellê de Montpemier, coll. Petitot , t. xui p. 390.
île LES NIÈCES DE MAZARIN.
de la mesBe ; le roi lui dit : « Madame , ce seroit une « belle chose que la reine Catholique empêchât le roi
« Très-Chrétien d'aller à la messe 1 » On dit qu'ils seront fort aiscB d'être défaits de cette catholique \ »
« La reine d'Espagne devient fontaine... La reine d'Espagne va toujours criant et pleurant. Le peuple disoity en la voyant dans la rue Saint-Honoré : Ah! Monsieur est trop bon ; il ne la laissera point aller; elle est trop affligée. Le roi lui dit : Madame ^ je souhaite de vous dire adieu pour jamais; ce seroit le plus grand malheur qui vous pût arriver que de revoir ia franco »
. On sait que Louis XIV avait dit à sa nièce, en lui an* nonçant ce mariage : ce Je vous fais reine d'Espagne; je n'aurais pu faire mieux pour ma flUe. — Oui ,
répondit-elle en pleurant; niais vous auriez pu faire plus pour votre nièce. » Uuant à ce Dauphin qui lui coûtait tant de larmes, voici comment il prenait part à sa douleur : a Ma cousine, lui dit-il, je me réjouis de votre mariage; quand vous serez en Espagne, vous m^enverrez du fowrou; je Faîme fort.» — « Cela la mit au désespoir, dit Mademoiselle; elle monta en carrosse sans lui dire adieu... La princesse d'Harcourt l aecompagna; c'étoit une femme fort sotie, et qui en usa bien ridiculement avec cette pauvre princesse, qui étoit fort enfant'. » Madame de Sévigné ne tarit
* Lettres de madanu de Stviyné, 18 septembre 1679.
2 Ibidem, 27 septembre l()79.
3 Mém. de Mademoiselle de Montpensier, coU, Petitot, t. xlui, p. 389.
OLYMPE MA.NC1^I. Jt?
pas sur ce chapitre, car elle était auic sources dés nouvelles*.
Le mariage se ût, et la nouvelle reine se consola; le roi d'Espagne, fort amoureux d*elle, lui fit un peu oublier ce Dauphin qui ne lui demandait que du tourou. L'histoire ne dit pas si elle se souvint de cette
commission flatteuse.
Vive et spirituelle comme sa mère^ Louise d'Orléans prit beaucoup d'ascendant sur son mari ; mais elle resta Française, et sa correspoudaiiee informait Versailles de ce qui se passait à Madrid''. Elle faisait de son mieux naturellement pour maintenir la paix entre les deux couruuues, et pour détacher Charles II de la^ ligue formée contre Louis XIV. £lle avait à tenir tête à la reine*mère et au conseil d*Espagne , oii dominait l'esprit autrichien. Telle était sa situation, lorsqu'elle mourut subitement. Le parti que sa mort fit triompher fat soupçonné de l'avoir fait empoisonner ; mais , quant aux détails et aux agents de ce pré* tendu crime, tous les récits diffèrent étrangement.
Le duc de Saint-Simon, qui visita l'Espagne, comme ambassadeur, plus de trente ans après , semble avoir pris ses renseignements sur les lieux mêmes, et c'est
* Madame de Vtllars, qui était près de la Jeune leine à Madrid, écrivait régulièrement à madame de Conlanges; il existe treute-scpt lettres d*eUe, du 3 novembre 1679 au 15 mai 1681, pleines de détails dMntéricur et d'anecdotes sur le mariage et les relations de Charles II et de Louise d'Orléans.
^ « Le conseil d'Espagne , écrit madame de Sévigné , a résolu de nous déclarer la guerre, à ce que la reine d'Espagne a mandé à Monsieur. »
Ufl LES riiiXXS DE MAZARIN.
bien la eomteise de Soissons qu'il accuse d'avoir donné le poison ; voyons son récit, en Tabrégeant ; « Le comte de Mansfeld étoit ambassadeur de l'Empereur à Madrid, et la comtesse de Soissoiis lia un commerce intime avec lui dès eu arrivant, La reine , qui ne respiroit que France , eut une grande passion de voir la comtesse de Suissons. Le roi d'Espagne, qui avoit fort ouï parier d elle, et à qui les avis pleuvoient, depuis quelque temps, qu*on vouloit empoisonner la reine, eut toutes les pemes du monde à y consentir. Il paroît à la fin que la comtesse de Soissons vint quelquefois les après-dîners chez la reine par un escalier dérobé, et elle la voyoit seule avec le roi. Ces visites redoublèrent , et toujours avec répugnance de la part du roi. Il avoit demandé en grâce à la reine de ne jamais goûter de rien qu'il n'en eût bu ou mangé le premier, parce qu'il savoit bien qu'on ne le vouloit pas empoi* bonuer. 11 faisoit chaud; le lait est rare à Madrid. La reine en désira, et la comtesse , qui avoit peu à peu usurpé des moments de tète à tète avec elle , lui en vanta d'excellent, qu'elle promit de lui apporter à la glace. On prétend qu'il fut préparé cbez le comte de Mansfeld. La comtesse de Soissons l'apporta à la reine, qui l'avala, et mourut peu de temps après * . » Saint- Simon ajoute que la comtesse , dont la fuite était préparée, (juitta le palais dès que la reine eut bu ce lait et réussit à sortir d'Espague.
L'accusation, comme on voit, est formelle; les faits
* Mém, de Saint-Simon, t. xii , p. 114, édit. in-lS.
. 0LY3IPE MAlfCINI. i\9
y sont circonstanciés : c'est une déposition plus positive que les aveux de la Voisin; mais Saint-Simon, lui, i^'avait pas besoin d*ètre mis à la torture pour prêter des crimes à ceux qu'il n aimait pas. Pour lui , les parvenus n*étaient^ilâ pas capables de tout ? Quelles mazarinades il . aurait faites au temps de la Fronde, ce pamphlétaire à talon rouge! Un demi-siècle après, il en voulait encore à la famille du Mazarin. . Saint-Simon avait rapporté de son voyage d'Espagne cette histoire de lait empoisonné. Sans nul doute il y ajouta foi, et sans regarder de près à Tinvraisemblance de l'affaire. Cette reine, à qui l'on procure du lait en cachette, comme la chose la plus rare, et qui s'en fait apporter par une princesse étrangère, au lieu de s adresser à son maître d'hôtel, cela ne ressemblet4I pas à un conte de fées? Il n'est guère étonnant d'ailleurs que les bruits d'empoisonnement qui avaient déjà couru sur la comtesse de Soissons aient donné lieu en Espagne à de nouveaux soupçons et à une sorte de légende populaire ' ; mais , dans une sphère plus élevée, on ne trouve que Saint-Simon qui attribue ce crime à Olympe. Examinons les témoignages contemporains :1a Palatine, duchesse d'Orléans, bellemère de la reine d'Espagne, croit à Tempoisonnement, comme Saint-Simon -, mais chez elle il n'est pas ques-
* Peut-être était-on arriva à la confondre avec celte autre Olympe (donna Ulimpin^, belle-sœur du pnpelnuocont X, à qui l'on imputait alors tant de ( rimes d'empoisonnement. Ou portait à cent cinquante le noîiilire de ses victimes dnns Rome : elle vendait les bénéfices, et les reprenait par le pomn pour les vendre de nouveau.
tion de lait à la glace : elle assure que la reine fut empoisonnée dans des huîtres , ce qui pourrait bien réduire Taffaire à un simple accident. Elle dit encore, et avec peu de Yraisem])lance , que ce fut le comte de Mansfeld qui procura le poison à deux femmes de chambre françaises. Quant à la comtesse de Soissons, il n'est pas question d'elle ici.
Voici maintenant le Journal de Dangeau r « Le roi a dit en soupant : La reine d'Espagne est morte empoisonnée dans une tourte d anguilles ; la comtesse de Pernitz, les caméristes Zapata et Nina, qui en ont mangé après elle, sont mortes du même poison. »
Cela se ressent peu de la réserve habituelle à Louis XIV; Dangeau })ourtant, toujours présent, était aux écoutes, et il a le mérite, à défaut d'autres, d'être en général un rapporteur ûdèle. On s'explique d'ailleurs que, surpris dans sa politique par la mort de la reine Louise, le roi ait laissé brusquement échapper, dans sa colère, ce qu'il eût caché en d'autres circonstances. Cependant le récit de Dangeau paraît inTrai*» semblable à Voltaire, qui ne peut admettre que le roi se fût oublié à ce pointé II ajoute que plusieurs do*
* On pourrait citor plus d*un cas où Txiiiis XIV s'oublia d'une manière biea plus i \lraordiiiaire. Voici, par exemple, Tétrange anecdote rapportée par madame de Sévigné , et qui est relative précbemeut à la future reine d'Espagne, Louise d'Orléans :
« La jeune Mademoiselle a la fièvre quarte; elle en est très-fâchée; cela trouble les plaisirs de cet hiver. Klle fut l'autre jour aux Carmélitt s de la rue du l' ntloy ; elle leur demanda un remède pour la fièvre quarte; on lui doiiiut un breuvage qui la fit beaucoup vomir : cela fit grand bruit. La princesse ne voulut point dire qui lui avoit donné ce
OLYMPE MANCINf .
mestiques de Louis XIV lui ont aiiirmé que rien ne* tait plus faux que ce récit. Comme Voltaire écrivait plus de cinquante ans après révénement, ces domestiques-là devaient être bien vieux! U s*enquit, nous assure-t-il encore, « auprès de la duchesse de Saint» Pierre, qui arrivait d'Espagne, s'il était vrai que les trois personnes citées plus haut fussent mortes avec la reine; cette duchesse lui attesta, au contraire, que toutes trois avaient survécu à leur maîtresse * . »
Voltaire, on le sait, repousse généralement, et
comme de parti pris, tous les soupçons d'empoisonnement qui reparaissent si souvent durant le règne de Louis XrV. Saint-Simon et autres voient le poison partout j Voltaire n en veut entendre parler, nî pour Madame (Henriette d'Angleterre), ni pour sa fille la reine d'Espagne, ni pour Louvois, ni pour les petits-enfants •de Louis XIV* Il avait raison de ne point subir aisément ces sinistres impressions; mais ses relations avec
breiivagc ; enfin on le sut. Le roi se tourna gravement vers Monsieur: «Ah! ce sont les Carmélites S Je savois bien qu'elles étoient « des friponnes, des intrigantes, des ravaudenses, des brodeuses, « des bouquetières; mais je ne croyois pas qu'elles fussent des em- « poisonneuses. » La terre trembla à ce discours; tous les dévots fuient en campagne. Enfin, on a tout rapsodé; mais ce qui est dit est dit, ce qui est pensé est pensé, ce qui est cru est cru. Ceci est d'original. » (Lettres de madame de Sérigné, 15 octobre 1677.) ' On lit aussi dans Saint-Simon que le roi , ayant reçu des nouvelles peu flatteuses de la conduite de son fils, le duc du Maine, à Tarmée^ déchargea sa colère sur un valet qui prenait un biscuit , et le roua de coup» de canne devant toute la cour. Saint-Simon en fut témoin, et il mérite créance pour tout ce qu'il a vu de ses yeiix. * Œuvres de Voltaire, t. xviii, p. 13il, édit. Bouchot.
222 LCS NIÈCES DE MaZARIN.
les grandes familles rendent sa Justice historique OQ peu suspecte en pareil cas.
Nous uen a\ons point iuii avec les variantes, quant à la mort de cette pauvre reine. Madame de la Fayette, qui avait été liée avec sa mère, nous affirme mainte nant que le poison lui fut donné dans une tasse de cbocolat. « Elle soupçonnoit qu'elle seroit empoisonnée, et le mandoit, presque tous les ordinaires, à Monsieur. 11 lui envoya du contre-poison, qui arriva le lendemain de sa mort* . » Il n'est point question , dans ce récit, de la comtesse de Soissons; la cour de France, d'ailleurs, n'eût pas manqué de bien mettre la reine en garde, en la prévenant de ne faire acheter par la comtesse ni son kiit ni son cliocolat. Madame de la Fayette nous fournit aussi son contingent de nouvelles sur la mort de cette pauvre reine ;
« Quand on vint dire à l'ambassadeur qu'elle étoit malade, il se transporta au palais ^ mais on lui dit que ce n'étoit pas la coutume que les ambassadeurs vis* sent les reines au lit. 11 fallut qu'il se retirât; et, le lendemain , on Tenvoya quérir dans le temps où elle commençoît à n'en pouvoir plus. I^a reine lui redit une infinité de fois qu'elle inouroit de sa mort naturelle. Cette précaution qu'elle prenoit augmenta beaucoup les soupçons, au lieu de les diminuer'. »
Si nous voulons une nouvelle version, nous n'avons qu'à consulter encore Mademoiselle. Elle accuse un
* .\fadame de la Fayette, coll. Petitot, t. uiv, p. 75 et suîv. 2 Ibidem.
OLYMPE MANCIXI. 223
certain grand d'Espagne, « le duc de Pastronne, d'à* voir parlé de la reine bien mal à propos , et ses discours, dit-elle, ont bien contribué à son malheur et à sa fin tragique. » £Ue ajoute encore ; « Le comte de Mauselle est celui qui fut cause de sa mort, à ce qu'on m'a dit \ » Il est dommage que Ton n'eu ait pas raconté plus long à Mademoiselle ou qu'elle ne croie pas devoir nous en révéler davantage . Elle ne dit rien, du reste, de la comtesse de Soissons.
Venons maintenant aux dépèches du comte de Rebenac, l ambassadeur de France; celui-là devait être assurément le mieux informé. 11 quitta l'Espagne deux mois après, et Dangeau nous apprend qu'en arrivant à Versailles il fui introduit chez le roi, qui l entretint longtemps.
Cet ambassadeur avait joué à la cour d'Espagne un étrange personnage ; il s'était posé assez publiquement en amoureux de la reine. Était-ce passion réelle ou comédie? Si ce fut un rôle commandé par la cour de France dans un but d'influence et de domination cachée, l'expédient put être fatal à la pauvre princesse; cette circonstance bizarre semble encore compliquer le mystère de sa mort.
Voici en quels termes éloquents, solennels, l'envoyé de Louis XIV lui rend compte de la catastrophe ^ :
• Ne <;(Tnit-ce point Mansfcld? {Mém. de Mademoiselle de Montpensier, coll. Pctitot, t. xlïii, p. 389 etsuiv.)
^ Il annonçait ainsi dans sa dépêche, deux jours auparavant, les premiers symptômes du mal :
P, S, « La Reyne est fort tourmentée d'une grosse colique depuis
«Madrid» 12 février 1689.
« Le courrier porte à Votre Majesté la plus triste et « la plus déplorable de toutes les aouvelles. La Reyne a d'Espagne vient d*expirer après trois jours de coliques « et de vomissements continuels. Dieu seul, Sire, con- «t noist la cause d'un événement si tragique! Votre ce Majesté aura connu par plusieurs de mes lettres les a tristes présages que j'en avois!
« i'ay veu la Reyne quelques heures avant sa mort, « Le roy son mari m'a refusé deux fois cette grâce. « Elle m'a demandé elle-même avec tant d'instance « qu'on m'a fait entrer. J'ai trouvé, Sire, qu'elle avoit c( toutes les marques de la mort; elle les cognoissoit « et n'en estoit point effrayée. Elle estoit comme une «e sainte à l'égard de Dieu , et comme un héros à Té» « i^ard du monde. Elle m'a commandé d'assurer Votre « Majesté qu'elle estoit en mourant , comme elle éstoit a pendant sa vie, la plus fidèle amie et servante que « Votre Majesté pût avoir. »
L'ambassadeur, convaincu de l'existence d'un crime, ne recula point devant un éclat : il voulut assister à l'ouverture du corps; il demanda d'y envoyer des médecins, et on lui refusa tout; il aposta des chirurgiens à la porte de Tappartement, dans l'espoir qu'ils pourraient s'y introduire ; mais les précautions étaient
hier. Les médecins cependant n'en ont aucune mauvaise opinion, quoique ses vomissements soient fréquents et ses tranchées fort violentes. V (ABCBIV^S dis AFFAIBES énUHGiBBS.)
OLYilPE MABICtX!.
prises ^ lui*même iit'tous ses efforts pour y pénétrer» < et on lui barra le passage *. Il dénonee au roi dans ses dépêches ceux qu'il soupcuiiuo d'avoir commis le crime. « Ce sont, Sire, dit-îL le comte d'Oropesa et « don Emmanuel de Lira. Nous n'y mettons point la « royne-mère; mais la duchesse d'Albuquerque, dame « d'honneur de la reyne, a eu une conduite si sus* « pecte et a marque mie joye si grande, dans le mo- « ment mesme que la reyne se mouroit, que je ne puis « la regarder qu*avec horreur^ et elle est créature dé- « vouée à la rey ne-mère. »
Le médecin de la reine se trouve également en butte aux soupçons ; mais il n'est point question de la comtesse de Soissons dans ces dernières dépêches de Tambassadeur, ,qui veillait de près sur ses démarches. H dit que l'on mit de raffectation à répandre, dès le début de la maladië, que la reine avait mangé une quantité prodigieuse d'huîtres^ de citron et de lait glacé; il dément formeilement ces bruits ; « Je les ai, dit-il , tous vérifiés faux. »
Au moment où la reine mourut, le conseil délil)érait encore sur la question de guerre et d'alliances ^ ; les avis étaient partagés, et les amis de TAutriche redoublaient d'efforts pour perdre cette reine, qui avait, disait-on , « conservé pour la France un amour trop violent. » Sa mort assura aussitôt leur triomphe.
< Voyez ces pièces à V Appendice (L).
^ « Les advîs du conseil sont partagés et la question est agitée dans toutes les séances, » écrit le comte de Rebenac.
« Cela sent bien le fagot » , écrit madame de Sévigné. Cette idée trouTa peu de contradicteurs. «Il n'est pas douteux, dit un ambassadeur célèbre, que cette intéressante princesse, morte empoisonnée en 16Hdf n'ait payé de sa vie l'inutile empire qu'elle avait su prendre sur son époux.*. » Quant à la comtesse de Soissons, nous ne voyons donc que Saint-Simon qui. l'accuse. 11 est le seul qui parle de sa présence à Madrid le jom* de l'événement. Mais, en admettant qu'elle s'y trouvât encore ^, est-il présumable qu'elle eût prêté les mains au crime ? Que penser de tous ces tête-à-tête avec la reine d'Espagne, dont parle Saint- Simon? La cour de France, instruite par son ambassadeur, n'y aurait-elle pas mis bou ordre ? Maintenant, un pareil attentat eût-il beaucoup servi l'exilée ? Sans doute ce devait être un moyen de nuire à la France et de se venger de sa disgrâce ; mais avait-elle perdu tout espoir de retour? Dirart-on que ce bon office rendu
* Mém, de M. de Lou/oiUe, ambassadeur à Madrid, t. ir, p. 32.
3 n paratt, diaprés les dépêches que nous citons, qu'elle s'y trouvait encore dix Jours auparayant, et le fait suivant , rapporté par H. de Rebenac, atteste assez que la comtesse de Soissons était demeurée très-hostile aux intérêts de la France, a L'envoyé de Holiandet éerit-il, a osé faire publiquement ces jours<d une feste dans sa maison sur te bon succès des affaires du prince d*Orange (il venait de détrôner son beau-père, le roi Jacques II) ; non-seulement les Espagnols ne se sont point opposés à une démonstration de joie qui n*avoit de prindpe que le renversement de la religion catholique, mais madame de Soissons, coumne germaine de la reyne d'Angleterre, n'a point fait difficulté d'en faire les principaux honneurs, lyustée et parée comme on l'est dans un grand jour de feste. » [Lettre du 2 février 16S9, Archives dbs àffaibes ÉTBAXfoàBBs.)
OLYMPE MANCJM. m
à rAuiriche pouvait aider à la fortune de son fils? Nous répondrons qu'Eugène avait assez de son épée.
Après sa sortie d'Espagne, Olympe, s'il faut en croire Saint-Simon y prit le chemin de rAllemagne, « où elle vécut obscurément, dit-il , tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre. »!! prétend qu'elle n'osa retourner dans les Pays-Bas espagnols, et n'y reparut que beaucoup plus tard.
Mais nous avons ailleurs des renseignements plus sûrs. Trois ans après son départ d'Espagne, nous retrouvons la comtesse à Bruxelles ; elle y avait repris sa grande existence, partout et toujours nommée la première parmi les grandes dames des Pays-Bas. « L'électeur de Bavière, nous dit le maréchal de Mérode, fut d'une grande civilité à Bruxelles; il faisoit des visites à toutes les dames de la haute compagnie, mesdames de Soissons, d'Egmont, d'Aremberg, de Ligne, de Yaudemont; il alloit toujours à leurs assemblées, toujours à toutes leurs fêtes * . »
Le même contemporain, à trois années de là, nous aidera à constater encore le grand état de la comtesse. I/électrice de Kaviore, nous dit-il, ayaiil eu la prétention de recevoir debout les dames de la haute société de Bruxelles , «madame de Soissons, madame la princesse de Yaudemont, madame la dueJiesse d'Aremberg et ma mère ne la virent jamais ^. »
/ Mém, du feld'maréehal, comte de Mérode WesUrloo, 1 1, p. 74; Bnnelles, 1840.
^ itf., p. tA% (1694, 1685).
t!2a LES PIÈCES D£ BIAZARIX.
<>!viii})0, ainsi, trou\a. un |)uit dans son naulrage; Bruxelles lui offrit des aiïaires, des intrigues, do hautes relations. Mais qu'était-ce pour cette exilée de Versailles !
Son ami, son cher Vardes, qui ne la revit plus, acheva sa vie plus heureux qu'elle. 11 était resté
seize ans exilé dans son petit gouvernement d'Aigues- Mortes, où il faisait les délices de la noblesse de Provence. Il n'était point homme à faire longue pénitence, et il vécut dans cet exil , à peu de chose près , comme à la cour. Les années ne lui ôtèrent rien de ses dangereuses std actions : il se fit aimer avec passion de la fille du marquis de Toiras, gouverneur de Montpellier. Mademoiselle de Toiras avait vingt ans ; Yardes en avail cinquante. Mais la nature, qui lui avait • prodigué tant de dons, n'y avait pas joint la constance : il abandonna la belle Toiras, et la laissa en proie au plus tragique désespoir. L aventure fit graud bruit; madame de Sévigné s'en émut , et elle écrivit en Provence à madame de Grignan : « .1 ai lioneur de l'inconstance de M. de Yardes; il a trouvé cette conduite dans la fin de sa passion , sans aucun sujet que de n'a* voir plus d'amour. Cela désespère, mais j aimerois encore mieux cette douleur que d'être quittée pour une autre. Voilà notre vieille querelle. Il y a bien d'autres sujets sur quoi je n'approuve pas M. de Yardes*. » Une sévérité si grande n'était-elle pas faite pour éton* ner bien des gens ?
* Lettres de madame de Sévigné, 30 mars lS7â.
OLYMPE MANCINI. ?îî>
Chose vraiment étrange 1 Cette histoire toute récente de la pauvre Toiras fournit un amusement à cette belle société oisive, si indulgente pour les félonies de l'amour. On en fit une sorte de drame, que Ton repré* senta dans les cercles intimes : madame de Sévigné goûta fort cette manière de passer une heure ou deux. « Madame de Coulanges, écrit-elle, et M. de fiarillon jouèrent hier la scène de Vardes et de mademoiselle de Toiras. Nous avions eu vie de pleurer ; ils se surpassèrent eux-mêmes * . »
Comment garder rip^ueur à un homme qui procurait h la bonne société de pareils délassements ? Madame de Grignan, dans ses lettres, abondait en nouvelles sur cet inipéniteiit aimable, à qui les belles dames finissaient par tout pardonner. Madame de Sévigné, elle aussi , lui envoyait ses baise-mains par sa fille : <t Vous aurez M. de Vardes, écrit-elle, quand vous recevrez cette lettre; faites-lui bien mes baise-mains, s'il m*aime autant qu'à Aix; mandez-moi si sa patience n'est point usée, s'il doit sa constance à la philosophie ou à l'habitude ; enfin , parlez-moi de lui » Ce fut une bonne fortune pour elle de passer une saison à Vichy avec Vardes, qui avait obtenu de s'y rendre; il y ensorcela son monde, comme toujours. « Vardes, écrit-elle, a extrêmement plu à Termes, et Termes à Vardes. Leurs esprits se sont frappés d'un agrément égal : c'a été un coup double. Cette connois-
' Lettres de madame de Sévigné, 1" avril ]072. - 3 Ibidem , 29 juillet 1G7I.
230 LE» .NJÈCbS DE MAZAAJX.
sauce qu'ils avoientde se plaire les rendoitplus aima,* bles encore * . »
Enfin, liOUTois fit un voyage en Provenee, et ce fa*
rouelle Louvois 8*y laissa prendre comme un autre ; les entretiens de Yardes le charmèrent à ce point qu*il donna au rolTenyie de le rappeler. Grande fut la nouvolle quand le maître déclara, à soulever, que Vardes serait à la cour dans trois jours. 11 arriva à Versailles, et mit un genou en terre dans la chambre du roi; il pleura ses plus belles larmes. Mais un fou rire éclata à son aspect : ce survivant des anciennes élégances avait conservé tout le costume de son temps. C'était le roi de la mode; mais, frappé de la baguette des fées, il avait dormi vingt ans. Cet homme admirable fit donc tout d'abord relTel d uii loxciiiuit. « H arriva, comme, le dit si bien son amie, avec une tête unique en son espèce, et un vieux justaucorps à brevet', comme on en portoit en l'an 1663. » Oui, il y avait de cela vingt ans; cette mode ne se trouvait plus que dans les portraits de famille. Le roi lui-même ne put garder son sérieux, et se prit à rire en le voyant. «Ahl Sire, s*écria Yardes, dont l'esprit avait moins vieilli que son justaucorps, quand on est assez misérable pour être éloigné de vous, on n'est pas seulement malheureux,^ on est ridicule. » Le roi fit appeler le Dauphin et le présenta à Vardes comme un jeune courtisan; Vai'des
* Lettres de madame de Sévigné, 18 septembre 1677.
> Cétait une casaque bleue, brodée d'or et d'argent, quî distinguait les principaux courtisans, et qui était semblable à celle du roi. Il fallut un brevet pour avoir le droit de la porter.
OLYMPE MANCm. 231
le reconnut et le salua. Le roi lui dit en riant -: « Vardes, voilà une sottise; vous savez bien qu'on ne salue personne devant moi. » M. de Vardes, du même ton: «Sire, je ne sais plus rien, j'ai tout oublié; il faut que Votre Majesté me pardonne jusqu'à trente sot* tises. — Eh bien ! je le veux, dit le roi ; reste à vingtneuf... » De Vardes, toujours de Vardes, c'est l'évangile du jour *. »
Un soupçon nous vient à l'esprit en lisant cette aventure : c'est que Vardes avait monté une comédie; gageons qu'il s'était habillé pour la circonstance ! Comment, en effet, un homme qui donnait le ton à la Provence, qui avait les yeux tournés vers la cour, eût-* il été en retard de vingt ans dans sa toilette? C'est là ce qu'on ne peut accepter. 11 voulut plaire à son maître en lui rappelant le bon temps de leur jeunesse, en
Tégayant même à ses dépens; et pour cela il endossa ses vieux habits. Comment la pénétrante Séviçné s'y est-elle trompée?
Vardes, rentré en grâce auprès du maître, redevint, à soixante ans, le favori du monde : c'était Ninon en justaucorps. 11 vécut cinq ans encore de cette agréable vie, « déployant jusqu'à la fin toutes les perfections humaines (c'est le mot de son admiratrice). 11 est plus délicieux que jamais, dit^elle; il est toujours le bon parti de la conversation ^. »
< Lettres de madame de Sériffné, 36 mai 1683. « Ibidem, l»" juin 1684.
Saint-Simon , it e8t vrài, dit le contraire : « n revint si rouillé
m LES PIÈCES D£ MAZARIN.
Et pourtant cet homme, qui avait tant su plaire, ne laissa pas de bien profonds regrets. U sauta dans Té* temité, séduisant, presque sfjptuagénaire. 11 s'était fort adonné à la cliimie^ et poursuivait avec constance la découverte de l'or potable pour prolonger sa jeunesse et sa vie. Il nevieillit pas, mais il niouriit, et celle qui avait tant joui de son esprit nous fait, cette ingrate^ Voraison funèbre de son ami un pen lestement. « Jé vous iiiaudois, écrit-elle, l'arrivée de M. de Tardes à la cour, je puis vous mander aujourd'hui son arrivée dans le ciel ; car tont chrétien doit présumer le salut de son prochain , quand il est mort avec tous ses sacrements... Enfin, dit-eUe en soupirant, je le regrette, parce qu*îl n*y a plus d*homme à la cour bâti sur ce modèle-là ^.
La comtesse de Soissons, que le marquis de Yardes
avait sans doute un peu oubliée, lui survécut pendant vingt ans. On aurait peine à suivre son étoile errante; mêlée aux intrigues, aux événements du dehors, elle mit sou activité au. service des intérêts de son illustre ûls ^ . Elle alla visiter quelquefois sa sœur Hortense en
qu'il ea surprit tout le monde, et conserva toujours du provincial. » Entre Saint-Simon, qui n'avait pu connaître Vardes, et madame de Sérigné , faut-il se demander quel est ici le meilleur garant?
* Lettres de madame de Sévigné, f Juillet 1676.
^ Ibidem, 3 septembre 1688.
> Il est souvent parlé, dans les correspondances des agents pollti> ques, de I9 comtesse de Soissons.
M Bruxelles , 7 janvier 1694.
« Madame la comtesse de Soissons, que je fus voir hier soir, m'a confirmé que le prince de Bade, son neveu, va demander en Hollande
OLYMPE MA>'CIM. 233
Angleterre. La coulormité de leurs desliaées^ leur commune disgràce, devaient les rapprocher, et on se plaît à croire qu'elles se tendirent la main dans Içur malheur. Nous n'avons guère que Saint-Simon pour nous parler des dernières années de la comtesse, et de ce côté il faut être en garde. Il nous dit qu'elle se iixa à Bruxellesy «cet y mourut dans une sorte d'opprobre ». 11 assure que les maréchaux de Vilieroy, de Boufflers et tous les Français de marque avaient défense de la voir. Cela serait assez vraisemblable , puisqu'elle était en pleine disgrâce. Est-ce qu'ils n'avaient | ;is aussi défense de voir, «n passant, l'archevêque de Cambrai?
Et pourtant on opposerait encore ici au duc de Saint Simon plus d'un témoin pour le contredire : « ISe savez-vous pas, écrivait madame de Coulanges, que M. le maréchal de Vilieroy a été voir madame la comtesse de Soissons à Bruxelles? 11 lui a mené son ûls; et madame la comtesse de Soissons avoue qu'il y a longtemps qu'elle n'a eu une si grande joie'. »
L'amie de madame de Sévigué nous dit encore : « Ma sœur brille à Bruxelles: elle a tous les soirs ma-
et en Angleterre des troupes ou un subside pour Tarméc qu'il doit commander sur le Rhin.....
« Madame la comtesse de Soissons , qui a beaucoup d*aversion pour M. Bickfeld, ne perd pas une oceasion de lui rendre tous les mauvais offices qu'elle peut. Le prince de Bade a été fort assidu à la voir; elle Ta exhorté à se donner du repos , ù quoy elle m^a dit qu'il paroissoit porté » et que, sy le prince d*Orange ne faîsoit pas les choses comme il fallott, l'Empereur pourroit faire la paix. » (Ancif.
DES AÏF. ÉTBAlfG.)
* Lettre xliv de madame de Coulanges, Paris, 10 mai n 03.
m LES MëCJ^S i>£ MAZARm.
dame la comtesse de Soissons à souper chez elle * . » Est-ce donc ainsi qu'elle était abandonnée? et n'estce pas jouer de malheur que de rencontrer de pareik démentis * ?
Tous les écrivains ont répété Saint-Simon, et se sont trop fiés à sa probité haineuse; sa terrible bonne foi, dupe de ses inimitiés, fait de lui le visionnaire du préjugé et de la vengeance. Saint-Simon , comme le Dante, a ses réprouvés, et il se venge, lui, par la damnation iiistorique.
* Lettre xliv de madame de Coufanges, Paris, 17 juin 1701.
* Ajoutons encore le téi iniun ige assez sur de Saint- Évremond , qui dit à la duchesse de M;izat iii, dans une épttr^ de cette époque:
« Les deux pour les Ik)uillon se sont enfin ouverts ;
« Le connétable est mort , la comtesse prospère »
(Œuvr. de Saint- Évremond, t. vi, p. 10.)
U écrit ailleurs, dans une lettre ù madame de Mazarin :
« Je vous ai ouï dire que Madame la comtesse ne se laissoit jamais entamer. » (Œuvr. , t. vi, p. 20.)
Les deux filles d'Olympe sont aussi maltraitées que leur mère dans les Mémoires du duc de Saint-Simon. « roi, dit<il, à la prière de M. de Savoie, envoya enlever mademoiselle de Carignan par un lieutenant de ses gardes, qui la mena aux filles de Sainte-Marie. En même temps rélecteur de Bavière en fit autant à Bruxelles , où il fit conduire dans un couvent ma(!pmniselle de Soissons de chez sa mère. Leur conduite étoit depuis loii^tcmps tellomfnt indécrate que 31. Savoie ne put plus supporter ce qu'il en apprenoit. Quelque temps .iprès il envoya mademoiselle de Savoie ici , où mademoiselle de Soissons se devoit rendre, pour les conduire toutes deux dans çes États, où il pomptoit les resserrer iort dans un couvent ; mais à la fin elles obtinrent, l'une de retourner chez sa mère à Bruxelles, l'autre de l'y aller trouver d'ici. * [Saint-Simon, t. m, p. 153, in -18.)
Saint-Simon doit-il être cru sur parole, quand il nous iiioiUre les filles d'01\ inpe sous un jour si fâcheux, lui si peu \Tai^en ce qui touche la mère?
OLYMPE MANCLM. 9.35
Quand la comtesse de Soissoos mourut, ni le roi ni la cour ne prirent le deuil , quoiqu'elle fût alliée à la
maison de Savoie ; il n*y eut que la duchesse de Rouigqgne qui le porta six jours. N'est-ce pas Saint-Simon qui nous affirme encore que le prince Eugène n'alla voir sa mère qu'une seule fois? Mais il n'y a qu'à ouvrir les gazettes pour saTOÎr que le prince, qui passait fréquemment à Bruxelles, « y desceiidoit chez Son Altesse madame la comtesse de Soissons , sa mère, où il recevoit les compliments des ministres et de tous les seigneurs * , » On a vu que son cousin , le prince de Bade, en usait de même.
Lorsque Eugène visita , en 1710, TAngleterire, le parti de la paix le lit insulter dans les feuilles publiques en diffamant la mémoire de la comtesse de Soissons. Elle était morte en 1708*, dans tout Téclat des vjc-
* Voîci un c\.trait des Relations véritables (journal de Bruxelles), p. 740:
« De Bruxelles» le 10 jaillek 1708.
« Sur le midi éa même jour (6 juillet), passa par cette ville, en poste, le prince Eugène de I^Toie^ accompagné du nujor général Cadogan, aUant au camp d'Assche, où il tint conseil de guerre ayec le . prince et duc de Mariborough , et le 7, yers les cinq heures du soir, il Tint en cette ville descendre chez S. A. madame la comtesse de Soissons, sa mère, où 0 reçut les compliments des ministres et des seigneurs, et repartit hier matin pour l'armée »
Ceci se passait trots mois avant la mott de la comtesse. Voill comment elle mourut dans ropprobre et Tabandon !
^ « De Bruxelles, le 12 octobre 1708.
« Mardi matin , 9 de ce mois, S. A. madame la comtesse douairière de Soissons mourut en cette ville , d'une maladie de quelques semaines : ses belles qualitez , ses vertus et surtout sa eharité envers les pauvres la rendent recommaudable , et la font regretter de tout le monde. » {Relations véritables, p. 656.)
236 m MÈCCS UE MAZARIN.
loires de sou llls et à quelques i>as de ses champs de bataille. Courtisans, généraux , négociateurs de la grande alliance, pouvaient-ils manquer de faire leur cour à la mère d'un généralissime victorieux? Elle fut bien vengée de ceux-là qui défendaient de lui rendre visite. Que de gens de Versailles , que de vieilles connaissances (Villeroy entre autres) ne retrouva-t-elle pas parmi ces prisonniers dont le vaiqueur d'Oudenarde et de Malplaquet remplissait les forteresses de l'Aile niague et des Flandres ! Elle vit chanceler le trône de Louis XIV sous les coups redoublés de son fils ; elle fut témoiii des défaites et de l'humiliation de cette cour qui l'avait bannie, et la mère d'Eugène expira en goû* tant ce dernier plaisir de l'orgueil et de la vengeance.
MARIE MANCLM
CONKBTÀBL£ COLONNA.
Madame Alauciui avait dit, tii uiouiaut, au cardinal Mazarin, que son mari, Tastrologue, lui avait révélé qu'un jour lcu^ fille Marie occasionnerait de grands troubles dans le monde, La pauvre dame, inquiète dc6 prophéties de son époux, cherchait pourtant à conjurer des maux si bien écrits dans les astres. Elle n'v vit point de meilleur remède que de supplier son frère de laisser sa fille au couvent et de la consacrer tout à fait à Dieu. Maib il n'eut point égard au vœu de la mourante, soit qu'il eût moins foi que sa sœur aux talents divinatoires de son beau-frère, ou qu'il eût ses raisons pour passer outre.
Madame Mancini, cédant aux désirs du cardinal, lui avait amené de Rome, après la Fronde, ses deux filles Marie et Uortense. Les prétendus Mémou es de .^iarie *
' Voir plus loin la uote n laim* uii\ Mémoires de Marie Mancini,
m * LES MÈCES DE MAZARIN.
nous disent que sa mère, ne la trouvant point belle, vse souciait peu de la produire à la cour^ et qu'elle lui proposa d'entrer en religion dans le monastère de Canipo Marzo, où une &u ur du cardinal avait pris le voile. Marie, à qui ce parti souriait fort peu, répondit à sa mère « qu'il y avoit des couvents partout, et que, lorsqu elle seroit poussée par quelques-uns de ces mouvements célestes, il lui seroit aussi facile de les suivre à Paris qu'à Rome » Madame Mancini, sa sœur Martinozzi et leurs eufants s embarquèrent sur une magnifique galère couverte de banderoles, que la ré* publique de de nés leur envoya comme à des reiues, La duchesse de Mercœur se rendit en Provence audevant de sa mère et de ses sœurs, et elles séjourné* rent huit mois à Aix dans le palais du gouverneur. Le cardinal leur laissa le temps de se façonner à la lan* gue et aux usages du pays. Une fois à Paris, Marie et Hortense furent mises au couvent des Filles Sainte- Marie, à Cbailiot, et y restèrent deux ans ^.
Le cardinal les fit passer de ce séjour de paix à la vie enivrante du Louvre : Marie allait atteiudie dixhuit ans; Hortense en avait treize. Mazarin leur donna pour gouvernante madame de Venelle, qui apporta un grand zèle à sa tâche. Tantôt il avait ses nièces auprès de lui dans son logement du Louvre, à proximité du roi et de sa mère, ou bien il les emmenait à son palais
* Apologie, ou les Féritabies Mémoires, p. 6. (Leyde, 1678.)
> Mém. de madame de MoUecUle» Cependant les Mémoires de Marie, p. II9 disent qu^eUe fut placée au couvent de la Tisitation du faubourg Saint-Jacques.
MABIE HA?lCI?iI. V »
Mazarin , ainsi que dans les fréquents voyages de la cour à Samt-Germain et à Fontainebleau. Les contemporains disent généralement que le cardinal avait tiré ses nièces de leur couvent pour donner au roi des compagnes prêtes à remplacer Olympe, avec Tespoir qu'il en naîtrait quelque attachement plus sérieux que le premier. C est là une interprétation qui ne choque en rien les vraisemblances; ajoutons cependant que la mort et les mariages avaient fait un grand vide autour de Mazarin. Il venait de perdre coup sur coup sa sœur et sa nièce Laure; il avait vu périr le plus aimé de ses neveux. Ses nièces Martiaozzi, en se mariant, s'étaient éloignées de lui; leur mère avait regagné ritalie. Le mariage d'Olympe enfin acheva de rompre ces liahitudes de famille qu'il s'était faites. A part ses arrièrepensées, ne pouvait-il pas ressentir comme un autre ces besoins de la vie intérieure? Mais il était homme à en tirer un double parti : le cœur du roi, très-inflammable , pouvait tomber en de mauvaises mains , et il était de la prudence de faire qu'il restât comme un gage dans la famille. 11 y avait là, il est vrai, quelque difficulté : Hortense était parfaitement belle, mais elle était encore dans cet âge que Louis XIV n'aimait pas. Quant à Marie, qui se rapprochait de l'âge du roi, il paraît (pie le couvent n'avait pas beaucoup développé ses charmes, si le portrait que l'on nous en donne est fidèle. Elle était grande, mais si maigre que son col et ses bras semblaient décharnés; puis elle était brune et jaune. « Ses yeux grands et noirs, nous dit-on, n'ayant point encore de feu, paroissoient m-
240 LKS M£C£S D£ MAZARl.N.
des; sa bouche éloît grande et plate, et hormis les
dents, qu*elle avoit belles, on la pouvoit dire toute laide alors * . » Tel est le portrait de cette nouvelle Hé* lëne, dont Tastre menaçant rayonnait aux cieux. Le roi fit d'elle une camarade, et rien de plus, préférant ce pis-aller à la petite Hortense, mais si peu épris d'elle qu'il devint presque aussitôt amoureux d'une fille d'honneur de sa mère, mademoiselle de la Mothe d'Argencourt^. Celle-ci était faite pour plaire, avec ses yeux bleus, ses cheveux blonds, sa belle taille, et mieux encore la grâce et le bon air de toute sa personne. Elle fut bientôt admise à de petits jeux, et le roi, qui la voyait ainsi chaque soir, devint éperdu ment amoureux d elle. Le cardinal en prit TalarmCy et, tout en feignant d^encourager le goût du roi, il donna l'éveil à la reine La mère prit son fils à part dans son oratoire, et eut avec lui un grand entretien. Elle lui fit peur de sa passion, lui montra les dangers qull courait d'offenser Dieu. 11 avoua qu'il se sentait, en effet, fort près de pécher. 11 était temps d'aviser au péril , mais le sacrifice lui semblait douloureux. Il soupira y il gémit , puis il se confessa et communia; après quoi il s'en alla à Vincennes, chez le cardinal , achever cette victoire sur son propre cœur. Il revint à la cour, bien prémuni contre de pareils dangers. Mais, dès le premier bal, la belle d'Argencourt s'ap-
* Mém, de madame de Motteville, coll. Pctitot, t. xxxix, p. 400.
2 id., îhkf., p. 401. — Walckeuaer, Mém» sur madame deSévifjné, t. II, p. 1<>8.
MARIE MAKCINI. 941
procha de lui et le pria de danser avec elle. Il n était point préparé à ce brusque assaut, et il en fut ébranlé.
Il dansa donc , et l'on remarqua qu*il devint « pâle tout d'abord I et fort rouge ensuite * i». On prétend même que la jeune beauté raconta le lendemain à ses amies que la main du roi avait tremblé tout le temps qu*il avait tenu la sienne. Elle confia également à sa mère tout ce que le prince lui avait dit, les promesses qu'il lui avait faites de s'attacher à elle, sans que rien pût cette fois le faire manquer à ses engagements. La bonne mère, au comble de la joie, vojant déjà les cieux s'ouvrir et toutes les prospérités pleuvoir sur sa maison, se mit en tète pourtant que le cardinal pourrait bien faire tout manquer encore; elle eut l'idée d'aller le trouver, de se confier à lui , et de le mettre ainsi dans ses intérêts. Le roi, violemment épris, ne cachait plus son amour, et c'était à qui se hâterait de se mettre en règle auprès de la favorite. Mazaria toutefois ne se tint pas puur battu. Mademoiselle d'Argencourt avait eu des faiblesses de cœur avant que Sa Majesté s'occupât d'elle : SonÉminence, à qui tous les moyens étaient bons , se fit livrer les lettres d'amour qu'elle avait écrites et s'en alla trouver le roi. Grande fut la surprise du prince quand il s'entendit répeter tout au long ses entretiens secrets avec sa belle. Mazarinlui laissa croire qu'elle avait tout redit à son amant, et qu'il était le jouet de cette infi-
* Mém* de madame de MottevUle, coll. Petitot, t xxxiz, p. 400 et suiv.
is
24?. LES NIÈCES DE MAKABUf.
dèle; il n'eut point de peine à convaincre le roi, en exhibant les lettres mêmes qu'il s'était procurées.
Louis , en effet , se crut trahi ; et quand la belle d'Argeneourt s'avança vers lui , au milieu du bal , sou* riante, épanouie, il détourna la tète et ne la re<;ar(la plus. L'amour-propre offensé résista, chez lui, iiueuv que la dévotion. Quant à cette idole éphémère qui ^ le même soir, arriva (rioinphanîr, adon'vy et qui s'en alla, comme la reine d'Argos, seule et désespérée^ elle se consola des mécomptes de l'ambition avec son amant, le marquis de Richelieu. Mais ses consolations ue restèrent point secrètes, et la marquise outragée porta plainte ; si bien que la pauvre d'Argencourt fut conduite à Chaillot , dans le couvent des Filles de Sainte-Marie. La Yallière malgré elle, elle y expia ses péchés, si elle ne les pleura pas. Telle était pourtant la force du sentiment religieux à cette époque qu'elle prit goût à la pénitence, et que, sans prononcer de vœux, elle resta toute sa vie dans cette maison ' .
Cette courte et sérieuse passion avait-elle été précédée ou fut-elle suivie de relations dérobées du roi avec madame de Beauvais? C'est ce qu on ue peut dé-
* Mém^ de madame dt Motteville, eoll. Petitot, t. xxxix, p. 404, 435. — Les vers suivants rappellent cette aventure :
Dedaiw Chaillot tous les jonrs
Gémit la belle la Mothe; Magclou inc dans sa grotte Regretta nioins sn> amours.
A\ec sujet elle pleure Uans cette maison de Dieu ; Pour une pauvre demeure Elle quitte on Bichdieo.
MARIE >LV-NCiM. 243
tenniner, car cet incident mystérieux n*a point de
date dans l'Iiistoire.
Louis XIV, quelques mois après sa rupture avec mademoiselle d'Argencourt , trouva des émotions qui firent diversion à ses souvenirs. La cani[)ugne de 1()68 s'ouvrit, et il partit pour l'armée de Flandre, que Turennn coiniiiandait. Après la bataille des Dunes, on ût divers sièges où le roi se montra. Mais ces pays marécageux et couverts de morts lui occasionnèrent une maladie qui faillit remporter en quelques jours. Ses médecins, à bout de ressources, n'ayant plus d'espoir, on recourut à un empirique qui le sauva. Déjà son entourage s'était précipité vers son ii ère ; ce fut à qui se mettrait en mesure avec les favoris de Monsieur, qui se vit, par anticipation, traité en roi. Mazarin , fort inquiet du sort que lui ferait cette nouvelle cour, avait donné déjà l'ordre d'enlever de son paiais les meubles les plus précieux , et de les cacher dans les souterrains de Vincennes : voulait-il donc y soutenir un siège ? On dit encore qu'il fit parler secrètement aux puissances du nouveau règne. Il n'ignorait pas sans doute qu'il était question de le faire arrêter après la mort du roi. Déjà les impatients allaient écoutera la porte du malade, cherchant às assurer s'il respirait encore.
Cependant, au milieu de ces scènes de Tégoisnie et de l'ambition^ une personne donna au mpurant des marques d'un profond regret : ce fut Marie Mancini. Quand elle vit le roi condamné par ses médecins, elle ne put contenir sa douleur et s'abandonna au
JG.
2'i4 LES MÈCES DE MAZAHIS.
plus violent désespoir : elle ne s'inquiétait guère du
lendemain. Peut-être son oncle trouva-t-il qu'elle le compronicttuit. 11 devint donc manifeste que Marie Mancini aimait le roi. Elle avait déjà passé plus d'une année auprès de lui; elle avait vu de près ses inclinations pour mademoiselle d'Argencourt et d autres; son cœur passionné en avait eu sans doute fort à souffrir, IN 'avait-elle pas eu, au fond de son couvent même, mainte occasion d'entendre vanter la beauté de Louis XIV, du temps qu'il courtisait sa sœur Olympe A qui rêvait alors celte pauvre recluse, réputée laide, dont on voulait faire une religieuse? Était-ce à Dieu ? était-ce au roi? Son paradis n'étaitce point cette cour où brillaient ses sœurs, et dont ou lui contait tant de merveilles? Son âme brûlante était capable d'exaltation religieuse; mais elle passa, le même jour, de son cloître dans ce monde éblouissant , où tout en elle se transforma. Le roi , quand il fut rétabli, entendit parler des sentiments que Marie Mancini avait fait éclater pendant sa maladie. En fait de larmes et de regrets, bien des gens ne Tavaient point gâté ; il était fort désenchanté de ceux qu'il appelait ses infidèles. L'amoureux désespoir de Marie lui plut, et de ce nionicnt il s'attacha plus sérieusement à elle. Cette grande fille jaune et maigre, si dépourvue au couvent de grâce et d'expression, avait fort changé d'aspect. L'air de la cour, l'ajustement, le désir de plaire, la flamme qui brûlait dans son cœur, l'avaient transfigurée. Sa personne avait pris de l'ampleur et de la grâce; son regard, a la fois énergique et doux,
MABIE MANCINI. 24»
peignait admirablement son âme ; ses trailâ n'étaient point beaux y et avaient plus .d'expression que de no* blesse; mais, dans son ensemble, c'était une belle femme. La maussade peinture que madame de Motteville nous fait d'elle, à son entrée dans le monde, est d'ailleurs peu d'accord avec ses portraits; au lieu u d'une grande bouche plate », ces portraits nous en offrent une assez petite, avec de fraîches et fortes lèvres. La métamorphose alla-t-elle jusque-là' ?
Mais son esprit s'était développé comme sa taille ; elle avait moins connu que sa sœur Olympe et ses cousines les distractions du monde. Elle était venue de Rome à quinze ans, et son éducation était heureusement commencée quand elle fut confiée aux Sœurs de Saiute-Marie. Cette Italienne savait par cœur les poètes de son pays. Plus tard, les romans français de cette époque, pleins de passion et d'attrayantes délicatesses, répondirent à ses sentiments exaltés ; elle dévora toute cette littérature amoureuse. Sou esprit, en toutes ciioses, était avide d'instruction; son àme ardente éprouvait toutes les curiosités. Elle avait vu son père adonné à ses contemplations astrologiques, et ses regards aussi s'égaraient souvent dans les astres. D'un autre côté, nièce d'un puissant ministre, elle prit goût à la politique, aimant fort Corneille et ses maximes d'État.
11 existait, sur tous ces points, un grand contraste
* Voy. les Hfièces de Mazarin, édition aecompagnée de portraits photographiés. 1 vol. gr. in-S**, Didot.
2)6 LES ^JilCES DE MâZaKDÎ.
entre Marie et son royal ami. Celui-ci dansait et s'habillait à merveille, brillait dans les carrousels et les ballets 9 mais il n'avait pas l'idée d'autre chose : sou esprit était resté inculte, et les bévues qui lui échappaient firent rougir souvent l'orgueilleuse Marie. Mais bientôt elle s'empara de cette âme tout entière; ce que ses maîtres n'avaient pas su faire, elle l'entreprit. Elle lui mit dans les mains quelques livres ; elle lui aj)prît d*abord Fitaiien, lui fit lire et aimer ses poëtes favoris. Elle était, en sa qualité de Romanic, enthousiaste des arts; elle en ût naître les premières impressions chez son amant. La conversation de Marie Mancini était brillante et hardie; d après madame de la Fayette, v. elle avoit mfiniment d'esprit j>. Les hommes les plus sérieux, de la cour s'arrêtaient à converser avec cette jeune fille, qui les abordait vaillamment, qui n'avait pas peur de parler politique avec de Lyonne ou Servien, de morale avec la llochofoucauld, d'histoire avec Saint-Évremond , de guerre peut-être avec Turenne. Elle interrogeait du moins , et prêtait l'oreille avec sa nahe et ardente curiosité. Souvent elle faisait des lectures à haute voix dans le cercle intime de la reine ; et sa voix passionnée, amou reuse, quand elle lisait les romans et les tragédies, allait porter la flamme dans le cœur de son amant. Son goût décidé pour la poésie, le savoir et les délicatesses - de l'esprit, lui valut une place parmi les précieuses * . Mais c'était une précieuse qui ne c6-
' Le roi , notre monarque illustre',
Menoit rinfante Mancini ,
MABIE MAN'CIM. 247
loyait pas e fleuve de Tendre ; elle s'y jetait intrépidement.
Ainsi aiguillonné par Tamour, le nouveau Sargines répara le temps qu'il avait perdu*. « 11 étoit, dit Mademoiselle de Montpensier, de bien meilleure humeur depuis qu'il étoit amoureux de mademoiselle de Mancini. Elle lui avoit fort conseillé de lire des romans et des vers. Il en avoit une quantité , avec des recueils de poésies et de comédies-. » Mais I\larie fit mieux encore que de fournir à l'esprit ces légers ornements; elle s'attacha à donner au caractère une trempe plus mâle. Louis XIV avait vingt ans, et on lui voyait encore une soumission d'enfant pour sa mère et pour Mazarin. Rien en lui ne faisait pressentir un maître : il assistait au conseil avec ennui ^ moins solitaire que son père dans ses amusements , il seioiblait disposé, comme lui, à laisser à d'autres le fardeau des affaires. Marie éveilla dans Louis XIV l'or-
Des plus sa^fs et gracifuses, Et la perle des précicuseâ.
Somaize donne une place à Marie Mancini dans son grand DiC' tUmnaire des Précieuses, Voy. V Appendice (M).
* On lit ce passage assez singulier dans une lettre adressée de Rome, par un religieux, h Mazarin : « Le pape me demanda, parlant du Roy, sMl estoit chaste, et pourquoy il porloit tant d'affection à une nièce de Yostre fiœlnenoe. J'asseuray que le Roy estoit aussy chaste que lorsqu'il sortit du baptesme, et que cette affection provenoit d'une sympathie d'humeurs, et de ce que cette fille avoit beaucoup d'esprit revenant au sien, qui est ce que nous appelons amor socialis, » {Lettre du péreûuneau, Rome, 17 novembre 1659. Archives DES AFFAIRES ilRAMGÂRBS.)
^ Mém, de MademoiseUe^ coll. Petitol, t. XLit, p. 44.
m LES >1£C£S DE MAZARIX.
gueil qui sommeillait encore; elle fit souvent retentir
à ses oreilles le mot de gloire; elle lui vauLa le bonheur de commander. Soit fierté d amante » soit calcul, elle voulait que son héros sût porter dignement sa couronne. En cela la nièce de Mazarin s'inquiétait peu des intérêts de son oncle; on dit même qu elle lui rendit de mauvais services, et alla jusqu'à rapporter au roi ce qu'on disait de la reine et du cardinal * . Il est probable que celui-ci, qui avait partout des oreilles ouvertes, n'ignora pas de quelle façon sa nièce formait, à ses dépens, l'esprit de Sa Majesté. Passe encore d'inspirer à son illustre élève Tamonr des romans et des tragédies ; mais lui suggérer l'envie de gouverner l'État, cela ne pouvait faire le compte de Mazarin.
Que dut-il penser alors des procédés de sa nièce Marie? Quels projets avait-il sur elle à ce moment? Le plus probable, c'est qu'il n'y avait rien d'arrêté dans sa tête, et qu'en plaçant, après le mariage d'Olympe, ses sœurs cadettes auprès du roi, c'était comme un ap{)at qu'il oliVail a la fortune : il voulait simplement voir venir. Cet avisé personnage ne s'en* chaînait guère à un programme tout arrêté : c'était l'homme le plus disposé à faire en tout la part des circonstances et à ne point s'obstiner à marcher contre le vent. Mais Famour du roi pour Marie avait pris un tel caractère que i on commençait à croire généralement que le mariage s^ensuivrait. Ce fut donc une
* Mém, de madame de la Fayette, coU. Petitot, t. xui.
MARIE M.OiCL\I. )49
grande surprise lorsque Ton apprit que la cour allait se mettre en route pour une entrevue matrimouiaie : il s'agissait 9 pour le jeune roi, d'un mariage avec la princesse Marguerite de Savoie. Les deux cours partirent le même jour pour se rencontrer à Lyon. La saison était peu propice à cette galante expédition : c'était à la liu de novembre. Louis, cependant, fit cette longue route presque toujours à cheval, et sa hardie compagne chevauchait à ses côtés. On s*étonnera un . peu de ti'ouver Marie de ce voyage , et l'on va se demander quelle figure elle y pouvait faire. Le roi redoublait d'empressement avec elle ; leur conversa» tion ne tarissait pas , tandis qu'il n'adressait pas un mot à la comtesse de Soissons. « Sa sœur ne lui parloit quasi point , et ne perdoit aucune occasion de la picoter, » dit Mademoiselle * , il y avait guerre ouverte entre les deux sœurs, et ce long trajet ne fut rien moins qu'une partie de plaisir pour Olympe ; elle se trouva mal avant d'être à Lyon , et fut contrainte de s'arrêter.
Quant au roi, il prenait gaiement le voyage ; il parlait de l'événement en homme fort aise de ce qu'il allait faire. 11 faut noter quelques incidents du chemin : à Dijon , où la cour passa quelque temps , on put voir que le jeune prince prenait des airs d'indépendance assez nouveaux ; il donna des fêtes , se fit servir à part. On rapporte « qu'il ne soupoit point avec la reine, et pouvoit, de cette façon, demeurer
< Mém^ de Madtïïu de Montpensier, coll. Petitot, t. xm, p. 556.
quaLre ou cinq heures à causer avec mademoiselle de Mancini* La belle Hortense et Marianne tenoient le jeu de Sa Majesté, tout le tem})s que duroient ces entretiens \ » La cour fit son entrée à Lyon le 28 novembre; les princesses de Savoie y arrivèrent quelques jours après. Si captivé qu'il fut des entretiens de sa compagne de route, le roi était impatient de voir celle que la politique lui destinait. Il alla à cheval au-devant d'elle , tandis que la reine sa mère s'inquiétait fort de l'effet que cette première entrevue produirait sur son fils. 11 revint au galop, l'air radieux, et s'approclia du carrosse de la reine, qui aussitôt lui dit : a Ëli bien! mon fils? » Le roi répondit : « Elle est plus petite encore que madame la maréchale de Yilleroy, mais elle a la taille la plus aisée du monde; elle a le teint olivâtre, ajouta-t~il en hésitant, mais cela lui sied l)ien j elle a de beaux yeux, elle me plaît*. »
Cette princesse , qui avait si bien réussi à première vue, était la fdle de Christine de FrcUice, duchesse régente de Savoie. Madame Hoyale (c'est ainsi qu'on rappelait) était fille de Henri IV, et Tardent désir qu'elle avait de voir sa fille Marguerite reine de France lui avait fait braver tous les hasards d'une telle démarche; car il n*y avait encore ni engagement ni promesse ; tout devait dépendre des impressions du roi; disons mieux , le cardinal avait ses raisons pour ne pas s'engager tout à fait. Christine était donc partie sur
* MéiH. dp Modem, de Montpensier, coll. Petitot, t. xLii, y. 348.
* ld,f ibid.y p. 3Ô9.
cette chance un peu douteuse , et c'était exposer beau* coup la dignité de la maison de Savoie. Aussi uikî duc 9 son fiisy le comprit-il ainsi » et se réser^ a-t-il de venir plus tard , si révénement tournait à bien. Madame Royale fit, en attendant, une superbe entrée; sa litière était précédée de douze ps^s vêtus de uoir; tous ses gardes aussi, portant des casaques noires brodées d'or ou d'argent, avec force mules richement caparaçonnées, et de nombreux carrosses à sixchc-* vaux. Madame de Savoie , qui souhaitait si fort d'arriver à ses fins y ne s'épargna pas pour réussir. £lle commença par de grandes caresses à la reine, lui baisa les mains avec des transports d admiration : c'étiiit prendre par sa dernière vanité une vieille coquette de soixante ans * . Christine n*avait pas Thumeur taciturne de son frère Louis Xlll ; elle était chaleureuse et démonstrative, à ce point, nous dit-on , que « la bouche ne lui fermoit point'. » Klle avait de l'esprit pourlanl, elle parlait bien; mais elle parla tant, la pauvre
f Yoici , sur Tamour que cette leiae avait de sa personne, uu trait (•urieux rapporté par sa discrète femme de chambre :
« L'ambassadrice de Danemark vint un jour saluer la reine , qui la mena voir son petit appartement, sa chambre, ses bains, son ora-
toîre J*étois seule avec la reine, et je dis à Fambassadrice que la
leine avoit de belles mains, qu'elle seroit sans doute plus aise de vmr que tout ce qu elle lui montroit. Elle prit la main de la reine, puis, l'ayant dégantée, elle la baisa et la loua de bonne grftce. Elle
lui leva son mouchoir pour voir sa gorge Ces choses plurent à la
reme« et toute la journée on ne parla que de la Danoise et des
marques qu>Ue avoit données d*avoir beaucoup d'esprit et de raison • {âtém. d$ madame de JHotievUle, coll. Petitot, p. xxxvii i
3 Mém. de Mademoiselle, coll. Petitot, t. xui, p. 862.
m LES MÈCeS DE MAZABDf.
dame j qu'Anne d'Autriche finit par l'appeler « la plus grande comédienne du monde ^ » Sa fille, la princesse
Marguerite , à qui le roi avait, à première vue, trouvé l'air agréable, heureuse de ses succès sans doute, se mit à causer avec son prétendu le plus familièrement du monde. Louis goûta son esprit et Tentretiut longtemps , lui donnant un aperçu des plaisirs qui l'atten» daient en France.
Mais il parait qu'il restait encore certaines inquiétudes au roi quant au mérite corporel de la princesse. Pour se tirer de peine, il eut recours à un moyen hardi : il entra subitement dans sa chambre le lendemain matin, pour la surprendre en déshabillé : on lui avait dit qu'elle était bossue. Que vit-il dans cette indiscrète entrevue? L'histoire n'en parle pas; mais le roi changea de ton avec la pauvre Marguerite : « Il devint aussi froid pour elle qu'il avoit paru empressé à son arrivée, ce qui étourdit fort madame de Savoie^. »
Qui donc s'était avisé de donner cet avis charitable sur la personne de Marguerite? N'étaitrce point Marie Mancini? On ne s'explique guère sa présence à Lyon dans de pareilles circonstances. Ce mariage du roi pouvait-il être de son goût? Sa rivale ne put que lui paraître affreusement laide. « N'étes-vous pas honteux, dit-elle à son auguste ami, que l'on veuille vous donner une pareille femme'? » Pour réhabiUter un peu cette princesse, que nous ne sommes pas forcés
* Mém. de MadenioUdle, coll. Petitot, t. XLII, p. 382. 2 Id., ibid.y p. 362.
» Jd,, ibid,y p. 382.
MARTE MANCINf.
de voir par les yeux de Marie Mancini, il faut consulter le portrait que Mademoiselle a tracé d'elle : Tindulgence n'est pas son défaut à Tendroit des femmes. Elle lui trouva la taille assez jolie, les yeux grands et agréables, le nez gros , la bouche point belle , et le teint fort olivâtre ; « et avec tout cela , ajoute-t-elle , elle ne déplaît pas. £lie a beaucoup de douceur, quoi* qu'elle ait Tair tier, cl elle a infiniment d'esprit *. »
Le roi reprit ses habitudes et ses longs aparté avec Marie. Il logeait dans Thètel du trésorier de France, sur la place Bellecour ; le cardinal et ses nièces demeuraient vis-à-vis , à Tautre extrémité de la place. Sa Majesté , en sortant le soir de chez la reine, reconduisait mademoiselle Manciui : « Au commencement, il suivoit, nous assure-t-on , le carrosse, puis servoit de cocher; à la fin , il se mettoit dedans » D'autres fois ils faisaient quelques tours dans Bellecour, au clair de lune. Aux revues , aux promenades, au spectacle,. Marie se trouvait à ses côtés. Quant a la pauvre Olympe , elle fut presque toujours malade et se vit fort délaissée.
Cependant, sur l'avis qu'il avait reçu des premières impressions du roi , le duc de Savoie s'était décidé à se rendre aussi à Lyon. Il y arriva, persuadé qu*il y trouverait les choses fort avancées ; mais au même moment entrait aussi dans la ville un personnage mystérieux envojé de l'Espagne , don Antonio Pimentel ;
< Mé7n. de Mademoiselle, coll. Petitot, t. xlii, p. 364. * Id.j ibid,^ p. 384.
?M LëS MËCES D£ ^IAZABIN.
il venait offrii' lu main de Tinfante. C'était le rêve il'ADiie d'Autriche y de mettre fin à la guerre par le mariage de son fils avec sa nièce Marie-Thérèse. Sa joie fut si grande à cette nouvelle qu'elle eut peu de souci de l'affront que la maison de Savoie allait essuyer. Quand la chose vint à transpirer, le duc monta à cheval de grand matin , et reprit au galop la route de ses États y pour sauver, autant que possible , sa dignité. Mademoiselle assure qu'on l'entenilit prononcer ces paroles eu caracolant sur la place Bellecour: «(Âdieu, France! Je te quitte sans regret, et pour toujours * . »
' Quant à Madame Royale, sa mère, elle ne lâcha point prise si promptement : elle avait fait ce hasardeux voyage malgré son lils, malgré l'avis de son conseil; elle voulut avoir une explication avec Mazarin. Celui-ci ne nia point les pourparlers qu'il avait eus avec l'envoyé d'Espagne , et la pauvre dame se fâcha si fort qu'elle se frappa la tête contre le mur. Le ministre pourtant l'apaisa en lui donnant par écrit la promesse de renouer le projet de mariage avec sa fille, dans le cas où Tinfante n'épouserait point le roi. La douleur de la duchesse, nous assure-t-on, ne tint pas à une galanterie que lui fit le cardinal fort à propos : il lui offrit des pendants d'oreilles dont elle se hâta, le soir, de se parer, et elle retrouva sa bonne humeur habituelle. Un malheur si dignement supporté ne parut pourtant pas toucher beaucoup la reine , qui se moqua
* 3fém, de Mademoiselle, coll. Petitot» t. xi.ii, p. 880.
MARIE MAWOWT. Î55
de madame de Savoie , la traita de comédienne , de folle 9 et dit, en la voyant partir, * qu'elle était fort aise d'être défaite de ce inunde-là * . » C'était en user avec bien du sans-façon entre belles-sœurs et entre tètes couronnées. La princesse Marguerite , à la différence de sa mère, gai'da une réserve et une tranquillité admirables dans ces difficiles moments ; son ame douce et fière sut contenir les émotions qu'elle ressentit ^. .
Tandis que le cardinal poursuivait les négociations, le roi amusait mademoiselle Mancini par des fêtes , des mascarades; leur séjour à Lyon se prolongea jusqu'au milieu de janvier. La cour enfin reprit la route de Paris, et, malgré la rigueur de l'hiver, Louis et son intrépide compagne voyagèrent à cbeval, sans doute pour converser plus librement.
Le prince sembla redoubler d'amour et d'empressement pour elle; c'était chaque jour quelque nouvelle fête à sou intention. On trouve dans les Aîémoires de Marie plus d'un trait des procédés galants de son royal ami. « Un jour, dit-elle (c'étoit , si je m'en souviens bien, au Bois-le-Vicomtc) , dans une allée d'arbres où,
' Méni. de MademoiseUe, coll. Petitot, t. XLii, p. SSt.
- Marguerite de Savoie épousa, Tannée suivante (1660), le duc de Pamie. « Tout le monde s'étonna, dit Mademoiselle, qu'après avoîr prétendu épouser le roi, elle eût voulu épouser nn petit souverain d'Italie, malhonnête homme, qui n'avoit de passiou au inondo que de hien ferrer nn cheval. 11 sembla à toute la cour que cet établissement ne répondoit pas à la manière fière avee laquelle elle avoit soutenu la rupture de son mariage avee le roi. Elle ne survécut pas longtemps à celte honte et mourut peu après son mariage. » [Mém* de Mademoiselle, coll. Petitot, t. xlu, p. 489.)
356 L£S NIÈCES DE MAZABIN.
comme je marehois avec assez de yitesse , Sa Majesté me voulut donner la main , il m'arriva de heurter de la mienne, assez légèrement, contre le pommeau de son épéc ; et lui , avec une colère toute charmante, la lii a du fourreau et la jeta\ »
Marie respirait depuis la rupture du mariage de Savoie ; mais l'arrivée de don Antonio i*imentel à Paris lui donna bientôt de nouvelles alarmes. Une autre visite, et qui surprit fort, vint encore les augmenter : ce fut celle de don Juan d Autriche, qui parut tout à coup comme un messager de paix et d'hymen. C'était un personnage original et hautain, dont les allures choquèrent beaucoup Marie; aussi n*épargna-t-elle rien pour indisposer le roi contre cet Ëspa^çnol. il avait eu l'effronterie d'amener avec lui et de présenter à la cour une certaine femme que l'on appelait sa folle. Cette folle avait de l'esprit, et le roi s'en était d'abord amusé. « C'ctoit , dit Mademoiselle , à qui l'auroit. » Mais Capiton (tel était le nom de cette femme) parlait toujours de l'infante , et ce n'était pas le moyen de ' plaire à mademoiselle Maucini; aussi se vengea-t-elle sur Capiton, par ses sarcasmes, des ennuis que lui apporta cette singulière ambassade.
Cependant la grande affaire de la paix et du mariage se négociait activement. 11 était question du dé* part de Mazarin pour la frontière, où il drxiiit rencontrer le ministre espagnol et travailler à ce fameux traité. Ce fut alors que le roi s'expliqua ouvertement
* jipohgie, ou les Féritabies Méntoires, p. S4. L^de, 1678.
MARIE MANCmi. !l&7
avec le cardinal, et lui fit part du projet qu'il avait d'épouser sa nièce. Mazarin refusa d'y consentir. Voyons, s'il est possible, le fond de sa pensée dans cette circonstance; les contemporains Tont diversement interprétée. Mazarin songea-t-il réellement à ce mariage? U nous paraît probable qu'il avait rêvé de faire épouser Olympe au roi, et peut-être essaya-t-il de Marie dans nn pareil dessein ; mais il est à croire aussi qu'il ne s'y arrêta pas longtemps. Olympe était à lui et ne semblait pas devoir lui échapper; elle connaissait le faible de Son Émînence, et elle était toujours aux écoutes; elle avait d'ailleurs plus de vanité que d'ambition yéritable. 11 en fut tout autrement de Marie : cette fille ardente etfière, dont le caractère ne transigeait pas, méprisait son oncle; elle le voyait souvent courber la tète et flatter cetix qui rayaient le plus outragé. L'inHuence qu'elle avait sur le roi était d'ailleurs bien grande pour qa*un homme tel que Mazarin s'en accommodât. Elle le poussait à s'affranehir, à prendre en main les affaires, et Mazarin dut se demander ce qu'il gagnerait à faire d'une telle nièce la reine de France. « Elle étoit assez folle, dit l'abbé de Choisy, pour se moquer de son oncle depuis le matin jusqu'au soir. » Elle se croyait assez forte, assez sûre de son amant, pour l'emporter de haute lutte ; mais elle se trompa. Si elle eût pris la peine de se concilier le puissant ministre, si elle eût compté avec lui, tout nous persuade qu il eût réussi à faire pour Marie ce qu'il avait ambitionné pour Olympe*. Sa maison
' Mém, de Brienne*
était-elle donc si éloignée du trône? Il ne s'élait allié
qu'à des princes du sang cL à des souverains. Anne d'Autriche, il est vrai, n'eût pas consenti sans peine à une pareille alliance; mais son habitude était de céder en tout au cardinal et d'entrer aveuglément dans les intérêts d'un homme pour qui elle avait tout risqué. Madame de MotteviHe, que la plupart des historiens ont copiée, assez portée à mal juger de Mazarin, dit qu'il couvait l'idée de ce mariage, mais qu'il s'arrêta devant la fière résistance d*Anne d'Autriche. « Je ne crois pas, monsieur le cardinal, auroit-elle répondu , que le roi soit capable de cette lâcheté ; mais, s'il étoit ])ossible qu'il en eût la pensée , je vous avertis que toute la France se révoUeroit contre vous et contre lui, que moi-même je me mettrois à la tête des révoltés, et que j'y engagerois mon second fils ' . »
Madame de Motteville avait-elle entendu les paroles superbes qu'elle prête à la reine? Cela nous semble peu probable; peut-être n'est-ce là ([u'une légende de cour, accréditée par les envieux de Mazarin , et que la camériste dut croire pour la plus grande gloire de sa maîtresse. Mais ce n'était pas le ton habituel de la reine en parlant au cardinal. Il se peut, après tout, que, dans un moment d'humeur, Sa Majesté se fut vantée d'avoir proféré ces magnifiques paroles. Ma-, zarin, du reste, ne s'en serait guère ému, car il savait le mo;) en de faire tomber ces accès de fierté espagnole^.
* Mém, de madame de Motteville, coll. Petitot, t. xl, p. 3. ^ D'après l'abbé de Cliuib} , Aime aurait eu k soia de faire rédiger
MARIE AUNCIM. 259
Grâce au revirement qui s'était fait dans ses projets sur sa nièce , le cardinal certainement prit à cœur la négociation du mariage et de la paix avec 1 Espagne. Prêt à partir pour les conférences des Pyrénées , il Voulut mettre bon ordre aux affaires de sa famille. H ne crut pas sûr de laisser derrière lui Marie , qui travaillait dans un but opposé au sien. Il résolut donc de la faire partir, elle et ses deux jeunes sœurs, pour la citadelle de Brouagè , et de rompre ainsi d'autorité son commerce avec le roi. Rien ne put faire fléchir sa résolution ; il parla en maître cette fois : les supplications ne rébranlèrent pas. « On disoit, nous rapporte Mademoiselle, que le roi s'étoit mis îi genoux devant la reine et devant le cardmai , pour lui demander d'épouser mademoiselle de Mancini*. » Devant cette passion désespérée, la reine s'émut et sembla reculer au moment de la séparation ; Mazarin , lui , fut inflexible. Si le roi promît à sa maîtresse qu'il Tépouserait malgré tous les obstacles, il présuma trop de sa fermeté. Marie, en partant , lui adressa, avec un deniier regard , ces paroles fières et charmantes : a Vous m'aimez, vous êtes roi, et je pars 1 » Ce lut en vain, Louis XIV ne répondit que par des pleurs. Mais ce n était point assez pour cette fougueuse auiaate, qui s'écria , dans la violence de son désespoir : « Ah ! je suis abandonnée !»
«Tavanœ sa protestation contre ie madage de son fils et de Marié Mancinî.
< 3fém, de Mademoiselle de Montpensier, coll. Petitot, t. xui,
Mazarin , après le départ de ses meces , se diiigea vers la frontière, où les conférences allaient s*ouvrir; là, si absorbé qu*il fût par ses grandes affaires, il ne laissait pas que de jeter un regard derrière lui. 11 ne tarda pas à apprendre que les deux amants avaient renoué une correspondu m e active. Il deraît s'y attendre. Sa colère fut véritable, car c'était pour lui un surcroît d'embarras. Il fit face à toutes ces difficultés: il écrivit lettres sur lettres au roi , à la reine, à sa nièce, à la gouvernante, sur un ton qui témoigne de sa sincérité. Quelques fragments de cette correspondance valent la peine d'être mis en lumière. Mazarin avait quitté Paris à la fin de juin; quinze jours après, voici ce qu'il écrivait au roi :
«... On dit, et cela est confirmé par des lettres de la cour..., que vous êtes toujours enfermé à écrire à !a personne que vous aimez, et que vous y perdez plus de temps que vous ne faisiez à lui parler pendant qu'elle étoit à la cour. On y ajoute que j'en suis d'accord, et que je m'entends avec vous pour satisfaire mon ambition et pour empècber la paix... Dieu a établi les rois pour veiller au bien, au repos et à la sûreté de leurs sujets , et non pas pour sacrifier ce bien-là à leurs passions particulières ; et, quand il s'en est trouvé d'assez malheureux pour mériter, par leur conduite, que la Providence divine les abandouuàl, les bistoires sont pleines des révolutions et des misères qu'ils ont attirées sur leurs personnes et sur leurs États ' . •>
* 16 juillet 1659.
MAni£ MANCJM. 261
Cette fennelé et cette liaulcur, vis-à-vis du roi, pourrout étonner delà part de Mazarin. Richelieu luimême n'eût pas fait la leçon de plus haut à un élève récalcitrant. Toutes les lettres qui se succèdent se maintiennent au même diapason. A la fin de juillet, un mois après le départ du c ardiiial et de ses nièces, le roi et la cour partirent pour se rendre à Bordeaux , afin d'être ainsi plus à portée du lieu des conférences. Le prince, toujours épris, supplia sa mère de consentir à ce qu'il vît, en passant, Texilée qui languissait à Brouage. Elle céda aux prières de son fils ; le cardinal , lui, n'y acquiesça qu'à contre- cœur ;
« Je Tois, mandait-il à la reine, par vos lettres et par celles du Roy, que la tendresse que vous avez pour lui ne^vous a pas permis de tenir hou, et que vous vous êtes laissée gagner... Pour moy, je ne change pas d'avis... Je me plains au lioy de ce qu'il a mandé à ma nièce tout ce que je lui écris. . . »
Ce fut à Saînt-Jean-d*Angély, où se rendirent Marie et ses sœurs, que les deux amants se revirent. Le roi y renouvela ses serments de rester fidèle au moins à son amour. Cette entrevue ne fit que les enflammer davantage, et, quand la cour fut à Bordeaux, ils s'écrivirent plus que jamais. U fallut que Mazarin continuât, au milieu de ses grands soucis d'alfaires, son rôle de surveillant et de grondeur. Citons quelques fragments d'une lettre, de plus de dix pages, où le ministre essaye d'ouvrir les yeux au roi sur sa passion. Après avoir fait de Marie le plus sévère portrait, il continue ainsi :
262 L£S Mi;C£S D£ AUZABLX.
«...Vous tesmoignés de croire que l'opinion que
j'ay d'elle procède des mauvais oriices qu'où luy rend. Estrii possible que tous soyez persuadé que je soye si pénétrant et si habile dans les grandes affaires, et que je ne voye goutte dans celles de ma famille, et que je puisse douter des intentions de ceste personne à mon esgard , voyant qu'elle n'oblie rien pour faire le contraire de ce que je veux, qu'elle met en ridicule les conseils que je lui donne . > qu'elle veut faire la mestresse et changer tous les ordres que je donne?... ' Fille se tient plus assurée qu'elle ne l'a jamais esté de pouvoir disposer enlureuient de voslre affeetion, apprès les novelles promesses que vous luy en ayez faites à Saint-Jean-d'Angély; et je sçais que, si vous estes obligé à vous marier, elle prétend rendre, pour toute sa vie, malheureuse la princesse qui vous espousera. . .
« Vous avez recommence, depuis la dernière visite (que j'avois toujours creu qui seroit fatale, et, par ceste raison, j'avois tâché de l'empêcher), àluyescrire tous les jours non pas des lettres, mais des i?ohmes entiers j luy donnant part des moindres choses qui se passent... Insy, tout vostre temps est employé à lire ses lettres et à faire les vostres. Et ce qui est incompréhensible, vous en usez de la sorte et vous pratiqués tous les expédiens immaginables pour eschauffer votre passion, lorsque vous estes à la veille de vous marier. Insy, vous ti*availlés vous-mesme pour TOUS rendre le plus malheureux de tous les hommes ; car il n'y a rien d'esgalie pour cela que de se uianei
Digiii^uG
MARIE MANCINX. M
à contre-cœur. Je vous demande... quel personnage prétend-elle faire, après que vous serez marié ? A-telle oblié son devoir à ce point de croire que, quand je serois assez malhoneste homme, ou, pour mieux, dire, infâme, pour le trouver bon, elle pourra faire un métier qui la déshonore?...
« Je ne doute pas qu'elle ne sache tout ce que je me donne Thonneur de vous mander ; mais tant (s'en) faut que je l'apréhende : je le souhète avec passion. Ët plust à Dieu que je la crusse capable de vous respondre pertinemment sur les affaires dont vous prenez le soin de luy donner part, car volontiers j.6 la prierois de me deslibrer (délivrer) de cette peine ; mais, à Tagge où je suis, accablé de tant et si importantes occupations que j'ay pour vostre service, et dans lesquelles il me semble d'estre assez heureux pour vous bien servir, et avec réputation et advantagge pour vostre Estât, il est insupportable de me voir inquiété par une personne qui , par toute sorte de raison , se devroit mettre en pièces pour me soulager \ . . £t il ne faut pas alléguer, comme vous avez eu la bonté de faire plusieurs tois sur ceste matière, en présence de la Beynej que la pensée d'espouser la dicte personne avoit pour principal motif de faire une action, à la vue de
• * Le recueil manuscrit d ou nous tirons le texte de cette lettre porte : se derroit mettre en pièces; taudis que la leron publiée par le Bulletin de la société de l'Histoire de Francs dit: «Une personne que je devrais mettre en pièces pour me soulager. » Ceci nous seiiibie un peu trop léroce pour Mazarin: nous avons préféré le premier seus, comme le plus vraisemblable.
Digiii^ua by CiOOgle
264 LES MÉC£S DE MAZÂREW
tout le inonde, qui tesmoignât que, ne pouvant ré*
compenser assez mes services, vous l'aviez voulu faire par ce moyen...; car il n*y euBt eu qui que ce soit qui n*eust attribué une semblable résolution à un ex* cès (l'amour, et nou pas à mes services. Mais, quand il seroit vray que ce seul motif yous y eust plus porté que la passion, estoit-il juste que je m'obliasse au j)oinL d'y consentir, et que, charmé d une proposition si ecdatante et si advantaggeuse pour moy, je pusse, pour mon iiitérest particulier, et pour relever ma réputation, y donner les mains aux despens de la vostre?... Au surplus, je vous proteste que rien n'est capable de m empêcher de mourir de desplaisir, si je vois que une personne qui m'appartient de si près vous cause plus de malheurs et de préjudices en uu moment que je ne vous ay rendu de services
Cette lettre véhémente, énergique, oiî le fond de la pensée se iaitjour, éclaire la situation : l'inquiétude s y montre; la colère, poussée à bout, y éclate. Ma* zariu craint, a n'eu pouvoir douter, le Irionipiie de sa nièce autant pour lui-même que pour l'Étatt 11 se tourmente des confidences que le roi fait à sa mat* tresse, comme si son pouvoir s'en trouvait menacé.
Louis XiV lui a parlé, et devant la reine, d'épouser Marie ; mais il n'ajoute pas que la mère s'en soit émue ni indignée, il n'est question, dans les lettres de Mazarin, que de la faiblesse d'Anne et de sa complaisance
• Bu IL de la Société de l'Histoire de France, 1. 1*', 1834, 2" partie, p» 176. — Âecueil de lettres manuscrites*
MARIK MAXCIM. 205
pour les deux amants. Le rôle superbe (ju un lui l'ait jouer se trouye donc démenti par des documents incontestables.
Quant au cardinal , les cuuLemporains furent aux. abois pour s'expliquer au vrai sa conduite; on n'était pasbabitué à lui voir déployer des sentiments si fiers; on ne pouvait se faire à Tidée d'un désintéressement si magnanime.
De nos jours, où il est devenu de mode de canoniser Mazarin , on n'a pas manqué de présenter comme un- acte du plus pur désintéressement son opposition au mariage du roi et de sa nièce. 11 eût suffi d'étudier un peu le caractère et la conduite de celle-ci pour démêler la vérité.
<c Ç'a été, dit l'abbé de Choisy, un grand problème entre les politiques, de sçavoir si le cardinal agissoit de bonne foi , et s'il ne s'opposoiL pas au torrent pour en augmenter la violence. J'ai vu le vieux maréchal de Villeroy et feu M. le Premier agiter fortement la question. Ils apportoient une infinité de raisons pour et contre, et d'ordinaire ils concluoient en faveur de la sincérité du cardinal ' <
Cette sincérité, nous croyons l'avoir bien interprétée : Mazarin eût de grand cœur fait monter jusqu'au troue sa nièce Olympe^ ou la belle Hortense, si le goût du roi se fût porté sur elle, et nous ne pouvons douter qu'il n'y fût parvenu'. Quant à Marie, du caractère
* Mém. de Fabbé de Choisy, coll. Petîtot, t. lxiii, p. 199.
^ C'est ropinion de Brienne, qui s'exprime ainsi :
« Quoi que m'ait pu dire cette Émineoce, si le mariage de S. M. eût
266 L£S KIÈCES D£ MAZARIN.
dont il îa peint dans ses lettres, on comprend que c'est, en quelque sorte, une rivale qu'il combat \ C'est son intérêt mis en jeu qui le rend si pressant , si absolu, si éloquent. Après tout, il voulait le succès de sa politique; sa gloire était engagée i donner la paix à VÊtat, et Mazarin aimait TÉtat , en le confondant peutêtre avec sa personne ; car il était si complètement maître qu*il pouvait bien lui arriver de dire, au moins tout bas : « L'État , c'est moi »
Dans cette affaire, «qui étoit, disaitrilà Colbert,
pu se fnîro avec sa nièce , et que Son Éminenoe y eût trouvé ses sûretés, il est certain qu'elle ne s'y seroit pas opposée. »
* Olympe et les autres nièces, qui ne voyaient que d'après leur oncle, redoutèrent fort les suites de ce mariaf;e pour les intérêts de leur maison. Écoutons à ce propos Choisy : « rai ouï conter à la comtesse de Soissons que ralarme fut grande parmi les nièces du cardiîial. 1:1 les voyoient sa chute prochaine, ét se défioient de l'amour du roi , ({ui , venant à leur manquer tout à coup, les feroit retomber dans la misère. 11 leur paraissoit fort amoureux, mais cela ne les nieltoit pas en repos. -
Le cardinal croyait Marie disposée à lui jouer de mauvais tours en toute oecasion :
Je n'ai pas voulu mander au roi, écrit-il à la reine, que mon neveu s'est voulu sauver de Brissac; et, bien qu'il ait dit, lorsqu'on l'a retrouvé, que c'étoit pour se rendre auprès de moy, la vérité est que ce n'étoit pas son intention, et l'on m'a assuré (et je le crois) que ma nièce a couduit tout cela, et vous pouvez juger ce que cela m'oblige de soupçonner. » {Lettre à la reine ; Saint-Jean-de-Luz, l""*^ sep* tembre.)
^ On lit dans une lettre de la princesse Palatiue : ^!.^dame de Colonne a beaucoup d'esprit: !)otre roy a été tellement amoureuv (lelle (pie, si son oucle 1p cdiduial avoit voulu, !e roi l'auroit épousée. (^ïtoit pourtant louable du cardinal Mazarin de n'avoir pas voulu souffrir c»' mariage. D'ailleurs ce cardinal ne valoit rien du tout. » Voilà une conclusion à laquelle on ne s'attendait guère.
MARIE MANCIM. 267
la plus délicate qu'il eût eue de sa vie', et qui lui avoit donné le plus d'inquiétude »j Mazarin joua si admirablement son rôle qu'il mit les belles apparences de son côté, et qu'il s'est fait également honneur devant ses contemporains et devant l'histoire. 11 sut venir à bout de tant de difficultés; il fit cesser le commerce épistolaire de sa nièce avec le roi. Ce fut elle, Timpérieuse fille, qui la première cessa d'écrire : l'amour offensé y eut plus de part que robéissance. Elle n'était point femme à prendre son parti du mariage avec l'infante; elle avait trop de passion et trop d'orgueil pour transiger. Ce fut lorsqu'elle apprit que le mariage était bien arrêté, qu'elle prit elle-même la résolution de rompre. C'est un fait à établir et qui I bouore. Quant à Toncle, enchanté du résultat, il s'inquiéta peu du motif, et on verra toute sa joie éclater dans cette lettre :
« âaiuWean-de-Liiz , 8 septembre 1669.
« Je vous advoue que je n'ay pas eu depuis longtemps un si grand plaisir comme celui que j'ay receu en voyant la lettre que ma nièce m a écrite, et la nou-
* Il écrit à GoUxnrt (Saint-Jean-de-Luz, 32 octobre) : «... Je ne vous scaurois assez dire tout ce que duTerron a mis dans l'esprit de ma nièce, la flattant au detnier point, et la considérant comme le principal instrument pour son élévation auprès de Tautre
personne Cette affaire est peut-être la plus délicate que j*aie eue
de ma vye, et qui m'a donné le plus d'inquiétude. »
Ce du Terron était Colbcrt du Terroii , qui devint intendant de la mariuc, et qui était cousin du ministie. Cétait lui qui remettait à iNlaiie les lettres du roi ^ en trompant la surveillance de madame de Venelle, qui était toute au cardinal.
vele que vous me donnez de Tassiette où est présentement son esprit y après quelle a sceu que le mariage du Ray estait tout à fait arresté. Je n^avois jamais douté de sou esprit, maia je m'estuis mestiéde son jugement^ et particulièrement alors qu'une forte passion, accompagnée de tant de circonstances qui la rendoient furieuse, ne donnoit pas lieu à la raison d'agir.
«c Je vous réplique de nouveau que j 'ay la plus grande joye du monde d'avoir une telle nièce, voyant que d'eUe»tnesme eUe a pris une si généreuse résolution^ et si conforme à son honneur et à ma satisfaction, de mander au Roy ce qu'elle et vous in'escrivez qu'elle a fait; je m'assure que Sa Majesté l'en estimera da>vantage, et que, si la France sçavoit la conduite qu'elle a tenue en ce rencontre, elle lui souhaiteroit toute sorte de bonheur et lui donneroit mille bénédictions. Mais je suis assez en estât de luy faire sentir les effets de mon amitié et de Tinclination que j'ay toujours eue pour elle.
a Je vous prie de luy tesmoigner de ma part que je Fayme de tout mon cœur, que je m'en vais songer sérieusement à la marier et à la rendre heureuse..,* Puisqu'elle se plaist à la morale, il faut que vous luy disiez de ma part qu'elle doit lire les livres qui en ont bien parlé, particulièrement Seneque, dans lequel elle trouvera de quoy se consoler et se confirmer avec joye dans la résolution qu'elle a prise'...»
* Huit lettres inédites du cardinal Mazarin à madame de Fe* nelle, (Biblioth. du Louvae, Manuscrits.)
Digiii^uG by
AURIE MÂNCINl. 2Û9
Fénelon eût conseillé, en pareil cas, VImitcUim ou les Pères ; mais ces livrcs-là n'étaient pas familiers au cardinal Mazarin : il prêchait plus volontiers sur des textes profane^; il était homme à recommander jusqu'au chapitre de Sénèque : Du mépris des richesses!
Ce. ne fut qu'après le mariage du roi que Marie et ses sœurs revinrent à la cour. Leur séjour à Brouage avait été de plus d'un an ; Marie avait donc eu le temps de s'y fortifier dans le commerce de Sénèque et des philosophes que son oncle lui recommandait. Dans quels sentiments revit-elle le roi? Les informations positives nous manquent à cet égard. Songea-t-elle à régner dans sou cœur à un autre titre que celui de reine? Gela reste fort douteux; car, si elle Teût souhaité, elle y eût réussi probablement. Mais elle était profondément blessée, et cette âme ûère se détourna d'un homme qui avait manqué à ses serments. On disait d'ailleurs Louis XIV très-épris de la jeune reine, et Marie mit son orgueil à dédaigner un cœur qui se montrait si oublieux.
Maisia vue continuelle du roi rouvrait à toute heure sa blessure; elle était livrée à de violents combats. Elle priait sa sœur Ilortense de lui dire du mal de son infidèle, de lui montrerions ses défauts * • Elle appelait de ses yœux, comme un remède héroïque, un ma* riage, un amour nouveau.
Son aventure avec le roi, loin d'éloigner les prétendants, était devenue comme une amorce de plus pour
< * Mém, de la duchesse de Mazarin : Saint-Kéal, t. m, p. 510.
Digiii^uG
270 LES inÉCES DE MAZARIX.
ses charmes. Parmi ceux qui briguèrent sa main se trouvait le prince Charles de Lorraine : c'était l'héritier d^une couronne ducale qui avait perdu de ses fleu* roûs;. mais, à tout prendre, c était encore un parti sortable pour une nièce de Mazann. Charles de Lorraine était un des plus beaux hommes de la cour. Mademoiselle de Montpensier^ tout en convenant de ses avantages, nous le peint toutefois sous ce jour peu séduisant : « 11 étoit souvent si mal vêtu , dit-elle, que la plupart des gens se moquoient de lui. 11 était bien fait et beau de visage; c'étoit de ces beautés inanimées. 11 avoit toujours un air gauche, et peu d'élévation à tout ce qu'il faisoit* ». Faut*il croire à la ressemblance de ce portrait? Capricieuse et vaine comme était Mademoiselle, elle prenait pour de la gaucherie les froideurs du prince à son égard. Elle s'était évertuée à lui donner des fêtes, et souhaita sans succès de l'épouser. Marie Mancini vit Charles de Lorraine, et, elle aussi, accueillit favorablement ses soins, soit que ce prompt amour vînt du dépit, soit qu'il fût l'entraînemênt d'un coeur encore tout brûlant d'une autre flamme.
Charles IV, ce bizarre aventurier qui campait dans Paris comme sous la tente, fit une cour assidue au cardinal, et demanda la main de Marie pour son neveu. 11 paraît qu'il finit par tenter l'entreprise pour son propre compte^ : c'était travailler doublement au profit de la maison de Lorraine; il laissait le choix au
* Mém. de MademaUelie de Monipensier, coU. Petitot, t. xuif p. 531.
■ « Jpaloffie, ou les rérUabtes Mémoires de Marie Mancini, p.3S.
L/iyiîiiiuG L>y
MARIE MÂNCIiNI. 871
cardinal entre le due régnant et son héritier. Les
deux rivaux, s'évertuèrent donc en galanteries auprès de la nièce de TËminence : au Louvre, à la comédie, aux promenades, on ne voyait à ses côtés que Toncle et le neveu. Mazariu d abord accueillit leurs avances; puis, un beau jour, il leur ferma sa porte \ L'idée du
* " Quant aux assiduités que M. de Lorraine et le prince Charles, son neveu, avoieut pour mademoiselle de Mancini, M. le cardinal les désapprouva, et leur lit dire qu'il les remercioit, qu'il avoit pris d'autres mesures; de sorte que le prince Clinrles n'eut plus d'entrées chez mademoiselle de IMancuii. {Mém. de Mademoiselle de Montpemier, coll. Petitot, t. XLH, p. 533.)
On trouve dans les Mémoires du marquis de Beauvau (Cologne, 1689, p. 179 et suiv.) de plus longs détails sur les amours de Marie TMancini et de Charles de Lorraine :
« Le duc François de Lorraine, pour mettre le cardinal dans ses intérêts , fit solliciter pour son neveu la main de IMarie Maucini. Madame de (.iioisy, d'un e>prit raffiné et fort intrigante, fut employée dans cette négociation. Marie Mancini , de son côté , trouvant le prince beau et bien fait, employa , pour favoriser ses poursuites , un certain abbé Bonti, Italien, et fort adroit..... La demoiselle trouvoit le prince à son gré et lui dounoit sou^ t nt des rendez-vous, tantôt au jardin des Tuileries, tantôt eu des églises, car sa gouvernaule ne lui permettoit pas de le voir chez elle, et bien souvent ils n'osoient se parler, de peur, qu'on ne soupçonnât leur inclinaiion mutuelle. Le prince, de son côté, se laissoit enflammer d'nne passion ardente et assez ordinaire aux jeunes gens lorsqu'ils rencontrent une liile qui leur fait beau jeu. Ce n'est pas que cette demoiselle fût belle, mais elle avoit l'esprit vif et engageant, et il la considéroit comme un parti capable de rétablir sa uiaison. « L'auteur ajoute que Marie avait conçu pour le prince « une inclination si forte qu'elle avoit souvent déclaré ou qu'elle l'épouseroit ou qu'elle se feroit religieuse. »
Beauvau raconte ensuite que le duc de Lorraine, «iqui vouloit jouer au fin avec le cardinal , se proposa lui-même pour épouser Marie: son but etail d'aincUorijr ses affaires en caressant le ministre; mais, il fut bientôt deviné et éconduit. On lit encore dans les mêmes Alémoires le petit fait suivant : • Pour mieu.v engager madame de Venelle à lui être favorable , le duc de Lorraine lui jeta un jour une
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cardinal était d'éloigner sa nièce de la France, et il venait de conclure cette affaire lorsqu'il mourut. Cette
nièce, dont il avait tant contrarié tous les désirs, ne lui donna pas beaucoup de larmes; elle quitta le Louvre et se retira près de sa sœur Horteiise, ;iu palais Mazarin. Les visites du roi y redevinrent iréquentes, etTon se demanda si la passion pour Marie se rallumait, ou si la belle Ilortense n'allait pas avoir son tour. Olympe, si délaissée, voyait, de son côté, la faveur lui revenir ; Marie, réconciliée avec sa sœur, retrouvait tous les sous la cour réunie à l'hôtel de Soissons, où la présence du roi ne manquait pas d'attirer ce qu'il y avait de plus considérable. Les deux reines ne s'y montraient que dans de rares occasions ; mais on y trouvait Taimable et spirituelle Hen* * riette, qui avait été élevée en France, et avait eu pour amies d'enfance Olympe et Marie Mancini. Ce grand liùtel était le rendez -vous des favoris, des favorites, de tout ce qui voulait conserver ou conquérir la faveur. Là ne manquait pas de se montrer le brillant de Vardes, Fami de la maison ; il y était l ame de toutes les intrigues, de tous les plaisirs. Un autre favori, ou qui devait Tètre à son heure, était le prince de Marsillac, fils de ce duc de la Rochefoucauld, le pécheur contrit de la Fronde, que le roi devait ah-
pîerrerie dans son sein , qu'éUe aroit refusé d*aeeepter de sa main. Sur ^oi il arriva que cette dame, pensant la lui avoir fejetée dans la genouillère de sa botte , elle tomba par terre et fut trouvée par un laquais qui en proÛta , le duc ni madame de VeneUe ne Tayaut pas voulu reprendre. »
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