MARIE MANCINI
80udre dans la personne de son iils. Celui-ci n'était point taillé sur le modèle de Vincomparable Vardes.
Sou père avait mis tout son esprit dans son livre des Manoimes et n'en avait guère réservé pour son fils; iiitiis des complaisances sans bornes lui tinrent lieu de tout. « C'étoit un homme entre deux tailles , dit Saint- Simon , maigre avec de gros os , un air niais quoique rude, des manières embarrassées, une chevelure de filasse, et rien qui sortît de là\ » S'il n'était pas le phis bel ornement de cette société brillante, c'était un homme très-important : conâdeat silencieux, qui emboîtait le pas derrière le roi lorsqu'il allait, le nez dans son manteau , à quelque rendez-vous d'amour.
Personne n'était plus assidu à l'hôtel de Soissons que le duc et la duchesse de Montausier : c'était un couple qui posait fastueusement pour la vertu. Mais cette austérité, dont les Montausier faisaient piofes* sion pour le monde, n'empêchait pas qu'on ne les vît parmi les plus ambitieux de plaire et de parvenûr. La duchesse était cette célèbre Julie que les poëtes de riiùtel de Rambouillet avaient tant chantée, et qui tenait école de beaux sentiments. Satisfaite d^ètre sage elle-même, elle ne poussa pas la vertu jusqu'à :0 brouiller avec la fortune. Julie (l'eût-on prévu?) devait se montrer Témule de Marsillac dans Tart discret des complaisances. Mais cette précieuse, restée délicate du moins dans les formes , courait risque de rencontrer à rhôtel de Soissons un visiteur comme on n'en
■ Mém, de Saint'Shnon, t. xx, p. 135, édit. in-lS.
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voyait guère chez la marquise de Rambouillet. C'était ce duc de Lorraine dont le neveu avait demandé la main de Marie, et qui s'était lui-même mis sur les rangs et pour elle et pour sa sœur Olympe. Il en usait singulièrement avec ses femmes : il avait un jour déclaré nul son mariage, de sa propre autorité ; et^ narguant les foudres du i ^pe, il avait contracté un second hymen avec une virago qui allait chevauchant partout avec lui, et que Ton appelait militairement sa /emme de campagne. Cet excommunié était, en effet, toujours à cheval, et avait mené la vie d un condottiere ' . Serré de près par la politique de Richelieu et les armées françaises, il avait fini par décamper de la Lorraine, après ravoir perdue et reprise plusieurs t'ois. A la tête de quelques mille hommes, il allait guerroyant , tantôt pour un parti , tantôt pour un autre, se vendant à la France, àTEspagne, selon Toccasion, et manquant rarement de trahir ses alliés. 11 avait, nous dit Segrais, les yeux du chat; il en avait toutes les ruses. Les bandes qu'il commandait vivaient de pillage ; il leur laissait commettre les dernières atrocités, et il se plaisait à en faire aux dames de la cour des contes épouvantables. On ne saurait se faire une idée du cynisme de sa conversation : il tenait des propos à mettre en fuite toutes les compagnies; et cependant cette espèce de diable était fêté : c'était à qui se passerait la fantaisie de l'entendre. On se répétait tout bas ses in-
' « Ce juif errant que Dieu ne peut voir sans courroux , » dit le poète Montfleury, dans Y Élégie de la France aux frondeurs.
MAR1£ MAKCINL
croyables bons mots. Toutes ces convenances du beau langage, que les précieuses avaient exagérées, firent donc place tout à coup aux plus bouffonnes grossiè* retés. Mais ce monde charmant, blasé sur ses délicatesses, acceptait tout à titre de nouveauté. Par le plus inattendu des contrastes, ce mécréant 8*éprit, à ''%oixante ans, d'une belle, passion pour une jeune ingénue, qui était fille d'un apothicaire de Paris; il voulut l'épouser, prêt à signer pour cela un traité par lequel il abandonnait ses États au roi de France. Ce ne fut pas la moindre de ses singularités. <c II vivoit à Paris sans équipage, dit Mademoiselle; il alloit, à son ordinaire, un jour coucher d'un côté et le len* demain d'un autre. C'étoit chez les carmes d'auprès du Luxembourg qu'il coucboit le plus souvent. Il prenoit ses repas chez l'apothicaire de ma belle-mère, où il mangeoit dans des plats d'étain et de faïence * . »
* Mém, de Mademoiselle de Montpensier, coll. Petitot, t. a;ui, p. 630.
«Le dac Charles de Lorraine, qae nous avons va h Paris, étoit agréable dans la conversation; mais il avoit quelque chose dans les yeux qui marquoit qull avoit du dérèglement dâa& Tesprit. Ayant rhonneur d*étre auprès de Mademoiselle au Luxembourg, je me suis trouvé plus de cent fois tête à tête avec loi et j*ai remarqué quil avoit les yeux d*un chat. Monsieur le Prince et lui se donnoîent la main chez eux réciproquement, mais ils évitoient de se rencontrer en lieu tiers. U marchoit comme Orondate, suivi seulement d*un valet de chambre, et il alloit lui même h la savaterie, marchander des bottes pour monter des cavaliers. Les carrosses à cinq sols marquai qui avoient été établis de son temps étoient sa voiture. » {JUém, de Serrait, p. 110.) Charles IV mourut en 1675; le poète Pavillon rima ainsi son testament :
Sain cl'e$prit et de jugement
27ô LES MKCES DE MAZARI^'.
Le neveu de cet étrange souverain , le beau Charles de Lorraine, n'était point élevé à son école, et Marie Mancini caressait encore l'espérance de l'épouser. 11 paraîtrait, s'il faut en croire les contemporains, que ce fut là ce qui détourna Louis XIV de revenir à elle j il ne supporta pas qu'elle eût donné son cœur à un autre * .
Le cardinal , peu de temps avant de mourir, avait arrêté le mariage de Marie avec un prince romain , le
connétable Colonna. Était-ce par un scrupule d'hon-
£t proche de ma dernière henre.
Je donne à renipcreur i)ar ce mien testament Le boosoir avant que Je meure.
Je destine à ma reuve un fonds de bons dé^rs Dont il sera foil inventaire;
Pour sa «leinpurc un monastère; Le célibat pour ses menus-plaisirs; La pauvreté pour sou douaire
Je nomme tous mes cri'anciers
Exocuteurs testattientaires , Kt consens de bon co ut 4|ue U s ti uLs funéraires Se ftssmt aux dépens de leurs propres deniers.
. . . Que l'cpitajihe suivante Se lise , à inou honneur, sur la peau d'un tambour :
Ci f;ît un pauvre duc sans terre Qui fut, jusiiii'à ses derniers jours,
l'eu fidèle dans ses amours
tl moins fidèle dans ses guerres.
Il se vit toujours maltraité Par sa faute et par son caprice;
On le détrôna par justice.
On l'enterra par charité.
* «Le roi seroit peut-être revenu à mademoiselle de MaïKini s'il n^avoit été persuadé que le duc Charles avoit su toucher sou cœur. • {Madame de la Fayette, coll. Petitot, t. xliv, p. 385.)
MARIE MAKCIXJ. - Vil
ueur, et pour empêcher que sa uièce ne devîut la maîtresse du roi , qu'il prit le parti de l'expatrier? L'idée de ce mariage la jeta dans le désespoir. Elle conjura le roi de lui permettre de vivre en France; mais il ne se laissa point fléchir, et voulut que les volontés du cardinal fussent respectées, il fallut donc se résoudre à partir. Cette âme ardente et fière enferma d'abord sa douleur; mais, quand elle eut fait ses adieux et se fut mise en route, ses larmes ne tarirent plus pendant le voyage : on eût dit une condamnée que r ou conduisait à la mort*.
Elle arriva à Milan, où l'attendaient le connétable et ses parents, et où le mariage se célébra à grand renfort de fêtes; puis ils allèrent habiter Rome. Là une sorte de nuage va nous dérober en partie Texistence de Marie Mancini^ Nous n'avons pour nous
^ « Elle eut la douleur de se voir chassée de France par le roi ; ce
fut, il est vrai, avec tous les honneurs imaginables Elle soutint sa
douleur avec beaucoup de constance, et même avec assez de fierté; mais, au premier lieu où elle coucha en sortant de Paris, elle se trouva si peinée de ses douleurs et de Textréme violence qu'elle s*étoit Mte, qu'elle pensa y demeurer. » (Madame de la Fayette» coll. Petitot , t. xuv, p. 388.)
^ On trouve dans les Œuvres de Louis XIF et dans les mss, de Roses, à la Bibl, de l'Arsenal, plusieurs lettres sur ce sujet. « Le 20jmnie$l,le roi félicite madame de Venelle d'avoir heureusement conduit la connétable Colonna à son mari. II lui réitère la promesse qu^illui a déjà faite du brevet de sous-gouvcrnantc de sa première fille
« Le 12 avril, le roi félicite le connétable Colonna d'avoir épousé une nièce du cardinal Mazarin, et il l'assure de ses bonnes grâces.
41 Le 6 août 1661 , le roi répond à la lettre par laquelle le connétable lui apprend l'arrivée à Rome de Marie Mancini, en état de convalescence; il l'en félicite et los.assure l'un et Tautre de sa protection. »
Parmi les lettres inédites de Louis XIV, on en trouve d'adressées
guider que quelques lettres et Mémoires réputés apocryphes, qui offrent des faits assez vraisemblables ^ mais que rieu pourtant ne garantit * *
à madame Ja comtesse Martinozzi, à la duchosse de Modène, sa fille, au cardinal Mancini, à madame Mazariui, religieuse au monastère de Campo-Marzo, à Rome.
• Les premiers furent publiés sous ce titre : Mémoires de M. L. Colonnr, (/va nd connétable (lu roijaume de Aaples. Cologne, 1676. On €7ttnl)ua cet ouvrage à Saint-UénI, qui avait publié les Mémoires de la duc/icsse de Mazarin : mais le style est farci de fautes grossières, et indigne de cet écrivain; ce lut plutc^t l'œuvre d'mi Italien qui était au fait des anecdotes de la société runiaine, niais fort ignorant de tout le reste, y compris le français.
Deux ans plus tard panit un livre sous ce titre : Apologie, ou les Féritahles Mémoires de madame Marie de Mancini, connétable de Colonne, écrits par elle-même. (A Leyde, 1078, in-18.) Une autre édition, avec de légères modifications, est datée de Madrid, 1678. Ces Mémoires sont-ils apocrj phes comme les premiers ? C'est l'avis des bibliographes. Cependant la marquise de Villars , ambassadrice de France à ISIadrid, à l'époque où la connétable Colonna s*y trouvait, nous dit, dans une de ses lettres : « Elle a fait un livre de sa vie qui est déjà traduit en trois langues, afin que personne n'ignore ses aventures : il est fort divertissant » Madame de Villars, qui connaissait rhéroine et la voyail^ souvent, devait être bien informée. D^un autre côté, on trouve dans ces Mémoires de ^gulières lacunes : la maladie du roi , par exemple , dans tequelle Marie Mancini joua un rôle si important pour son amour, n'y est pas même rappelée. On conçoit, d*un autre côté, que cette Apologie ait intérêt à taire ou à atténuer certaines choses, et ne soit pas toujours d'accord avec les écrits contemporains. Les premiers Mémoires, plus désintéressés, peuvent être, sur certains points, plus près de la vérité; ils confirment, par exemple, ce que disent mesdames de la Fayette et de Motteville du désespoir qu'éprouva Marie de quitter la France pour aller épouser Colonna. Au contraire, dans V Apologie, ou les Mémoires véritables, Marie déclare, par ménagement sans doute pour son mari, qu'elle partit heureuse de son mariage ; ce qui tendrait à prouver que ces Mémoires sont d'elle réellement.
* Lettre t**. Pirl«, iwsf, lifit.
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MARIE MANCC» . 379
La connétable passa d'abord quelques années paisibles; elle revit à Rome sa tante Martinozzi et le cai^ dinal Mancini , son oncle. Le prince Colonna était pour elle un mari facile, indulgent, fort épris, d'ailleurs, des attraits de madame la connétable. Les Mémoires de la ducbesse de Mazarinnous initient àun détail des plus intimes à ce sujet. « Le connétable, nous dit-elle, qui ne croyoit pas qu'il pût y avoir de rinnocence dans les amours des roys, fut si ravy de trouver le contraire dans la personne de ma sœur qu'il compta pour rien de n avoir pas été le premier maître de son cœur. Il en perdit la mauvaise opinion qu'il avoit, comme tous les Italiens, de la liberté que les femmes ont en France, et il voulut qu'elle jouit de cette liberté à Home, puisqu'elle en savoit si bien user ' . »
La connétable vécut à la française, et introduisit au palais Colonna le jeu, la comédie, les danses, les conversations du monde parisien. Ce fut comme un défi jeté à la société romaine où les dames vivaient à l'écart , et peu mêlées aux plaisirs bruyants. Tous les maris n'imitèrent pas rimmeur facile du connétable, et ne goûtèrent pas ces belles fêtes du palais Colonna dont rien dans Rome n'égalait les richesses et la splendeur. Quant aux Français qui visitaient l'Italie, ils en faisaient des récits merveilleux^. C'était une demeure vraiment royale, dont les maîtres, en effet, vivaient à
* Mém, de la duchesse de Maaarin, OEavres de Saint-Kéal, t. iii^
2 Voir à \\4ppend(ee (N) un fiagment du Voyage inédit de Jacques de Belbeuf.
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280 L£S NIÈCES D£ MAZABDi.
Rome comme des souverains. Les peintures du Titien,
de 1 Albane, du Carrache remplissaient ses vastes salles, où des fontaines jaillissantes répandaient^ pendant Tété, une délicieuse fiaîcheur. On vovait, dans une des chambres , deux grands chevaux marins traînant une Vénus, au milieu des ondes, dans sa conque marine : c'était le lit de la connétable*.
La vie que menaient les princes Colonna devait plaire à une imagination romanesque et hardie. Ils possédaient de grands biens dans l'Ktat romain, promenaient leurs loisirs de villa en villa ; ils s'en allaient 'de Frascati à Marine, ou faisaient dans la Sabine et TAbbruzze des chasses dignes des temps fabuleux, ils chassaient quinze jours durant sans sortir desboîs, et, s'il en faut croire le récit de ces prouesses, ils couchaient par terre jusqu'à soixante sangliers^. Ces luttes grandioses, dans les poétiques forets du Latiuiii, charmaient cette intrépide Komaine, dont le courage avait brillé dans les chasses de Versailles et de Fontainebleau. Us allaient passer le carnaval à Venise avec le duc de Nevers. A Rome, Marie s'adonnait aux
• A propos de ce palais, on trouve dans 1rs Leltres d'Italie du président de Brosses l'anecdote suivante qui s'accorderait peu avec Tidée qu'on se fait de la courroisie d'un grand seigneur :
« On me conta que, iurs(]uc la connptal)!e arriva à Piomc dans le temps de son mariaîjçe, son mari, lui faisant voir le palais Colonna, lui montra une certaine elunnl)re, et lui dit: «Madame, voilà où logeait votre grand-père dans le ten^jb qu il étoit maître de ehauibre du mien. — Monsieur, répliqua-t-elle, piquée de l'observation, je ne sais ce qu'étoit mon grand-père , mais ce que^ je sais fort bien , c'est que de toutes mes sœurs je suis la plus mal mariée. » {Lettre xxx.)
2 Mém, de la connétable Colonne ^ p. 62.
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beaux-arts, à toutes sortes d'études, sans oublier l'as-
trologie, où l'entraînait un goût héréditaire. Elle donna , en peu d'années, plusieurs fils au connétable, et rien ne semblait manquer à leur bonbeur * . Mais sa dernière couche l'avait si cruellement éprouvée qu'elle recourut au remède le plus béroique pour éviter de nouveaux périls : elle introduisit la rérornie la plus sévère dans son existence conjugale. Force fut au connétable de s'y soumettre, mais ce fut aux dépens de leur tranquiUité Coiumia, en effet, s'habitua mal à ce régime forcé : sous l'empire de cette rigide loi, il finit par devenir de moins en moins aimable; il fut tout à la fois infidèle et jaloux. Il y avait auprès de sa femme de jeunes pages qui lui portèrent ombrage. La médisance même s'attaqua aux relations de vive amitié que le duc de Nevers, quand il vivait à Rome, entretenait avec sa soeur. C'était sa destinée d^ëtre en butte à la jalousie de ses beaux-frères.
Un jour de carnaval , que le connétable et sa femme se promenaient au Corso, un masque , s'élançant sur le marchepied du caiTosse, vint embrasser la connétable. Le prince porta la main à son poignard, et se penchait pour frapper, quand le masque se découvrit ; c'é-
* Marie eut trois fils : Tatné épousa une fille du duc de Médina- Celi , qui fut premier ministre en Espagne. Les Colonna avaient de grands établissements à Rome et à Naples. Le prince Lorenzo, Tépoux de Alarie Mancini, était le huitième connétable de son nom. Cette charge est encore aujourd'hui dans la famille des Colonna > en la personne du prince Aspreno , petit-neveu au quatrième degré de Marie Mancini.
^ Apologie, ou les Férittiàies Mémoires, etc., p. 61.