‹ Les nièces de MazarinChapitre 15 sur 29 · L-iyiii^uLi L>y Lioogle · texte numérisé non relu

L-iyiii^uLi L>y Lioogle

282 LES ISl£C£S D£ MAZARIN.

tait le dac de Nevers. Il 'arrivait de Paris, et venait ainsi surprendre sa sœur et son beau-frère au débotté. Le duc de Nevers, à cette époque , appelait^ dans

une de ses épîtres, sa sœur la sage Marie,

Entre la belle Hoitense et la sage Marie

La connétable, en effet, plus âgée que son frère, veillait un peu sur sa conduite ; mais son autorité n'était pas très-efficace, comme on peut le voir par une lettre d'elle, d'un ton tout à fait sérieux. Une épître d'amour de Marie à Louis XIV ferait bien mieux notre affaire : nous voudrions montrer l'esprit et la pas^ sion qui la caractérisaient; à défaut de cela, contentonsnous d*une preuve de sa sagesse. Cette lettre, que nous citons plus loin, est adressée à Coll)ert, qui avait conservé une sorte de tutelle sur la famille de son ancien

maître * .

Il parait que le connétable donnait aussi à sa fenmie de grands motifs de jalousie. « 11 y avoit à Venise, nous dit Marie, une marquise qui vint loger chez nous, et dont la beauté attiroit les yeux de tout le monde... J'étois continuellement troublée de mes jalousies, que les contes que l'on me faisoit tous les jours des amours du connétable ne rendoient que trop justes^.» Il est éga*

* Voyez cette lettre à Y Appendice (O). INoubHons pas do mentionner que tons les Français troin lipiit en Italie auprès de la connétable et de son frère une assistance empressée. Voir à V Appendice (P) un récit en vers, assez plaisant, dans lequel un Français, que le l)onrreau, à Venise, avait déjà attaché à la potence, fut sauvé par ta comiétable et le duc de iXevers.

* Apologie, ou les Véritables Mémoires, etc., p. 64.

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MARIE MAKCIXI. m

lement question d*une princesse Ghigi qu'il courtisait, mais pour un louable motif, préteudait-il : cette dame, poussée par la haine, décriait outrageusement notre héroïne, et c'était dans l'intérêt de sa femme que le connétable lui rendait des soins. 11 n'était sorte de mauvais tours que cette rnale ne jouât ii h pauvre Marie : elle faisait, par exemple, attacher la nuit des échelles de corde à son balcon , pour faire suspecter sa conduite. Ces manèges diaboliques achevèrent de mettre la discorde dans le palais Colonna. Les choses étaient déjà bien avancées : le connétable n'ouvrait la bouche que pour adresser à sa femme des paroles froides et indifférentes. Un jour qu'elle souffrait, dit-elle, cruellement, il l'exaspéra par sa pi udigieuse tranquillité. Leur intérieur* était donc déjà troublé quand un personnage exilé de la cour de France arriva à Rome: c'était le chevalier de Lorraine. Cet Adonis était , comme on le sait de reste, le favori de Monsieur, dont il gouvernaiL la maison à sa guise. Une sorte de risalité de femmes existait entre Madame et lui : supplantée dans son intérieur par ce chevalier de Lorraine, madame Henriette éclata en plaintes, et, malgré les pleurs et le désespoir de Monsieur, elle obtint du roi l'éloignement de ce personnage. L'exilé se rendit à Rome et visita la connétable, qu'il avait- connue jadis. Un homme qui venait de France, qui pouvait lui parler de la cour, la mettre au fait de tant de choses qui s'y étaient passées, devait être pour Marie une agréable rencontre. Elle goûta donc extrêmement la société du chevalier de Lorraine, en se iigurant peut-

284 L£S NltCLS DE MAZaRLN.

être que son commerce ne compromettait point les femmes.

Dans une sécurité si excusable, elle mena avec lui une joyeuse vie que partageaient le duc de Nevers et sa sœur Ilortense; ce furent chaque jour des pronienades, des cavalcades, des collations, des parties de chasse. Ils aimaient fort aussi à se baigner dans le Tibre ; c'est ce que la connétai3le nous raconte : « i\ous voulûmes joindre les bains à nos divertissements, et ce fut pour cela que nous allâmes, mou frère, ma sœur et moy, au Tiberon, passage dangereux à cause de la rapidité de Feau. Âyant voulu, comme eux, sauter une corde qui estoit attacliée à quelques pontons que nous avions, faits pour nous asseoir, la violence de Teau m'enleva avec tant d*impétuosité que je m*allois noyer infailliblement, sans le secours d'une servante turque qui estoit plus robuste qne grande, et qui, assistée de mon frère, me tirade danger. Nous cherchâmes un lieu plus assuré dans le Tibre, proche duquel nous fîmes élever une cabane pour nous déshabiller, et où il y avoit une galerie qui régnoit jusques sur le bain, le tout formé de cannes , de feuilles , de roseaux, mais avec tant d'art que tout le monde la regardoit avec admiration* . » Le connétable probablement faisait exception; car vainement sa femme déclarait-elle que ses amusements avec le chevalier étaient aussi innocents que ceux du jeune âge; il paraissait n'en rien croire du tout. S'il fallait ajouter foi aux Mémoires apocryphes de

» Apologie, ou les Véritables Mémoires, etc., p. 8d et 90.

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MARIE MANCLM. 28i

Marie, le connétable lui aurait reproché de s'être montrée nue au chevalier-, mais elle prit ses femmes à témoin qu elle n'était jamais sortie de sa cabane pour se plonger dans le Tibre sans être vêtue d^une rohe de gaze qui allait jusqu'aux talons ' . Que pouyait-ou exiger de mieux? On disait encore que le chevalier, voys^nt la connétable dans l'eau sous ce costume diaphane, la supplia de permettre qu'il fît faire son portrait ; mais nous ne sommes pas forcés de croire tout ce que les médisants de Home débitaient sur ce chapitre. Pasquia en fit de grossières facéties, qui indisposèrent le con-> nétable de plus en plus. Son humeur s'était assombrie au point que le duc de Ne\ u s repétait souvent à sa sœur qu'un beau jour, quand elle y penserait le moins, elle se trouverait enfermée dans le Palliano , château fort du connétable, situé dans les confins de l'État romain. Cette perspective acheva de la dégoûter du sé» jour de l^oiiie. La ducherfse dcMazarin, dont le ménage ressemblait à celui des Colonna, était venue de France chercher un refuge auprès de sa sœur. L'exemple décida Marie à s'enfuir aussi, et elle profita d'une absence de son mari pour gagnei*, avec Hortense, Civita-Veechia. Elles y arrivèrent, malgré des accidents et des mésaventures bizarres ; puis les fugitives se jetèrent dans une felouque, se confiant hardiment à quelques matelots, et abordèrent en Provence. Les galères du connétable, envoyées à. leur poursuite, ne les atteignirent pas, et les corsaires turcs manquèrent cette pré-

* Mémoires de L. M. M, Colonne ,197^^ p. 9S.

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cieuse capture. Ce dernier péril les effrayait peut-être moins que Fautre , car c*eût été pour elles une nouvelle série d'aventures.

L^arrivée en Provence de la connétable et de sa sceur fit un grand scandale : on en peut juger par ce qu'en écrit madame de Sévigaé. Madame de Grignan , sa ûlle, qui était sur les lieux, avait mandé Taventure à sa mère, qui lui répond ainsi :

« Au milieu de nos chagrins, la description que vous me faites de madame de Colonne et de sa sœur est une chose divine ; elle réveille, malgré qu'on en ait : c est une peinture admirable. La comtesse de Soissons et madame de Bouillon sont en furie contre ces folles, et disent qu'il les faut enfermer^ elles se déclarent fort contre cette étrange folie. On ne croit pas que le roi veuille fâcher M. le connétable, qui est assurément le plus grand seigneur de Rome. £n attendant, nous les verrons arriver comme mademoiselle de TÉtoile ' : la comparaison est admirable ^. »

Les deux sœurs furent arrêtées à Aix, habillées en liommes. On interpréta leur fuite de mille façons : on prétendit qu'elles couraient, Tune après le chevalier de Lorraine, Vautre après son frère, le comte de Marsan. Relâchées bientôt par Tordre du roi, elles se sé» parèrent : Hortense, ne se souciant pas de rentrer sous le joug f/w Mazarin, s'enfuit en Savoie, et la connétable s'en vint à Paris. Elle avait peu de chances de

1 Dans lo JBtotmn comique de Seanron.

s Lettreê de madame de Séviçné, 30 juin

MARIE MANCDVI. 287

s'y voir bien accueillie. « Le roi, quiaimoit madame Colonne , nous dit madame de Scudéry, fut fâché de l'aventure.» Mais un tel esclandre ne lui permettait pas de la voir. Elle se retira dans labbaye du Lys ; elle y })as8a quelques mois, écrivant au roi et à Colbert des lettres suppliantes, pour obtenir de rester en France * . Le connétable, de son côté , demandait instamment qu'on lui renvoyât sa femme. Était-ce amour, niduigence ou autre cliose? 11 paraît qu'elle redoutait de son mari quelque vengeance à Titalienne.

La connétable reçut, dans sa retraite, la \isite de sa sœur Olympe, qui, naturellement généreuse, dit-elle, lui envoya un lit superbe avec de riches tapisseries. Ses beaux-frères , le comte de Soîssons et le duc de Bouillon, allèrent aussi la visiter^. Mais c'était le roi qu'elle demandait à voir-, elle écrivit à Colbert des lettres si pressantes à ce sujet que Sa Majesté, craignant qu'elle ne fit un beau jour irruption à Versailles, ordonna qu'elle fut consignée à cinquante iieues de Paris. Elle se rendit à Lyon, et prit le parti de s'é* loigner tout à fait , pour aller rejoindre sa sœur Hortense en Savoie. Là elle se fâcha contre le duc, qui lui conseillait de retourner à Rome ; elle franchit le Saintp Bernard, traversa la Suisse, et, trompée par les conseils d'un certain marquis que le connétable avait attaché à ses pas, elle gagna les Pays-Bas espagnols, La pauvre femme y fut arrêtée, et conduite dans la citadelle d'An*

* Voir dans V Appendice (Q) ces lettres de Marie, ainsi que les réponses du roi et de Colbert.

^ Apologie, ou les Véritables Mémoires, etc., p. 127.

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vers. S'ennuyant fort dans sa prison, elle eut l'idée de se rendre en Espagne, pour intéresser la reine en sa faveur. Elle fut transportée d'Ostende à Saint-Sébastien; mais le conaétable et sa famille étaient trop bien en cour à Madrid pour qu'elle y reçût l'accueil qu'elle espérait. Elle n'eut là encore d'autre perspective que la Yie de couvent; malheureusement elle ne sut pas s'y ensevelir. Elle n'avait point, comme Charles-Quint, abdiqué un empire pour le cloître; mais sa vocation était bien chancelante, et elle voulut revoir ce monde dans lequel elle ne comptait plus.

Madame de Villars, dans ses lettres de Madrid à madame de Coulanges, parle çà et la de Marie Mancinî : a Elle est toujours dans son couvent, dit-elle, dont elle s'ennuie fort. » U paraît que ceux qui la revirent à Madrid la trouvèrent plus belle à quaiante ans qu'elle n'était à vingt, à Tépoque de ses amours avec Louis XIV . L'abbé de Villars fut émerveillé d'elle : « Elle n'est pas reconnoissal)lc, disait-il, de ce qu'elle étoit en France; c'est une taille charmante, un teint clair et net, de beaux yeux, des dents blanches, de beaux cheveux... Elle est habillée à l'espagnole, d'un fort bon air. »

Monsieur et madame de Villars, un matin , virent enti^er dans leur chambre une femme voilée, une tapada^ avec sa suivante : c'était la connétable, qui s'était enfuie de son couvent. « Elle demanda en pleurant qu'on eût pitié d'elle * ... Sa taille, dit la marquise, est des plus belles; un corps à l'espagnole, qui ne lui couvre ni

* Lettres de la marquise de Villars, p. 9, Id.

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MARIE ftUXCIM. 299

trop, ni trop peu les épaules : ce qu'elle en montre est très-bien fait. Deux grosses tresses de cheveux noirs, renoués par le haut d'un beau ruban couleur de feu ; le reste de ses cheveux en désordre; de très*belles perles a. sou cou ; un air agité qui ne siéroit pas à uue autre, et qui^ pour lui être naturel, ne gâte rien; de belles dents... Elle s'habille à l'espagnole, d'un air beaucoup plus agréable que ne font toutes les femmes de cette cour * . »

Quelques mois plus tard, nous trouvons le connétable à Madrid, et sa femme rentrée dans sa maison Mais ce nouvel essai ne réussît guère : Marie décidé • ment avoit en aversion ce Colonna , qui pourtant « étoit fait à peindre », dit madame de Yillars. Il est vrai qu'il était devenu fort avare, qu'il lésinait étrangement sur l'entretien de sa femme, et marchandait sans honte le prix de sa pension dans les couvents'. Ce n'était plus ce mari d'autrefois, magnifique et d'humeur si commode. Quant à la connétable, écoutons encore la inar(]uise de Villars : « C'est vraiment un caractère original , qu'on ne peut assez admirer, à le voir de près comme je le vois. Elle a ici un amant ^ elle me veut faire avouer qu'il est agréable, qu'il a quelque chose de fin et de fripon dans les yenx. Il est horrible... Sans citer une autre petite chose qui ne vaut pas la peiue d'en parler, c'est que cet amant ne l'aime point du tout, à ce qu'elle m'a dit. Elle se

* Lettres de la marquise de Fillan, p. 4$»

* Ibidem, p. 94. -

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m LES MÈC£S J>£ MAZARIN.

trouve heureuse cependant qu'il soit comme cela*. » Elle aimait donc pour aimer simplement : elle avait autant de désintéressement qu'elle avait d'imagination , la pauvre femme!

Le connétable déviai décidément intraitable ; il la fit enfermer dans l'alcaçal de Ségovie, <c oiî elle fut traitée misérablement. » Madame de \ illars, pleine de pitié et d'intérêt pour elle, nous dit « qu'elle n'avoit pas tort de ne pas se fier à ce mari italien. » Une partie des couvents d'Espagne lui servirent tour à tour de prison , et la marquise prétend « qu'il n'y avoit pas une moindre vocation que la sienne*. C'est, nous ditelle, la meilleure femme du monde, à cela près qu'il n'est pas au pouvoir humain de lui faire prendre les meilleurs partis, ni de résister à tout ce qui lui passe dans la fantaisie... Si je n'avois pas autant compati à son malheur, je u aurois pu assez me divertir à l'entendre parler comme elle fait. £ile a de l'esprit^. » Madame de Villars assure qu'on délibéra un moment <renvo} cr cette pauvre recluse à sa cousine la duchesse de Modène, qui offrait généreusement de la prendre avec elle; mais la pieuse et noble femme eût-elle réussi à la fixer à ses côtés? Ce qu'il fallait à Marie, à cette tète ardente et mobile, c'était plutôt la société d'Hortense. Que ne réussit-elle à gagner l'Angleterre 1 Après la mort du connétable, en 1689% on s'étonne de ne

* Letti'cs de la marquise de Villars, p. 94. « Ibidem, p. 125.

5 Ibidem, p. 144.

* Lr connétable demanda pardon à sn femme, par son testament

et, de peur que les apparences ne laissassent à ses enfants quelque res-

Digm^uo Uy GoogI

MARIE iMAKCINI.

pas retrouver sa veuve consolée dans ce eerde élégant

et joyeux, parmi ces spirituels causeurs qui composaient la cour d'Hortense. Son arrivée au pavillon de Saint-James eût fait événement; les lettres elles vers de Saint- Évremond nous en parleraient; mais sa vie s*enifonça de plus en plus dans Toubli *\ Elle revint en France, assure-t-on ; et cette femme, qui avait vécu dans les grandeurs et qui s'était vue si près d'un trône, ne laissa point de trace de ses derniers pas

Marie Mancini avait d'heureuses facultés : elle était courageuse, spirituelle et fière. Elle ressemblait un peu à cette reine Christine , qu'elle voyait à Hume intimement : elle aussi subordonna tout à ses désirs et à ses passions ; elle franchit la dernière barrière qu'une société facile lui opposait encore. Elle fit mentir les prédictions de l'astrologie , car elle ne troubla point le monde j la pauvre femme, hélas! ne bouleversa que sa propre vie. Mais son influence fut salutaire ; et saiton bien ce qu'on loi doit? II se peut qu'elle ait sauvé Louis XIV d'une jie pareille à celle de Louis XV.

sentiment contre leur mère, il s*aociisa lui-même, et ne leur inspira pour elle que le respect, la reconnaissance etTestime. » {Remarques sur le plaid, de M. Érard, Saint^Évremond, t. vn, p. 343.)

^ Marie Mancini se trouvait encore à Madrid en 16SS ; le comte de Rebenac parle d'elle dans ses dépêches en termes assez favorables : « Madame la connétable, écrit-il, est ici dans un petit couvent dont elle sort quand elle le veut; elle ne se mesle d'aucune intrigue. Sa conduite ne déplaît point à la cour. Elle a beaucoup d*amis considérables, et quoyqu'elle ne soit pas brouillée avec sa sœur, personne ne s'estoit tant réjoiiio qu'elle de l'ordre qu'on luy avoit donné dQ se retirer. » (Achiv. des aff. éteang.)

Voy. à V.ippend'ice (Q) quelques conjectures sur les dernières années de la connétable.

292 LES KIÈC£S DE MAZARLX.

Chez cet homme si sensuel, en qui la chair pouvait tout engloutir, ce fut elle qui , la première, éveilla le sentiment et la pensée. Elle lui fit comprendre, par l'attrait de l'amour, les œuvres de l'esprit, les beauxarts, la politique. £lle tourna son orgueil aux grandes choses ; elle vînt à temps , et son action fut décisive. Dans sa chute profonde, elle coutt'uipiait peut-être avec orgueil le règne de Louis XIV. Elle n'a eu qu'une paj^e, il est vrai, mais cette page couvre sa vie, et l'histoire n'oubliera pas ces mots charmants:

« Vous m'aimez, vous êtes roi, et je pars 1 »

HORTENSE MAPsCINI

DUCHESSE DE MAZARIH.

Armand de La Forte, fils unique du maréchal de la Meilleraye, était un de ceux qui recherchaient les nièces du cardinal y mais celui* là ne voulait pas simplement épouser Son Éminence. On lui offrit Olympe, qu'il refusa; il préférait une des cadettes. Armand, qui ne partageait pas Taversion du roi pour les petites filles, s'était épris de la jeune Hortense, qui avait au plus douze ou treize ans. Elle était déjà belle à cet âge où les grâces de Tenfant sont évanouies, et où la femme n'existe pas encore * . Venue de Rome à dix ans avec Marie, elle avait passé deux années au couvent; comme sa sœur, elle en sortit après le mariage d'Olympe. Armand de La Porte, dont le père était l'ami de Mazarin et qui avait entrée dans sa maison, s'enflamma

* A douze ans, elle remplissait le rôle de la déesse de la Musique dans le ballet de IhétU et Pélée, en avril 1653.

294 LES JNliCES D£ MAZABi^'.

pour Hortense au point de dire à tout venant qu'il lui importait peu, pourvu qu'il i épousât, de mourir trois mois après. Mais le cardinal songeait-ii à donner la plus belle de ses nièces à un homme dont la luiissance ne devait guère flatter son goût pour les alliances princîères? Le père , en effet, quoique parent de Richelieu, était petit-fils d'uu avocat; SaiiiL-Simon le fait descendre d*un apothicaire, ajoutant que Ton prétendait qu'un de leurs ancêtres était portier, d'où leur était venu le nom de la Porte, Le maréchal de la Meilleraye avait été, comme Fabert, l'un des rares exem* pies d'une i'orlune militaire fondée sur le mérite personnel et les services \ mais la Meilleraye, à la différence de Fabert, n'y joignait pas le désintéressement: il avait fait une énorme fortune, et avait obtenu de transmettre à son fils sa charge de grand-maître de Tartillerie, de même que ses gouvernements * .

* Scarron, à propos d'un bal donné, en 1655, au Palais-Royal chez Monsieur, nous ntontre Armoiid de la MeilJeraye déjà eu frais de galanterie pour la jcuue Ilortcube :

Celui (lo qui Yçco'd la loi

La tli'i iiièrc raison du roi ,

En exi»i€.ssion moins fleurie.

C'est-à-dire l'artillerie ,

S*y BOttUnt, fit des teni]M, chassa,

S'âeva , coula , bref dansa

Atcc l'aimable Transalpine

Mancini , galllci' Mancine ,

Qui , dit-oii , perd bientôt son noraj

Son esprit est de grand renom ;

Ses yeux avec des traits d'ébèoe

Font souvent blessure inhumaine;

Les traits bruns avec art tirés

Font grand mal s*ils ne sont parés.

{ÉpUres en vers burlesques de Scarron , n'- !? : Réponse de fa Sama» rllaine au Jaquemard de Saint-Paul. 17 janvier 1655.}

Les prétendants de Pénélope ne forent pas plus

nombreux que ceux qui se disputèrent la belle Hortense« Arrêtons-nous aux plus marquants, et voyons d'abord les têtes couronnées. Charles II d' Angleterre (celui-là était alors , à la vérité , sans couronne) lit demander à Mazarin la main de sa nièce ; la question religieuse le préoccupait bien peu, et il ne se faisait pas scrupule, lui protestant, d'épouser la nièce d'un cardinal. Ce cardinal, d'ailleurs, était l'allié du puritain Cromwell, et lui aussi n'eût pas demandé mieux que de répondre aux avances de Charles 11, s'il n'y avait eu la qu'une atiaire de conscience; mais c'eût été prendre à sa charge un prince .dépossédé, embarras* sant, petit* fils de Henri IV, il est vrai, mais sans argent, sans asile, criblé de dettes. Cette alliance eût dérangé d'ailleurs celle qu'il avait contractée. Cepen* dant la santé du Protecteur commençait à décliner, et de grands événements allaient bientôt s'accomplir ; ici la prescience de Mazarin fut en défaut. Âvait-il donc négligé de consulter ses horoscopes, ou bien leur science l'avait-elle trompé.^ 11 refusa deux fois les offres de Charles II, et l'occasion perdue ne se retrouva pas.

Mademoiselle de Moutpensier, à qui toute affaire de mariage tournait la tète, nous raconte que ce fut par considération [)our elle que Mazarin ne profita pas des avances de Charles. Voici ses paroles : « Le lendemain de son arrivée de $aint-Jean*de-Luz, le cardinal me vint voir; nous entrâmes dans un cabinet. « Il ne me « sera jamais imputé, me dit-il, de préférer mes intérêts « à ceux de mon maître et de tous ceux qui ont Tbon-

Digiii^u

296 LES 2(1ÈC£S DE MAZABIN.

« neurdelui appartenir. Je sais bien la différence qull

« y a de ma famille à sa maison.» Après quoi il me dit: <c Le roi d'Angleterre m'a fait proposer de le marier < avec ma nièce Hortense. Je lui répondis qu*il me faite soit trop d'honneur ; que, tant qu'il y auroit des couce sines da roi à marier, il ne falloit pas qu'il songeât « à mes nièces \ »

Mazarin ne se moquait-il pas de Mademoiselle, lui qui avait juré, depuis les coups de canon de la Bastille, de la laisser jouir des charmes du célibat? Mais .elle ne s'aperçut pas qu'il la mystifiait, et etle le remercia, en disant qu'elle serait charmée qu'Hortense devînt sa cousine germaine. 11 est question, dans son récit , d'un personnage qui prît à cœur le succès de ce projet : ce négociatem* de mariages était Turenne, D abord il avait été question de lui donner Hortense à lui-mùme. Mazarin, comme Kiohelieu, avait tendu cette amorce à Tillustre guerrier ; il lui offrit donc Hortense, son héritière, avec la condition de prendre ses armes et son nom. Turenne avait de quoi tenir au sien sans doute ; puis la belle Hortense sembla se soucier peu des lauriers qui ornaient un front de cinquante ans. Comme rAogéliquc de TÂrioste, elle eût bien plutôt donné son cœur à quelque berger. Ainsi Turenne se tira d'affaire auprès de l'oncle, en alléguant le peu d'inclination d'Hortense pour lui. II s'intéressait fort au roi Charles II , et il entreprit de lui faire épouser ce riciie parti ; mais, dit Mademoiselle,

• Mémoires de Mademoiselle , coll. Petitot, t. xlii, p. 435.

Digiii^uo L>y Cioogie

HOBXË^iSË MAiSCliM. ' 297

« comme ce n*étoit pas un homme heurenx dans les affaires dont iL se mèloit, celle-là ue réussit pas*. » Turenne fui battu dans cette campagne matrimoniale»

11 paraît qu'en iail d'amuur c'était un pauvre tacticien.

Parmi les prétendants d'Hortense, en voici un autre

qui devait également hériter d'une couronne : c'était un prince de Portugal , qui fut régent , puis roi sous le nom de Pierre IL Là encore Mazarin manqua roccasion. Que ne cousultait-il le docteur Gui Patin, de qui nous tenons ces renseignements? On lit, en effet, dans une lettre du malin docteur, » qullortense fut demandée par le fpère du roi de Portugal ; parti ayantageux, dît-il , attendu que le roy étoit faible, délicat et malsain ^. » Mazarin ne devait-il pas raisonner de même?

* Metn, de Mademoiselle , coll. Petitot, t. xui, p. 453.

Voici un passage ées Entretiens de Colàert avec Bouin, sur eette grande affaire du mariage à'Hortense, qui occupa tant la cour :

« C. Tu sçais sans doute que M. le cardinal aimoit Ilortense d'ua' amour desmesuré; toutes ses autres nièces ne lui étoicnt rien en comparaison de celle-là.... Tu scais aussi que, voulant transmettre son nom à la postérité, il jeta pour elle les yeux sur plusieurs seigneurs de la cour, pour leur donner cette fille en mariage , et pour les charger

par le contrat de porter son nom et ses armes Entre ceux-la il

y en eut trois sur qui il s'arrêta particulièrement : M. de Turenne»

de Candalc et M. de la Feuillade ,

Ce dernier s'étoit rendu indigne de la possession de eette belle personne par le peu de complaisance qu'il avoit en pour f^lle et pour son oncle. C'étoit un étourdi qui avoit fait cent frasques à ^I. le cardinal ; il scavoit que le roi Taimoit, et cela le rendoit insolent Pour

ce qui est de M. de Turenne. il s'étoit marié à mademoiselle de la Force, sur ce qu'il avoit det ouvert qu'Horteuse n avoit nulle inclination pour lui; elle avoit prié Son imminence de ne le lui plus proposer pour mari. »

2 Lettres, 2b décembre 1660.

m LES KIÈCES DE MAZAMN.

11 savait ces choses-là comme le docteur, et cependant il ne fit point Taf faire.

TIn autre prince, dont la destinée n'avait plus rien de problématique, car il avait porté la couronne dès le berceau, ne réussit pas mieux que les précédents: c'était ce duc de Savoie que nous avons vu figurer à Tentrevue matrimoniale de Lyon. Peut'-ètre y avait^il aperçu la belle Horteuse. dont les quinze an» brillaient déjà d'un grand éclat; ou bien il avait en tête quelque projet qui demandait Tappui de Mazarin. Outre sa couronne ducale, ce jeune souverain avait encore de quoi plabe : c'était un cavalier brillant et aimable, et il avait fort réussi à Lyon auprès de la cour *.

On se rappelle avec quel dépit superbe il en partit brusquement; cependant il mit de côté ses rancunes, il oublia Taffront fait à sa sœur et à sa maison, et il demanda la main d'Hortense. Décidément Mazarin ne voulait plus entendre parler de couronnes, ou les motifs de ses refus demeurent un secret pour nous^. Que souhailaitril donc de mieux que ce duc de Savoie, et quels desseins avait-il sur Hortense?

L'abbé de Choisy raconte qu'il passa par la tête du

cardinal de faire épouser à ses nièces quelques-uns de

« « M. de Savote, dit Mademoiselle, laissa toute la cour fort satis* faite de sa personne ; on le trouva foit bien fait, et quil avoit de la civilité envers tout le monde. La reine le trouva de fort bonne mine, et qu'il avoit l'air d*an homme de sa qualité. Quant à son esprit , il ne parla que fort à propos, et même agréablement. » (Mém, de Ma~ demotsdle de Montpensier, coll. Petitot, t.xiii, p. 375.)

3 Madame de MottevUle assigne h ce refus un motif qui ferait bon* neur à Mazarin: Charles-Emmanuel aurait demandé, comme apport de mariage, la restitution de la forteresse de Casai.

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