HORT€NS£ MA>'C1M
ces gentilshommes nui as aient suivi, en Flandre, la fortune de Coadé. il jeta ses vues sur Coligoy, pour faire de lui son héritier, en le mariant à Hortense. Cétait un nom illustre parmi la noblesse que celui de Coligny, mais ce n'était point un parti qui allât de pair avec ceux que Mazarin avait déjà trouvés. Ce qui devait lui sourire, c'était le plaisir d'une intrigue et l'idée de faire un hm coup. 11 voulait enlever Coligny à Condé de la même façon qu'il lui avait enlevé son frère Conti. Mais Son Éminence rencontra là un homme d'une autre trempe, qui repoussa ses avances , en disant qu'il n'abandonnerait pas M. le Prince dans son malheur. Plus tard Coligny, rentré en grâce, répondait à quelqu'un qui lui rappelait ce souvenir : « J*ai fait mon devoir, je ne m'en repens pas * , »
* Void des détails préeis, que Tabbé de Choisy donne à ce sujet : « J*ai ouï dire à M. le Tellier (le chancelier) que le cardinal avoit envie de donner sa nièce et tout son bien au comte de Coligny après la bataille des Dunes. Coligny, qui avoit été feit prisonnier, ayant été mené à Calais, le cardinal lui envoya M. le Tellier pour lui proposer de quitter le service de M. le Prince et de s*attacher à lui , avec ordre, 8*il acceptoit le parti de bonne grâce, de lui dire tout de suite que Son Éminence lui donnoit sa nièce, et qu'il le déclaroit son héritier. Coligny lui répondit fièrement qu*îl n'abandonneroit point M. le Prince dans son malheur, et le Tellier ne se déclara pas davantage. Mais, cinq ou six ans après, lorsque le roi nomma Coligny pour corn* mander les six mille hommes qu'il envoyait en Hongrie, le Tellier, en lui donnant ses instructions, lui dit : « Vous souvenez-vous. Monsieur» • de la visite que je vous fis à Calais? J'avois ordre de M. le cardinal, « si vous eussiez voulu quitter le parti de M. le Prince, de vous dire « qu'il vous choisissoit pour rpouser sa nièce et pour vous faire sou « héritier.-^ J'ai fait mou devoir, lui répliqua Coliiznv; je ne sçaurois « m'en repwtir. « {Mém, de l'abbé de Choisy, coll. Petitot, t. v%xii^ p.S04.)
Le comte de Coligny se brouilla plus tard avec celui qu'il avait servi
300 LES !91ÈC£S DE MAZAREV.
Une autre idée passa encore par la tête de Mazarin: il songea un momeDt à donner Uortense au prince de Gourtenay. C'était le dernier rejeton d'une branche de la maison royale, et l'alliance avait par là de quoi tenter; mais ce descendant des premiers Capétiens n'avait littéralement que la cape et Tépée. On connaît Torigine des Courteuay , issus du dernier lils de Louis le Gros. Tandis que leurs aînés bataillaient contre leurs vassaux et se tiraient avec peine des étreintes du monde féodal, les Gourtenay régnaient dans les splendeurs de Byzance. On vit quatre princes de cette famille s'asseoir sur le troue des empereurs d Orient; mais ce qui fit leur grandeur devint aussi leur ruine. Dépossédés de ce superbe héritage, leurs descendants firent de vaines tentatives pour le ressaisir : ils y engloutirent toute leur chevance, et c'est ainsi qu'ils lâchèrent le corps pour courir après Tombre. Devenus pauvres, ils descendirent aux plus infimes échelons de la hiérarchie féodale, trouvant à peine à s'alUer anx filles de leurs moindres vassaux, et servant comme écuyers sous la bannière de leurs voisins. Ils avaient fait la faute de préférer aux fleurs de lis, dans leur blason, les armes des premiers Courtenay; aussi ces Capétiens démonétisés se virent-ils contester leur origine. Les Bourbons, mieux avisés, avaient gardé leurécusson; et, quand les Courtenay prétendirent se
si loyalement. Il a laissé des Mémoires, qa*il ëeiivait sur les marges du missel de sa diapelle, et qui respirent la haine la plus violente eontre Gmidé. Avee un homme qui avait fait ses preuves d*honnetir autant que Coligny, il n'est pas permis de dédaigner tout à fait les effroyables aeeosations qu'il porte contre son ancien ami.
HORTENSE MANCnCI. 30t
faire reconnaître pour princes du sang, Henri IV, ne voyant que de pauvres hères sans bien et sans alliances,* ne voulut point se charger de relever cette maison écroulée ; très-peu touclié des souvenirs byzantins, le Béarnais éconduisit en vrai Gascon les Gourtenay, qui n'étaient pas moins légitimes que lui.
M azarin eut donc Tidée un moment de marier Hor* tense au dernier survivant de cette famille, et de le faire solennellement reconnaître pour prince du sang. Comme il devait faire Hortense son héritière, les Courtenay, pauvres comine Job, seraient devenus tout à coup les plus riches de tous les princes. Mais Mazarîn , quelque attiré qu'il fût par Téclat de la naissance, ne put prendre sur lui d'accepter un homme si complètement à court d'argent; cela fut plus fort que lui, et il laissa tomber le projet.
Cependant le roi Charles II , que l'on avait vu presque aussi bas que les Courtenay, était remonté sur le trône de ses pères. Que pensa le cardinal de ce revirement de fortune? £ut-il l'idée de revenir sur son refus et de renouer la négociation ? Cela parait vraisemblable; car la reine Henriette, la mère de Charles 11 , se rendit à liondres pour cette affaire, qui lui tenait au canir. La fille de Henri IV, cette fière Henriette, ne reculait pas devant une pareille mésalliance ; elle oublia Taffront fait à son fils : les millions d'Hortense lui semblaient bons pour consolider le trône des Stuarts* La pauvre dame en était éblouie; elle ou* vrait de grands yeux devant ce Pactole, elle qui , dans son exil, s'était trouvée si dépourvue qu'elle man-
Digiii^u
302 L£S *MEC£S DE MAZARLN.
quait d'un fagot l'hiver, et , pour se réchauffer, parcourait à grands pas la galerie du Louvre. Un peu • revenue des grandeurs qui l'avaient trahie, elle ne songeait plus qu'au solide, apparemment. Son fils, l'insoueiaiit Charles II, se montra plus fier que sa mère; et, soit dépit contre Mazarin, qui n'avait rien stipulé pour sa cause dans le traité des Pyrénées, soit qu'il eût les mains pleines alors, il n accueillit pas les avances du cardinal, et l'affaire n'alla pas plus loin. Ajoutons cependant que Mademoiselle, très-bien au fait de toutes les menées matrimoniales, paraît croire que Mazarin lui-même accueillit avec froideur, ou du moins avec réserve, ces nouvelles propositions*. Madame de Motteville assuicc cependant qu'il avait promis ciih] millions à l'heure qu'on les voudrait ; puis elle ajoute : « Le cai*dinal fut sans doute affligé de ce changement; mais on peut dire à sa gloire qu'il avoit en apparence peu recherché cet honneur, el avoit fait ostentation de son indifférence sur cet article ^. »
* « J'tii appris, dit-elle, que, du temps de la mort de Cromwell, la reine d'Angleterre avoit fait faire la mémv proposition à M. le cardinal , qui Tavoil refusée liO rt'iue d'Angleterre témoignoit on
grand emprcssonient pour ce mariage, à ce que me dit .^I. le oardinal. Il trouvoit qu'il ne lui convenoit pas d*en avoir eu pareille occasion. Je le trouvai de bon sens là-dessus. » {Mém de MademoUeUe, coll. Pctitot, t. XLii, p. 435.)
Plus loin 3Iademoisellc dit encore : « Madame de ^lottevillc me vint parler de la part de la reine d'Angleterre, pour me dire que, depuis le rétablissement de son fils, elle souhaitoit plus mon mariage avec
lui qu'elle n^avoit jamais Êiit Je répondis à madame de Motteville :
Le mariage d'Hortense est donc rompu? Tant que la reine d^^glé- ' ^ terre a pu Fespérer, elle n'a pas songé à moi. ibid.^ p. S4.)
^ Mém. de madame de Motteville '^ cdlVPtiÛîioH, t. %ui, p. 84.
HORT£NS£ MANCIMI. 303
Hortense aidait suivi Marie dané son exil à Brouage et était la confideDtc de ses amours. La petite Marie- Anne se plaignait à son oncle, dans ses lettres, que ses sœurs la renvoyaient toujours, et se cachaient d'elle dans leurs interminables tête-à-tête. Le cardinal, quoique sa correspondance eût trait surtout à Marie, n'oublie pas pourtant les recommandations à Hortense» Sa sollicitude apparaît principalement à propos d'une maladie qu'elle fit à Brouage.
« J'ay receu vos trois ietti'es, écrit-il à madame de Venelle. Le mal d*Eh)rtense m'avoit mis en peine, mai j'ay veu depuis par sa lettre mesme, par la vostre et par celle de ma nièce, qu'il n'y avoit rien à craindre; car, pour ce qui est de sa répugnance à souffrir les remèdes, je ne doute point que la raison et les soins de ^a sœur et les vostres ne la surmontent aisément ' . a
Atteint lui-même, à son retour de Saint-Jean-de- Luz, d'un mal qui fit de rapides progrès, Mazarinse décida, aux approches de la mort, à faire choix d'un mari pour Hortense ; il s'arrêta au duc de la Meilleraye, seul héritier des biens et des grands emplois de son père. Le cardinal, averti de sa fin prochaine, voulut régler de son vivant la grande affaire de sa succession ; il maria donc Hortense à la Meilleraye et lui transmit isa fortune, à la condition qull prendrait le nom et les armes de Mazarin. C'était plutôt à l'héritier de son jiom qu'à sa propre nièce qu'il léguait ses richesses.
* Lettres de Mazarin à madame de Fenelle, Buliothèque du LoDViiE, rass. ' . '
Digiii^u
m L£S MÈCES D£ MAZARIN.
Mancini, son neyeu, déshérité du nom de Mazarin, qui
était celui de sa mère, eut pour dédommagement des duchés et des palais. Chacune des nièces eut environ quatre cent mille écus\ et, comme appoint, les meilleurs gouvernements et les plus grandes charges pour leurs maris. Le cardinal ^ en outre , fit des legs assez brillants à ses amis ; puis le reste de sa fortune alla aux héritiers du nom de Mazarin^. il s'agissait de quinze cent mille livres de rente, au dire des uns ; de vingt-huit niiilious et plus, selon d'autres % avec le
* Mém. de Vahhé de Choîsu, coll. Pctitot, t. iatii, p. 200. L'abbé de c:hoisy donne les détails suivants sur le partage de cette fabuleuse suceession :
« Le cardinal, dit-il, défend, dans son lestameiit, qu'on fasse inventaire de ses effets , assurément dans la pensée qu'il avoit que le public n'en fi\t scandalisé. Il doîinn roi deu\ cabinets de pièces de rapport qui u'étoient pas ejicore achevées , (juchjues diamants à la reine mère, soixante marcs d'or et une tenture de tapisserie à Monsieur, SIX cent mille francs pour faire la i^uerre aux Turcs..., dixhuit mille francs de rente viagère à madame de >lartinozzi, sa sœur..., cent mille francs au maréchal de Gramonl ; dix-huit gros diamants ptuii t tre de la couronne, à condition qu'on les appelleroit les Mazarins; .s/.r mille f renies aux pauvres, et tout le reste de ses biens au duc et à la duchesse de ^Nlazarin. »
, Clioisy ajoute les faits suivants, que nous n'accueillons qu'avec réserve : Dès que Son Émiueuce eut rendu le dernier soupir, Colbert alla trouver le roi, et lui dit que le cardinal avoit en différents lieux près de quinze millions d'argent comptant, et qu'apparemment son intention n'étoit pas de les laisser au duc de Mazarin ; qu'il falloît prendre là-dessus le mariage de ses nièces , à qui il donnoit à chacune a peu près quatre cent mille écus, et que le surplus serviroit à remplir les cotTi ts de l'épargne, qui étoient fort vides. Ce fut le commencement de la fortune de Colbert. La chose demeura secrète entre le roi et lui. » {Méni. de Choîsy, coll. Petitot, t. lxui, p. 200.)
' Saint-Simon dit qu'il fut prouvé en pleine ^xrand'chambre, lors des procc;^ qui eurent lieu, qu'Horteuse avait apporté à sou man
Digiii^uù L>y Googl
HORTENSE MANCfM. 305
palais Mazarin et toutes ses richesses. Déjà grand maître de l'artillerie , la Meilleraye obtint pins tard *
les gouvernements d'Alsace, de Bretagne, de Vincennes, et sa fortune particulière devait être prodigieuse. Le roi l'admit dans tous ses conseils, le distingua, le combla en toutes manières. Cet heureux homme n'eut que la peine d'épouser, pour tout cela, la plus belle femme de France. Quel était le personnage sur qui tant de biens tombaient à la fois ? Le ridicule est venu plus tard le couvrir ; madame de Sévigné écrivait que la > iigure de M. Mazarin servait d'excuse à sa femme. Cependant, à l'époque de ce mariage, on nous montre la Meilleraye sous un autre jour. « 11 étoit alors assez à la mode* j», nous dit Choisy. Saint-Simon va beaucoup plus loin, et nous fait de Tépoux d'Hortense ce portrait cliarmant, et qui n'a que le défaut d'être trop flatté probablement: «(J'ai ouï dire aux contemporains qu'on ne pouvoit pas avoir plus d'esprit, ni plus agréable *, qu'il étoit de la meilleure compagnie et fort instruit; magnifique, du goût à tout, de la valeur;
vingt-huit millions , et les revenus de plusieuis gouveniements en sus. (Mém, de Saint-^imon, t. xix, p. 103, édit. in-18.)
M. Léon de Laborde dit (Palais Mazarin, p. 45) que « la fortune du cardinal, bien légitimement acquise selon les idées du temps, n'avait fait tort ni aux individus, ni au peuple, ni à TÉtat. * Cest trop alMoudre Mazarin : tant de millions lui étaientpils donc tombés du del ? Les mémoires du temps nous disent assez ce qu'en pensaient les contemporains eux-mêmes. L'abbé de Choisy, p. 207, dit que cette fortune éioit véritablement le sang du peuple. Mesdames de Sévigné, de la Fayette, de Mottevîlle, et bien d'antres, sont du mémo sentiment.
* Mém, de Choisy, coll. Petitot, t. Lxm, p. 206.
dM LES NIÈCES DE MAZARUf .
dans l'intime familiarité du roi, qui n'a jamais pu cesser de Taimer ; gracieux, affable et poli*. » Quelle femme, à ce portrait, n'envierait le sort de Theureuse Horteose? Plaçons en regard le doux pastel que madame de la Fayette nous offre de la nouyelk duchesse de Mazarin.
cf C'étoity dit-elle, non-seulement la plus belle des
nièces du cardinal, mais aussi une des plus parfaites beautés de la cour. U ne lui manquoit que de Tesprit pour être accomplie , et pour lui donner la vivacité qu'elle n'avoit pas. Ce défaut même n'en étoit pas un pour tout le monde, et bien des gens trouvoient son air languissant et sa négligence capables de se faire aimer »
Quoi de mieux assorti, semble-t-il, que cette belle
indolente, cette gracieuse femme, comblée de tant de dons du ciel, et cet homme de si bonne compagnie, spirituel, instruit, aimable, et passionnément amoureux? Leur mariage eut lieu au commencement de 1661, et le cardinal mourut peu de temps après. Ils allèrent résider dans ce palais Mazarin, rempli des plus précieux tableaux, des marbres les plus rares, et qui surpassait le Louvre en richesses intérieures ; leur existence y devait être magnifique.
Cependant le maréchal de la Meilleraye n'avait pas recherché pour son fils cette prodigieuse fortune. Vieil ami de Mazarin, il l'avait supplié, dit-on, de ne point
♦ Mêm, de Saint-Simon, t. xix, p. 102, édit. in- 18.
2 Mem. de madame de la FayeUe, coll. Petitot, t lxiv, p. 866.
Digiii^uù L>y Googl(
HORTE.NSE MA.NCIM. 307
charger son héritier d'un si pesant fardeau , prévoyant
qu'il en serait accablé. Le père, en effet, n'avait que trop bien deviné. Cette charge de grand maître de rartillerie, des gouvernements, la gestion de tant de biens, et pour surcroît la jalousie, qui survint bientôt, affaiblirent un esprit qui n'était pas de la plus forte trempe. Les visites fréquentes du roi à sa femme le jetèrent dans une inquiétude extrême, et il n'imagina pas d*autre moyen d'échapper aux dangers qu'il entrevoyait que de tenir la belle llortense dans un état de locomotion perpétuelle. Us ne posèrent plus nulle part; en dépit de ses grossesses fréquentes, il la traînait de gouvernement en gouvernement, de ville en ville, de Bretagne en Alsace, sans se faire annoncer nulle part; exposant sa compagne de route à mille fâcheuses aventures « comme d'accoucher en pleine hôtellerie ou dans quelque incommode manoir. L*îmage du roi , et peut-être de beaucoup d'autres, le poursuivait, et ne laisait reposer nulle part ce Juif errant de la jalousie. D'ciuLres })réoc(;upations vinrent encore s'emparer de lui : il se jeta dans la dévotion la plus outrée ; il se fit des scrupules inouïs. Nous avons vu que les jansénistes de la Fronde s'étaient scanda- Usés qu'un cardinal eût dans sa maison des statues et des portraits légèrement vêtus ; le duc de ^lazarin s'en lit aussi un cas de conscieuce ; toutes ces nudités le révoltèrent, et que fit41? 11 ne se borna pas, comme Tartufe, à y jeter son mouchoir ; un marteau à la main , il parcourut un jour sa galerie , en brisant de ces beaux marbres ce qui choquait le plus ^s
Digiii^u
308 LES MLCLS D£ M,UARI.N.
regards. Les peintures des Titien et des Corrége, quand elles s'écartaient des règles expresses de la décenee , subirent des réformes tout aussi radicales : elles furent religieusement barbouillées. Sur le bruit de ses faits et gestes, le roi envoya Colbert, qui txouva M. de Mazarin poursuivant ses exécutions. L'ancien intendant, qui bavait par livres et deniers ce qu'avaient coûté ces chefs-d'oeuvre, fit ce qu'il put pour sauver le reste ; mais le roi, habitué aux égards pour le grand maître, qui lui avait plus d'une fois prêté de l'argent *, se contenta de déplorer ses aberrations ^.
* Le roi lui écrit, le 13 septembre IGOl : « Mon cousin, après avoir fait arrêter le surintendant de mes fiiianeos, comme vous avez seeu que j'ai fait, i! f ou rroit arriver que j'aiii < ns besoin des deux millions de livresque vous m'avez offert de me prêter, etc. « {OE!>r?'cs de Louis Xir, t. V, p. 54.) T.e roi, dans une seconde lettre, remercie i\T. de Mazariu d avoir prévenu sa deniiinde en lui dépêchant un gentilhomme, etc. T.e roi le remercie une autre fois du présent qu'il lui a fait dun superl)e cheval anglais. Dans une autre lettre, du 17 novembre 1663, le roi le remercie de l'aide qu'il lui offre pour faire venir l'eau à Versailles. ( Mss. de Roses, Arsenal.)
2 « l,c roi le plaignit et le laissa taire. » de Chuisij, p. 287.) —
« !\T. de Mazarin a sa maison pour prison , sur ce qu'il a cassé ou brûle pour plus de quatre cent mille francs de statues et de tableaux, parce que c'estoient des nudités. M. de C.olbert, ayant découvert ce beau dessein avant qu'il l'eût exécuté, lui avoit envoyé un ordre du roi pour l'en empêcher. » {Lettres de niddonoiselle de Scudéry, il octobre 1668. — Lettres du comte de Bassy-Rahutin , t. ii , p. 30; idem, p. 42.)
« M. de Mazarin pyrt de Vincennes, à la pointe <lu jour, pour cette fameus!' expédition; il fait lever Tourolles, sou garde-meubles, lui f.iit ouvrir une des galeries, y entre avec un maçon, lui prend de sa iruiîn un pesant marteau, et se jette avec furie sur les statues. TouroUci», fondant eu larmes, lui représente en vain la luine de t;nit de chefsd'œuvre; sa lassitude fut la lin de son travail. Sur les sept heures du soir, M. de Colbert arrive; il voit ce massacre, pour ainsi dire, traite
HORTE>S£ MANCIM. 309
Visitant le Louvre un jour, il disait à Perrault, en apercevant uu marteau : « Voici une arme dont M. de Mazarin se sert fort bien. »
Malheureusement pour sa femme et ses liéritiers, ce réformateur de la statuaire ne devint pas positivement fou. Au milieu des singularités que Ton raconte, il conservait de la gravité, les mamères d'un grand seigneur, la conversation d'un honnête homme. Ses travers avaient leurs partisans. Saint-Simon, qui le vit vingt-cinq ans plus tard, dit que c'était « un grand et gros homme, de bonne mine, qui marquoit de TespritV» C était l'Alceste des mœurs et de ia décence; mais lesdévots qui Tentouraient firent de lui un Orgon. Comme les amours du roi le chagriiiMient autant que les nudités de ses ta,bleaux, il prolita de ses grandes entrées pour faire des représentations au maître; il lui déclara un jour que Tange Gabriel lavait averti qu'il lui arriverait malheur s'il ne rompait pas avec mademoiselle de la Vallière^. Le roi se moqua de
de fou le meurtrier, elle quitta, pressé d'une véritable douleur. M. Mazarin s*en va souper tranquiiiomciit , et, sur les neuf heures, accompagné de cinq ou six de ses doinesiiques, donne un marteau à chacun d'eux, retourne ù la galerie avec son escorte. Il anime les uns par son exemple, il reproche aux autres leur làdicté. 11 choisit pour partage
ce sexe qu'il fuit et qu'il désire C étoit le samedi ; minuit sonne:
ce signal du repos du dimanche fait cesser la besogne. » (Factum pour dame IJortense Mancini , duchesse de Mazarin , etc., contre messire Armand, duc de Mazarin, (OEuvres de Saint-Évremond, U vn, p. 285.)
* Mém. de Saint-Simon, t. xix, p. 164, édit. in- 18. Mém. de l'abbé de Choisy, coll. Petitot, t. lxiii, p. 207.
Les manuscrits de Conrartf BTRL. de l' Arsenal) rapportent Tentrctien scabreux quu M. de Mazarm eut avec le roi à ce sujet. Voy.
310 LES KIÈCES DE MAZARlSf.
lui. Ses étranges imaginations seraient longues à raconter. Cet homme, qui avait tant de provinces à gou- • verner, tant de biens à régir, n'avait pas sans doute assez à faire^ car il était heureux qu on lui fît des procès ; il en eut jus(^u'à trois cents, dit l'abbé de Choisy, et qu'il a presque tous perdus.... trJe suis bien aise, disait-il, qu'on me fasse des procès sur tous les biens que j'ai eus de M. le cardinal. Je les crois tous mal acquis, et du moins, quand j'ai un arrêt en ma faveur, c*est un titre, et ma conscience est en repos *. »
« il faisoit, dit Saint-Simon, des loteries de son domestique , en sorte que le cuisinier devint son inten* dant et le frotteur son secrétaire. Le sort marquoit, selon lui, la volonté de Dieu. Le feu prit au château de Mazarin ; chacun accourut pour l'éteindre ; lui, à chasser ces coquins qui altentoient au bon plaisir de Dieu\ » Grâce à cette manière d'administrer, il al-
encore le journal inédit d'Olivier d'Ormesson, ^ 80 (16 décembre 1665.)
' Mém, de t'abbé de Choîsij, coll. Pctitot, t. lxiii, p. 207. 2 Mêm. de Saint-Simon, t. xix, p. 1G3, édit. iii-18. Voltaire , dans une de ses épîtres, rappelle aussi les extravagances de M. de Mazarin :
Craignant de faire un choix par sa faible raison. Il tirait aux trois <lt^s les fcMi^s de sa maison. Le sort, d'un postillon faisait un secrétaire; Son eochcr ôtonn(' devint homme d'affaire; l il docteur Itibernois, son très-digne aumônier, Rendit grâce an destin qui le fit cnlainier.
On peut voir, dans les Entretiens de Cf>P>frt aréfc^oum (Cologne, 1701, in-12), le rérit d'un valet de chambre de M. de Mazarin que le sort désigna pour ( uisinier. Cet homme reprp'^pnta à son maître qu'il n'entendait rien à la cuisine. M. de Mazarin lui répondit que la Pro-
HORTENSE MANCINL 311
légea le poids de cette immense fortune qui troublait si fort sa conscience.
On se demandera peut-être comment un tel homme ne fut pas frappé d'interdiction. Il conserva cependant la plupart de ses grandes charges et de ses gouvernements. 11 reçut le collier de l'ordre du Saint- Esprit en t688, après avoir été, pendant plus de vingt ans, la i'able de Paris et des provinces. Ce fut à celle époque que Saint-Simon le vit chez son père, et qu'il nous parle de « cette bonne mine qui marquoit de l'esprit».
Gomment la belle Hortense s'anrangea-irelle de la
vie errante que lui faisait iM. de Mazarin? C'est pour nous initier à ses chagrins qu'elle a composé ses Mémoires, et nous ne pouvons lui refuser créance, après ce que nous avons déjà vu. Elle avait poui laiit aimé un pareil mari, cette généreuse Hortense : c'est elle-même qui nous l'assure : « Elle n'avoit pas de plus sensible joie que celle de le voir * »^ et elle croit qu'elle se fût accommodée de tous ses voyages, sans
vidfflikce y pourvoirait, et qu*e1le n'avait pu l'appeler au poêrte de euisîiiier sans lui eu donner les talents* Un palefirenîer devint maître dliAtel, un maimiton écnyer, etc.
' < Mém» de la duchuse de Mazarin (Œuvres de Saint-Réal, t. HT, édit. in«4<»). Il est généralement admis (pie ces Mémoires furent rédigés par Tabbé de Saint-Réal à Chambéry, où il lit la connaissance de madame de Mazarin. Il serait difficile de dire exactement la part qu'elle put avoir à ce travail ; ses conversations en fournirent tout au moins les matériaux. Bayle suppose que ce fut elle-même qui les dicta, et nous serions assez de son avis. On y trouve plutôt, en erfet, la grâce diffuse et négligée d'une femme du grand monde que le style travaillé de Tabbé de Saint-Réal.
312 LES MLCES DE MAZARLN.
la tyrannie de ses procédés. « Je ne pouvois, dit-elle,
parler à un domestique qu'il ne fût chassé le lendemaiu. Je ne recevois pas deux visites de suite d'un même honune qu'on ne lui fît défendre la maison. Si je témoigiiuis quelque inelinatiou pour une de mes filles, on me Tôtoit aussitôt. Si je demandois mon can*os8e, il défendoit en riant qu'on y mît les ebevaux et plaisantoit avec moi sur cette défense... Il auroit voulu que je n'eusse vu que lui seul au monde*. » Cette pi'étentioii i^âla le boiilieur qu'avait d'abord goûté Hortense dans le tête-à-tête conjugal. Mais ce mari avait encore d'autres travers : a A peine les beaux yeux de sa compagne étoient fermés, uous dit Saint- Évremond, que M. de Mazarin, qui avoit le diable toujours présent à sa noire imagination, que cet aimable époux éveilloit sa compagne pour lui faire part
» (vous ne devineriez jamais, Messieurs) , pour lui faire part de ses visions nocturnes. Ou allume des flambeaux, on cbercbe partout; madame de Mazarin ne trouve de fantôme que celui qui étoit auprès, d'elle dans son lit. »
 force de prêter à ce riche, on nous raconte de lui des choses qui passent T imagination. On dit qu'il voulait faire arracher les dents de devant à ses ûUes,
. qui étaient belles comme leur mère, pour qu'elles fis* sent naître moins de tentations. Il défendait aux villageoises de traire les vaches, dans l'intérêt de leur
* Mém, de la duchesse de Mazarin {OEmwB de Saint^Réal,
t. UI, p. 567).
Digiii^uù L>y Googl(
HORTENSB MANCINL 313
chasteté, et aux nourrices de donner à teler aux petits enfants le vendredi et le samedi. Il enseignait aux filles dans (juellc posture pudique elles devaient Laltre le beurre ou filer. 11 s'en allait faisant le missionnaire, de village en village, et y répandait des catécliismes de sa façon ; il voulait convertir en couvents les corps de garde ; il vendit sa charge de grand maître de Tartillerie, où il voyait un obstacle à son salut. Il avait la passion des règlements, et il en fit un des plus burlesques sur les règles à observer par les garçons apothicaires , pour concilier la décence avec leurs fontions ' •
Son rigorisme pudibond intervenait aussi dans les
toilettes de sa femme j il y portait des réformes vraiment barbares : il ne pouvait, par exemple, supporter qirelle mît des mouches, ou bien il faisait, à la dérobée, mam basse sur ses diamants. Ce fut cette dernière affaire qui exaspéra le plus la pauvre femme, et l'orage éclata tout à fait. Il lui était arrivé plus d*une fois de s'échapper en pleurs de chez elle, et de se retirer chez son frère, par une porte de communication qui existait entre leurs palais contigus; mais M. de Mazarin s'avisa de faire murer cette porte. Un certain jour cependant qu il 1 avait poussée à bout par ses plaisanteries (car ce despote était goguenard),
* Saint-Évremond nous donne un aperçu de ces singularités dans une pièce intitulée : les Règlements de M, de Mazarin:
Nous, Muarin !e Pîenx , eto.
{CEuvr. de Saint-Évremond j t. yi, p. 61.)
Digiii
elle prit la résolution désespérée de sortir, coûte que
coûte : « M. de Mazarin, dît-elle, qui avoit pris ses mesures, se jeta au-devant de moi, et me poussa fort rudement pour me fermer le passage; mais, la douleur me doiinaut des forces extraordinaires, je passai, malgré qu'il en eût; et, quoiqu'il se tuât de crier par la fenêtre qu'on fermât toutes les portes, et surtout celle de la cour, personne, me voyant tout en pleurs, n'osa lui obéir. Je fis le tour de la rue, où il y avoit grand monde, dans ce triste état, seule, à pied, pour me rendre à mon asile ordinaire * » » Tels étaient les spectacles que donnait le palais Mazarin aux gens du quartier : la duchesse en pleurs et tout échevelée, se sauvant par les rues en plein midi.
Au bout de quelques jours la famille intervint et ménagea un raccommodement entre les époux. Des mois se passèrent encore en scènes conjugales toujours grotesques. Hortense consentit à se retirer dans 1 abbaye de Chelles. M. de Mazarin se rendit dans son gouvernement d'Alsace où il était en guerre avec Tin* tendant ; ses gouvernements ressemblaient à son ménage. Dès qull fut de retour, il alla voir sa femme, et il se querellèrent en s^abordant. Il prit le parti de la faire changer de couvent. L'abbesse de Chelles était pourtant sa propre tante; mais elle avait rendu bon témoignage de la conduite d'Hortense, et ce fut apparemment ce qui fâcha M. de Mazarin. il demanda au
* Mém. de la duchesse de Mcoarin (Œuvres de Saint- Réal^ t. m, p. 574).
Digiii^uu ijy Googl
HOaTOSË MA>'Cm. 315
roi que la duchesse fût enfermée dans le couvent des Filles-de-Sainte-Marie de la Bastille, et elle y fut conduite par une escouade de gardes du corps. Ce fut pour elle un grand changeuieut : au lieu de la bienveillante abbesse qui Tayadt protégée contre son propre neveu, elle trouva, aux Filles-de-Sainte-Mane, des religieuses sévères, prévenues contre elle, et à qui l'on avait recommandé probablement de la surveiller de près; mais elle rencontra aussi quelques distractions dans ce couvent. Une femme dont il était beaucoup parlé à cette époque, Sidonie de Lcnoncourl, marquise de Courcelles, se trouvait, pour des motifs du même genre, enfermée sous les mêmes verrous. Il y avait bien des rapports entre ces deux dames : il n'en existait point de plus belles, de plus riches, ni de plus mal mariées, et il en résulta les mêmes conséquences pour toutes deux. Disons quelques mots de cette marquise dé Courcelles, que Ton a spirituellement appelée « la Manon Lescaut du xvii* siècle » : c'est un rapprochement juste sur quelques points. Héritière, dès le berceau, d une très-riche et très-noble maison, elle fut élevée auprès d'une tante vénérable qui était abbesse de Saint-Loup, à Orléans. Aussi pieuse que belle, avec les plus heureuses dispositions, Torplit line vivait dans ce couvent sans penser au monde, quand un ordre du roi vint Ten arracher. La noble héritière avait tenté Colbert, qui, voulant enrichir et anoblir du même coup sa maison, conçut l'idée de la marier à son frère. La belle pensionnaire de ral>baye de Saint-Loup fut placée à rhètel de Soissons pour y commencer une édu-
Digi
3ia LES NIÈCES DE MAZAnLX.
cation nouvelle; elle fut coniiée aux soins peu maternels de la princesse de Carignan. Bientôt toutes les ambitions spéculèrent sur sa beauté, sUr sa naissance, sur sa fortune. Si Colbert convoitait son nom et ses biens, Lonvois souhaitait ardemment sa personne. La jeune iille ne voyait autour d'elle que des gens qui servaient les calculs de Tun ou les désirs de l'autre* On pan iiit à lui faire épouser un homme sans bien et sans honneur, qui se prêta à lui donner un nom, en trempant , lui et toute sa famille, dans le plus honteux des conipluls. I.ouvois alors eut ses coudées iianches : il mit tout en jeu pour la corrompre \ il Taimait, du reste, éperdument; mais la puissance qui courbait à ses pieds les ambitieux ne lui gagnait point le cœur des femmes.
Sidonie souffrit ses assiduités sans Taimer, assuret-elle. Elle ressentait, de son côté, une passion ardente pour ce marquis de Villeroy que les belles avaient surnommé le Charmant; puis elle en éprouva d'autres encore, et son digne mari , guettant le moment de saisir ses biens, la fit enfermer dans le couvent des Fillesde-Sainte-Marie et entama contre elle un procès. Hortense et Sidonie avaient donc été conduites aux mêmes résultats par des procédés tout différents : Tune par les tracasseries d'un dévot et d'un jaloux, l'autre par les complaisances infâmes d'un corrupteur.
Ces pauvres femmes, dont on n'avait guère pris à
' Mém. et Corresp, de la marquise de Courcelles, in-lS* Paris, Jannet, août 1865.
HORTENSE MAl!<CC<(f. 3f7
tâche de former la raisoQ, ne pensèrent qu'à se distraire dans leur commune disgrâce et se comportèrent comme deux enfants : on les accusa (l'a\ oir mis le monastère sens dessus dessous, d'avoir joué aux religieuses toutes sortes de niches et jusqu'aux plus mauvais tours, li faut dire qu'Horlensc se défend peu, dans ses Mémoires, d'avoir compromis à ce point la dignité de ses malheurs ; elle clierche simplement à donner à la chose de moindres proportions ; a Comme madame de Courcelles étoit fort aimable et fort réjouissante , ditelle, j'eus la complaisanee d'enti^er pour elle daus quelques plaisanteries qu'elle Ht aux religieuses; on en fit cent contes ridicules au roi : que nous mettions de l'encre dans le bénitier , pour faire Larbouiller ces bonnes dames ; que nous courions dans les dortoirs avec une troupe de petits clueiis, en criant : Tayaut, tayaut! et autres choses semblables, ou absolument inventées ou exagérées avec excès. Par exemple, ayant demandé à nous laver les pieds, les religieuses s'avisèrent de le trouver mauvais et de nous refuser ce qu'il falloit, comme si nous eussions été là pour observer leur règle. 11 est vrai que nous remplîmes d'eau deux grands coffres qui étoient sur le dortoir, et les ais du plancher joignant fort mal, ce qui se répandit, perçant ce mauvais plancher, alla mouiller les lits de ces bonnes Sœurs. On conta cet accident comme un franc tour de page. Sous prétexte de nous tenir compagnie, on nous gardoit à vue ; on choisissoit pour cet office les plus âgées des religieuses, comme les plus difficiles à suborner ; mais, ne faisant autre chose que
Digiii^ua by doogie
de nous promener tout le jour, nous les eûmes bientôt mises toutes sur les deuts, jusque-là que deux ou trois se démirent le pied pour avoir voulu courir après nous'.» Telles furent, au demeurant, les équipées de ces dames : elles prirent leur malheur avec philosophie. Faut*il les accuser, ces pauvres victimes, d'avoir conservé, au milieu de leurs chagrins, quelques éclairs de gaieté? Mais, comme elles semblaient assex disposées à rire elles-mêmes de leurs disgrâces, les chansonniers en lirent de même, comme on le voit par ce couplet :
Mazarin et Gourcelles Sont dedans un couvent. Mais elles sont trop belles Pour y rester longtems.
Si l'on ne les retire^ On ne verra plus rire De dame assurément ^.
Ce fut peut-être sur les instances des Sœurs de Sainte- Marie, n*en pouvant mais, que les deux prisonnières furent envoyées à Tabbaye de Chelles , où Hortense avait su mériter les bonnes grâces de Tabbesse. Ce changement ne fut point du goût de M. de Mazarin ; il s'y rendit peu de jours après avec une escorte de soixante cavaliers, afin d'enlever sa femme, et muni d'un permis de rarchevêque pour pénétrer dans le couvent* L'abbesse, offensée du procédé de' son neveu, lui en reiusa l'entrée ; elle fit mieux : elle remit les
* Mém. de la duchesse de Mazarin (Œuvres de Saint-Réal, t. m, p. 578. édit. 111-4% 1746).
3 CoUect» de Maurepas, t. iv, p. S7.
Digiii^uG by GoogI(
HORTENSE HANCINI. 319
clefs du monastère aux mains de Tépouse menacée, pour témoigner ouvertement de sa confiance et de Fappui [qu'elle lui donnait. Ce fut llortense elle-même qui 8C présenta pour parler à son ravisseur ; il eut beau lui crier qu'elle n'était point Tabbesse, elle lui répliqua, en montrant les clefs, qu'elle était abbesse pour lui ce jaur-là. M. de Mazarin, quoiqu'il fût grand maître de rartillerie, ne poiissa pas plus loin le siège et s'en retourna Toreille basse. Le bruit courut le lendemain qu'il reyenait pour renouveler ses tentatives. Hortense, du haut de sa tourelle, vit accourir, en effet, une troupe de cavaliers soulevant la pous* sière : c'étaient sesbeiaux-frères, le comte de Soîssons, le duc de Bouillon , et aussi la duchesse sa vaillante sœur, qui, au bruit de laventure, accouraient à son aide, avec une foule de gens de qualité. Hortense ne les reconnut pas ; elle crut, au contraire , que c'était son Barbe*Bleue qui revenait avec son escorte pour la saisir; elle eut grand'peur, et ne songea qu'à se cacher. Il y avait à la grille de son parloir un trou par lequel elle passa , à grand effort , pour gagner quelque cachette. Honteuse de sa frayeur, elle voulut revenir par le même trou, pour ne pas donner l'éveil sur cette équipée ; mais elle eut le sort de dame belette. Sa compagne de joie et d'infortune, Sidonie, qui avait la taille plus svelte, repassa aisément; quant à Hortense, elle resta évanouie euti'e deux, barreaux de fer qui lui serraient les flancs, sans pouvoir avancer ni reculer. Sidonie, après beaucoup d'efforts, réussit enfin à la tuer de peine.
Digiii^u
320 LES mtCES DE MAZARLN.
Sur un premier arrêt du parlement, la prisonnière
obtint sa délivrance ; elle devait habiter le palais Mazarin, et son mari demeurer à l'Arsenal. Mais un second arrêt menaça de changer ces dispositions ; l'affaire avait été portée à la grand'chambre par le mari, et la duchesse apprit que cette grand'chambre ne lui serait pas favorable. Elle nous explique parfaitement elle-même à quoi tinrent ces variations de la justice, ce Le premier arrêt avoit été rendu par une chambre des enquêtes, composée presque exclusivement de jeunes gens fort raisonnables^ nous dit-elle, et il n'y en eut pas un qui ne se piquât de la servir * . » La grandechambre, tout au contraire, n'était formée que de vieux conseillers, et M. de Mazarin trouvait auprès des vieux autant de faveur que sa femme en avait obtenu auprès des jeunes. Voyant que ses juges n'entendraient point raison, elle prit la résolution d'aller attendre Tarrêt auprès de sa sœur la connétable, en Italie. Son frère approuva le projet, et le chevalier de Rohan, qui était l'un des partisans déclarés de la duchesse, s'employa pour la seconder. Elle n'avait pas jugé à propos de mettre ses sœurs dans sa confidence ; elle nous dit que la comtesse de Soissons « se tuoit de lui dire qu'elle négligeoit son procès, qu'elle ne sollicitoit point, et que c'étmt me honte ^. » Hortense lui répondît sans doute que ses juges étaient trop vieux. Olympe ne concevait rien à son indifférence , lui répétant «que ce n'étoit
^ Mém. de ta dtiehetse de JUdmarin (OKuvres de Saint -Réal, t. iir, p. 580), 3 /«T., {bid.f p. 587.
Digiii^uù L>y Googl(
HORTENSE MANCOa. 3tl
pas le temps de demeurer tout le jour déshabillée par sa chambre j à jouer de sa guitare, et que cette ef* froyable négligence lui faisoit quasi croire ce qu'on disoit, qu'elle vouloit s'enfuir en Italie * . »
Enfin elle partit un soir^ sans être vue, bien qu'elle eût un carrosse à six chevaux, escortée par le chevalier de Rohan jusqu'aux portes de la ville; puis elle monta à cheval, habillée en homme, et gagna la Lorraine à franc étrier. Elle avait, galopant à ses cotes, . une de ses femmes , de fort petite taille, et qui avait Cil homme une tournure si grotesque que sa maîtresse oubliait ses angoisses et se pâmait de rire en la regardant : ainsi voyagea la belle Hortense. Elle nous assure que ce grand parti lui avait bien coûté à prendre, et que pendant huit jours elle n'avait ni mangé ni dormi. Son trouble en partant était tel qu'elle oublia son argent et ses pierreries, et revint de la porte Saint-Antoine pour les chercher.
Dès que M. de Mazarin fut informé de ce départ, il alla réveiller le roi, à trois heures de la nuit, pour lui demander de faire poursuivre sa femme :
Ma pauvre femmt», h(;lasî qu'est-elle devenue? — La chose, dit le roi, vous est-elle inconnue? L'ange qui vous dit tout ne vous IVt-ii pas dit?
Hortense, arrivée à Nancy, eut fort à se louer de ce beau duc de Lorraine qui avait demandé la main de sa
1 Mém. de la duchesse de Mazarin (Œuvres de Saint-Réal, t. m,- p. 587).
i2i LES NIÈCES DE MAZABCf.
sœur Marie; il était jeune, et sans doute il se piqua aussi de la servir. 11 lui donna une escorte de ses gardes jusqu'à Genève, d'où elle voulait traverser les Alpes et gagner Milan. Elle eut à affronter des pénis et de fâcheux accidents; le pire fut une blessure qu'elle se fit au genou en folâtrant avec sa camcriste : la pauvre fugitive goûtait tant sa liberté , après les lourdes chaînes qu'elle avait portées ! Elle en jouissait avec une étniii (leiie d',enfaut. Cependant son mal s'aggrava, et il fallut la transporter péniblement à travers les montagnes. Pendant cette douloureuse ])érégrinalion il fut question de lui couper la jambe, ce qui aurait sans doute fixé sa vie etonte et beaucoup changé sa destinée ; mais sa personne et ses charmes échappèrent à cette destruction.
Le parlement, pendant ce temps, rendait un arrêt qui autorisait le duc de Mazariu à faire appréhender sa femme, en quelque lieu que ce fût. Eh! oui, certes, ils étaient fort raisonnables ces jeunes gens des enquêtes qui avaient décidé en faveur de la pauvre Hortense. N'avait-elle pas droit d'être délivrée d'une pareille oppression 1 Il faut honnir, au contraire, ces vieux juges impitoyables qui remirent cette belle et trop séduisante fenmie sous le joug d'un maniaque qu'il fallait enfermer * .
* Citons encore ro passage du Farf 11771 de Saiut-Évroniond qui nous fait entrevoir uu travers noiivr.in et plus qu'étrance du personiu'me : « M. de Mazarin, dit-il, se ju^tillc, par un écrit qu'il a rendu piiljli(% de la tendresse qu il a pour deux jeunes gareous, dont Tun a ele sou écuyer et Tautre sou page, et des iib<îralités immeases qu'il leur a
HORTEKSE MANCIM. 323
M. de Mazarin^ qui jamais n'avait assez «de procès selon son gré, iiiteuta une action au duc de Nevers et au clievalier de llohan, comme complices de l'évasion de sa femme. Une lettre d'Hortense, adressée au chevalier, tomba aux mains du mari, qui alla, triomphant, la montrer au roi, puis la déféra au parlement. Que disait cette lettre? M. de Mazarin, avec ses visions, était bien homme à y voir plus qu'il n'y avait. «C'étoit la conduite d'un ami, nous dît Hortense, de me donner les nioyens de m'éloigner de lui ; mais ce n^étoit pas trop celle d'un amant. » £lle ajoute que le chevalier, alors, étoit amoureux ailleurs, à la vue de toute la cour , et « en un lieu si élevé, dit-elle, qu'il en fut exilé \ »
Quant au duc de Nevers, il eut à répondre encore sur d'autres chefs d'accusation. Conseillé par sa jalousie, son beau-frère mit dans les mains de la justice force vers, épîtres et chansons aimables que le duc de Nevers adressait à sa sœur. « La postérîté, dit Hortense, aura peine à croire, si nos affaires vont jusqu'à elle, qu'un homme de la qualité de mon frère ait été interrogé en justice sur des bagatelles de cette nature ;
.faites. Il scait combieu sa famille fut scandalisée do mariage monstraeux qu'il avoit voulu faire de cet écuyer avec sa fille aîuée, la marquise de Richelieu Il s'est avisé d'invoquer Texemple de Jésus- Christ, qui a?oit, dit-il, uu favori qui reposoit sur son seio. Mais ce faTorî de Jésus nt; paroissoit pas devant lui, comme celui de M. de Mazarin , le miroir de poche à la main et la mouche sur le visage »
(Œuvr. de Saînt-Évremond , t. vu, p. 210.)
* Mém. de la duclè€sse de Ma:utrm (Œuvres de Saint* Béai, t. m, p. â92).
324 LES KIÈC£S D£ MAZâRLS.
qu'elles loi aient été représentées sérieusement par des juges ; qu*on ait pu faire un usage si odieux d'un commerce d'esprit et de sentiments entre des personnes si proches ; qu'enfin l'estime et l'amitié pour un frère d'un mérite aussi connu que le mien, et qui m'aimoit plus que sa irie, aient pu servir de prétexte à la plus injuste et à la plus cruelle de toutes les diffamalions * . »
Ainsi la muse du duc de Nevers comparut devant
la grand'cliarabre pour avoir trop chanté les mérites attrayants de sa sœur. Il y avait pourtant^ parmi ces
vers, de quoi rassurer beaucoup le duc de iMazarin ; témoin ce passage où le poëte déclare Uortense
Plus belle que Vénus, plus chaste que Lucrèce.
Ce certificat de bonne conduite date d'une époque où la discorde avait envahi déjà le palais Mazarin, et Nevers, n'en doutons pas, croyait rendre justice à sa sœur, sous cette forme hyperbolique.
Après d'étranges mésaventures, madame de Mazarin arriva à Milan. Sa sœur Marie et son beau-frèrç €olonna étaient venus à sa rencontre, bien que la famille eût presque unanimement prié le connétable de ne pas la recevoir^. Ce soulèvement quasi gé^ néral contre elle, après l'esclandre de sa fuite, la
*^ Mém. de la duchesse de Maaarin (OEuvres de Saint* Réal, t. m, p. Ô8G).
^ Le roi, (ppendaut, écrivit au cardinal Mancini, le 7 avril 1671, pour le prier de recevoir à Rome , dans son palais , la duchesse de Mazarin fugitive. (CËMtr. de Louis XlFy t. v, p. 476.}
aORTENSE MANCIKI. 3S5
jeta, dit-elle, « dans une mélaucoiie extraordinaire. » Son frère lui*même, qui la rejoignit bientôt , se prit à la persécuter aussi, lui, Tliomme indulgent, à propos d'un gentilhomme que le chevalier de Rohan lui avait donné pour Tescorter. Nevers ne goûta pas la société de cet homme pour sa sœur, et il voulut Tobliger à le renvoyer sur-le-champ; mais ce corn* pagnon de voyage l'avait si utilement servie, ditelle, qu'elle n'eût pu « Tabandonuer sans une extrême ingratitude. 9 Elle s*opiniâtra à le garder, et cette obstination changea l'esprit de son frère à son égard. Les Colonna ne lui donnèrent pas non plus raison, et ce ne fut bientôt plus, dit-elle, « qu'éclaircisselueuts continuels entre eux quatre, dans lesquels on lui trouvoit toujours tort. » Néanmoins ils allèrent se divertir à \ enise, puis à Sienne, et de là se rendirent à Rome * .
♦ Nous trouvons, dans les intéressantes lettres de Jacques de Bclbeuf , que nous avons déjà citées, le passage suivant, dont nous supprimerons toiUpTois certains détails uu peu risqués •
« Quoique l'on ne voie pas icy exlrèniemeut de femmes, nous
passons le temps très agréablement avec madame la connestable de Colonne et madame de îVla/ariu, qui pnroist e\fn*menient contente, à une petite indisposition près, qui est d'estre grosse de six ou sept
mois Elle est toujours la plus belle du monde, et ne laisse pas de
danser et saultcr comme si de rien n'esloit. Je lus encor hier eu masque avec elles deux chés une princesse ; la mode de ce pays est d'avoir trois violons et de s'en aller comme cela courir le bal. Dans chaque assemblée, il n'y a jamais que trois ou quatre violons.» {Lettre de Jacques de Belbeuf à sa mère, dotée de Rome, le 31 décembre 1669.) La iamille de Belbeuf possède encore un portrait en miuiuture d'Hortense, peint à Rome à cette époque, et donné par elle au jeune gentilhomme à qui nous devons ces détails intimes. Ce portrait sert
Ils passèrent le temps des fortes chaleurs dans une des belles "villas du connétable, à Marines. Maïs Nevers était toujours mécoiiteul de sa sœur : elle n'avait point renvoyé le gentilhomme en question, malgré les mauvais bruits qu'occasionnait sa présence ^ . Euilu cet homme se comporta avec si peu de mesure et commit de si grandes sottises qu^elle se décida à l'éloigner. Piquée contre les Colonna, Hortense alla demeurer chez le cardinal Mancini, son oncle, et plus tard chez sa tante Martinozzi , où elle vécut , dit*e11e, comme dans une prison : Tiiumeur et les goûts de ces deux dames ne cadraient point assez pour qu'elles s'accommodassent longtemps Tune de l'autre. Brouillée avec son frère et avec les Colonna , Hortense se trouva alors si découragée qu'elle se sentît prête à déposer les armes et fit des propositions de paix au Mazarin. En attendant, elle entra dans un couvent qui avait pour supérieure une autre de ses tantes. Son mari lui répondit qu'elle eût à rester d'abord deux ans dans ce couvent, et qu'il verrait après ce qu'il aurait à faire; mais elle avait assez du séjour de Uonie, et surtout
de pendant à une miniature de Jacques de Belbeuf, dont la layJssante figure nous explique riutérét que lui portaient les belles daines de Rome.
* Du rlievalier,
Aiiitable duchesse,
Du chevalier Prendierécuyer!
CeD*e8t pas d'une beauté fière , Si votre cœur va toujours en arrière ,
masl hélas! ' * '
A quoi bon faut d^appaâ ?
HORTENSE MANCIM. 327
de sa réclusion monastique. Elle voulut en sortir, et
on l'y retint de force. La connétable, heureusement, vint à son secours ; elle ût une visite à la prisonnière et parvint à la faire esquiver. Il parait que la vieille abbesse en eut tant de déplaisir qu'elle en mourut..
Le duc dé Nevers , à cette époque, quitta Rome pour aller épouser Diane de Thianges, nièce de la marquise de Montespan. Uorteuse, récouciliée avec lui, trouva 'Toccasion bonne pour tenter un accommodement avec son mari. Elle partit donc avec son frère, et, voyageant selon leur humeur, ils s'amusèrent si bien qu*ils restèrent six mois en route. C'est ainsi que Philippe avait hâte d'épouser la belle Diane, et llortense de terminer ses procès. Quand elle arriva à Nevers, un commissaire (le la ^i'cind\:liauibre se présenta; un arrêt de prise de corps avait été obtenu contre elle. Polastron, capitaine des gardes de M. de Mazarîn, était à son poste aussi , pour Tappreiiender au passage. Le grand prévôt de Bourbonnais, avec ses brigades d'archers, investissait toutes les avenues de Nevers, pour mieux assurer la capture; mais le conseil de la ville, d'autre part, s'était, par unedélibération publique, obligé à la protéger. Des deux côtés, on avait pris les armes; on était près d'en venir aux mains. L'enlèvement de cette autre Hélène pouvMt faire de la tranquille Nevers une nouvelle Troie, quand arriva un ordre du roi qui força le mari de signer un accommodement : il s'y résigna en pleurant. Le pauvre honmie était navré de ne pouvoir emprisonner sa femme.
Hortensè vit le roi chez madame de, lifQntespan ; il
Digiii^u
lui donna de bonnes paroles, et lui proposa une pension de vingt-quatre mille livres, avec la liberté d'aller vivre à Home, si elle préférait cet exil au tète-à-tête de M. de Mazarin. C'était peu que ces vingt-quatre mille livres pour une iiérilière de trente millions; aussi Lauzun s eu moqua-t-il : a Que ferez-vous de cela? lui-dit-il ; vous le mangerez au premier cabaret. » Mais elle protesta de sou économie et des goûts modestes qui lui étaient venus depuis ses malheurs * . Elle partit pour Rome, sans que Ton voie au clair dans ses Mémoires si ce fut de &ou gré ou autrement^. Le roi la fit accompagner jusqu'à la frontière par deux gardes du corps et un exempt. Elle semble nous faire entendre toutefois que ce fut une escorte d'honneur,
11 y avait quelques mois qu'Hprtense était partie lorsqu'on apprit à Versailles que la connétable Colonna et la duchesse de Mazami s'étaient enfuies de Rome et venaient de débarquer en Provence. A qui des deux attribuer Tidée de ce départ? Hortense nous assure que ce fut Marie qui, lasse aussi de la vie conjugale
* Mém, de la ducJiesse de Mazarin (Œuvres de Saint -Réal, t. m, p. 604 , 605 et 606).
^ On lit, dans un Mémoire que la duchesse adressa au roi en cette circonstance, ce passage, qui marque assez Tobligation qui tui fut imposée de partir :
« Pour ce qui est de m*e& retourner à Rome jusqu'à ce que le procès soit jugé par des commissaires, je suis prête à le faire si Sa Majesté trouve plus à propos qu*ane fomme soît à Rome, lorsque Ton décide à Paris de sa fortune et de celle de ses enfants, que sur les lieux; il faut moins de temps pour la Juger que pour faire le v oyage. » {Sahii- Evrtmmd, t. vn, p. 100. )
Digiii^uG by
HORTENSE MANCDil. 329
et des travers de son mari, lui avait proposé cette expédition hardie ^ elle nous dit qu elle mit une « éloquence extraordinaire » à en détourner sa sœur, la prévenant qu'elle serait forcée de se séparer d'elle et de reprendre le chemin de Tltalie. Ce fut donc pour partager les périls de la connétable quMiortense se serait décidée à courir l'aventure. £lles proiitèrent d'une absence de Golonna, qui était allé, à douze railles de Rome, visiter un de ses haras, pour gagner Civita-Vecchia; elles étaient habillées en hommes, avec leurs robes par-dessus. Elles arrivèrent sur le rivage à deux heures après minuit, et, ne trouvant point la barque qui devait les prendre, elles se virent
réduites ù passer la nuit au milieu d'un bois. Elles y restèrent tout le jour cachées, jusqu'à ce qu'il plût à leurs bateliers de venir. Ces gens, fort ébahis de leur résolution , leur demandèrent « si elles avoient tué le pape\ » Elles firent, dans une barque de pêcheur, et en se livrant à leur merci, une traversée qui dura huit jours, s*exposant à être jetées à la mer s'il eût passé par la tète de ces gens-là de les dépouiller. Elles débarquèrent à la Ciotat et se rendirent à cheval à Marseille. Tel était 1 état de leur toilette que madame de Grignan leur envoya jusqu'à des chemises, en leur écrivant « qu'elles voyageoient en vraies héroïnes de roman, avec force pierreries, et point de linge blanc. i» Elles voulurent aller voir, à Montpellier, un lioinaie
* Mém, de la duchesse de Mazarin (Œums de Saiat-Réal, t. m, p. 608).
tombé de haut comme elles, le marquis de Yardes. II
méritait Lieu cet honneur, car l'aventure était digne de lui.
Hortense ne pouvait s'exposer à suivre sa sœur plus loin, ni songer à s'en retourner à Rome. M. de Mazarin , dès qu'il apprit Tarrivée de sa femme en Provence, y dépêcha son terri l)lc Polastron. Saisie d'effroi, Hortense abandonna sa sœur et se sauva par mer dans les États de Savoie * . Le duc Charles-Emmanuel avait été l'un de ses prétendants. Elle traversa, dans un triste équipage, l'État dont elle eût pu être la sou* veraine; mais elle reçut à Turin le plus brillant accueil. Le duc, ciiarmé de la revoir, pensa à la retenir, et elle y consentit de bonne grâce. Le séjour d'Hortense en Savoie fut assez long, et ce n'est point l'époque la mieux éclairée de sa vie ; car ses Mémoires s'arrêtent au moment où elle s'y fixa. Ce que nous savons de positif, c'est qu'elle donna de grandes jalousies à la duchesse régnante. Elle tint à Chambéry une petite cour où s'arrêtaient tous ceux qui allaient de France en Italie.. Elle allait les hivers à Turin, où il n'y avait point de fête sans elle, et sa beauté y faisait merveille. Elle excellaijt, comme ses sœurs, dans tous les secrets de la parure. Nulle femme n'égalait l'art et le goût de ces Italiennes. Olympe était vantée pour « son grand ajustement ». La connétable eilaçait par là tontes les beautés romaines ; elle s'habillait à l'espagnole mieux qu'aucune femme de Madrid. Madame
* CEurm de Saint- Évremond , Factum,t\jc.y t. vu, p. 291. ,
Digiii^uG
UOBTENSE MA^'CLM. . 331
de Bouillon n'était pas moins renommée pour sa parure : « Tout alloit, dit Saint- Simon, à ce beau et singulier visage ! n Hortense, elle aussi , ajoutait encore à sa beauté superbe. On la voyait quinze jours de suite se coiffer différemment ; le plus simple négligé lui valait toutes les parures. On s'émerveillait à la voir enveloppée dans sa robe de cbarnbre le matin j mais, à la différence de son oncle qui était parfumé comme les jardins d'Armide, elle ne portait point d'odeurs.
Le duc de Savoie invitait la belle exilée à ses chasses, la recevait magnifiquement dans ses maisons de plaisance, ou lui portait ses hommages à Chambéry. Au milieu de ces agréables passe-temps, la duchesse profita de sa retraite pour orner son esprit par letude, pour cultiver les arts, voire même la philosophie. C'est du moins ce qu'assure Saint-Évremond, son ami : « Elle y passa, dit-il, trois ans tranquillement, dans les réflexions et dans l'étude * . »
Mais un événement survint qui changea encore sa destinée et la rejeta dans les voyages : Charles-Emmanuel mourut^, et sa veuve devint régente. Hortense, ne se souciant point de vivre sous ce nouveau gouvernement, quitta la Savoie. Le ht-elle de son plein gré, ou s*y vit-elle forcée? « Le feu prince avoit eu pour elle, nous dit Saint- Évremond, un sentiment commun à tous ceux qui la voyoient. Il Tavoit admirée à Turin, et cette admiration avoit passé, dans l'esprit de madame
* Œuvres de Saint-Évremond, t. vi. Réjxmse au plaidoyer de
M. Èrard,
^ Charles-Ënimanuel mourut le 12 juîD t67ât
332 LES K^CES DE BtAZABlN.
de Savoie , pour un véritable amour. Une impression jalouse et chagrine produisit des procédés peu obligeants. 11 n'en fallut pus davantage pour obliger madame de Mazarin à sortir d'un pays où la nouvelle régente ctoit absolue... Ses amis n'oublièrent rien pour Ten détourner ^ on n'a jamais vu tant de larmes * . »
Ce fut à l'entrée de Thiver qu*elle partit de Chambéry et se dirigea vers la Suisse et l'Allemagne pour gagner la Hollande^ puis rAngleterre, où elle comp< tait se fixer. C'était au plus fort de la guerre, et il fallut passer au milieu des armées, sous le canon des forteresses, à travers des pays dont elle ne parlait pas la langue : « Mais elle savoit se i'aire entendre , dit Saint'Ëvremond, car ses yeux ont un langage universel.. . Jamais Hélène ne parut si belle qu'étoit Hortense; mais Hortense, cette belle innocente persécutée, fuyoit un injuste époux et ne suivoit pas un amant', i» Laissons maintenant parler une fennne, une ancienne amie de la duchesse de Mazarin , qui nous donne dans ses lettres un léger aperçu de ce voyage : cette amie n'est autre que celte Sidouie qui s'était liée si agréablement avec elle dans le couvent où toutes les deux furent enfermées par leurs maris. Sous leurs verrous, elles vivaient en paix; quand elles furent libres, un galant survint, et voilà la guerre allumée. Hortense nous dit qu'étant allée un jour voir la marquise de Courcelles, elle trouva la porte fermée , tandis que le carrosse du
< Œuvres de Saint-Êvremonâ, Oraison funèbre de la duchesse de Mazarin, t. v, p. 47.
s Id.f ibid., p. 4S.
HOBTENSE MAltCINT. 333
marquis de Cavoie était devant l'hutel. Cette affaire les mit bien mal ensemble, comme on en peut juger par le ton d'une lettre de Sidonie , à propus de madame de Mazarin : « J'ai appris, écrit-elle de Genève, en arrivant ici, que madame de Mazarin y avoit passé quelques jours auparavant pour se retirer en Allemagne, dans une ville qui s'appelle, je crois, Àugsbourg, et cela parce que niadauie de Savoie lui a fait dire, aussitôt après la mort de son mari, de sortii* de ses Etats... C'est être bien malheureuse de se voir chassée de tous les lieux du monde ; mais ce qu'il y a de rare, c'est que cette femme triomphe de toutes ses disgrâces par un excès de folie qui n'eut jamais d'exemple, et qu'après avoir eu ce dégoût elle ne pense qu'à se réjouir. En passant ici elle étoit à cheval, en plumes et en perruque, avec vingt hommes à sa suite, ne parlant que de violons et de parties de chasse , enfin de tout ce qui donne du plaisir »
Ce gracieux tableau d'Hortense voyageant à cheval en plumes et en perruque, c'est-à-dire en amazone , se retrouve également dans Saint-Évremond. « Avec le visage d'Hélène, dit-il , madame de Mazarin avoit l'air, l'habit, l'équipage d'une reine des Amazones ; elle paroissoit également propre à cliaiuner et à combattre Cette course à cheval, en hiver, dans des pays livrés à la guerre, dut être, vu l'humeur de la voyageuse , assez riche en aventures ; mais elle n'a
I Hfémoires et Correspondance de la marquise de Cowreelles, p. 106 et 107, iii-18 ; Paris, Jannet, 1855. « OEums de Saint-Éviemoiiâ, OraUon funèbre, etc., t. v, p. 48.
334 LëS K1ÈC£S D£ MAZARIN.
pas poussé ses Mémoires jusque-là, et Sidonie ne la suit pas plus loiu daus sa sollicitude épistolaire. 1^ nouvelle courat à Versailles qu'Hortense s'était aventurée en France, et qu'elle était veiuie à six lieues de Paris. Madame de Sévigné^ en rapportant cela , s'écrie : Ah! la folle! la folle! Mais ce n'était là qu*un Lruit ' .
La duchesse de Mazarîn, anrÎTée à Amsterdam^
s'embarqua pour l'Angleterre : c'était comme un parti pris chez elle d'aller rendre visite à ses anciens prétendants. On nous dit ^ qu'elle voulait se rapprocher principalement de la duchesse d'York, qui était sa cousine germaine; on peut ajouter qu'elle ne comptait pas négliger non plus le roi Charles 11. Il avait jadis demandé sa main, et il tenait une cour dont Hortense eût mérité d'être la reine. ËUe parut à White-Hall, et ce fut un événement ; les puissances rivales en prirent l'alarme. Hortense approchait de la trentaine; mais sa beauté avait gardé un grand éclat. 11 se forma aussitôt un parti pour elle ; elle se vit sur le point de détrôner, non pas la reine , assurément; mais la favorite du roi , la (hichcssc de Portsniuuth. La politique se mêla de l'affaire : la majorité du parlement la voyait de très-bon œil ; le patriotisme avait fait appel à ses charmes contre sa rivale, qui était pen-
* « Madame de Maznrin s'ou est ailée encore cette fois plus loUement et plus hardiment que les autres. Quand les cervelles de nous autres femmes se démoutent, en vérité cela ne se raccommode jamais » {Lettres de madame de Stvigné, t. ii, p. 91.)
2 Œuvres de Saint-Évremoad, Ora/5ow /uwèôre, etc., Y.v, p. 48.
Digiii^uù L>y Googl(
HORTEIÏSE MAKCINI. 335
sionnée par Louis XIV, et qui dirigeait en conséquence la Yolonté de Charles li ; ce devint donc une affaire nationale. Déjà le règne de la belle Quéroualles déclinait^ on annonçait sa chute, quand tout à coup ce beau projet fut compromis par un coup de tête d'Hortense : elle s'amouracha du piiucc de Monjtco. Les avertissements officieux, les conseils dersôn entourage et de tous ses amis politiques, ne tinrent pas contre les entraînements de son cœur. Le vieux Saiiit-Évremond hasarda, dans un Discours sur r Amitié^ quelques con* seils qui étaient à Tadresse de madame de Mazarin. <K De quoi ne seroient pas venues à bout , dit-il, madame de Chevreuse, la comtesse de Carlisle, la princesse Palatine , si elles n'avoient pas gâté par leur cœur tout ce qu'elles auroientpu faire par leur esprit* \» Il en fut de même pour Hortense : sa passion nouTelle lit du bruit; le roi, comme on le pense, en eut du dépit et lui retira la pension de quatre mille livres sterling qu'il lui avait donnée : là finiL le rùle politique de la duchesse de Mazarin.
Ses partisans déconcertés cherchèrent quelque appui moins fragile, et ses amis gémirent sur ce coup de fortune qu'elle avait manqué. Saint-Ëvremond exhala ses plaintes dans les vers que voici :
n ne vous restoit plus ijn a régner sur les mers. Et de nos îles fortunées
Vous pourriez des mortels régler les destinées
Vous feriez des sujcls de tous les souverains,
* Œuvres de Saint-Évremond, Discours sur l'amitié, L iy, p. 1^4.
Digiii
Si vous n'apportiez pas plus de soin et d'étude Pour votre liberté que pour leur servitude
Hortense , si elle ne retrouva pas les soins de
Charles II, recouvra du iiioias sa pension ; il la lui rendit ^en restitution des sommes qu'il avait reçues naguère deySopNçnt^le le cardinal. M. de Mazarin, fort contrarié, il parait, de cette pension, dépêcha un gen** tilhomme pour représenter au roi que les quittances de sa femme étaient sans valeur. Le roi répondit en souriant que cela importait peu, vu qu*il ne prenait point de quittances*. Il fit plus, il accorda à l'exilée le pavillon de Saint- James pour sa résidence. Des femmes de haut parage , les hommes les plus spirituels do la cour et du monde, les ministres étrangers, les savants et tous les Français distingués de l'Angleterre composèrent la [uHite cour de la duchesse de Mazarin.
Les premières années de son séjour à Londres furent extrêmement brillantes; sa beauté, dont Téclat se soutenait toujours, se trouva relevée encore par d'autres agréments Elle prit tout à fait goût aux plaisirs
* Œuvres de Saîni'Évrenumd, t. v, p. 35. s lbid.r Factum, p. 292.
^ Oa trouve dans Saînt-Évremoad un portrait d*Hortense à cette époque; en voici les prineipaui traits :
« Cest une de ces beautés romaines qui ne resseml^lent point à vos
poupées de France La couleur de ses yeux n*a point de nom :
ce n*est ni bleu, ni gris, ni tout à fait noir, mais un mélange de tous les trois : la douceur des bleus» la gaieté des gris , et surtout le feu
des noirs U n'y en a point au monde de si doux il n*y en a
point de si sérieux et de si sévères quand elle est dans quelque appli-
Digiii^uù L>y GoogI(
UORT£NS£ MAKCLM. 337
de Tesprît, à la lecture, à l'étude; sa conTersation,
animée, attrayante , acquit aussi de la solidité. On voyait cette belle femme discourir ayec le docte Yossius, ce sceptique chanoine de la chapelle de Windsor ; avec le théologien Justel , protestant réfugié ; avec Saint-Réal. esprit vif, plein de traits, riche d'études; avec le poëte Waller ; avec Saint-Évremond enfin , historien profond, philosophe aimable, d'une conversation inépuisable en savoir et en agréments * ,
cation d'esprit Ils sont grands, bien fciidus, a llour de tête, pleins
de feu et d'esprit Tous les mouvements de sa bouche sont pleins
de charmes, et les grimaces les plus étranges ont une grâce inexprimable quand elle contrefait ceux qui les font Le rire lui change
entièrement Tair du visage qu'elle a naturellement fier, et qui prend
une teinte de douceur et de bonté Son nez, qui est de la plus juste
i^iandeur, donne un air noble et élevé à toute sa physionomie. Elle a le son de la voi.v si touchant qu'on ne sauroit I cntendre parler
sans émotion Son teint est d'un prodigieux éclat ses cheveux
sont d'un noir luisant qui n'a rien de rude* A voir le beau tour qu'ils prennent naturellement et comment ils se tiennent d'eux-mêmes, on diroit qu*ils se jouent à plaisir, tout enOés et glorieux de couvrir une tête si belle. G*est-le plus 1>eaii tour de visage que la peinture ait jamais imaginé » {Œuvres de Saint-Èvremond , t. vu , p. 129.)
— Yoy. les Nièces de Masar^H, édition accompagnée des portraits photographiés; 1 volume grand in-SS Didot.
* Saint-Évremond,, que la Fontaine, Ghaulieu, Hamilton, citaient comme leur maître, est, par contre, traité à présent avec un trop superbe dédain : c'est peut-être le juger sans Tavoir lu sérieusement. « On ne s'explique pas aujourd'hui, dit M. L. de Labordo {Palaitt Mazarin, p. 99 , à la lecture des œuvres de cet écrivain, la célébrité qui Tentourait de son vivant et allait le diercher au fond de son exil ; mats madame de Mazarin est excusable de l'avoir accepté pour son poëte favori, etc. »
Elle était en effet très-excusable, attendu que Saint-Évremond avait une conversation réputée charmante; il ne fut a la vérité qu*un poète agréable et 'dépourvu d'originalité; mais ses Réflexions sur les divers
338 LES NÎÈCES DE MAZARO.
Saint-Evremond, banni de là cour de France, était
depuis quatorze ans eu Angleterre quand madame de Mazarin &y ûxa. Ce fut une grande ressource pour tous les deux que leur rencontre ; il devint son visiteur de tous les jours, son causeur le plus fidèle, et jusqu'à son commensal. C est dans les divers écrits de Saint- Évremond, lettres, vers ou discours, qu'il faut aller chercher les traces disséminées de la vie de madame de Mazarin à Londres; car il fut son poëte, son avocat, son secrétaire, et jusqu'à la fin son adorateur sans doute désintéressé.
Voici sous quel agréable jour ce vieil habitué de la maison nous peint rintérieur de son amie. « Madame Mazarin n'est pas plutôt arrivée en quelque lieu qu'elle y établit une maison qui fait abandonner toutes les autres; on y trouve la plus grande liberté, on y vit avec une égale discrétion; chacun y est plus commodément que chez soi et plus respectueusement qu'à la cour. Il est vrai qu on s'y dispute souvent, mais c'est avec plus de lumière que de chaleur; c'est moins pour contredire les personnes que pour éclairer les
génies du pewple romain suffisent pour marquer sa place panni les critiques profonds et les mâles écrivains* Le chapitre d'Amiibal et de la seconde guerre punique, particulièrement, peut soutenir la comparaison avec les pages de Montesquieu sur le même sujet. Peut-être sevaitpil permis de trouver la manière du premier plus large et plus féconde que celte du second; Saint-Évremond d'ailleurs avait, sur ces matières, précédé Bossuet. On peut mettre au même niveau ses observations sur Salluste et Tacite , son jugement sur César et Alexandre, son discours sur les historiens français, sur Sénèque, Plutarque et Pétrone, etc., autant de morceaux qui valent encore la peine d'être lus.
Digiii^uG by
HORTENSE MAÎÏCINI. 339
matières y plus pour animer les conversations que pour aigrir les esprits. Le jeu qu'on y joue est peu considérable, et le seul divertissement y fait jouer * . »
A ces mots de jeu modéré, on va se récrier sans doute; car le pavillon de Saint-James acquit bientôt un grand renom auprès des joueurs : on disait communément banque de madame Mazarin. Saint-Évrenioiui lui-même se chargera de rétablir ici la vérité historique. U paraît en réalité que, dans les premiers temps, Tesprit et la conversation tenaient plus de place chez la duchesse que le jeu; mais les choses ne durèrent point toujours sur ce pied : un certain crou*picr du nom de Morin, qui s'était enfui de raris, alla s'établir à Londres, et sut se t'auûler à Saint-James, où il mit le jeu de la bassette à la mode. N'ayant plus alors que la bassette en tete, Tlortense négligea fort les choses de Tesprit, et Saint>Évremond se mit à pester et à versifier contre cette fureur de jeu qui faisait concurrence à la conversation. En effet, au lieu de discourir on taillait; Morin avait détrôné Vossius et tout le spirituel aréopage :
Que sert à ces messieurs leur illustre science? A peine leur faît-on la simple révérence.
Et les pauvres savants, interdits et confus. Regardent Mazarin, qui ne les connoit plus.
llortensc joue à la bassette.
Aussi longtemps (juc veut Morin.
Vous veillez jusqu au lendemain;
* Œuvres de Saint-Évremoad, Oraiton funèbre de madame de Ma&arin,
Plus d'opéra, plus de musique.
De morale, de politique
Beaux yeux, quel est votre destin !
Périrez-vous^ beaux yeux^ à regarder Morin * 1
€e fut probâblemeut pendant cotte iièvre de jeu que Taimable Hortense, elle si indulgente pour ses amis, éprouva des caprices d'humeur dont son vieux pucle eut à souffrir, et qu*il retrace si plaisamment dans cette lettre : « Je suis trop discret pour vous demander des approbations, et vous êtes trop judicieuse pour . m'en donner; mais je vous supplie, Madame, que je ne sois pas censuré ^généralement sur tout ce que je dis, ni condamné sur tout ce que je fais* Si je parle, je m^explique mal; si je me tais, j'ai une pensée malicieuse; si Je refuse de disputer, ignorance; si je dispute, opiniâtreté ou méchante foi; si je conviens de ce qu'on dit, on n'a que faire de ma complaisance ; si je suis d'une opinion , ou n'a jamais vu d'homme plus contrariant. Quand j'apporte de bonnes raisons, madame hait les raisonneurs; quand j'allègue des exemples, c'est son aversion ; sur le passé, je suis un faiseur de vieux contes; sur le présent, on me met au nombre des radoteurs, et un prophète irlaudois seroit plutôt cru que moi sur Tavenir.
« Comme toutes choses ont leur temps, la conversation ûnit et le jeu commence ; si je perds, je suis une
* Œuvres de Saint-Evremond , ÉpUre à madatne de Mazarin sur la basseiie, t. iv, p. 332 et suiv*
HORTENSE MA^CLM. 341
dupe; si je gagne, un trompeur; si je quitte, un brutal. Veux-je me promener :j'ai rirHjuiétude des jeuues gens; le repos est un assoupissement de ma vieillesse. Que la passion m'anime encore, on me traite de vieux fou ; que la raison rèirle mes sentiments, on dit que je n'aime rien, et qu'il n'y eut jamais d'indiffé* renée pareille à la mienne »
C'était sans doute les jours où elle avait perdu au jeu qu'Hortense malmenait à ce point Saint-Evremond. Mais la bassette, qui bouleversait Thumeur de la dame, ne supprima pas tout à fait ses autres passions. Cette vie d'émotions violentes et de veilles n'avait nullement altéré sa beauté. Elle approchait de la quarantaine, que ses attraits recevaient encore mille hommages. 11 lui en venait de toutes les contrées qui avaient près d'elle comme leurs ambassadeurs particuliers. Un Suédois, le baron de Banier, fils de ce général fameux sous Gustave-Adolphe, s'éprit, comme bien d'autres, d'Hortense, et sut aussi se faire aimer. Ce fut alors qu'un des jeunes fils (rolvinpe, le chevalier de Soissons, alla en Angleterre voir madame de Mazarin; il respira l'air contagieux de la maison; il puisa dans les yeux de sa tante des ardeurs peu convenables pour un neveu. Transporté d'amour et de jalousie, le chevalier de Soissons proposa un duel au baron de Banier, qui fut grièvement blessé et mourut peu de jours après.
* Œuvres de Saint-ÉTremoiid, lettres à madame de Mazarin, t V, p. 158.
342 LES MÈC£S DE MâZâRIN.
Cela lit un grand escalandre; le prince fut arrêté,
et on lui fit son procès : «Je ne croyois pas, écrivait, à ce propos y madame de Sévigné, que les yeux d'une grand'mère pussent faire encore de tels ra* vages * . »
Ce fut pour Hortense un grand désespoir : elle ferma
sa maison , fit tendre son appartement de noir et s'y tint conûaée. Elle parla de se retirer tout à fait dans un couvent, et fit le projet d'aller en Espagne auprès de sa sœur la connétable. Nous trouvons, dans les ouvrages de Saint-Évremond, des stances qu'il composa pour la circonstance, et où il fait parler ainsi cette Madeleine d'un moment :
C'est pour Dieu désormais que j'ai dessein de vivre. Vous m'attirez. Seigneur! Seigncmv, il faut vous suivre!
Vous aurez tous mes soins, vous aurez mon amour. A vos loib seulement je vais être asservie, Et je veux bien donner le reste de ma vie Au Dieu dont la bouté m'a su donner le jour.
Ce Dieu, qui me forma si charmante et si belie> A borné ses faveurs et me laisse mortelle. Malgré tout le pouvoir qu'il donne à mes appas^ Le temps effacera les traits de mon visage, Et l'esprit, de ce Dieu la plus vivante image,
* Madame de Mazaria avait eu quatre enfants, trois filles et un fils» qui devint duc de la MeiUeraye. Sa fille aînée épousa le marquis de Richelieu, qui Tavatt enlevée; la seconde fut abbesse du Lys, où sa tante la connétable avait été enfermée; la troisième épousa le marquis de Bellefond.
Quant à son neveu le chevalier, il a déjà été question de lui dans la vie de la comtesse de Soissons.
HORT£.\S£ MAKCLM. 343
Échappera lui seul sm. rigueurs du trépds.
J'ai connu tous les biens qu'ajiporte la fortune; J'ai connu la grandeur et sa pompe ini])ortune; En amour pour le moins j'ai connu les désirs; Des fausses vanités j*ai fait rcxpcrionce, Et je connois enfin qu'une heure d'innocence Vaut mieux qu'un siècle entier de frivoles plaisirs ^
C'est ainsi que le vieux sceptique, comme par une gageure heureusement soutenue, faisait parler l'amoureux repentir de 8on amie ; mais M. de Mazarin , en voyant ponidre la dévotion chez sa femme, voulut se mêler de l'affaire. 11 envoya tout exprès à Londres une dame pour entretenir Horterise dans les idées de couvent. Alors Saint*Evremond s'alarma; il craignit tout de bon qu'elle ne réalisât son projet de retraite, et il lui écrivit plusieurs lettres qui iont comme la contrepartie de ses vers.
« Quand les laides et les imbéciles, lui dit-il ,
se jettent dans les couvents, c'est une inspiration divine qui leur fait quitter le monde, oiî elles iie paroîssent que pour faire honte à leur auteur : sur votre sujet, Madame, c'est une vraie tentation du diable
« Peut-être espérez-vous de la douceur dans
l'entretien de madame la connétable; mais, si je ne
me trompe, cette douceur-là finira biciUùt. Après avoir parlé trois ou quatre jours de la France et de l'Italie ;
< OEuvres de Saint-Évremond, Stances sur la retraite que méditoit madame de Mazarin,
îipï es avoir parlé de la passion du roi et de la timidité de monsieur votre oncle, de ce que vous avez pensé être et de ce que vous êtes devenue ; après avoir épuisé le souvenir de la maison de M., le connétable, de votre sortie de Aome et du malheureux succès de vos voyages, vous vous trouverez enfermée dans un couvent.... Vous y éprouverez toutes les peines des religieuses et ne trouverez point cet Époux qui les console. Tout époux vous est odieux dans le couvent et dans le monde... »
Ainsi parlait Saint-Évremond , redevenu lui*mème. La retraite de madame Mazariu eût beaucoup dérangé sa vie ; heureusement qu'il sut la persuader par de si bonnes raisons, et elle reprit bientôt son train ordinaire.
Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole^
disait^elle souvent avec la Fontaine.
En dépit de ses aventures bruyantes, la belle pensionnaire de Saint4ames sut se maintenir à la cour sur le pied de la faveur jusqu'à la mort de Charles IL Elle ne détrôna pas, il est vrai , les ducbesses de Cleveland et de Portsmouth ; aussi tolérante en pareil cas que Tétait le roi lui-même, elle n'eut pas Tambition de régner exclusivement sur ce cœur volage et insouciant. Une scène que l'histoire nous décrit, en y faisant figurer Hortense, résume et caractérise bien le règne tout entier de Charles U : il passe la dernière soirée de sa vie au milieu d*un cercle de joueurs, et folâtrant avec ses trois sultanes, les duchesses de Cle-
Digiii^uo