HORTENSE MANCINI
veland, de Portsmoulh et de Mazarin, tandis que le page français et Hortense chantaient quelques vers amoureux*.
Quelques années après la mort de Charles , Hortense essuya une autre catastrophe : la révolution
qui renversa Jacques II fut un événement pour elle. Elle se trouvait proche parente de la reine, et la pension qu'elle tenait de Charles II lui avait été continuée à sa mort; mais Guillaume d'Orange, lui, ne pensionnait pas les jolies femmes : ce froid et morose personnage faisait un autre usage de ses finances. Au moment de la révolution , la duchesse de Bouillon se trouvait auprès de sa sœur ; elle éprouva des difficultés à sortir de l'Angleterre. « Madame de Bouillon est arrivée à Rouen, écrit madame de Sévigné ; le
* Voici la description que rhistoriea Macaulay nous donne de cette dernière soirée de Charles II :
aV\rhitehall avait rarement présenté un aspect tout à la fois aussi gai et aussi scandaleux qu'un certain dimanche soir, le 1" février
16S5 La grande galerie du palais , admirable monument de la
magnificence des Tudors, était encombrée de joueurs et de gens de plaisir. Le roi, entouré de trois femmes dont la beauté faisait l'orgueil de trois nations, {omiiu' leurs vices en faisaient la honte, bavardait et folâtrait avec elles. Citait Carl)ara Palmer, ducliesbc de Cîcveland, qui conservait encore, quoique sur le retour, quelques restes de cette beauté superbe et voluptueuse qui, vingt ans auparavant, gagnait touF; les cœurs; c'était In duchesse de Portsmouth, dont les traits enfantins et doux, respiraient la vivacité française; enfm Hortense Mancini, duchesse de iMazarin et nièce du ^^rand
cardinal, complétait ce groupe Pendant que Charles folâtrait
ainsi avec ses trois sultanes, le pnf^e français d Hortense chantait quelques vers amoureux; et autour d'une grande table, couverte de monceaux d'or, on jouait aux cartes. Déjà le roi s'était plaint qu'il ne se sentait pas bien, etc. » (Lord Macaulay, HUt, of England,)
34e L£S NIECES D£ MAZARIN.
prince d'Orange lui a donné un yacht pour la conduire. 11 ne continue point à Madame de Mazariu sa pension ; ainsi on croit qu'elle sera contrainte de quitter l'Angleterre*. »
Madame de Mazarin songea , en effet» à faire retraite; mais elle était retenue à Londres par bien des chaînes; ses créanciers, entre autres, aussi pressants pour le moins que ses amis, ne voulurent pas la laisser partir. M. de Mazarin, qui dissipait pieusemeiiL ses millions et la laissait au dépourvu, répondait à ses plaintes qu'elle ]3ouvait très-légitimement faire banqueroute, vu que ses créanciers étaient des hérétiques L'homme aux scrupules avait la conscience large à cet endroit! Il voulait qu'elle rentrât dans ce domicile conjugal 011 ils avaient passé des jours si regrettables ; mais la duchesse répondait toujours parce mot, fameux dans la Fronde : Point de Mazarin! point de Mazarin!
Le mari, de son côté, adressait de temps à autre des cartels de défi à sa femme; nous lisons dans une de ses lettres à madame de Bouillon , sa belle-sœur : « Si elle a une once de courage, qu'elle vienne me dis^ puter le lerreinî » Pour ce brave chevalier, le champ clos c'était la grand'chambre; leurs champions, en attendant, se battaient à coups de mémoires : Saint- Evremond ripostait par le sarcasme aux lourds projectiles des avocats; leur procès dura trente ans. M. de
< Lettres de madame de Sévigné^ mars 1689.
2 Ih'pfique au plaidoyer, etc. Factum pour madame la duchesse de Mazarin, etc. (OEuvresde Saiat-Évremond, t. vu, p. 208 a 263.) -
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Mazarin , outre cela , plaidait devant tous les parlementti du royaume, si bieu que les miUious d'Hortense finirent par entrer dans la poche des gens de loi. Ainsi
ce fut la Fronde qui hérita iiiialement du cardinal Mazarin.
Tandis que la pauvre Hortense se trouvait retenue en Angleterre par ses créanciers il était question dans le parlement de la faire expulser, comme alliée du roi Jacques. P.lle se vit nitiue accusée d'avoir trempé dans uu complot catholique; oui vraiment, et elle eut à subir un interrogatoire. Il est probable que, sous ce rapport, elle n'eut pas de peine à prouver son innocence. Ses amis eurent assez de crédit pour inté* resser le nouveau roi en sa faveur, et Guillaume lui fit une pension de deux mille livres.
Pendant le séjour de madame de Bouillon près de sa sœur, il l'ut question d'attirer la Fontaine en Angleterre (1687). 11 commençait à se faire vieux; ses affaires domestiques ne prospéraient pas, et il prêta Toreille aux propositions que lui lit cette attrapante société; mais il ne put se décider à partir^. Poëte favori de la
* Saiiit-Évremoad la lait parier ainsi :
Le créancier me désespère ,
Sans me donner t^^vc ni jiaîx ,
Et rend mon malbcur sf'drntaire
Le riche et gios marciiand tout le jour m'assassine; Des menus créanciers la petite vermine
Me Tient éveiller le matin
(il M, le due de Nevers pour la duchesse de Mazarin, t. ti, p. 9.)
2 Ninon de Lcuclos écrivait alors à Saint- Evremond :
« J'ai vu que vous souhaiiieiL la i outaine eu Angleterre ; on n'en
UH LES mÈOES DE MAZARIN.
duchesse de Bouillon, la Fontaine n'oubliait pas non plus
MazariDj des Amours déesse tutélaîre.
C'est une obligaùuu de rappeler ici , comme titre d'honneur, ce portrait d'Hortense qui est la consécration la plus durable de son souvenir. C'est quelque chose que d'avoir été chantée par le poète immortel ;
Hortonsc eut du ciel en partage La grftce^ la beauté^ l'esprit; ce n'est pas tout : Les qualités du cœur; ce n'est pas tout encore : Pour mille autres appas le monde entier Tadore
Depuis l'un jusqu'à l'autre bout.
L'Angleterre en ce point le dispute à la France; Votre héroïne rend nos deux }) eu pies rivaux,
0 vous, le clu'f tle ces dévots,
De ces dévots à toute outrance.
Faites-nous l'éloge d'Hortense !
Je pourrois en charger le dieu du double mont,
Màïs j'aime mieux. Saint-Évremond.
L'esprit d'Hortense, en effet, ne fut pas moins encensé que sa beauté par sa petite académie. Voici ce qu'en dit Bayle, qui n'était point sous le charme, puis- (|u'il vivait en Hollande, mais qui était en relations avec ses amis :
<n Elle avoit des charmes surprenaiits dans son es-
jouit plus guère à Paris; sa tête est bien affaiblie. Cest le destin des poètes : le Tasse et Lucrèce Tout éprouvé. Je doute qu'il y ait eu du philtre amoureux pour la Fontaine : il n*a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la dépense. » (CBuvres de SaM'Évremond, t. vt, p.78.)
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prit et ses manières; elle avoit de Tétude, elle aimoit à lire, elle se plaisoit à la conversation des savants. Le docteur Vossius, chanoine de Windsor, étoit bienvenu chez elle, et quelquefois elle lui disoit : « Vous, « Monsieur Vossius , qui lisez toutes sortes de bons <K livres, honnis la Bible, vous pourriez bien nous ex*a pliquer telle chose'.»
Cependant madame de la Fayette, en louant la beauté (rilortoiise, nous a dit qu'il ne lui manquait que de l'esprit ; mais c'était à Tépoque de soxi mariage ; elle était fort jeune alors, et le tète-à*tête de M. de Mazarin n'était pas très-prupre à faire épanouir ses facultés. Plus tard la société de sa sœur à Rome, celle de Saînt-Réal en Savoie, puis enfin cette vie d'intelligence et de plaisirs qu'elle eut plus de vingt ans en Angleterre, profitèrent à son esprit. D'une grâce comme d'une beauté sans égale , elle excella surtout dans la conversation. Nous devons ajouter cependant, pour rester historien fidèle, que plusieurs lettres d'Horlense, que nous avons été à portée de lire ^, ne répondent pas trop à l'idée qu'on se fait de cette reine intellectuelle de r Angleterre. Ce ne sont là, du reste, que quelques rares débris de correspondance épargnés par le temps , et sur lesquels il ne faut pas la juger saus appel ^ . Les épîtres en question roulent, faut-il
« Bayle, p. 167, édit. in-lâ. Rotteidam, 1704.
* BiBL. IHP., M». ; Collections d*autographes de MM. FeoQIet de Concbes, Chambiy, Boutron, Am. Renée.
.* .Ob recomiatt la inala de Saînt-Évremond dans beaucoup de lettres d*Horlense, ear elle se reposait Toloutiers sur lui du soin de sa
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330 LES >7£C£S DE JUAZâRIN.
le dire? sur des textes gastronomiques; ce sont des vins ou autres ol)jels de consommation qu'elle demande instamment. Elle avait pour homme d'affaires à Paris un certain petit aLbé de Hautefeuille, qui était bibliothécaire de madame de Bouillon. Ses livres devaient lui donner moins à faire que les provisions du bouche de madame de Mazarin, à en juger par l'activité de leur correspondance. Ce sont là, du reste, des soins qu'on ne peut blâmer chez une maîtresse de maison qui donne à dîner à des philosophes.
Saint*Evremond , lui surtout, appréciait fort ces sortes d'attentions ; il ne manquait pas d'assister Hortense dans ces importants détails. Il écrivait à son ami Gourville, cet amphitryon fameux, pour qu'il leur procurât de bons vins ; il écrivait à Ninon, qui ne méprisait point ces précautions épicuriennes. Voici
correspondance : «J'ai vu un temps, lui dit-il, que la consiruction ne vous mauquoit pas moins que Torthographc : vos pensées ^aloient toujours mieux que les miennes, niais j'en cntendois mieux que vous la liaison. Présentement, il n'y a rien que vous ne scachiez, et c'est une tiu() jurande uonehalance à ^ous que de ne vouloir pas écrire à M. de Miremont et à mylord Essex. Vous voulez des lettres brillantes
dans les plus simples complimens » {Œuvres de Saînt-Évre-
mond , t. Yi, p. 100.)
Tout ce qui composait la société (rHortonse se trouve nommé dans les lettres et les vers de Saint-lù remoud : " J'ai mille complimens à vous faire, lui écrit-il, de tout Sommcrset-House, de madenioiselle Beverwert, de madame la comtesse d'Arlington, de mylord Fevershara,
et de mademoiselle de ^lalauze Nous espérons que vous viendrez
demain chez mylord ^Montaigu ; mylord Godolphin s'y attend ; mais, ce qui est plus que tout cela , M. linmpden y doit être, ayant juré qu'il ne vouloit se rendre au monde que par vous. » (ï. vi, p. 102
et loa.;
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comme elle y répondait : « ...J'ai reçu votre lettre, qui m'a autant réjouie qu'aucune que j'aie reçue de vous. Quelle envie d'avoir du bon vin! Et que je suis malheureuse de ne pouvoir vous répondre du succès ! M. de THermitage vous diroit, aussi bien que moi^ que M. de Gourville ne sort plus de sa chambre. , , Âprès ceia^ si , par quelques insinuations que je ne prévois pas encore, je puis employer mon savoir-faire pour le vin, ne doutez pas que je ne le fasse.» Elle lui écrit une autre fois : «Que j'envie ceux qui passent en Angleterre , et que j'aurois de plaisir à dîner encore une fois avec vous ! N'est-ce point une grossièreté que le souhait d'un dîner? L*esprit a de grands avantages sur le corps ; cependant ce corps fournit souvent de petits goûts qui se réitèrent, et qui soulagent l'âme de ses tristes réflexions. »
Voici de quelle plume ferme et légère ce viveur presque centenaire répondait encore à Ninon : « A quatre-vingt-huit ans, je mange des huîtres tous les matins; je dine bien, je ne soupe pas mal... Étant jeune, je n'admirois que l'esprit, moins attaché aux intérêts du corps que je ne devois l'être ; aujourd'hui je répare autant qu'il m'est possible le tort que j'ai eu. Vous en avez usé autrement ; le corps vous a été quelque chosedans votre jeunesse ; présentement, vous n'êtes plus occupée que de ce qui regarde l'esprit *. »
Entourée de gens qui prisaient assez les petits goûts du corps, la duchesse de Mazarin se mit à l'unisson ;
* CBuvres de Saint-Èwemondf t. vi, p. 233.
3Â2 LES rOÈCES D£ MAZABLX.
elle mena tout à fait la vie anglaise , se passionna pour les courses, les chasses, les paris, les combats de coqs. Elle vécut ainsi jusqu'à la dernière année de ce dix-septième siècle , qui lui convenait moins, il semble, que n'eût fait le siècle suivant ; un peu plus tard, la Régence l'eût ramenée en triomphe à Paris: ce fut une lin prématurée. Dès qu'elle fut gravement malade, le duc de la Meilleraye, son fils, la duchesse de Bouillon, sa sœur, accoururent à Londres près d'elle. Espérant du soulagement dans l'air et le repos de la campagne, Hortense se fit porter à Chelsea, au bord de la Tamise, où elle passait les étés avec sa petite cour. Indifférente devant la mort, elle ne voulut d'aucun remède, et mourut le 2 juillet 1699, dans les bras de sa sœur et de son fils * .
M. de Mazarin (ce procès-là était fait pour lui !) eut à disputer aux créanciers le corps de sa femme qui resta aux mains de la justice; il ne l'obtint qu'après jugement et sous eau lion. Jaloux encore de son repos sépulcral, il la fit de nouveau voyager avec lui. Ainsi la pauvre Hortense retrouva après sa mort ce qu'elle avait fui durant sa vie : elle retomba aux mains du Mazarin 1 Cette persécution posthume, était-ce encore
de l'amour?
Quant au doux vieillard qui avait charmé son exil, cet épicurien sensible ne cessa pas de la pleurer. Ses
derniers écrits sont pleins du souvenir partout présent
* Voir à V Appendice (Q) quelques fragments de lettres sur sa maladie et ses derniers moments.
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de Bon amie ; c*est ainsi qu'il répond à. milord Mon-
taigu, qui lui recommcmdait des truffes : « Je n'ai pu iQ*empêcher de pleurer, hélas ! en pensant que j'en mangeois avec madame de Mazarin. . Je ne puis continuer ce discours sans douleur ^ , »
Une autre lettre de Saint-Ëvremond fait ainsi l'oraison funèbre de la défunte : « Ç'a été la plus Lelle femme du monde, mon ami j et sa beauté a conservé son éclat jusqu'au dernier moment de sa vie Ç'a été la plus grande héritière de l'Europe; sa mauvaise fortune Ta réduite à n'avoir rien, et, magnifique sans biens, elle a vécu plus hoiioi'al)lemeiii que les plus opulents ne scauroient faire. £lle est morte sérieusement avec une indifférence chrétienne pour la vie ' ... »
* Œuvres de Saint-'Vremond, t. vi, ^p. 264.
^ « Tout ce qui revient d'Angleterre, écrivait aussi NinoD, parle de la beauté de madame de Alazarin. » Peu d'aimées auparavant, ellemême, h plus de cinquante ans, mandait valeureusement à un de ses amis : Je ne me suis Jamais mieux portée, et Je n'ai Jamais été plus belle. « Je n'ai pu m'empécher, dit Saint-Évremond, de rapporter cela à mylord Sunderland et à mylord Mulgrave. Jamais, ont-ils dit, confiance n*a été si noble, si juste et si bien fondée. My- * lord Sunderland a ajouté que tous les dits des anciens et des modernes ne valoient point cela. » (Œuvres de Saint-Èrremond, t. vi, p. 166.)
• Letir. inéd., collect. d'autogr. de M. Rathery.
Faut-il placer ici certaine épitaphe dans le goût du temps;
Ci-dessous gîl la Mazariu ,
Qui des femmos l'ut h\ belle î
Ci-dessous ia Ma^atiii !
Ses enfiints seroient sans chagrin Si leur père étoit avec elle; Ci-dessous gît la Mazariii , Qui des feuimcs fut la plus belle!
354 LES NIÈCES DE AUjUm.
Saint-Évremond couronne ailleurs , par le trait superbe que voici, tout ce qu'il avait dit de son illustre amie : «Avec une beauté de l'ancienne Grèce, madame
de Mazarin eut une vertu de l'ancienne Rome. » C'est à peu près ce qu'il avait rimé sur Ninon :
L'indulgente et sage Nature A foi mé Fâme de Niuuti
De la volupté d-Ëpicure Ët de la vertu de Caton.
Hélas ! nous ne cherchions point ce rapprochement, et nous ne pousserons pas plus loin le parallèle. Disons seulement qu'Hortense avait du moins été sage quelques années , et que sa vie toute d'aventures n'avait pas été absolument de son choix. Mariée à quelque honmie fait pour elle, elle eût ressemblé aux femmes de son temps, et peut-être leût^on comptée parmi les meilleures, car elle était sincère, généreuse, fidèle à ses amitiés. Mais (c'est madame de Sévigné qui l'a dit) «les règles ordinaires n'étoient point faites pour elle, et sa justification étoit écrite sur ij. figure de M. de Mazarin. »
11 y aurait mauvaise grâce à se montrer plus rigoureux que ce juge charmant, ilortense fut, en eiïet, la victime d'une union détestable. Quels exemples, d'ailleurs, lui avait donnés la cour du grand roi? 31a is elle aussi se racheta par quelque gloire, et ses malheurs eurent un bon côté. Elle forma autour d'elle, en Angleterre, une petite cuiouie française ; elle y fut l'âme
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d'une société spirituelle-, elle aima les lettres eufiQ, et la reconnaissaDce des écrivains a laissé autour de sa tète Tauréole qui s'efface le moins.
MARIE-ANNE MANCINl