DUCHESSE DE BOUILLON
Pendant] la nialadit; dc| Mazarin, un persoiiuage se rendit à Yincennes pour lui rendre visite ; il se présenta plusieurs fois à la porte de Son Éminence, mais, apercevant quelqu'un assis à son cheTet, il se retira. Ce discret visiteur était Turenne ; voyant approcher la lin du cardinal, il cherchait roccasiou de lui parler sans témoin ; il voulait profiter du moment pour rappeler au mourant la pensée qu'il avait eue naguère de marier une de ses nièces avec Thérîtier de Bouillon.
Le projet datait déjà de fort loin. Les relations des Bouillon avec Mazarin se rattachaient à un événement grave dans les destinées de leur maison : à la veille d'être arrêté comme complice de Cinq-Mars, le duc de Bouillon avait offert à Richelieu de racheter sa tête en livrant au roi sa ville de Sedan. Richelieu consentit au marché, et, le jour même de l'exécution de Cinq-
Mars , il laissa le duc à Lyon , en tête à tète avec le
signor Mazarini. Trois jours après, Mazarini partait de Lyon, pour prendre au nom du roi possession de Sedan. Les clefs de la Tille lui furent remises par la du* chesse elle-même^ qui se retira en Auvergne avec ses enfants.
Plus tard le cardinal entra de nouveau en pourparlers avec madame de Bouillon ; il s'agissait d'une autre affaire , d'un projet de mariage entre leurs matsons; cette alliance resta longtemps comme à la veille de se conclure, mais TÉminence ne se pressait point d'en finir.
Si fiers que fussent les Bouillon * , il leur avait fallu céder le pas à d'autres, et leur tour n^était point arrivé quand le cardinal se prépara à quitter ce monde. Ils s'étaient fort piqués de ces ajournements. Turenne
s'était fait longtemps un point d'honneur de ne plus
parler de cette affaire : «Voyant le froid de Son Émi-
nence, dit un contemporain, il avoit fait le fier et ne s'étoit donné aucun mouvement; mais , quand il vit que la maladie étoit mortelle, il fit tout ce qu'il put
* L'oigneil et la fierté des Bouillon étaient proveibîales; V Histoire de la maison de la Tour d'Auvergne, par le oélèbie Balnze, donna Heu à cette épigramme :
Kntasser les ducs d'Aquitaine Sur vm\ de .Milan, de Guienue»
l surper la race et le nom D'Alfred, Aâtorgue, Barilion, Et KUMNiter de règne ea règne Jmqn'au tempe de Charles Madd; prest-ce pas de la Tour d*Attvergne Faire une tour de Babd?
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MARIE-ANNE ftlANCINL 359
pour se raccommoder avec son ami mourant* . «Turenne
enfiUy introduit dans cette chambre dont un pinceau fidèle nous a retracé les sombres richesses^ s'approcha du lit où le cardinal était gisauL : c*était Tavaut-veille de sa mort. Le guerrier s*émut à, l'aspect de ce pâle et maigre visage, si différent de ce qu'il Tavait vu dans ses beaux jours. Le pauvre malade se souleva en gémissant, pour embrasser celui dont Tépée avait relevé sa fortune, en lui disant qu'il voulait mourir son serviteur et son ami. 11 tira de son doigt la plus belle de * ses bagues, et le pria dé la porter en souvenir de lui. C'était le cas de montier son courage : ûer d'avoir un pareil témoin, le mourant se ranima pour réciter ces vers d'iloi ace :
Si fractus illabatur orbis^ Impavidum ferient ruinœ.
Mais Turenne , penché vers lui, attendit en vain qu'il abordât le chapitre du mariage : il n'en tut pas question dans cette dernière entrevue'. Le maréchal s'éloignait, la tête basse, quand il lui vint à l'esprit d'essayer d'un autre moyen, il alla trouver Fun des affidés de Mazarin, le souple et discret Ondedéi : le nom répondait bien au génie de cet insinuant person» nage. C'était un abbé italien que le cardinal avait fait évêque de Fréjus, et avec qui il vivait à l'aise et pen-
* Mfi?)!. de l'abbé de Choiari, coll. Petîtot, t. xuii, p. 204 etsuiv.
* On lit dans les Fragmenta àistuîiques dv Racine (t. iv, p. 407, édit. de Lefèvre) que Mazarin avait offert une de ses nièces en mariage à Turenne lui-même, à la condition qu'il se fit catholique. Il s'agissait d'Hoitensc, comme nous 1 avons vu plus haut, llichelicu avait aussi voulu donner à Turenne une de ses nièces.
360 LES MÈCES D£ MAZARIN.
sait plushaut qu'avec nul autre. Ondedéi était rhomme
des missions secrètes, des difficultés de famille : c'était le père Joseph de cet autre Richelieu, il avait eu la main dans les mariages des nièces de son j naître, et cette main avait reçu^ disait-on^ des cadeaux de noces assez brillants. Le duc de Mazarin, entre autres, lui avait promis cent cinquante mille livres s'il parvenait à lui obtenir Hortense. L'affaire ne réussit que trop bien; mais Ondedéi n'avait pas pris ses sûretés, et il se trouva dupé : l'homme aux scrupules ne lui donna rien, ne voulant pas, dit-il, se rendre complice d un fait de simonie. Ce fut ainsi qu'il mit d'accord son avarice avec sa conscience * .
Tureniie eut-il recuurs au puissant moyen de se concilier Ondedéi ? Nous ne pouvons l'assurer ; mais Tadroit confident prit à cœur les intérêts de la famille
* On troure dans les Entretiens de Coibert et de Bottin tout le détail de rintrigue de la Meilleraye avec révoque de Fréjus et la façon dont il dupa ce prélat. > Le marquis de la Meilleraye promit cinquante mille écus à Tevéque s'il pamnoit à conclure son mariage ; Tévéque 8*y employa activement; mais le cardinal, peu porté à cette union, opposoit toujours de nouveaux délais. Le marquis de la Meilleraye, croyant que révéquc ne trouvoit pas la somme suffisante et soutenoit froidement ses intérêts , lui écrivit un billet par lequel îl lui mandoit sans façon qu'il voyoitbien pourquoi son affaire n*avançoit pas : que e*étoit apparemment parce quMI avoit eu le tort de ne lui promettre que cinquante mille écus; qu'on trésor comme Hortense valoit infiniment davantage : c'est pourquoi il lui envoyoit une promesse de cent mille écos, en attendant qu'il pût mieux s*acquitter. » L'évé* que, par un mouvement de générosité, lui renvoya sa promesse et lui manda qu'il se trompoit dans le jugement qu'il faisoit de fuy; qu'il étoit content de la somme qu'il lui ayoit promise, et qu'il n'en demandoit pas davantage. » Coibert raconte ensuite comment le due de Mazarin récompensa la scrupuleuse délicatesse de l'évjgqae.
MABI&ANNE MAKCINI. 361
de Bouillon, et il profita des derniers instants de son maître pour remettre sur le tapis cette affaire du mariage ^ . Ce fut en yain : le cardinal, presque agoni* sant, ne voulut rien écouter : cette alliance ne le tentait point. La maison de Bouillon était-elle trop peu de chose pour Tambition de ce mourant ? La parole lui revint pour répondre que sa nièce, avec ses quatre cent mille écus comptant et le gouvernement d'Auvergne en sus, ne. manquerait jamais de mari. Soit qu*il fût piqué contre les Bouillon, ou qu'il regardât comme un pis-aller laeheux le neveu de Tureiine, rhéritier des princeç^de Sedan, il résista jusqu'à la fin aux instances d'Ondedéi. Chose étrange aussi, de voir cette iière maison de Bouillon se courber si bas devant cette grandeur expirante ! Etait-ce le moment de courir après ralliauce des Mancini? Comment le fantôme de Mazarin imposait-il encore à ce point? Rien ne pourrait mieux donner l'idée de sa puissance et du prestige qui l'entourait encore. Lorsqu'il disposait de l'État, des gouvernements^ des commandements, des gràees, qu'il ait vu les plus superbes chercher son alliance, on le conçoit; niais son règne allait finir, et le charme durait toujours !
Les quatre cent mille écus, joints au gouvernement d'Auvergne, étaient bien quelque chose, sans doute. La maison de Bouillon se trouvait obérée , comme bien d'autres, après la Fronde; le gouvernement d'Auvergne, d'ailleurs, était fait pour plaire à des princes
« Jfem. d€ tabbé de Choisy, coll. Petitot , t. xtm, p. 304 et 205.
qui étaient orgiaairQs de ce pays. C'eût été chose encore assez tentante que de s*alUer aux Vendôme,
aux Modène, aux Conti; mais le cardinal mourut sans donner aux Bouillon cette joie, et la plus jeune de ses nièces rcbta sans établissement. Il n'y avait, en réalité, point de temps perdu , car Marianne n'avait encore que treize ans. Elle avait été amenée de Rome en France après ses sœurs ' . Madame Mancini, obsédée de ses pressentiments de mort prochaine, Youlut revoir cette enfant. Que Mariauiuj ait cLc jjlacée, comme Marie et Hortense, au couvent des hUes de Chaillot, il n*en est point question ; la mère aima mieux sans doute la garder près d'elle. On la confia, ainsi que ses sœurs, aux soins de madame de Venelle ; son éducation se fit donc au Louvre et au palais Mazarin, où son esprit précoce et sa gentillesse tirent l'amusement du cardinal et de la cour. Son Éminence, quand elle était en belle Immeur, faisait à Marianne de singulières niches : en voici un trait qui étonnera peutêtre; il était dans le goût du temps.
La cour se trouvait à la Fère ; le cardinal , une
* Les vers suivants d*ime épltre de Scarron ont au moins le mérite de fixer au i'' septembre 165$ la date de Tarrivée à Paris de Marie- Anne Mancini et de son frère Alphonse.
La deinoisellf Anin' Manciae, Qu'on (lit (Hre toute divine ,
i'uur tom les attraits infinis , Que la nature en die a mis, £t le sieur Alfonse , son frère ,
Viennent , dit-on , en celte viUe Voir la (Iticliesse de Mercrpur, Leur bieii-aiiuée et chère su;ur.
MARI£-ANK£ BIAMCUII. 303
après-dînée, se mit à plaisanter sa nièce sur ses ga«imiàf il alla jusqu'à lui dire qu elle était grosse. Marianne se fâcha tout rouge ; et Toncle de s'en amuser, si bien qu'il conlinua la plaisanterie. On rétrécit les robes de Tenfant , pour lui faire croire que sa taille s'arrondissait; ses colères divertissaient toute la cour. Il n*était question que de son prochain accouchement^ et Marianne, un beau matin , trouva dans ses draps un enfant qui venait de naître. 11 lui fallut bien con> venir alors de sa maternité : elle jeta des cris de dé* sespoir, et fit chorus avec son nouveau-né ; elle assurait fort qu'elle ne 8*était aperçue de rien. La reine alla faire sa visite de cérémonie à l'accouchée, et voulut être la marraine. Toute la cour, en grande pompe, vint la voir et défiler devant son lit, selon Tétiquette. « Ce fut un divertissement public, dit Hortense dans ses Mémoires. On pressa Marianne de déclarer le père de Tenfant, et elle répondit que ce ne pouvoit être que le roi ou le. comte de Guiche, car elle ne voyoit que ces deux hommes-là qui l'eussent embrassée * . » Hortense, un peu plus âgée, était au courant de la chose et en riait de tout son cœur. Telles étaient les plaisanteries du temps, et la manière dont on formait Tesprit des petites fdleâ.
'Marianne, du reste, était précoce en bien des cho** ses : à Tage de six ans elle faisait des vers; ses chansons et ses bons mots couraient déjà, et elle était, à la
< Métn, de ia ducliesse de Maaarin (0£uTr. de Saint-Réal, t. m, p. 558).
361 LES MÈC£S D£ MAZâRL^.
cour, un petit personnage. En qualité de Mnse, elle patronnait les poètes, ses conirères, qui ne manquaient pas de célébrer
Marie-Anne de Mancini, Fille d^un mérite infini.
Elle savait tout le prix, de Tencens qui lui était offert, et y répondait par des marques auxquelles les
auteurs étaient fort sensibles. L'uu d'eux nous apprend, en effet.
Que cette naissante beauté^ Où luit tant de vivacité.
Et dont si jolie est renfance.
L'oblige à la reconnoissance.
il ajoute, en iusistaut sur ce point délicat :
Je ne l'estime pas en vain !
Chaque fois que je vais au Louvre, Dans son procédé je découvre Qu'elle a de la bonté pour moi.
Dans la cour de notre monarque Elle me connoit et remarque; J'en ai souvent quelque regard Et me dit aussi : Dieu vous gard
Le cardinal , lorsqu'il partit pour la conférence de rile des Faisans, désirait emmener ses nièces Hortense
et Marianne ; mais Marie, l'exilée de Brouage, ne voulut pas les laisser partir, et Tonde se résigna généreusement à ce sacrifice. C'était renoncer pourtant au
* Loret, Muze historique, lîv. vu, 29 janvier 1656.
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MABIE-ANNE MANCINL 305
plaisir de faire encore à Marianoe quelque bonne plaisanterie. Cet agréable passe^temps lui manqua an
milieu de ses grands soucis d ariLiu es. Marianne, pour dédommager son oncle, mit en œuvre tous ses talents et lui écrivit des lettres en vers ; il y applaudit fort. Cependant il lui répond, un certain jour, « qu'à mesure que la' raison lui vient, elle manque de rimes * . » Mais le politifpacî tirait parti de toutes choses : Marianne rinformait, dans ses lettres, de tout ce que taisait sa sœur Marie, dans ce temps oii la passion du roi pour elle donnait à l'oncle de grands soucis. On a déjà vu Mazarin prêter l'oreille au caquetage de sa nièce Olympe ; Marianne, de même, lui rapportait ce qu'elle entendait à Brouage, et comment ses sœurs se cachaient d'elle et la renvoyaient toujours. Sans doute elle écoutait aux portes, dans Tintérêt de sa gazette; elle faisait sa police en vers. Nous n'avons à reproduire ici aucun échantillon de cette poésie indiscrète; à défaut de cela, nous citerons quelques lignes de sa prose, oix le caractère commeni^e à poindre assez bien; Marianne écrit au cardinal :
«... Pour nouvelles, je vous dirés que je suis bien fâchée de vostre éloignement , et... de celui du Roy; et moy.plus que les autres, car j'aime fort le Koy. Sy vous voulés sçavoir encore des nouvelles, ses (c'est) que madame de Yenel et moy avons faict des chansons, que je vous écrirés au premier jour; que la Reine a
* Lettres fius, de JHaaarin à madame de FeneUe» (Biblioth* DuLouvaB.}
trouvés (la mienne) admirables et celle de madame de Venel effroyable... Et pour nouvelles vous sçaurez qu'on sansnuy (s*ennuie) fort... Mes sœurs ne vous escrives point par ce qu'il n'ont point l'esprit de vous (faire) une lestre et enrage quand je vous escrit. Vené bientost, bieniost... Monseigneur, je vous prie de me pardonnée si je né point my Vostre Éminence, et je vous prie de faire bien mes compliments 'au Roy, et faict moy réponce à cet bel lestre...
a Vostre très humble servante,
a Mademoiselle MariaiNïnë. y>
Cet bel lestre nous montre une précocité, une intrépidité d'amour-propre, qui s'expliquent en ce que Marianne était l'enfant gâtée de la reine, de son oncle, et par conséquent de toute la cour ; elle était toujours
en scène et toujours applaudie :
Son Éminence, à ce qu'on dit^ Fait si grand cas de votre esprit Qu'il vous traite de nièce aînée *
Marianne, comme ses sœurs et avec plus de succès,
jouait sou rùle dans les balle Ls du roi ;
Cette nièce jeune et jolie, Dont l'origine est d'Italie, Fille de singulier renom Dont Marianne est le beau nom , Ayant cent agréments en elie^
* CEuvres Jhttitlon, p. 90. 'Paris, 1668.
MARIE-ANNE MAKCINI.
Et tellement spirituelle Qu'icelle à l'Age de six ans (3iarmoit roi, reine et courtisans >.
Le piquant de sa physioiiomie, sa grâce originale, et 9 de plus, un aplomb à toute épreuve^ valurent à Marianne un succès complet dans ces divertissements de cour. Elle brilla fort dans le ballet des Saisons qui fut monté à Fontainebleau j et dansé par le roi , en 1 66 1 • « C'est d'elle que Benserade fait mention dans ces vers :
Cette petite Musc, en charmes, en attraits,
N'est à nulle autre inférieure ;
Aussi pas une n'eut jamais Et Tesprit et le sein formés de si bonne heure K
Elle avait alors de douze à treize ans. Le cardinal était mort sans avoir conclu son mariage ; mais la maison de Uoiiillon ne se rebuta pas, et Tu renne profita de la pai& et de ses loisirs pour recommencer ses démarches. Ondedéi , liomme précieux , gagné par les Bouillon , y employa son savoir-faire et sou crédit auprès de la reine-mère; il était au fait de bien des secrets, et avait tout ce qu'il i'aut pour être écouté. Aune d'Autriche prit cette affaire à cœur, et Maiiaune Mancini fut fiancée à Maurice-Godefroy de la Tour, duc de Bouillon. Le mariage se fit le 22 avril 1GG2, à l'hôtel de Soissons, devant le roi et les deux reines, et fut célébré par de brillantes fêtes.
* Muze historique) 22 a>Til 1662.
^ Œuvres de Benserade, t. m, p. 20â, édit. 1698.
aea les îhèces de mazabin.
Le neveu de Turenne, jeune militaire fort méritant par sa bravoure, mettait tout son zèle à bien servir^ mais il avait peu' d'aptitude aux exercices de Fesprit* Il ne fut point entraîné dans le courant, et vécut en dehors de la vie et des plaisirs de sa jeune femme.
Madame de Bouillon , au milieu de ses grandeurs, resta toujours en commerce intime avec les beaux esprits; Serrais, Benserade, madame Deshoulières, Ménage, et d autres, formaient le fond de sa clientèle. Cette duchesse de quinze ans, qui faisait des vers, présidait à l'hôtel de Bouillon sa petite académie*. Son esprit curieux s'intéressait à tout; le latin même ne lui fit pas peur :
Tout vous duit, rhistoire et la fabie^ Prose et vers, latin et françois^
lui écrivait la Fontaine. Elle continuait de briller aussi
dans tous les ballets, oii elle déployait sa vivacité et sa grâce. Dans celui de la Naissance de Vénus^ elle parut en néréide, et y fît admirer, au sortir des ondes, sa magnifique clieve^ure; aussi Benserade n'oublie*t-ii pas de nous dirè^da-éssa^prose.rimée:
.-<^uf elle avoit les cheveux
Les plus longs^ les plus ûûs, les plus épais du monde.
Au mois de janvier 1665, madame de Bouillon eut un ûls; et son mari, plus embarrassé que sa femme de
* L'hôtel de Bouillon était alors situé dans la rue Neuve des Petits-Champs, à peu de distance des hôtels de Soissons et Mazarhi; les Bouillon habitèrent plus tard .sur le quai Malaquais. Voir V^ip* pendice (M).
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MARIË-ANNE MA^CLM. 309
ses loisirs, se décida à laller guerroyer en Hongrie contre le Turc, sous Montécuculli. La duchesse, petidant tout ce temps, quitta Paiis ; elle dut se rendre à Chàteau^Tbierry, Tune des résidences des Bouillon; c'était un duché-pairie qu'ils avaient eu, avec d'autres domaines , en échange de leur souveraineté de Sedan. Ainsi confinée dans son antique château , madame de Bomlion était sans doute en peine de gens d'esprit qui remplaçassent sa petite cour parisienne, quand une rencontre lui vint à point ; la Fontaine lui fut présenté. Il était revenu dans sa ville natale, désorienté et mallieureux de la catastrophe du surintendant, son premier Mécène. Bien qu'il eût alors quarante-quatre ans, sa réputation n'était point faite; il n'avait publié qu'un très-petit volume, contenant Jocofîc/e^ la Matrone d'Éphèse et quelques poésies ; il avait fait imprimer aussi quelques fables * . Ce fut une heureuse rencontre pour le poëte, et un coup de fortune pour son génie. 11 trouva , près de cette grande dame de seize ans, l'aiguillon qu'il fallait à sa paresse, et un sentiment vif de ses qualités véritables. Ce fut elle qui lui mar- (pLci la route dont il ne devait pas s'écarter j elle le poussa résolument à composer des fables, et sa prompte imagination lui en fournit plus d*un sujet.
Dans ce palais Mazarin, où le cardinal avait assemblé une véritable ménagerie, Marianne et ses soeurs vivaient en grande intimité avec ce peuple d'animaux,
* Ce ne Tut que trois ans plus tard, en 16()5, que parut le premier recueil des fables, contenant les six premiers li>Tes.
370 LES MÈCES D£ MAZARLX.
et ce fut un goût qu^elles gardèrent. La duchesse pou*
^ ait (iuiic offrir chez elle à suri poëte un vaste champ d'observations. Ce fut elle, et non madame de la .Sablière, qui surnomma la Fontaine le Fahlier; et c'était caractériser d'un mot sa vocation. La Fontaine, en effet, stimulé par sa protectrice, travailla si bien sous ses yeux qu'il publia , deux ans après, les six premiers livres de ses fables : son tardif génie fructifiait enfin. Mais il faut tout avouer : ce ne sont point des fables seulement que la duchesse de Bouillon poussa le poëte à composer. De Retz prétend que Mazarin avait plu à Rielielieu et à ses collègues « par des contes libertins d'Italie». Ces contes-là, en effet, avaient été mis en grand crédit, quel que fût celui qui leur eût ouvert la porte : les gens de cour apprenaient Titalien pour lire Boccace et Poggio, comme on le fait aujourd'hui pour chanter une cavatine. La duchesse de Bouillon, élevée dans le sans-gëne des bouffonneries italiennes, prit plaisir aux récits que la Fontaine avait tirés du Décaméron^ c'est un goût que nous n'avons plus, mais son temps l'explique et l'excuse. Des femmes plus sévères que Marianne s'en amusaient comme elle ; madame de Sévigné et sa rigide fille ne se gênent pas pour en parler dans leurs lettres. La Fontaine, chargé de désennuyer sa rieuse châtelaine, grossit donc le recueil de ses contes aussi hieu que celui de ses fables. Ce n'était pas sans doute à l'époque où elle avait seize ans que madame de Bouillon monlia an goût si prononcé pour cette littérature légère ; elle n'encouragea ce badinage que
AIAR1£-AN2(£ MANCLM. 371
plus tard, et comme diversion à d'autres travaux.
Ls^ Fontaine^ que Saint-Simon trouvait « si pesant en conversation» (il n'avait pu le connaître que dans sa vieillesse) , avait été généralement recherché des femmes. 11 aimait de prédilection leur société^ et il y avait passé sa jeunesse, ce qui explique aisément les grAces, les délicatesses féminines et toutes les flexibilités de son génie. Cet homme, que Ton nous peint si déborinaire, avait été un galant à lionnes fortunes. A cinquante ans et plus, il n'avait pu renoncer à ses faiblesses ; c^était à cet âge-là qu'il laissait tomber, dans ses vers, ce charmant et trop sincère regret :
Ah î si mon cœur encore osoit se renflammer I Ne sentirai-je plus de charme qui m^arrête? ^ Ài-je passé le temps d'aimer?
11 paraît que non ; car des autographes indiscrets, que Ton peut se passer la fantaisie de lire * , témoignent que plus lard encore le Bonhomme était épris d'une dame dont il obtint les bonnes grâces : il avait à peu près Boixante*sept ans ; le beau Racine avait quitté plus tôt les amours profanes. La Fontaine, comme on voit, sut tirer parti de sa renommée ; il n'avait fait autre chose que d'aimer et de chercher à plaire ; s'il était capable de quelque effort, c'était auprès des femmes, et sa conversation avait sans doute avec elles des agréments'. Habitué aux douceurs (Je ce commerce fa-
^ Voy* BiBLiOTH. iicp., Mss. — Œuvres de la Fontaine: Lettres de madame Ulrich, t. vi, p. 553 et suîv. s « Le commeTce de cet aimable homme, dît une femme qui Tavalt
ciLe, il n y portait point l'ennui et la gèue qu'on lui voyait au milieu des hommes du monde et des beaux
€S])rits.
Madame de Bouillon , par mille attentions aimables , cfaarma le poëte sujet à de telles tentations.
Cette grande dame si attrayante de vivacité et de jeunesse, cette beauté superbe et piquante , mit toutes ses coquetteries à captiver, à inspirer ce rare et immortel esprit; elle y réussit peut-être plus encore qu'elle ne le voulait. Dans sa princière demeure, sous les cbaruiilles de son grand parc, on se la représente assise au milieu de ses dames, écoutant les récits du Dccaméron. Florence, à coup sûr, n'eût point offert à Boccace, parmi ses femmes groupées de la villa, de . plus gracieuse tète et de pluâ attentive que celle de Marianne.
Ce n'était point, comme Hortense, une beauté à Tantique : elle était plutôt expressive et jolie ; son nez retroussé , ses yeux brillants d'esprit , son ûn sourire faisaient le charme de sa physionomie. 11 y avait une grâce infinie dans ses mouvements , et {lariois dans Tair de sa démarche une ûerté souveraine. On vante sa taille, ses petits pieds, quVlle aimait à laisser voir, ses belles mains, son teint éclatant et sa magnifique chevelure. Qui pourrait, comme La Fontaine, nous peindre ces belles choses ?
trèHnâmemeiit connu, faisoit autant de plaisir que la leetore de ses
lims Il étoit admis chez tout ce qu'il y a de meilteur ea France.
Tout le monde le désiroit » (Portrait de M* de la Fontaine ,
par madame Ulrich; Œuvres posthumes.)