MARIE-AI!INE MAISCLM
Peut-on s'ennuyer en des lieux Honorés par les pas^ éclairés par les yeux D'une aimable et vive princesse
A pied blanc et nii^iiun, h brune et longue tresse? Nez troussé, c'est nn chai me eacor, selon uiun sens; C'en est méiue un des plus puissants.
Pour moi, le temps d'aimer est passé, je l'avoue
La mère des Amours et la mère des GrÀces^ C'est Bouillon; et Vénus lui cède ses emplois
Comme on ue pouvait se dispenser d'introduire, la fiction jusque dans les noms propres, le poëte
baptisa la duchesse du nom d'Olympe, au risque de prêter à la confusion avec la véritable Olympe, sa sœur :
Qu'Olympe a de beautés^ de grâces et de charmes! Elle sait enchanter et Tesprit et les yeux. Mortels^ aimez-la tous! Mais ce n'est qu'à des dieux Qu'est réservé Fhonneur de lui rendre les armes K
M. de Bouillon, au retour de sa campagne contre les Turcs, fit comme ces chevaliers qui couraient délivrer leur belle de la tour ou quelque enchanteur la retenait : il s'en alla tirer sa femme de son castel et la ramena à Paris. La Fontaine y suivit sa protectrice, , qui le fit connaître à ses sœurs, mesdames de Soissons et Mazarin, à son frère le duc de Nevers, qui hantait aussi les Muses, et à son beau-frère le duc d'Albret ,
* OËuvres de la Fontaiae : Letti^e à madame la duchesse d^ Bouillon, t. Yi, p. 491, édit. de Walckenaer. 2 /t/., ibid,, p. 490.
^74 L£S KIÈŒS DË MAZABUi.
spirituel, érudit, qui fut, à vingt-six ans, le cardinal de ilouilloQ. Elle fit mieux eacore, l'adorable patronne : elle fit obtenir à son poëte une place de gentilhomme de la cliaiiibre aupi ts do Madame, l'aimable llenriette.
L'hôtel de Bouillon devint le rendez«vous des poëtes, des beaux esprits : Molière , la Fontaine , le vieux Corneille, s'y rencontraient avec Turenne, les princes et les plus grands seigneurs. Ce Turenne à Toeil sévère, qui avait la mine d'être si sage . aimait aussi les poëtes égrillards et les lectures de l'hôtel de Bouillon. «M. de Turenne aimoit naturellement la joie,» nous dit le maréchal de Gramuut, son ami. Qui ne connaît d'ailleurs ses faiblesses, et comment il se laissait, à soixante ans, dérober un secret d'État * ?
Il ne faut pas trop interroger, dans ce grand siècle, la vie intime des héros, et mettre en tiers la postérité entre eux et leurs valets de chambre. D'un autre côté, sied-il tout à fait de juger ces mœurs sur les idées et les règles d'un autre temps? Tout se tient et s'enchaîne dans la société et dans la vie : des époques troublées, comme la Fronde et la Ligue, des jours de luttes et de complots, comme le règne de Richelieu, agissent diversement sur les âmes et y remuent toutes les passions u la l'ois. L'homme s'y sent porté à aimer comme à haïr. Après de fortes secousses, trop éprouvé par la
* Voy. les Mém, de l'abbé de Choisy, p. 354, sur Taventure de Turenne avec la jeune marquise de Goaquin.
Le cardinal de Retz nous dit sans façon que Turenne entretenait à Paris, pendant la campagne de 1655, une jolie grisette dans la rue des Petits-Champs.
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MâRI£-àNN£ MA^'CIM. 375
canse qa^il sert, il cherche une femme et des dévoue*
ments plus tendres; il a besoin de renouveler son âme, et d'y faire vibrer des cordes nouvelles.
Ces époques ont cela de particulier que le désordre des passions et des mœurs n'y abaisse pas les sentiments, n'y dissout point les caractères, comme il arrive aux longues époques de l epos. C'est en quoi la galanterie sous Louis XIU diffère de la corruption sous Louis XV. Les courtisans d'Anne d'Autriche avaient joué leur vie contre Richelieu ; leur sang coulait dans les duels et dans les combats. Le péril pour eux était à côté de l'amuur qui en était souvent la récompense. Si déréglés qu'ils nous paraissent, ils n'étaient point vils assurément : un accent héroïque vibrait dans leur langue habituelle ^ le sublime alimentait leur théâtre et leurs romans; chaque jour ils versaient des pleurs devant les héros de Corneille. Ils vivaient, parmi les précieuses, dans un idéal de délicatesse et d'honneur. Le romanesque de leurs senlunciiLs les retirait souvent des amours vulgaires ; là encore ils visaient à la grandeur.
Ces fenmies, ces belles pécheresses que nous avons rencontrées , si elles cédaient aux séductions , se relevaient aussi avec une force héroïque ; on parlait autant de leurs pénitences que de leurs fautes, et la religion trouvait des saintes dans ces héroïnes de l'amour. ÎS 'est-ce pas ce contraste de grandeur et de faiblesse humaine qui nous captive, et qui est l'attrait immortel de ce monde évanoui ?
La duchesse de Bouillon tenait le sceptre de l'esprit
376 LES MkCES D£ MAZABIN.
pios hardiment peut-être que ne Pavait fait madame de
Rambouillet; car elle n'était pas âimpiement juge du tournoi, elle se mêlait aux combattants : elle composait elle-nième, elle versiliait ; mais surtout, et mieux que nulle autre, elle disputait. Personne ne se mêla tant de théâtre , de littérature , et ne prit feu plus qu'elle dans tous les démêlés de la république des lettres :
Les Sophodes du temps et I^llustre Molière
Vous donneiU toujours lieu d'agiter quelque point; Sur quoi ne disputez-vous point * ?
Hélas 1 il en faut Tenir, à propos des Sophodes , à
cette fâcheuse histoire où Marianne ht preuve de plus de courage que de lumières. Madame Deshoulières avait présenté à riiTitel de liuuillon nu poète de ses amisy Pradon. Les ennemis de liacine travaillaient tous à sa réputation ; ses pièces d'ailleurs étaient du goût de bien des gens. Il eût partagé avec Cotin les applaudissements de l'hôtel de Rambouillet; à Thètel de Bouillon, il fut teté connue la Fonlauie.
Racine devait donner sa Phèdre, sujet que Pradon avait également traité : on prit fait et cause, il va sans dire, pour Tami de la maison; car les coteries n'en ont jamais fait d'autres. Peut-être la duchesse, ûdèle comme madame de Sévigné à son vieux ( urneille , n'aimait-elle pas dans Racine un rival qui s'élevait près
* Œuvres de la Fontaîno : Lettre à madame la duchesse de Bmlilon, t. VI, p. 536.
AIAR1E-A>.\£ -MA.NCi.M. 377
de lui. Nous n'avons pas la preuve bien sùré de ceci; mais qu'on nous le passe, pour riionrieur de notre héroïne. X)ans tous les cas^ elle était intrépide pour ses amis, et se jetait à corps perdu dans la mêlée. Quand la Phèdre de Racine fut représentée , la vaillante Bouillon loua la salle tout entière pour six représentations, et elle lit tomber la pièee. Elle paui des gens pour y siffler, peut-être en paya-t-elle aussi pour y dormir : cela lui coûta plus de quinze mille livres. Elle n'y regardait pas lorsqu'il s'agissait de pareilles affaires. Le coup monté contre Racine ne s'arrêta point là : on chanta sa défaite dans le cénacle de l'iiùtel (îe Bouillon ; on y rima un sonnet, dont madame Deshou* lières, ouvertement hostile à Racine , fut présumée l'auteur ' . Alais cette boutade satirique a bien l'air d'être née au milieu des feux croisés d'une conversation joyeuse, où chacun à l'envi décoche son trait. La militante Marianne n'y aurait-elle pas mis un peu du sien?
L'intrigue ourdie en faveur de Pradon ne iui prolila guère. Sa pièce, si fort épaulée, tomba après quinze ou seize représentations, et le bon goût reprit le dessus. Le pauvre Pradon fut, au demeurant, la victime de cette affaire malencontreuse, puisque son nom en fut couvert de ridicule et de mépris. 11 n'était pourtant pas sans talent , et il prit sa revanche par sa tragédie de Régiilits^ oii Eaiou eut un grand snccès, et qui demeura plus de trente ans au répertoire. Mais
* Voy. Philippe Mancini, duc de Nevers,
PradoD non est pas moins resté comme le type du méchant poëte, pour avoir été le héros d'une coterie qiiî se servit de lui en vue de faire outrage à Un maitre de l'art.
Ce fut là un jour néfaste dans la l)rillante vie de madame de Bouillon ; mais elle connut aussi d'autres traverses. Elle n'avait pas que la passion des vers en tête ; cette fille de l'Italie était sujette à de plus périlleux entraînements. En fait de mari, elle n'était point aussi mal tombée que sa sœur llorteuse, car le duc de Bouillon n'avait pas l'iiumeur incommode ni les fâcheux travers de M. de Mazarin. C'était, quoiqu'il fut grand chambellan , un vrai militaire, de l'espèce de son beau-frère le comte de Soissons, qui n'était point jaloux et ne traînait point sa femme avec lui dans les campagnes lointaines. Mais le brave duc, à part ses prouesses, brillait peu parmi les gens d'esprit dont sa maison était le rendez-vous. Tant de con\ ersations pouvaient bien le fatiguer un peu ; et il laissait sa femme tenir tête à ses illustres liotes, pour s'en aller à Château-Thierry ou à j\avarre, dans ses domaineS| courre le cerf et le loup. Il était infatigable :
Vous saurez que le chambellan
A couru cent cerfs en un an
Ce tueur de cerfs, qui, dès qu'il voyait jour à mieux faire, disparaissait pour aller courir sus aux
< La Fontaine, Œuvres : Épttre à la prîneem de Bavih'e, 1669, t. \i, p. 86.
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MARJ£-AJiiNË MANCUil. 379
Turcs OU aux chrétiens, s'embarrassait peu de ce que devenait sa femme en son absence ; ils ne vivaient point de la même vie. Le duc de Bouillon avait plusieurs frères : l'un d'eux, le duc d'Albret, appartenait à l'Église; ses études avaient eu un grand éclat , et ce neveu de Turenne devint cardinal dès qu'il fut consacré prêtre. Par son esprit, par sa ligure, c'était un homme des plus brillants ; il aimait, autant que sa belle>sœur, les livres et les conversations élégantes; il n'avait pas plus peur qu'elle des contes joyeux du Bécamérm, 11 encourageait et patronnait la Fontaine ^ qui le porte aux nues. Ce prince de l'Église et du Parnasse, éloquent, instruit, magnifique, faisait les beaux jours de l'hôtel Bouillon pendaiil que son frère était a ciiasser le cerf dans ses bois. Attirés Pun vers l'autre par les mêmes goûts, recherchant les mêmes plaisirs, le beau cardinal et Marianne vivaient naturellement dans une très-grande intimité. Il en courut des bruits fâcheux ; mais la médisance n'a pas pi is soin de nous fournir des preuves qui les justifient.
On n'en peut dire tout à fait autant d'une aventure dont les suites furent regrettables pour la renommée de la trop séduisante Bouillon : la famille de son mari, dont Turenne se trouvait le chef par son âge et par l'ascendant de sa gloire, l'obligea d'aller passer quelque temps dans la retraite. Ainsi, vers la même époque à peu près, les trois sœurs, Marie, llortense et Marianne, se trouvaient sous les grilles du couvent pour quelques motifs pareils. Le comte de Louvigny, fils cadet du maréchal de Gramont, fréquentait l'hôtel
Bouillon , et ce bel étourdi s'était trop occupé de la duchesse*. Ëlle se vit donc forcée, à la suite de quelque fâcheux bruit, d'aller faii'e au couvent de Montreuil des réflexions salutaires. Elle était bien d'humeur à prendre la chose comme la joyeuse Horteuse, et à jouer aux religieuses quelques bons tours.
Après un court exil elle reparut à Paris, iière et charmante, en riant probablement plus que personne de sa mésaventure. Ëlle y reprit son rôle brillant de protectrice des poètes, ses belles conversations, et tous ces plaisirs de l'esprit qui sont encore les moins dangereux. Les fils de sa sœur Laure, les princes de Vendôme, grandissaient et vivaient à Thôtel de Bomilun; ils y contractèrent ce goût des petits vers et des chansons qu'ils firent fleurir dans leur bachique séjour du Temple. Le duc de Nevers était naturellement aussi l'un des fidèles de cette maison , quand il lui arrivait de poser le pied en France. Depuis les traverses et la dispersion de ses sœurs Marie et Hortense, il se con sacra davantage (en qualité de poëte, entendons-nous î) à sa sœur Marianne. Son beau-frère de Bouillon était
' Nous ne pouvons qu^indiquer à peine ces couplets qui coururent alors:
Pour plaire à la n\ mplie liouillou Louviguy compte bicu des charmes.
Ifalienoe de nation ,
Sanâ (léinentir son orl;^îney On voit la petite îîouillon Savante au métier de Cyprine.
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MARI£'Â^.\£ iMA^CIM. 38t
moins ombrageux que M. de nnzarîn, et il laissa, sans le traduire en justice, le bon Nevers chauler à sou aise la beauté piquante et tous les agréments de sa sœur.
De Marseille, où il attendait des vents propices pour prendre la mer, le poëte adressait à Marianne des chansonnettes et des épttres :
Écoutez^ nièce de Jules!
Je vous aime, ma sœur^ et j atteste les dieux.
Qui percent de mon cœur le plus secret mystère. Que vous êtes vraiment (le mien ne le peut taire) Celle parmi mes sœurs qui me revient le mieux.
Ouï, nous soinnics, quoi qu^on en die.
Moi le plus sage, et vous la plus jolie l
Voilà rinconstance du poëte ! 11 avait pourtant dé« claré Hortense «plus belle que Vénus ». Malgré tout, ne juge-t-il pas assez bien Marianne, cette enfant gâtée dé sa muse, lorsqu'il ajoute :
Mais l'on vous aime trop, et jamais sous les cieux On n'en vit une si légère î
Cette lettré est bien longue; adieu.
Mes baise-mains, je vous en prie, A messieurs de Vendôme, à messieurs de Ghaulieu.
Messieui's de Vendôme, et leur intendant Chaulieu, appliquaient en grand, dans leurs demeures du Temple et d'Anet , les joyeuses maximes de l'hôtel de Bouillon. La tante n'avait pas peur de ces soupers où les neveux, le verre à la main, improvisaient leurs couplets galants et bachiques, où leurs convives les traitaient sans façon d'Altesses. chansonnières. Nevers, Tonele
382 UîS MÈCES DE MAZARLX.
de ces amphitryons, accompagnait sa sœur à l'hôtel de Vendôme et au Temple, exposée là à en entendre de belles; mais la déesse Bouillon aimait l'esprit à tout risque. Eh ! que n'eût-elle pas fait pour s'en donner la joie ? Ces irrespectueux Vendôme, dans leur verve intempérante, adressaient force propos d'amour à leur tante, qui en riait de son plus fou rire. Cela, du moins, ne tourna pas au tragique, comme la passion de Philippe de Savoie pour sa tante Mazarin. L'Italien Nevers, quand il était à Rome, loin de cette société trop française, entretenait sa sœur de tous ces agréables souvenirs :
Le bel abbé, Taimable et le prince blondin.
Ce grand bailli d'Anet, chasseur iiifatic^able.
Courtisan par plaisir, philosophe par goût.
Si tous les quatre encor nous nous trouvons à table^
Vous avec votre air enfantin^
Délicieuse Mamilionne^
C'est ainsi que frère et neveux écrivaient à la duchesse de Bouillon.
Si les fantaisies de Vesprît la conduisirent au Temple, les curiosités de riuiagination l' entraînèrent ailleurs. Son père faisait de Vastrologie, sa mère y croyait, et Marianne avait été bercée de ces contes. Elle avait vu son oncle aussi occupé d'horoscopes, de prédictions, que de ses plus sérieuses affaires. Colbert et tout l'entourage donnaient dans ces idées ; Ondedéi correspondait de tous côtés avec les astrologues, et vingt ans après, évêque de Fréjus, il adressait en-
MABIE-ANNE MANCINI. 383
core à Coibert un horoscope qu'il recevait d'Italie' . Le cardinal, malgré de sincères efforts, n'avait guère su duiiiier d'autre religion uses nièces. La Foulaiue, à la vérité y avait combattu dans ses plus beaux vers cette croyance , qui de son temps n'était pas morte ^ ; et c'était une réponse peut-être à l'hôtel de Bouillon. La duchesse aussi était souvent témoin y chez sa sœur Olympe, de ces évocations d'esprits dont nous avons parlé. Son imagination en fut frappée; un caprice la conduisit chez la Voisin, et elle fut citée à comparaître devant la chambre de rArseual. Cependant madame de Bouillon ne se vit point décrétée de prise de corps, comme Olympe, le maréchal de Luxembourg et bien d'autres; elle fut simplement interrogée. 11 existe de ce dialogue entre elle et la justice deux versions que l'on peut consulter. L'une nous est fournie par madame de Sévigné, l'autre est l'acte dressé par les juges : ce 11 est dune pomt la même langue. Voyons ce que dit la justice d'abord.
La Voisin, interrogée sur ses relations avec madame de Bouillon, ne la chargea pas beaucoup; elle dit que la curiosité seulement l'avait attirée chez elle. Mais un complice de la Voisin , le Sage, prétendit que la duchesse avait demandé du poison pour se défaire de son mari, afin d'épouser son neveu, le duc de Vendôme. Madame de Bouillon comparut à l'Arsenal le 29 janvier 1 680 ; son interrogatoire, rendu dans un style dont
* Lettre à Coibert. Voy. Correspondance aUministr,^ publiée par M. Guillaume Depping , t. iv.
' L'MtrolQgue qui se laim tombir dam un puits.
384 LES MÈŒS D£ BIAZARIN.
il faut faire grâce, affirme que ce fut la Voisin qui se présenta chez elle pour lui proposer ses services, et en lui vantant le savoir*faire de Tun de ses acolytes. La ducliesse en parla au duc de Vendôme et à ïahhé de Chaalieu, qui furent curieux de voir cet homme. lis s'y rendirent vn carrosse à six chevaux, et demandèrent à cet individu, qui était le Sage, ce qu*il savait faire d^extraordinaire. Le sorcier leur [)ropo8a d'écrire quelques questions sur un papier ; le duc de Vendôme prit la plume, et demanda si le duc de Beaufort était réellement mort et on était le duc de Nevers. Le billet ayant été cacheté, le Sage le lia avec un fil de soie, y mit du soufre avec des enveloppes de papier; puis il chargea le duc de Vendôme de le brûler lui-même, en disant à madame de Bouillon qu'elle retrouverait chez elle ce billet brûlé dans une porcelaine. Elle chercha donc, mais ne trouva rien. Vendôme et Chaulieu voulurent recommencer Texpérience, qui ne réussit pas mieux ; ils en furent ainsi pour leur argent. La duchesse trouva la chose si ridicule « qu'elle la récita, ditelle, à plusieurs personnes, et la manda même à M. le duc de Bouillon , qui étoit à Tarmée. » Mais voici qui serait plus sérieux : « Interrogée s'il n'est pas vrai qu'elle écrivit un billet, qu'elle mit entre les mains du dit le Sage et qui fut cacheté pour être brûlé, dans lequel elle demandoit la mort de M. de liouillon, son mari^ « a dit que non, et que la chose est si étrange qu'elle se détruit d'elle-même * . >*
* Minute de Vînterrogatoire , signée Marianc Manciûi , dudiesse de Bouillou, Bazui et la Reynie. Voy. VApi}eiidice (S).
MARIE-ANIŒ MANCI?». 385
Telles iureût les réponses de la duchesse de Bouillon à ses juges, et les choses en demeurèrent là. Ce misérable dont elle s'était moquée, l accu^cUit d'avoir écrit ce billet, pouvait -il être croyable? La Voisin d'ailleurs déposait autrement. En supposant même, contre toute apparence , que la duchesse eût remis à le Sage un tel papier, avec Vendôme et Chaulieu pour témoins, ce n eût été qu une plaisanterie, un peu forte, il est vrai; mais que ne se permettait-on pas alors? Voici ce qu'en dit madame de Sévigné : « La duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un peu de poison pour faire mourir un vieux et ennuyeux mari qu elle avoit , et une invention pour épouser un jeune homme qu'elle aimoit. Ce jeune homme était M. de Vendôme, qui la nienoit d'une main, et M. de Houillon (son mari) de l'autre ; et de rire ! Quand une Mmans ne fait qu'une folie comme celle-là, c'est donné; et ces sorcières \ ous rendent cela sérieusement, et font horreur à toute l'Europe d'une bagatelle * 1 »
Ces l)a<>atell(»s-là, nous ne les traitons pas si légèrement que les belles dames du temps. Cependant madame de Sévigné n'était pas des amies de madame de Bouillon; elle ne nous parle que rarement d'elle; leurs sociétés particulières ne se confondaient point. Ce n'était donc ni l'amitié ni l'habitude de se voir qui la portaient à l'indulgence. Mais elle était l'écho de l'opinion , qui n'avait pu prendre au sérieux cette accusation chimérique. C'est sous cette impression gé*
' Lettres de madame de Sévigné, 31 janvier 16S0.
386 LES NIÈCES DE MAZARCf .
nérale du temps qu'elle va nous rapporter, comme il suit, TentreTue de madame de Bouillon avec la jus*
Lice :
« Voici, dit-elle, ce que j'apprends de bon lieu:
Madame de liouillon entra comme une petite reine dans cette chambre; elle s'assit dans une chaise qu'on lui avait préparée; et, au lieu de répondre à la première question , elle demanda qu'où écrivît ce qu'elle Youloit dire; c*étoit : « Qu'elle ne yenoit là que par le « respect qu'elle avoit pour l'ordre du roi, et nulle- « mentpour la chambre, qu'elle nereconnoissoit point, « ne voulant point déroger au privilège des ducs. » Elle ne dit pas un mot que cela ne fût écrit ; puis elle ôta son gant et fit voir une très^belle main. Elle répondit sincèrement, jusqu'à sou âge. — Connoissez-vous la Vigoureux? — Non, — Connoissez-vous la Voisin? — Oui. — Pourquoi vouliez-vous vous défaire de votre mari? — Hoi^ m'en défaire! Vous n'avez qu'à lui de^ mander s*U en est persuadé; il m'a donné la main jusqiià cette porte. — Mais pourquoi alliez-vous si souvent chez cette Voisin? — C'esi que je voulais voir les Si* bylles quelle m avoit promises ; cette compagnie mériioU bien qu on fit tous les pas, — N'avez-vous pas montré à cette femme un sac d'argent ? — Elle dit que non par plus d'uue raison, et tout cela d'un air fort riant et fort dédaigneux. — Ekhient messieurs, est-ce là tout ce que vous avez à médire? — Oui, madame. Elle se lève,, et eu sortant elle dit tout haut ; Vraiment^ je n* eusse jamais cruquedes hommes sagrs pussent demander tant de soUises. Elle fut reçue de ses parents, anus et
amies, avec adoration, tant elle était jolie, naïve, naturelle, hardie, et d'un bon air etd'un esprit tranquille * .
Après ce tableau charmant d'une sinistre affaire, citons encore quelques mots du marquis de la Fare : <c La duchesse de Bouillon , dit-il , parut avec eonflauce et hauteur devant ses juges, accompagnée de tous ses amis y qui étoient en grand nombre, et de ce qu'il y avoit de plus considérable »
L'opiuion publique, tout émue de ces épouvantables procès, couvrit si bien pourtant la duchesse de Bouillon qu'elle en fut quitte pour une simple séance. On répéta même, et l'anecdote a survécu , que, « le conseiller d*État la Reynie lui ayant demandé si elle avoit vu Je diable, elle lui répondit : Je le vois en ce moment; il est laid, vieux et déguisé en conseiller d'État. » Se non h vero, h ben trovato. Si madame de Bouillon lit réellement cette réponse flatteuse à la Reynie, il se dispensa sans doute de la faire enregistrer. M. de Bouillon fit publier Tinterrogatuire de sa femme et le répandit dans toute l'Europe'.
Mais, que la fière duchesse ait bravé et mystifié ses juges, ou que ses partisans s'en soient vantés pour elle, le roi se fâcha de ces bruits irrévérencieux, et il exila (IG février 1G80) la duchesse à Nérac; elle y vécut en reine, comme partout où elle s'établissait; elle eut enfin permission de revenir. Elle reparut à
* Lettres de madame de Sérigné, 3t janvier 1680. ^ Mém, du marquis de la Fare, coll. Pctitot, t. t.xv, p. 219. ' Voyez à Vj4ppendice (S) de curieux détails sur l'affaire des poisons et sur les archives de la chambre ardente.
388 LES MËCES 1)1. MA/AUIN.
Paris, mais B6 montra peu à Versailles, dont la yie
contrainte ne convenait pas à son humeur libre et à sa ûerté. Elle y avait, comme ailleurs, il est vrai, des airs d'indépendance qu'on ne s'y permettait guère. « Elle arrivoit chez le rui la lele haute, dit le duc de Saint-Simon, et on Tentendoit de deux pièces. Ce parler haut ne li.iissoit point de ton, et fort souvent même au souper du roi , où elle attaquoit Monseigneur et les autres princes \..i> Ces grands airs et cette liberté n'étaient pas pour plaire à celui qui savait tant de gré aux gens lorsqu'ils se troublaient en sa présence.
11 y avait quinze ans que Marianne n'avait vu sa sœur Hortense, lorsqu'elle partit pour l'Angleterre, au mois de juillet 1G87. Elle avait pris part à ses infortunes, et Tavait même assistée vaillamment contre le Mazarin : lorsqu'il voulut enlever sa fenuue du couvent de Chelles, madame de Bouillon partit à cheval poui* prêter main-forte à sa sœur. Plus tard, il est vrai, quand Marie et Hortense s'enfuirent de Rome, « madame de Bouillon entra en furie contre ces folles; » c'est qu'elle n'allait pas jusqu'à permettre des escapades si bruyantes. Cependant on imputa bien aussi à quelque aventure de ce genre le petit voyage que fit Marianne en Angleterre, sous couleur de visiter madame de Mazarin. Voici ce que lui dit Saint- Évremond :
Un héros tout à vous, et sur mer et sur terre, * Mem, de Saint-Sinmi, t. xx, p. 210, cdit. iu-lS.
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MARIE-ANNE MANCINL 3ft9
Retourne glorieux d'avoir eu clans son sein
La confiance d'un dessein
Qui sentoil la ruse do guerre.
Tel sur (jui vous avez, dites-vous, le cipur net, A fait cent et cent vœux pour votre heureux passage
Certes tous ses amis faisaient aussi mille vœux
pour elle, et Saint-Évrcmond tout le premier ; mais que nous veut-il dire par cette ruse de guerre ?
Madame de Bouillon, à part les motifs duyoyage, trouva au pavillon de Saint-James de quoi pasi-er son temps; elle put s y croire chez elle encore. Outre le jeu de la bassette, qui lui agréait assez, elle s'y trouva entourée de beaux, esprits, de poètes épicuriens et philosophes , et de ces courtisans de Charles II , qui ne le cédaient point à ceux de Verbailles. Elle y rencontra de la nouveauté sans changer d'habitude; elle y put causer librement de tout et tenir tete aux plus hardis. Peut-être avait-elle essayé d'emmener la Fontaine, que la société de Saint-James voulait avoir : il ne partit pas, mais il écrivit; il lit des vers et de la prose à la divine Bouillon , et se plaignit de sa longue absence :
a Madame, nous commençons ici de murmurer contre les Ânglois de ce qu'ils vous retiennent si longtemps. Je suis d'avis qu'ils vous rendent à la France avant la fin de l'automne, et qu'en échange nous leur donnions deux ou trois îles dans l'Océan. S'il ne s'agissoit que de ma satisfaction, je leur cède* rois tout rOcéan même.
I CEuvres de Saint-Écremond, t. vi, p. 24$.
390 LES .MtCES DE MAZARLX.
Vous excellez eh mille choses^ Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs; Allez 'cn des climats inconnus aux zéphyrs^
Les champs se vêtiront de roses. »
Après ces préliminaires charmants viennent des ré-
tlexions sérieuses, et qui vont au vif de la chose :
Mais, comme aucun bonheur n 'est constant dans son cours, Quelques noirs aquilons troublent de si beaux jours. C'est là que vous savez témoigner du courage; Vous envoyez aux vents ce fâcheux souvenir; Vous avez cent secrets pour combattre l'orage : Que n'en aviez-vous un qui le sût prévenir?
Admirable conseil , si doucement voilé, d'une amitié
discrète et sage! Que de choses dans ces six vers! C'est toute une histoire à demi*mot : on devine assez maintenant ce que pouvait être ce voyage de madame de Bouillon. Écoutez encore le poëte rappeler à l'exilée ces charmants souvenirs de leurs relations :
Nul auteur de renom n'est ignoré de vous ;
Pendant qu'on lil leurs vers, vos chiens ont beau se battre;
Vous mettez les holas en écoutant Tauteur; Vous égalez oc dictateur Qui dictoity tout d'un temps^ à quatre.
tf ... 11 me souvient qu un matin, vous lisant des vers, je vous trouvai en même temps attentive à ma
lecture et à trois querelles d'animaux. 11 est vrai qu ils étoient sur le point de & étrangler; Jupiter le
conciliateur n'y auroit fait œuvre. Qu'on juge parla,
BIARIE*ANKE MAKCIM. 391
madame, jusqu'où votre imagiuation peut aller quand il n*y a rien qui la détourne \ .. »
Quel ravissant trait d'ironie à travers la plus aimable louange ! C'était là , en effet , un des petits inconvénients de Vhôtel de Bouillon, où toutes sortes d'hôtes importuns faisaient concunenco aux gens d'esprit; la maîtresse avait autant de faible pour les uns que pour les autres, «Vous avez, lui écrivait Chaulieu , plus de IjC tes que je n'ai d'imagination , et il vous faut prendre Boursault à gages pour faire des épitaphes, si vous voulez conserver tant de clutiis - . . . »
Le séjour de la duchesse de Bouillon à Londres fut Toccasion d'une espèce de tournoi poétique entre la Fontaine et Saint-Ëvremond : l'un tenait pour Hortense, Tautre pour Marianne, et ils se portèrent un défi en vrais chevaliers:
. Faisons-nous chevaliers de la Table ronde, écrit la Fontaine ; aussi Lien est-ce en Angleterre que cette chevalerie a commencé. jNous aurons deux tentes en notre équipage, et, au haut de ces deux tentes, les deux portraits des divinités que nous adorons :
Au passage d'un pont, ou sur le bord d'un hoh. Nos hérauts pubheront ce ban à haute voix : Marianne sans pair y Uortense sans seconde,
< Œuvres de la Fontaine : Lettres à la duchesse de Souillon, t. VI, p. 526 et suiv.
^ La duchesse de Bouillon avait réuni sous ce titre : les Chats de la Fontaine, un clioix tout spécial de ses fables, écrites de la main du poète; ce précieux portefeuille fait partie de la collection d*auto* graphes de M. Feuillet de Couches.
LES MÈCES DE MaZARLN.
Veulent les cœurs de tout le monde.
Si vous en êtes cru» le parti le plus fort
Penchera du c6té d^Hortense; Si Ton m'en croit aussi^ Marianne d'abord
Doit faire incliner la balance. Hortense ou Manaïuic, il faul y venir tous ' »
La duchesse de Bouillon, pendant son séjour à Londres , fut surprise par un événement des plus graves, la chute de Jacques H. Elle se trouva prisonnière de son successeur Guillaume ; ou crut qu'il ne voudrait point la laisser partir ; mais ce politique ombrageux se piqua pourtant de courtoisie à Tégard de madame de Bouillon : il ta fit reconduire, sur son propre yacht, jusqu'à Rouen.
Saint-Évremond lui adressa , après son départ, une missive en vers au nom de la société de Saint-James :
Vous nous avez sauvé les lai iiies Qu'on répand aux tristes arlioiix ; Mais le souvenii- de vos charmes Tous les jours en coûte à nos yeux
Ce ne fut point à Paris, mais sous les ombrages de
Navarre, dans son comté d'Evreux, que la duchesse se rendit : Paris et la cour lui étaient interdits. On
liL Jaus le journal de Dangeau : « Madame de Bouil-
* Chaulieu, qui tenait à la duchesse de Bouillon par des relations étroites, chantait également les attraits des deux sœurs :
La divine Bouillon, cette adorable sti^ur, Qui partage arec vons rempire de Cytbèro.....
( Épîfre à madame de Mazarin.)
3 Œuvres de Saint-Évremond, U vi, p. 244*
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MâR1£-AN.N£ MAMCIM. 393
Ion, qui est en Angleterre, a fait demander au roi, par M. de Seignelay, la permission de s'en aller a Venise ; le roi a répondu qu'elle iroit partout où elle voudroit ^ hormis à la cour et à Paris ' . »
11 faut en convenir, la famille de Mazarin donnait fort a i'aire à Sa ^lajesté : Olympe dérangeait ses amours, cabalait contre ses maîti^esses, et allait de* mander aux sorciers des recettes pour ramener à elle cet illustre adorateur. Marie, la connétable, faisait in* yasion en France pour quelque dessein pareil. M. et M*"* Mazarin assourdissaient le roi de leurs querelles : Tun allait le réveiller la nuit pour le prier de faire courir après sa femme; l'autre faisait carnaval dans les couvents où on renfermait^ puis elle s'en allait en Angleterre déclarer la guerre aux belles pensionnaires de Louis XIV. Quant à madame de Bouillon, elle accueillait chez elle une littérature quelque peu indépendante, et conspirait contre les poëtes que la cour protégeait: tels étaient, sans tenir registre de tout, les griefs du roi contre les Mancines, ses amies d'enfance. Les Vendôme, ces bruy ants eulaats du Temple, n'étaient pas sans donner encore quelques tribulations à Sa Majesté. II n'y avait que Tinsouciant Nevers qui, toujours en route et ne voulant rien, ne lui rompait point la téte.
La duchesse de Bouillon profita d'un départ de ce frère nomade pour aller visiter l'Italie. Son beaufrère le cardinal, qui donnait, lui seul, autant de
< Journal de Dangeau, 12 septembre 1688.
m LES MÈCES DE MAZARIN.
tracas au roi que toutes les Mancines, résidait à poslo fixe à Roine\
Là vint la rejoindre aussi le prince de Turenne, son fils aîné^ sou favori. IL mourut jeune et sa mémoire s'est engloutie dans ce grand nom de Turenne qu il avait eu en héritage. Sa courte vie cependant jeta de Téclat, eut aussi de Taventure, et mérite un mot en passant. Ce fils atné des Bouillon, qui fut d*abord comte d'Évreux, prit le titre de prince de Turenne à la mort de son grand-oncle. 11 fit merveille dans ses études, au collège de Clermont; il y soutint des thèses de philosophie et de droite fait assez rare dans la jeune noblesse. A dix-huit ans il parut à la cour, grand chau^bellan en survivance, et exerçant déjà cette charge
* « Le carcliual de Bouillon, quoique chargé des aiïaircs du roi à Rome, dit Saint-Simon, et recevant ordres sur ordres de presser le jugement do I:i condamnation de M. de Cambrai , mettait tout son
crédit à le ditïérer T.e jour du jugement il ne se contenta pas
d'opiner pour M. de Cambrai de toute sa force, mais il essaya dUutiinitier les eonsulteurs. \\ interrompit les cardinnux de la congrégation, il s'emporta, il cria, il en yml aux invectives, de manière que le pape, scandalisé à Tcxcès, ne put s'empéchcr de dire de lui : E un porco ferîto, c'est un porc blessé. »
Aussi pf u docile en mainte circonstance, le cardinal de Bouillon s^obstiua à rester à Rome malgré les ordres du roi. Il fut sommé de donner sa démission de grand aumônier, et de quitter le cordon bleu. Une généalogie cU> la maison de la Tour d^Auvergue, qu'il fit établir par le célèbre Baluze, et qui rattachait cette famille aux anciens ducs de Guvenne, mit le comble à la dis^ràc-c du cardinal. ( Voy. , dans les Mém, da duc de Saint-Simon^ Taffaire du cartulairc de Brioude, t. ix, p. 249 et suiv.) Après de nouvelles traverses il sortit de France et se réfugia dans les Pays-Bas, auprès d*£ugène et de Marlboroiigli. Saint-Simon cite (t. xvi, p. 23) une lettre des plus étranges qu'il écrivit alors au roi en lui envoyant la démission de ses charges et dignités. U retourna à Rome, où il mourut.^
mari£-a:^m: manccsi. 395
avec le duc, son père. II fut attaché au ^and dauphin, qui était de son âge; il se fit distinguer, nous dilron, partant d'esprit , de politesse et de prudence, que le sage MonLaiisier avait coutume de dire au roi « qu'il n'étoit point en peine de ce que pouvoit faire le dauphin quand il étoit avec son jeune ami. » Et cependant de fâcheuses rumeurs s élevèrent I)ieniot ; on accusa le prince de Turenne de se jeter dans tous les débordeiiienls de la jeunesse, et de donner à son ami le dauphin les exemples les plus fâcheux. Ces imputations étaient-elles vraies ? Le sang des Mancini entraîna- t-il , en effet, le prince de Tureuue dans tous les écarts dont sa famille donnait assez volontiers le spectacle? ou, comme le dit sou ancien maître, son panégyriste, l'envie excitée par son mérite et la faveur dont il jouissait forgèrent-elles mille calomnies pour le perdre? Les renseignements sûrs nous manquent à cet égard. Lui-même semblait souhaiter d'occuper la renommée d'une manière plus digne du grand nom qu'il portait.
Les Contî, Eugène de Savoie, ses cousins, las, comme lui, de leur oisiveté, imaginèrent d'aller en Hongrie, faire une campagne contre le Turc. Le roi vit avec déplaisir cette excursion chevaleresque; on reprocha de plus au jeune Turenne d'en avoir conçu le projet, et d'être allé en Hongrie lorsqu'il avait demandé d'aller eu Pologne. 11 racheta toutefois son indocilité par ' sa bravoure, et on parla de sa conduite brillante aux batailles de Grau et de Neuhauscl. Cependant à peir.e eut-il reparu en France, qu'une lettre de cachet lui
3»6 LES KIÈCES DE MAZARDi.
enjoignit de repasser la frontière. Les princes» dans leur séjour en Hongrie, avaient écrit à la cour, assuret-on, des lettres fort imprudentes, oubliant, ces étourdis,
que le roi les luait ic premier. Leur espnt iVondeur â*y était exercé sur le maître lui-même ; et on cite ce passage d'une de leurs lettres : « Quand il faut repré* senler, c'est un roi de théâtre ; quand il faut combattre, c'est un roi d'échecs. » Se figure-tK)n ce qu'épruma Louis XiV à la lecture de ces épîtres? Les Conti tombèrent en une profonde disgrâce. Eugène de Savoie s'en alla servir chez l'enipercur, et le prince de Turennc se retira à Venise. C'était le temps où cette république disputait aux Turcs la Morée et la (in i c- le jeune honnue y courut comme volontaire sous les drapeaux de konigsmarck , et le nom de Turenne est resté dans les fastes de Venise : au combat d'Argos, aux Dardanelles, aux sièges de Navarin, de Néjgrepont, de Modon, de NapoU, de Fatras, de Lépante, le brillant \olonlaire se lit connaître par ses talents et sa bravoure ; on le trouvait partout , nous dit son biographe, « à la tète des débarquements, devant les places, à la tète des travailleurs, dans les tranchées, à la tête des Esclavons, soit à pied, soit à cheval, quand il falloit faire quelque action de vigueur, à la tète du bataillon de Malte, quand il falloit attaquer un poste difficile... Son seul repos étoit dans la tranchée, dont il avoit fait son réduit : c'étoit là que les généraux Tenvoyoient chercher quand ilsurvenoit quelque affaire * .»
* Oraison fiinèbre, etc., p. ZB, '
MAR1£-A.N^£ AUNCINL 307
A la bataille d*Argos il combattit , quoique blessé, jusqu'à la fin du jour. A i'asîsaut de Négrepont il se leva y au milieu d'une fièvre violente, et courut à la tranchée, malgré les généraux. 11 se fit porter au liant du retranchement, exposé au feu de la place, et appe* lant les troupes à Tassaut; on le vit bientôt blessé au bras, s'attacher de l'autre niaiu à une embrasure, animer les soldats du geste et de la voix, et ne lâcher prise qu après le succès de l'affaire.
Quand il revint à Venise, le sénat s'assembla et délibéra sur la récompense à offrir au héros de la Morée ; la république lui lit don d'une, épée enrichie de diamants, chargea son ambassadeur à Paris de complimenter sa famille, et lui offrit le grade de lieu tenant général; mais, à la différence d'Eugène de Savoie, il ne voulut pas s'engager avec l'étranger, et préféra servir encore en volontaire. Il faut glorifier ici ce sentiment français, si énergique chez ce jeune homme, alors que tant d'autres a\ aient passé sous les drapeaux ennemis. On cite de lui un trait admirable : comme il revenait de Morée à Venise, le bâtiment vénitien qui le portait rencontra un navire français auquel l'autre ne voulut pas rendre le salut. Le prince alors s'élance daus un canot, passe sur le vaisseau français et force le vénitien de saluer le pavillon de France.
L'exilé retrouva sa mère en Italie, où le pape l'accueillit avec de grands honneurs. Le gai Couianges, qui se trouvait alors à Rome, parle, dans ses Mémoires, du prince de Turenne. « Il avoit beaucoup d esprit, dit«il, et toute la valeur de sa race... Les Vénitiens ne
liuissoient point sur ses louanges. » C'est à Coulanges qu'il faut demander des détails sur la vie de la duchesse
à Home. « Elle n'avoit aucun souvenir de sa patrie^ dit-il ; il falloit la promener partout comme une étrangère... 11 y eut beaucoup de promenades, de repas donnés de part et d autre dans les plus belles vignes, où la musique n*étoit pas oubliée. La duchesse de iiouilloii et le duc de Nevers s'avisèrent même, au clair de la lune, de profiter de la fraîcheur des belles nuits et de se promener dans un char découvert, ayant avec eux la signora Faustina , Tune des plus belles voix de Rome, et les instruments nécessaires pour l'accompagner. Ils la faisoient chanter soi^s les fenêtres de l'ambassadeur d'Espagne, qui, dès que Faustina avoit cessé, ne manquoit pas de lui faire répondre de dessus un balcon par la signora Georgina, sa maîtresse, qu'il avoit enlevée au duc de Mantoue, et qui, n'ayant pas une voix moins belle que Faustina, avoit aussi ses partisans ; si bien que, chantani; à l'envi l'une de l'autre, ce divertissement , qui dura plusieurs nuits, attira nombreuse compagnie. La différence des goûts qu'on éprouvoit pour &s deux voix forma deux factions qui , tour à tour, crioient si haut Viva Francia! Viva Spagna! que leurs cris se faisoient entendre jusque dans les quartiers les plus reculés * . »
Après le départ de cette aimable sœur, le duc de Nevers éprouva un grand vide :
* Mcm. de Coulanges, p. 210, 211, édit. Mouincrqué.
MAME-ANNE MATÏGINI. 399
Sons uQ peu de Goulange^ on mourroit en ces lieux,
dit-il dans une épître qu'il adresse de Rome à Marianne. Elle était rentrée en France avec ses fils, le prince de Turenne et le duc d'Albret , dont les établissements devinrent la plus grande sollicitude de leur mère. Les palmes cueillies en Horée y les sentiments français que le prince de Turenne avait montrés, apaisèrent enfin les ressentiments du roi ; il fut rappelé , après cinq ans d*exil. Il servit en Italie, sous Catinat ; rentré en grâce et rétabli dans sa charge , il épousa rhéritière de la maison de Yentadour. 11 suivit le roi , comme aide -de- camp , devaiU Mons et Namur. ce Lorsque Turenne est de tranchée , disait un jour Louis XIV, il rend de tontes choses un si bon compte que Ton croit y avoir été présent. » Il continua la campagne sous Luxembourg, et avec tant d'éclat qu'il fut chargé de porter au roi les drapeaux pris au combat de Leuze; à Steinkerke, il fit les mêmes prodiges de valeur et y fut blessé mortellement. îSamère, en accourant à Mons, y rencontra son cercueil. £lle aimait ce fils avec une ardente prédilection : « Elle trouvoit en lui, dit le biographe, tout ce qui peut flatter la tendresse et la gloire. Le goût mutuel qu'ils avoient pour Tesprit l'un de l'autre, et qui faisoit tant d'honneur à leur discernement délicat, c'est là ce qu'elle ne peut plus retrouver * . »
Le duc d'Albret , son second fils, avait servi avec
< Oraison funèbre de M. le prince de iuiLune, etc., p. 5G,
honneur; son père lui céda le pjuvernement d'Auvergne. Un troisième fut chevalier de Malt«, et se montra digne de son nom. Tous les petits-neveux du grand . Turenne appartenaient de droit à Tarniée. Le comte d'ÉvreuXy le plus jeune, devint colonel général de la cavalerie légère. A}»n s le combat iiialheiireux d'Oudenarde, il paraît qu'il écrivit une lettre offensante pour le duc de Bourgogne , et qui fut montrée au roi. «Le bruit qu'elle ût, dit Saint-Simon, réveilla madame de Bouillon, qui avoit infiniment d'esprit et qui frémit des suites... ElledépeclKi vers son fils pour lui demander une autre lettre, qu'on pût faire passer pour la première... M. de Bouillon arrivoit de Turenne, où il s'étoit donné la plate satisfaction de brûler le maréchal de Noailles en effigie de paille et de carton, à califourchon sur son petit château d*Ayen, comme les Anglois brûlent un pape de paille tous les ans... il courut porter cette seconde lettre de son fils au roi ; mais il se trouva des gens charitables qui lui contèrent le tour dë politique et de sagesse de madame de Bouillon ' . »
Ce cadet , le comte d'Evreux , épousa la fille d'un gros financier, et la belle-mère appela sa bru son petit lingot d'or. Eu cela elle fit bon marché de l'orgueil des Bouillon, sauf à se rattraper ailleurs. Voici un trait qui kl caractérise : la ducliesse de Hanovre, un jour que leurs carrosses se rencontrèrent, voulut qu'elle lui cédât le pas. Madame de Bouillon en fut fort offensée.
* Mém, de Saint-Simon, t. xii, p. 4 et 10, édit. in-ld.
MARIE-ANJVE MANOM. 401
«c Sa famille, dit Saint-Simon, étoit nombreuse et alors en grande splendeur; elle-même tenoit un grand état chez elle. Les Boiuilun, piqués à l'excès, jurèrent de se venger, et Texécutèrent. Un jour qu'ils sçurent que madame de Hanovre alloit à la comédie , ils y allèrent tous avec madame de Bouillon et une nombreuse livrée; elle avoit ordre de prendre querelle avec celle de madame de Hanovre. L'exécutiou fut complète, les gens de la dernière battus à outrance, les harnois de ses chevaux coupés, son carrosse fort maltraité. L'Allemande jeta les hauts cris * . »
Voilà comme elle en usait avec ses pareils, cette grande dame si aimable avec les poètes, ses amis*. Elle ^da jusqu'à la mort (1714) sa beauté et ses agréments; Saint-Simon l'assure, en nous traçant d'elle ce vivant portrait : « Elle étoit la reine de Paris et de tous les lieux oit elle avoit été exilée... Mari, enfants, tous les Bouillon, le prince de Conti, le duc de Bourbon, qui ne bougeoient, à Paris, de chez elle, tous étoient plus petits devant elle que l'herbe... Elle n'alloit chez personne qu'aux occasions..., et elle y conservoit un air de supériorité sur tout le monde
* Mém. de Saint-Simon, t. p. 65, édit. in-18.
' Sa liaïUeur nalurelle se retrouvait pourtant dans quelques occasious, comme le prouve Tauecdote suivante: «Le Saf»e avoit promis à la duchesse de Bouillon d'aller lui lire sa pièce de l'a} caret. Il arriva après l'heure convenue, et, quand il parut, la duchesse lui dit sèchement qu'il lui avoit fait perdre une heure à l attendre. «Eh bien? madame , répondit tranquillement l'auteur, je vais vous eu faire gagner deux. » Et , tirant sa révérence , il sortit sans qu'il fdt possible à la duchesse de Bouillon de le retenir. »
402 L£S MÈCES D£ MAZARO.
qirclle savoit mesurer et assaisonner de beaucoup do politesse selon les raugs... Sa maison étoit ouverte
dès le matin c'étoit grande table matin et soir,
grand jeu, et de toutes les sortes à la fois. Jamais femme qui s'occupât moins de sa toilette; point de beaux et singuliers visages comme le sien qui eussent moins besoin de secours , et à qui tout allât si bien : toutefois toujours de la parure et de belles pierreries. Elle sçavoit, parloit bien, disputoit volontiers, et quelquefois alloit à la bcrtte... L^esprit et la beauté la soutinreut, et le monde s'accoutuma à en être dominé ' . »
Telle fut cette Marianne dont Mazarin aurait pu
faire une reine. Elle avait le don suprême de la grandeur; c*était bien une femme de baut parage : rien ne lui lit courber la lete, rien ne fit toniLer son prestige. Souriante et superbe sous ses disgrâces, elle resta debout au milieu de sa famille naufragée. Ce beau et singulier visage eût dù porter un diadème; mais, faite pour plaire autant que pour régner, la duchesse de Bouillon trouva sa vraie couronne : elle fut la reine de Paris.
Nous avons vu , dans leurs vicissitudes , les destinées des nièces de Mazarin. Dans cette belle société du xvn*' siècle, si majestueusement assise , elles s'élevèrent tout à coup, ces brillantes parvenues, comme les protégées des fées, jusque sur les marches des trô-
* Œmres de Saint-Simon, t. xx, p. 210 à édît. in-I8.
M.U11E-A>^E MA.NCLM. 403
nés. Partout le sang de Mazarin se trouva mêlé au
sang le plus illustre ; ses nièces donnèrent le jour aux derniers Stuarts, aux Modène, aux Carignan, aux Yen* dôme, aux Conti, aux Bouillon, aux Colonna. Eugène et Vendôme, qui se disputèrent tant de ehampsde bataille, étaient Maneini par leurs mères. Mais, au milieu de ces fortunes i ni |>ro visées , il y eut des chutes faites pour étonner le dix-septième siècle et sa hiérarchie séculaire. Quel contraste dans les destinées de deux femmes de cette époque ! Marie Manoini, reine en espérance , vivait dans les splendeurs de la royauté , alors qu'une jeune iille de son âge, orpheline abandonnée, était réduite à partager le pain d'un poëte indigent. Habitués à vivre d'illustres auniùnes, des miettes tombées de la table des grands, ils tournèrent des yeux suppliants vers cette Marie, providence alors des muses aflamees. Mais que vit-on plus tard? La veuve du poëte devint la femme du grand roi; elle monta ions ces degrés à force de prudence, de surveillance d*ellemème, en sacrifiant tout à sa bonne renommée, son bonheur à son ambition : celle-là eût été la digne nièce de Mazarin. L'autre n'avait plus qu'un pas à faire pour être reine ; mais, n'écoutant que son cœur ou son ardent caprice, elle arma son oncle contre elle et se perdit. L'impétueuse femme, plus tard, traita le monde et l'opinion avec autant d*indépendance. Tombée de si haut dans une étrange obscurité, elle vit s'asseoir auprès du trône celle qu'elle avait secourue naguère.
Cette dynastie des Maneini, qui s'épanouit un matin si brillante, eut un déclin singulièrement rapide. Le
sang de Mazarin ne porta point bonheur à ces races illustres auxquelles il s'était mêlé : la maison d'Esté^
les Stuarts, les Vendùme, les Conti, les Bouillon, les Soissons s'éteignirent. Ce sang ardent de l'Italie y donna naissance à des héros, mais la flamme se consuma vite. Ce fut surtout par les dons de Tintelligence que les Mancini brillèrent : le duc de Nevers et ses sœurs méritaient, sous ce rapport, un regard de l'iiistoire; les Vendôme, le prince Eugène, le duc de Nivernois, leurs enfants, reçurent aussi cet heureux héritage, et mêlèrent à leur vie poUtique ou guerrière le goût persistant de Tesprit et des beaux-arts.
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(A) M. le coimuandeur Viscoiiti, coimnissaire tU's aiiliquités romaiucs, a pris la peine de nous adresser des documents, sur la famille de Mazarin, recueillis sur les lieux et puisés aux sources les plus authentiques. Nous remercions rillustre antiquaire de ce précieux secours. M. Visconti établit d'une manière définiti^^e Torigine et le lieu de naissance de Mazarin : <i Le cardinal Mazarin, ditril, était assurément Romain; sa famille est inscrite dans le Rione âi Trevij sur la pai-oissc drs Saints ^ imciizo 1 1 Anaslasio; mais il naquît à IMscina, dans les Aliruzzrs, le juillcl 1G()2, par un évriicnimt tout à fait forluit. Ortensia Biifaliui. sa mères première femme de Piclro Mazarini, dame d une iort boniu' noblesse da città di Castello, avait un frère dans TÉglise^ et ce frère possédait une belle abbaye à Piscina. Sur la lin de sa grossesse, elle voulut respirer Tair des montagnes, et partir de Rome, avec son mari, pour aller passer quelque temps auprès de son frère. Elle y donna le jour à Giulio Mazarini, qui n'avait que quelques mois lorsqu'il fut porté à Rome : tt In capo ad alcuni i/wai ritornà Pietro in Rormi col funciullo « Inffanfe, nella soh'fa abitazionc, posta nel Hione di l'revi. » C'est ainsi que le fait est rapporte par l'ablK' Elpidio Benedetti, auteur de Mémoires sur la vie du cardinal Mazarin, récit qui se trouve confirmé par un extrait de l'acte de baptême de Mazarin, trouvé dans les archives de Piscina par
M. Gabriel Chcmbini, et publié par lo recueil Archivo isforicù Italiano ; en voici le texte :
« Eic libro baptizatorum conservato in Ecdesia cathedrali Marsorum Sanetae Mari» Gratiarum civitatis Piscina», fol. 13, a tergo :
a Die XIV julii 1602, Julius Raymundus filîus Pétri Mazzarini Palemiîtani et domlnae Hortensias, ejus uxoris, baptizatus est a me domino Pasehale Pippi, eumque de sacro fonte baptismatis recepit CbrJstina , obstetrix civitatis Piscinaï. »
Ortensia Bufalîni, mère du cardinal Mazarin, était fille de Francesca Bufalini» auteur d'un recueil de poésies connu sons ce titre : Rime di Francesca Bufalini da città di Castello.
Ces vers, qui sont didiés à la lr»*s-illu.strc cl Irès-excellcntf dame Anna Coloiiiia, se distinfrufiil par uiio pnrelé élépintr, et ont de l'ink^ret pour rhistnii (> de la famille Bufalini. On lil dans la dédicace que l'auteur a enfin trouvé un port, après maintes tempêtes, dans Tillnstre maison des Goionna, appuyée sur sa royale colonne. « Elle y a vécu, dit-elle à sa protectrice, au service de l'illustre dame, sa mère. )» On Ut daa*t un Avis au lecteur que Francesca était aussi illustre par sa naissance que célèbre par ses talents. Il y est aussi question de ses malheurs, et de nombreux procès qu'elle avait eus à soutciiii pendant son long veuvage.
Confiaircmcnl à l'opinion répandue dans la Fronde, que Mazarin n étail point piètre, et s'était lié à la reine par un mariage secret. M. Yisconli constate que le cardinal appartenait à l'ordre des prêtres : PresbyterU cardinalibus adscrip' tus; c'est ainsi que le désigne Giacconius, Vitœ cardinalium^ t. lY, p. 6l«^, B. N'étant jamais retourné à Rome depuis son admission dans le sacré collège, Mazarin ne reçut pas le chapeau, et il ne lui fut pas assigné de titre : c'est-à-dire qu'il n'eut pas la suprématie de l'une des églises de Rome affectées aux caiiiiii iux. Un passage des Mémoires, récemment publiés, de 1 abbé de Cosnac, que nous avons cité, dit que le cardinal donna lui-ni^me les derniers sacronicnls à sa nièce Laurc, duchesse de Mcrcœur, ce qui confirmerait qu'il était prêtre. Ainsi le mariage avec Anne d'Autriche serait à mettre au rang des fables.
Parroî les éclaircissements que nous devons à Pohligcancc du savant coiniuissaire des aiiiu|iiilés de Rome, nolon.^ encore dos renseignements très-précis sur la famille Martinozzi. Cette famille n'était point de Rome, niais de Fano, où elle tenait un rang dans la noblesse. Vinecnzo Mai linazzi était à la cour du cardinal Francesco Barbcrioi en (jualité de maggiordomo* U était en grande faveur auprès de ce cardinal tout-puissant sous le pontificat d'Urbain VIII, son oncle. Girolamo Martînozzi, son fils, qui épousa la sœur de Mazarin, était aussi majordome à la cour du cardinal Antonio Barberini, autre neveu du pape. On voit que Mazarin rechercha^ par cette alliami ilailleurs fort bonne, un appui auprès des Barberini , qui lurent en effet les grands ouvriers de sa fortune.
Il paraîtrait que le séjour à Rome de la duchesse de Modène, Laure Martinozzi, y a laissé peu de traces. M. Yisconti présume qu'elle se retira dans un couvent, et il nous donne la date exacte de sa mort. Ainsi que nous l'avons dit, elle ne fut pas témoin de la catastrophe qui précipita du trône son geindre et s'a fille, en 4688; elle mourut en l'année 4687, comme on le voit dans un livre intitulé : Cowpendio dd secolo IGOO, (l.i Gregorio Lbaido Mariolti, an. 1687; on y lit, p. 278 : « Manearono in (pi(\st' anno di vitii, quasi in uno stesso tempo^ il cardinale, etc.; la duchessa Laura d'Esté di Modena »
Les comtes Martinozzi reçurent à Fano, en 1718, le roi Jacques III, Stuart, qui les traita en parents: «Alli quali (conti Martinozzi) la Maestà Sua con affabili manière dichia* rossi attinentc di parentela. » (Amiani, Sior, di Fano^ vol. II, p. 323.J
L'un des familiers de Mazarin, Ondedéi, évêque de l'réjus, écrivail à Culbert, le 14 octobre 'l(>(il, au sujet des recherches conmiencécs sur la généalogie du cardinal ;
« Le séjour que j*ai fait ce soir à Nevers me représente la glorieuse mémoire de nostre grand Cardinal , et me fait souvenir ce que j'ay toujours oublié : c*est la généalogie de Son Eminence , à laquelle j'ay fait travailler par un honneste homme , qui entend fort bien ces ma*
APPENDICfE.
tières ; mais la mort ne m'a pas donné le ioisir de la faire voir à M. le Cardinal. Vous estes inrormé d'ailleurs du voyage que fist le père Piaceti à Moutaldi et des papiers qu'il en rapporta ; après luy vint icy tout exprès un certain monsieur Costa, qui est de ce pays-là, qui avoit donné toutes les lumières au dit père Piaceti qui cstoît envoyé, à Son Émioence par révesfjuo de Tortone, qui cscrit les histoires de nostre temps et qui promit à M. le Cardinal de faire une exacte recherche pour trouver quelque chose, qui puisse estre considérable; mais comme cet homme a sceu la mort de Son Eminence, il m'escrit d'avoir sursis à toutes ses recherches. » {Papiers de Colbert, Bi-
HLIOIH. IMPÉHIALE.)
(B) On pourrait citer d'innombrables exemples de la fureur du jeu à cette époque, et de l'énormité des sommes que l'on y risquait; en voici quelques-uns que M. L. de Laborde a recueillis^ entre mille, dans les Mémoires contemporains. «Gourville, ea une demi-heure, allégea de 55,000 livres la bourse de Fouquet. M. de Gréqut perd 100,000 écus en une soirée^ et ue paye que la moitié de la somme *. Le maréchal d*£strées» qui était fort emporté au jeu, perdit un soir, chez lui, iOO,000 livres; il fit éteindre une chandelle, et cria fort contre les dissipations de son sommelier ^. Monsieur perdit 100,000 écus contre Dangeau et Langléc; il vendil, pour s'acquilter, sa vaisselle d'or, son halusire d'arp:onl et ses pierreries 3. Enfin, le roi gagna, étant au lit, cii une courte soirée, 2,700 pistoles '; et nous savons qu'en 4660unabbé de Gordes, qui n'a pas d'autre célébrité que ce malheur, perdit avec luî 150^000 livres.»
Il est fort question de piperies dans toutes ces anecdotes de jeu, comme on peut le voir surtout en maint passage de Tal- Icmant des Réaux :
« Beaulieu Picart pipoit aussi bien qu'homme cl I l anco. Son ainé avoit un maître à piper, et tous les grands joueurs
' HIst. de Tallmanf det Réaux ^ 1. 1, p. idi.
^ ihid.,X, 11, p. 65.
3 Huppl. de Jïu^.part. u, p. .18.
' Loret, 15 mars 1653.
s*en escriment, ils disent que c'est pour s*einpécher d'être trompés ^ »
«Souscarrière, le marcpiîs de Montbrun, étoit pipeur. Monr george s ape i\ at quil avoît escamoté une prime; il le traita de fripon et de filou »
« La duchesse de la Ferté rénnissoit chez elle ses fournisseurs, bouchers, boulangers, etc., les metloit autour d*une grande table, et jouait avec eux une espèce de lansquenet. £lle me disoit à l'oreille : Je les triche, mais c'est qu'ils me voient 3. j>
Il est question dans tous les écrits du temps de la passion que le cardinal Mazarîn conserva pour le jeu jusqu'à sa mort;, madame de Motteville assure que, pendant sa dernière maladie, il pesait les pistoles qu'il avait gagnées, pour remettre
au jeu les plus lé^^ères. On dit au cardinal, dans un sonnet : « Dispose
De la reine de cœur, pique, trèfle ou carreau ; Mais n'en fais pas ainsi de la reine de France *, »
Que si tu ?eux que tes parentes Épousent les parents du roy, Tu les peux bien rendre contentes; Car, mesme dans ton désarroy, Les rois de carreau et de pique , Qui sont tes amis domestiques , Donneront à ces belles sœurs.
Des valets de trèfle et de cœur >•
Scarron dit au cardinal, dans la Mazatinade :
On te tient inventeur du hoc , Ou beau jeu de trente et quarante.
* Tallemani, t. ti, p. 196.
* Jbid.f i. Tii, p. 107.
» Mém. (le madame de Staaî, p. 69. Paris, ia- 12, Didot, 1840.
* Collect. Maiirepas, t. ii,p. 337.
* BiBL. IMP., Mss. du fouds Saiiit-Martiii, n" 73.
Le guzt'tiei-poëic fail parler ainsi ie duc de Hoqueiaure :
Peste, quelle apparence
De jouer contre l*Émiiieuce !
Il nous met tous au breluquet , Ai^î bîen au hoc qu'au piquet ^
Mazarin, je te loue, autant que Ton peut dire, De pratiquer les dez, les cornets et tous jeux*.
(C) PREMIÈRES RÉSIDENCES DE MAZARIN A PARIS , DE 16^8 A — L*HdTEL DE SAINT-PAUL. — L'H^EL DE CLVNT. — L*HÔTEL DE CLÈVES. — lA BASSE-COUR DU PALAI8*R0TAL.
Giulio Mazarini, que ne décoraient encore ni la pourpre roiiKiine ni le tilic do premier ministre, simple agent d Url)ain VIIT près du cardinal de Hicliclieii, avec lo îirade de capitaine d infanlçi if et .s(»us la qualiriealioii niude^le de sigmr Mazan/n\ vint à Paris à différentes reprises, à dater de l'année 16:28 *. Les Mémoires de Hrienne nous apprennent que, pendant le temps de son séjour, il occupait un pied-à-terre à rhôtel Saint-Paul, chez le comte de Ghavigny, arec qui il entretenait dfs relations d'amitié Cet hôtel, situé dans la me du Roi-dc-Sicile, n**% vis-à-vis de la rue des Ballets •% ne porta le nom d'hôtel Saint-Paul que depuis qu'il fut acquis par François d'Orléans-Lon^uevilie, comte de Sainl-Paul, mort en 1632, el n'a de commun que le nom avec Tancieu hôtel Saint-
' Loret, 21) novembre IGùO.
" Collect. Mauiepas, t. t, p :VM.
' Aubcrj', Jlist. dit cardinal MaMrin. Ilollerdaiii, loyj, t. i, p. 7 à 9. 4 BrieuDe, Mémoires, 1. 1, p. 262.
« Le candinal Mazarin, appelé par le caFctîiial de Richelieu, étant en France,
dcnieuroit thés monsieur deCliavigny, et on l'y apin loit le sirjuor Jules. On se mettoif iiK'inc à table sansTattondic - ot s'il venoit (pie l'on a\ oit déjà comment'*^, oïl lui remettoit son rouvert. » (Mrm. de Scfjrais, j). ItSl.)
Le cardinal de Retz nous parle du modeste »'(piipage de Ma/aria à cette époque : u Ou le vojoit, dit-il, par les rue^ a\cc deux, petilâ laquais derrière soa carrosse. »
* Plan de Parts, drossé par Gomboust en 1652, etc.
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APPEMJitK. 411
Paul^ séjour du roi Charles V et de quelques-uns de ses successeurs.
Il s'appelait^ au xiii* siècle, hôtel du Roî-de-Sicile, et donna son nom à la rue; c'était le palais de Charles, comte d'Anjou
et l'oi (Je Sicile, firre de ^aint Louis Devenu, a])rès bien des vici^^itude.s, liùlel, puis pri-oii de la Force, il a élr démoli dans ces dernières années, vi des consl mêlions nouvelles eouvrenl aujoui d hui remplacement qu'il occupait. Nousue chercherons pas à dûiHier la description de cette demeure, qui a dû changer de physionomie presque aussi souvent que de maître; il nous suffit de constater ici le séjour qu'y fit Mar zarîn.
Le 26 novembre 1634, monsignorMazarini, vice-légat d'Àvi-' gnon, nonce extraordinaire du pape Urbain VIIF près la cour de
Fraii( <j, tiL son entrée solennelle dans Paris, où il résidait incognito depuis le eoiiiiin'neiMnenL du mois. Le comte d'Alais et le sieur de Tleantru, introducteurs des ambassadeurs, allèrent le recevoir à Picpus. Le nonce extraordinaire monta dans les carrosses du roi, et entra par la porte Saint-Ântoine. Le nonce ordinaire et presque tous les prélats qui se trouvaient alors à Paris se joignirent au cortège, que suivaient plus de cent carrosses, la plupart à six chevaux^. Il fut ainsi accompagné jusqu'à l'hdtel des Nonces^ rue des Mathurms, où il descendit et reçut la visite des envoyés du roi et de la reine ^. Cet hôtel des Nonces, c'était l'hôtel de Cluny. Les nonces du pape habit^iient, depuis KiOf, ce célèbre palais abbatial''. En 1C34, Mazarin occupa, en sa qualité de nonce extraordinaire, l'hôtel des abbés de Cluny en attendant le moment où il s'en attribuerait aussi les titres et les immenses revenus.
Nous ne pouvons nous dispenser de relever un quiproquo
' Sauvai A i / tquUcs fie Pnris^ t. ii, |». 70.
' Aubeiy, Uist. du carduuU Mazarin. RoUcrdaiu, 101)5, 2 vol. m-12, t. f,p. 61.
* Sauvai, Antiquités de Paris, t. h, p. 105.
< Piganiol de la Fort», BescrlptUm de Paris, t, t, {>. 4S9. — Ousomme-
rard. I/ùlct de Cfmvj, {>, 54.
' Sauvai, Antiquités de Paris, t. ii, p. 105.
singulier commis par M. Dusoiimu iaid dans sa Notice sur riiùtrl de Cluny (p. répété après lui par Belin dans ses notes de Dulaure {édit. de 1847, t. ii, p, 148). Angélique Arnauld et ses sœurs seraient venues en 1625, selon eux, chercher un refuge à l'hôtel deCluny^ rue des Mathurins: ceci paraîtrait d'autant plus singulier que les nonces du pape occupaient alors cet hôtel. Ce ne fut pas à l'hôtel de Cluny qu'allèrent se réfugier les persécutées de Port-Royal, mais bien dans une maison située au haut du faubourg Saint-Jacques, appelée l'hôtel de Glugni. Ce fut sur l'emplacement même de cet hôtel de Clugni qucfutbâli le couvent de iV>ri-Uoyal de Paris. Ainsi l'hùtcl aeliclé par Catherine Arnauld, et donné par elle à la communauté de Port-Uoyal, qu'on l'appelle Clugni ou Cluny, comme Sauvai, ou Ciagny, comme Pigaiiiol, n'a aucun rapport avec celui qui nous occupe*.
Mazarin ne resta pas à Paris tout le temps que dura sanonciature; il se rendit à Ruel près du cardinal de Richelieu, qui le combla de prévenances, au point que pendant toute la durée d'une maladie qui exigea de grands soins et un repos absolu, le cardinal rinstalla en maître dans son château, se privant même à son pi oiit du suisse qui veillait à la porte de ses appartements. En Kiij*), le nonce extraordinaire, rappelé à Rome, dut quitter Paris 2. H y revint en 1040, non plus en qualité d'ambassadeur étranger, mais pour recevoir le litre et les pouvoirs d'ambassadeur extraordinaire pour le roi en Italie'.
Mazarin, devenu premier ministre, établit sa résidence à rhôtel deClèvcs, situé dans la rue du Louvre*, appelée aussi rue de TOratoire. Cet hôtel, que les dégagements du Louvre opérés en 175B^ont fait disparaître, avait été bàfi pour Catherine de Clèves. veuve de Henri, duc de Guise, assassiné à Blois en 1388. il fut habité par Bouthillier^ qui y fit fiiirc un lio/ioye sonnant ®. Ce fut d'abord l'hôtel de Claude de Lor-
' Sauvai, 1. 1, p. 425. — Piganiol de la Force, 1742, t. vi, p. 309 et ftoiv. ' Aubcr> , Hist. du cardinal Mazarin, 1. 1, p. 69.
' Ib'ul.X I, p. 81.
* Sauvai, Antiquiics de Paris, t. ii, p. 157.
' Lettres patentes du 20 décembre 1758. Voy. Lazare, Diclionnaii e des Bues de Paris^ p, &04.
* Supplément aux AntiqfiUés de Parl$ de DuèreuU, 1639, p. 65.
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APP£KDIC£. 413
raine ^ duc d'Aumale, marquis de Mayenne; Catherine de Clèves le fit rebfttîr et orner d'une galerie où elle fit peindre tous les princes des maisons de Guise, de Clèves et de Nevers. <( C'est ( et hôtel si renommé dans l'histoire du grand Alcandre, où cette princesse, nommée Dorinde, s'étoit retirée après le meurtre de son mari, et où la beauté ravissante de sa fille, appelée Milagarde, altiroit tous les princes de cette faction et tant d'autres personnes considérables qu'on pou voit dire que c'étoit là que la Ligue tenait sa cour d Mazarin dut s'établir à Vhôiel de Glèyes vers 1640 ou 1641 , date de son entrée au conseil et de sa promotion au cardinalat^; nous pouvons fixer au juste l'époque où il le quitta. Le septembre 1643, le cardinal reçut avis, grâce à la vigilance de sa police, d'un complot tramé contre sa vie par le duc de Beaufort, a i instigation de la duchesse de Montbazon et de la cabale des Importants. Sans perdre un instant , il se mit aussitôt en sûreté au Louvre, rendit compte à la régente des tentatives de ses ennemis, que le hasard avait fait avorter jusqu'alors, mais dont il connaissait jusqu'aux moindres détails ; et^ profitant de l'intérêt qu'inspirait à la reine le danger qu'il venait de courir, il obtint d'elle l'assurance qu'elle le protégerait énergiquement contre les trames de ses adversaires Le soir, il retourna sous bonne escorte coucher à l'hôtel de Clèves, autour duquel on veilla toute la nuit. Le lendemain, le duc de Beaufort fut arrêté et enfermé au donjon de Vincennes; et^ comme la cour était sur le point de quitter le Louvre pour le Palais Cardinal, dont Richelieu avait fait une donation au roi Louis XIII, Mazarin, abandonnant l'hôtel de Clèves, où il ne se trouvait plus en sûreté^ vint occuper, dans les dépendances de ce palais, un appartement donnant sur une basse-cour dont l'entrée ; qui s'ouvrait sur la rue des Bons-Enfants, était protégée, comme toutes celles du palais , par des sentinelles et un corps de garde. Il s'installa définitivement daiis cette
* Sauvai, t n, p. 120.
' Aubcry, t. i, p. 84 et suiv.
' AuiM^ry.t. I, p. 7.03. Courérez avec; les Carnet* de Mazarin, passim, BiBL. IMP., Mss., foudb Baluze.
APPODICE.
nouvelle demeure au commencement d'octobre 1643, et , le 7 du même mois, la cour tout entière vint se fixer au Palais- Cardinal ^
Il ne faut pas attacher ici au mot basse-cour le sens qu^on lui attribue aujourd'hui ; les architectes donnaient alors ce nom
aux coui b latérales, par opposition aux cours d'honneur, sur lesquelles se développaient les favados principales. Cette liassecour, oiiverle sur lame des Bons-Enfants, était entourée sur ses quatre faces de bâtiments qui, sans être chargés d'ornements d'un goût équivoque comme ceux de la cour des Proues, n'en présentaient pas moins cet air de majesté un peu lourde que Mercier donnait à ses édifices. Ces bâtiments ne comprenaient qu'un étage, percé de fenêtres rectangulaires, éle^é sur un rez-de-chaussée, et surmonté de baies dans les combles, que nous appellerions mansardes si ce nom eti existé alors -.
Le logement choisi par Mazarin n^avait pas seulement le ])i ivilégc (rétro protégé par la garde du palais, ce qui le mettait à i'abri de toute tentative de violence : il avait surtout Fimmense avantage d'être contigu à l'appartement que la reine vintoccuper dans l'aile droite de la cour des Proues', la seule partie du Palais-Royal qui conserve encore aujourd'hui quelques traces de son ornementation primitive. Cet appartement d'Anne d'Autriche avait été laissé inachevé par Richelieu; il fut terminé sous les ordres de la régente, qui y fit ajouter un oratoire, une salle de bains et une galerie en retour sur le jardin^. C'est dans cotte galerie, communiquant des appartements de la reine à ceux du cardinal, que se tenait ordinairement le conseil, et qu'eut lieu, le 18 janvier 1650, l'arrestation des princes ^
* Aubery, 1. 1, i> '>'^0 ; t. n, p. rîîS.
* Voyez les viios du PaUiiv-Cardinal de cette éjxMiuc. Bibl. imp., estampes, topographie. Paris, Palais-Royal.
' Plans du palais, Bibl. imp., topographie. Paris, Pàlai^-Royal. — CurlO' tiiéide Paris, par L. R., t. i, p. 159.
* Sauvai, Antiquités de Paris, t. ii, p. 168.
^ rhid., t. II, p. 169. — Aubery, Histoire du cardinal Moaat'm^ t. ii,
p. 70 et 74.
APP£NDiC£. 415
On chercherait en vain aujourd'hui au Palais-Royal les hâ-
timtnts oci upés par Mazarin et la basse-cour qui y donnait accès; celle-ci existe encore, sous le nom de cour des FontaineSj mais sc^paréc du palais, modifiée dans ses uiiuensions et ne conservant plus le nioiiulro vestij;!^ des constructions qui l'entouraient alors. La porte de cette cour sur la rue des Bons-Enfants était située un peu plus haut que rentrée actnelle de la cour des Fontaines; son aile gauche la séparait d'une autre cour plus petite, où se voyaient encore quelques restes de l'hôtel d'Estrécs, acquis pour la formation du Palais-Cardinal ; son aile droite était appuyée à rhôtelMélusîne, et le corps de logis du fond donnait de l'autre côté sur une li'oisièmc cour, di.N]>us6e en parterre, qui le séparait des a{)partcmciils de la reine. La galerie du conseil, qui reliait ces deux bâtiments , se trouvait aiubi entre ce parterre et le jardin du palais, sur lequel s'ouvraient ses croisées
L'appartement de Mazarin devait aussi avoir quelques vues sur ce fameux jardin du Palais-Cardinal, orné de parterres en broderies, de bosquets géométriques, d'un bassin et d'un rond d'eau de 82 toises de circonférence^, œuvre de le Nôtre, qui préludait à ses grandes créations des Tuileries et de Versailles, an grand applaudissement des connaisseurs, qui réservaient leur sévéï ilc pour les bâtiments du palais, et surtout pour l'inscription de la rue Samt-liunoré , qu ils déclai aient n'être ni grecque, ai latine, ni française. Cette inscription, si fort maltraitée par les précieuses, était pourtant assez intelligible; elle ne portait que ces deux mots : Palais-Cardinal, Anne d'Autriche la fit enlever, puis rétablir plus tard, sur les * instances de la duchesse d'Aiguillon; mais le Palais-Cardinal n'en perdit pas moins son nom ^,
> Voyez les plans et vues du Palais-Royal. BniL. nip., estampes, topograpliie. Paris, Palais-Royal.
' Sauvai, AndquUès de Paris, t. ii,p. 172. — G. Bricc, Description de Paris, 1. 1, p. 207.
* Sauvai, Anliqinids de Paris, i. n, p. 158.
(D) LE PALAIS MAZARW. — SES lUCH£bS£S. — SES GALERIES