‹ Les nièces de MazarinChapitre 3 sur 29 · ASNE-MARIE MARTINOZZI · texte numérisé non relu

ASNE-MARIE MARTINOZZI

La princesse de Conti, dans son veuvage, toujours étroitement unie à madame de LongueviUe, redoubla de piété mystique et d*ardente charité : madame de Sévigné les appela les Mères de l'Église, Voici comme elle nous retrace, de sa plume émue et rapide , les deraiers moments d'Anne -Marie Martinozzi :

« Cette nuit j madame la princesse de Conti est tombée en apoplexie; elle n*est pas encore morte, mais elle n'a aucune connuissance ; elle est sans pouls et sans parole ; on la martyrise pour la faire revenir. 11 y a cent personnes dans sa chambre, trois cents dans sa maison; on pleure, on crie : voilà tout ce que j*en

sais jusqu'à présent Madame la princesse de Conti

mourut à quatre heures du matin, sans aucune connoissance. Elle appeloit quelquefois Cécile, une femme de chambre, et disoit : « Mon Dieu ! » On croyoit que son esprit alloit revenir, mais elle n'en disoit pas davantage. Elie expira en faisant un grand cri , et au milieu d'une convulsion qui lui ût imprimer ses doigts dans les bras d'une femme qui la tenoit. La désolation de sa chambre ne se peut représenter. M. le duc, MM, les princes de Conti , madame de Longueville, pleuraient de tout leur cœur. Madame de Gesvres avoit pris le parti des évanouissements; madame de Brissac, de crier les hauts cris et de se jeter sur la place : il fallut les ciiasser. Ces deux personnes n'ont pas réussi r qui prouve trop ne prouve rien. Enfin la douleur est universelle. Le roi a paru touché, et a fait son panégyrique en disant qu'elle étoit plus considérable par sa vertu que par la grandeur de sa fortune. Elle laisse,

tSO LES NIÈCES DE MAZARIX.

par son testament , l'éducation de ses enfants à madame de Longueville. . . 11 y a vingt mille écus aux pauvres, autant à ses domestiques. Elle veut être enterrée à sa paroisse y tout simplement comme la moindre femme Je vis hier sur son lit cette sainte princesse; elle étoit deiigurée par le martyre qu'on lui avoit fait à la bouche ; on lui avoit rompu deux dents et brûlé la tête, c'est-à-dire que, si les pauvres patients ne mouroient point de l'apoplexie , ils seroient à plaindre de l'état où on les met. Il y a de belles réflexions à faire sur cette mort , cruelle pour tout autre, mais heureuse pour elle, qui ne Ta point sentie

et qui étoit toujours préparée ^. »

La princesse de Conti laissa deux fils : Tun épousa une fille de Louis XIV et de la Yallière, et mourut à vingt-quatre ans; l'autre fut riionueur de cette maison. Il avait eu, il semble, quelque fée pour marraine. Saint-Simon n'avait-il pus lui-même été frappé de sa baguette lorsqu'il traça ce portrait du prince de Conti :

« Sa figure avoit été charmante; jusqu'aux défauts de son corps et de son esprit avoient des grâces infinies... 11 fut les constantes délices du monde, de la cour et des armées, la divinité du peuple, l'idole des soldats, le héros des officiers. Cétoit un très-bel es-

* Lettres de madame de Sévigné, 5 féTrier 1673» 1. p. 445.

^ Le tombeau de la princesse de Conti , à Saint-André des Arts » portait cette inscription : > Elle vendit toutes ses pierreries pour nourrir, durant la famine de 1662, les pauvres de Berry, de Champagne et de Picardie. »

ANNE-MARIE MARTINOZZI. m

prit, lumineux, juste, exact, étendu, d'une lecture infinie, qui n'oublioit rien , qui possédoit les histoires générales et particulières, qui savoit où il avoit appris chaque chose et chaque fait, qui en discernoit les sources, qui retenoit et jugeoit de même ce que la conversation lui avoit appris, sans confusion, sans mélange, sans méprise, avec une singulière netteté.., M. le Prince, le héros, ne se cachoit pas d'uue prédilection pour lui au-dessus de ses enfants ; il fut la consolation de ses dernières années... Il avoit Tesprit solide, infiniment sensé; il en donnoit à tout le monde. 11 se mettoit merveilleusement à la portée et au niveau de tous, et parloit le laui^age de chacun avec une facilité non pareille... Le monde le plus important, le plus choisi, le couroit. Juscpie dans les salons de Marly il étoit environné du plus exquis. 11 y tenoit des conversations charmantes sur tout ce qui se pré«> sentoit indifféremment... Ce n'est point une figure, c'est une vérité cent fois éprouvée qu'on y oublioit rheure des repas. »

Telle est Tidée que Saint-Simon nous donne, du petit-neveu de Mazarin. N'est-ce pas un peu le portrait de Mazarin lui-même? Cet esprit riche de tous les dons, cet homme pétri de grâces, ne rappelle-t-il pas celui qui fut comme le ministre de la grâce elle-même, et qui s'éleva à la toute-puissance par la séduction?

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