DL'C DE DEVERS
Le cardinal avait fait deux parts de son palais : la principale^ il l'avait assignée à sa nièce Hortense, du* chesse de Mazarin ; Tautre partie, contiguë à celle-là, devint Thôtel de Nevers * • Le duc eut sa part également des tableaux y des statues, de tous les objets de grand prix dont cette demeure était remplie ; et il était fait pour comprendre de telles richesses beaucoup mieux que son étrange voisin.
Colbert, que le cardmal avait chargé de veiller sur sa famille, ne put rien sur cet esprit indépendant; il lit tout pour le maintenir à la cour, mais cette espèce d'oiseau sauvage lui échappa. Mancini aimait Tltalie, où il vivait plus libre qu'ailleurs ; quoi qu'il fît pourtant, il ne pouvait se dérober tout à fait à la vigilance de son mentor, dont les lettres grondeuses nous font deviner en partie les incartades de Mancini.
Après dix ans de cette vie errante et à peu près insaisissable, il lui passa par la tête nn jour de se marier : ce fut un événement à la cour. Il .épousa mademoiselle de Thianges, nièce de madame de Montespan , comme un homme qui aurait beaucoup tenu a ia iaxeur^. Mais il n'avait rien calculé probablement; il fut ébloui, comme un autre, un certain jour, par Téclat de cette belle Diane, qui passait pour une beauté si aceoiiiplie'. Écoutons madame de Sévigné : « Ce M. de Ne-
< Voir sur ee partage V Appendice (I).
* Louis XIV, dans une lettre au cardinal Maneîni, du 37 août 1661 ^ lui promet de marier avantageusement le duc de Nevers, quand Toccasion s*en présentera. (Leltr, inéd.^ mss. de Roses, btbl. de l*Ars., 199, HM. de France, in-4*.)
' Nous n*oserion8 pas garantir pourtant que M. de Nevers fût at*
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vers, si difficile à ferrer, ce M. de Nevers, si extraordinaire, qui glisse des mains alors qu'on y pense le moins, il épouse eufiû , devinez qui ? Ce n'est point mademoiselle d^Houdancourt, ni mademoiselle de Grancey; c'est mademoiselle de Tbianges, jeune, jolie, modeste, élevée à l'Abbaye-aux-Bois. Madame de Montespan en fait la noce dimanche ' . » — « Madame de Nevers, dit-elle plus tard , est belle comme le jour, et brille fort sans qu*on en soit en peine ^. »
Les habitudes de Mauciiii ne changèrent pas beaucoup avec le mariage : il resta poëte, paresseux, et
surtout gi'aiid \oyageiir. Il passait une [)artie de sa vie à Home, et s'en revenait à i'improviste comme il y était allé. « 11 luiarrivoit, dit Saint-Simon, d'entrer le matin dans la chambre de sa femme, de la faire lever tout de suite, de la faire monter en carrosse, sans qu'elle ni ])as un de ses gens se fussent doutés de rien, et de partir de là pour Rome sans le moindre préparatif, sans que lui-même y eût songé quatre jours au* paravant. » Mademoiselle de Montpeosier et madame de Cayltts nous racontent fort plaisamment les mêmes choses. i< M. de Nevers, dit celle-ci, avoit accoutumé de partir pour Rome de la même manière dont ou va souper à cequ*on appelle aujourd'hui une guinguette,
teint d*uii bien violât amour; car il partit de Rome pour aller se marier à^Paris, et sa sœur Hortensc, qui raoeouipdgna, uoiis apprend, dans ses Mémoires, qu'ils restèrent six mois en route, s*arrétant partout à se divertir. Il était homme à oublier parfois le but du voyage.
< Lettres de madame de Sècigné, 10 décembre 1670.
* mdem , 22 juillet 1676.
Die >i:v£RS. m
et on avoit vu madame de Nevers monter en carrosse^
persuadée qu'elle alloit seulement se promener, et entendre dire à son cocher : A Rome ! » * Gomment la belle Diane 8*arrangeait-e11e de cette vie nomade^ et d'une manière si commode de voyager? 11 ne manquait pas de gens fort touchés de ses tribulations, et qui devaient pester contre les goûts vagabonds de M. de Nevers. On prétendit que le roi luimême' en avait eu un moment quelque dépit. Madame de Sévigné n'oublie pas de tenir son monde au courant de cette grosse affaire. « On disoit, écrit-elle, que niaJame de Nevers l'aisoit une trace dans la première tête du monde, et qu'une autre tête plus petite en est renversée ; mais je ne vois pas que cela ait eu (le suite. » Madame de Caylus eu savait plus long. « Madame de Montespan , dit-elle, ût ce qu'elle pouvoit pour inspirer au roi du goût pour sa nièce; mais il ne donna pas dans le piège, soit qu'on s y prit d'une manière tro]) grossière, ou que sa beauté n*eût ])as fait sur lui l'effet qu'elle produisoit sur tous ceux qui la regardoient ' . »
Ainsi madame de Montespan, dont l'étoile commençait à pàlir, aurait spéculé sur l'éclat de ce nouvel astre. Elle avait préparé, comme adoucissement à sa chute, ce brevet de survivance au profit de la maison deMortemart. Malgré ces arrangements de famille, ce fut la ])elle Foiikuiges (pii triompha. Maintenant, que fût-il advenu si Diane l'avait emporté? Eût-elle fait
• Mém. de madanie de Caylus, coll. Petitot, t. lxvi, p. 63.
plus sévère figure (|ue sa taule? Eût-elle réservé au grand roi un de ces relus quli ne connut guère ? Et M. de Nevers, comment eût-il pris la chose? Il était liommeù jeler sa femme en carrosse, et à gagner iioine au grand galop.
Mais, à défaut du roi , il paraît qu'uu auU o priuce, cette tête plus petite, selon madame de Sévigné, voulut s'attaquer au cœur de Diane. Celui-là, par sa touruure, semblait devoir être moins dangereux j c'était un gpome plutôt qu'un homme, mais il se nommait M. le Priuce; il était fils du grand Condé, et il avait iafiniment d'esprit et d'adresse, à coté des plus inqualifiables travers. Ayant appris que M. de Nevers méditait quelque projet de voyage, il imagina de donner à Chantilly une fête magnifique; puis il s'en vint le trouver un jour, et lui confia qu'il était dans un extrême embarras, vu que le poëte chargé de composer les paroles d'un opéra venait de lui faire faux bond. Il pria le duc, qu'il savait expert en ces sortes d'affaires, de lui trouver quelqu'un qui put expédier la besogne en quelques jours. C'était attaquer son homme par le côté faible : M. de Nevers , enchanté , prit la chose à son compte. Mais qui des deux fut le mystifié ? Si 1 on en croit madame de Caylus , ce fut le mari , qui n'aurait rien vu dans tout cela que le f^eul plaisir d'exercer sa muse, et se prêta admirablement à tout ce qu'on voulut de lui. Mais, d'après Saint- Simon, ce fut au contraire le mari qui se moqua de l'amant. « M. de Nevers, dit-il, tout jaloux, tout Italien, tout plein d'esprit qu'il fût, n'avoit pas conçu d'abord le