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DU FAUBOURG SAINT-MARCEAU

Le 6 avril de l'année 1856, le faubourg Saint-Marceau, alors un des plus pauvres de Paris, offrait un spectacle inaccoutumé. Les ateliers des ouvriers, les boutiques des petits marchands, qui composaient en partie la population de ce quartier, étaient fermés comme aux grands jours d'événements publics. Des groupes nombreux stationnaient devant les portes closes, mais il ne s'échappait de ces groupes ni un chant ni un éclat de rire ; on s'abordait en se parlant à voix basse, et en se dirigeant du même côté. Les femmes, accompagnées de leurs maris, de leurs enfants, composaient comme un cortège silencieux; elles avaient pris leurs vêtements aux teints sombres, et l'on s'apercevait bientôt que, si les hommes avaient revêtu leurs costumes du dimanche, ce n'était point pour se rendre à une réunion profane. Cette population, triste et recueillie, arrivant de divers côtés, encombra bientôt la petite rue de l'Epée-de-Bois. Les fenêtres de ces maisons sombres, refuges ordinaires de la misère et de la souffrance, étaient ornées de fleurs blanches, de couronnes d'immortelles, comme l'est,

au jour des Morts, la longue rue qui conduit au Père- Lachaise.

A l'entrée d'un vieil édifice dont le portail était surmonté d'une croix, un cercueil entouré de cierges, paré de pieuses offrandes, attendait qu'on vînt le transporter à sa dernière demeure. Il avait déjà reçu dans la chapelle du couvent les bénédictions de l'Église ; ce cercueil renfermait les dépouilles mortelles d'une humble fille de Saint- Vincent-de-Paul, supérieure du couvent du faubourg Saint-Marceau; la religieuse venait de rendre à Dieu son âme pure, et c'était pour lui faire honneur qu'au cortège des pauvres s'était réuni un autre cortège, celui des grands du monde. Les femmes élégantes du faubourg Saint-Germain suivaient ce convoi à côté des femmes du faubourg Saint-Marceau. Les généraux et les évoques, les hauts dignitaires de l'empire se trouvaient mêlés, à la population la plus pauvre de Paris. La douleur des uns, la respectueuse sympathie des autres, étaient un double hommage rendu à la mémoire de l'humble religieuse connue sous le nom de sœur Rosalie.

Rien ne porte à l'amour de Dieu et à l'amour du bien comme la lecture de cette vie aussi édifiante que modeste. Ce qui saisit tout d'abord l'âme et la pénètre d'admiration, c'est le nombre prodigieux de services de toutes sortes rendus à l'humanité par cette humble femme, qui ne trouva ni dans l'étude ni dans les ressources de son imagination, mais seulement dans sa foi et dans la bonté de son cœur, le moyen de se mêler au contact de toutes les misères pour les adoucir et les purifier.

Jeanne-Marie Rendu, en religion sœur Rosalie, était née, en 1786, dans une petite commune du départe-

ment de F Ain. Elle commença de bonne heure à exercer la charité. Quoique ses parents ne fussent pas riches, il y en avait de bien plus pauvres qu'eux parmi ces montagnards réduits, pour la plupart, à l'émigration. Le bon cœur de Marie la rendait industrieuse. Elle confectionnait de petits vêtements avec les habits à moitié usés, avec les robes fanées, qu'elle réclamait pour ses pauvres.

Elle enseignait à lire aux jeunes enfants qui ne pouvaient fréquenter l'école, et les initiait aux premières connaissances de la religion. Ces soins et ceux qu'elle donnait à la maison pour venir en aide à sa mère absorbaient son temps.

Une vocation irrésistible l'entraînait vers la vie religieuse; on la combattit quelque temps par prudence, et aussi par regret de la voir partir. Convaincus enfin qu'ils s'opposaient à son bonheur, ses parents consentirent à s'en séparer. Elle quitta son village, où chacun la chérissait, et vint pour la première fois à Paris en 1802; elle était alors âgée de seize ans. Elle avait choisi Tordre qui devait la rapprocher le plus souvent de ceux qui souffraient; aussi entra-t-elle comme novice dans la maison des Sœurs de charité, rue du Vieux-Colombier.

Il y avait à peine quelques mois que le général Bonaparte, nommé consul à vie, avait rouvert les temples et rendu à Dieu ses autels. Les saintes filles de la rue du Vieux-Colombier, chassées impitoyablement par la tourmente révolutionnaire, étaient revenues à leur modeste communauté pour y reprendre leurs pieux exercices. Hélas ! quelques-unes manquaient à l'appel; on connaissait leur sort, la persécution en avait fait des martyres.

Jeanne-Marie Rendu prononça ses vœux le jour même où fut signé avec l'Angleterre le célèbre traité d'Amiens.

La jeune novice, uniquement préoccupée des engagements sacrés qu'elle contractait envers Dieu, échangeait son nom de baptême contre celui de sœur Rosalie, qu'elle devait rendre si populaire. Son noviciat terminé, elle dut quitter le couvent du Vieux-Colombier pour celui de l'Épée-de-Bois, situé dans le faubourg Saint- Marceau. Dans cette nouvelle communauté, elle exerça la plus salutaire influence ; ses sœurs la chérissaient et obtinrent d'elle, après de longs refus dus à sa grande humilité, qu'elle acceptât le titre de supérieure; elle n'avait alors que vingt-cinq ans. C'est à partir de cet instant que la vie de la Sœur de charité se trouve mêlée à tous les événements qui agitent la capitale. Le premier consul, sacré empereur depuis 1804, est arrivé à l'apogée de sa gloire ; la plupart des souverains de l'Europe sont devenus ses tributaires. Mais que de larmes, que de misères se cachent derrière ces prestiges de gloire!

L'agriculture, privée des bras robustes qui ensemencent et qui récoltent ; l'industrie, des ouvriers qui utilisent et confectionnent; les familles privées des hommes jeunes destinés à les soutenir; tous ces vides étaient les plaies saignantes de l'État, et la charité faisait de généreux efforts pour les cicatriser. La communauté de l'Épée-de-Bois se trouvait plus que toute autre à la portée de constater toutes ces souffrances ; aussi ne se donnait-il pas une fête où sa jeune supérieure ne parût, son aumônière à la main.

Le jour où la naissance du roi de Rome vint combler les vœux de l'empereur et ceux de la nation, sœur Rosalie pensa que ses pauvres devaient profiter de ce joyeux événement. Grâce à l'influence d'une dame de la cour qu'elle a su intéresser à son œuvre, elle est

introduite auprès de l'empereur. Là elle triomphe de sa timidité naturelle pour plaider la cause des malheureux.

« Sire, dit-elle, j'ai trois pauvres femmes de mon quartier dont les enfants sont nés le jour même où Dieu vous a envoyé un fils ; ces chers petits êtres viennent au monde dans les circonstances les plus douloureuses, tout manque dans la maison de leurs parents. »

L'empereur était trop heureux pour rester sourd à cet appel; il interroge la sœur de Charité et verse entre ses mains, au nom du roi de Rome, une riche aumône, et la jeune supérieure revient toute joyeuse à son couvent.

On lui reconnut toujours cet art admirable de donner à propos, avec discernement, apportant dans la distribution de ses aumônes une grande impartialialité et une précieuse entente.

« Je suis l'économe de celui qui donne et de celui qui reçoit », disait-elle à ceux qui voulaient l'influencer.

Sa charité embrassait tout, les souffrances de Famé comme celles du corps. Dans son modeste parloir, la femme du monde succédait souvent à la femme du peuple, et, quelle que fût leur peine, il était bien rare qu'elles se retirassent sans emporter dans leur cœur un peu de cette douce résignation qui fait accepter les maux de la vie. Que de ménages lui ont dû leur retour à la paix, à la confiance mutuelle! Chez l'ouvrier, l'humble sœur remplissait le rôle de médecin des âmes et opérait des cures merveilleuses ; nous allons en signaler une entre autres.

La Ré vol tion de 1793 avait aboli les privilèges de la noblesse afin de niveler les classes ; mais elle n'avait pu faire ce que Dieu n'a pas permis, c'est qu'il n'y eût plus ni pauvres ni riches ; et, à la place des nobles ruinés

par l'exil, la bourgeoisie, composée des commerçants, des industriels, des financiers, de ceux qui exerçaient des professions libérales, montrait encore aux yeux avides de la misère de somptueux hôtels, de riches équipages; il partait donc d'en bas les mêmes plaintes, les mêmes récriminations.

Hébert était un honnête ouvrier du faubourg Saint- Marceau ; sa femme était sage et laborieuse, mais la famille, composée d'une vieille mère infirme et de quatre enfants, présentait une charge bien lourde ; aussi la misère avait-elle fait invasion dans le pauvre logis.

Le malheur avait aigri Hébert et l'avait rendu injuste. Lorsqu'il voyait passer les enfants des familles aisées, il les comparait aux siens et accusait la divine Providence. Son patron même, celui dont il recevait son salaire, ne trouvait pas grâce à ses yeux, car la jalousie brûlait son cœur. Cette passion violente avait éteint dans son âme toute croyance, et y avait mis à la place une haine profonde contre les ministres d'une religion qu'il maudissait. Les modestes sœurs de l'Épée-de-Bois étaient enveloppées dans cette haine injuste. S'il les rencontrait, allant d'une maison à l'autre, distribuer des aumônes, s'informer des malades, il détournait la tête et pressait le pas en proférant des menaces. Instruites de ces dispositions hostiles, les sœurs n'osaient approcher du pauvre réduit.

Il vint cependant un jour plus sombre encore pour Hébert. L'hiver devint tellement rigoureux, que le prix du pain s'éleva pendant que le travail diminuait, et, pour comble de malheur, la jeune mère de cette nombreuse famille, étant épuisée par les veilles et les privations, ne présentait plus à son dernier né qu'un sein tari. Fou de douleur, Hébert avait quitté sa maison pour ne plus

entendre les cris de son enfant. Où allait-il? Il ne le savait pas ; il fuyait un tableau déchirant sans avoir le courage de dévoiler sa misère.

Mais la charité veillait à sa porte.

La supérieure du couvent avait en vain essayé de faire parvenir des secours au sein de la pauvre famille; la présence continuelle d'Hébert, son orgueil intraitable, avaient rendu ses tentatives infructueuses. Ce jour-là, la Providence a guidé les pas de la Sœur de charité. Placée à la fenêtre d'une maison voisine, elle a vu sortir l'ouvrier pâle et sombre, elle a entendu les cris plaintifs de l'enfant.

« Hàtons-nous, dit-elle à la religieuse qui l'accompagne; quand le désespoir déserte la maison, c'est à l'espérance d'accourir. »

Elle monte vivement l'escalier vermoulu; dans un seul regard elle a tout embrassé, elle a vu tout ce qui manque. Au bout de quelques instants elle revient, et la triste mansarde se métamorphose sous la baguette magique de la charité.

Hébert ne parut pas de la journée et ne rentra pas dans la nuit : un voisin l'avait rencontré et l'avait entraîné pour l'étourdir chez un marchand de vin. Un excès auquel il n'était pas habitué l'avait laissé ivre-mort. Le lendemain matin, le sommeil ayant dissipé les vapeurs du vin, Hébert eut honte de son action, et se hâta de sortir de l'estaminet. A peine en avait-il passé le seuil, qu'il se trouva en présence d'un cortège funèbre. C'était celui d'un petit enfant, à en juger parla dimension de la bière. Un frisson parcourut tous ses membres, il se rappela dans quel état il avait laissé le sien, et, tremblant, éperdu, il se traîna jusqu'à son domicile... La porte était entr'ouverte. Hébert n'osa la franchir, car pas une seule plainte ne s'y faisait entendre.

Frappé au cœur, bourrelé de remords, l'ouvrier sent ses genoux fléchir ; il revoit par la pensée le convoi du petit enfant, et ses mains se joignent, et ce cri qui est toute une prière : « 0 mon Dieu ! » s'échappe de ses lèvres avec un sanglot. Ce sanglot a été entendu. Une femme se présente au seuil de la porte : cette femme tient un enfant dans ses bras et porte le costume des filles de Saint- Vincent-de-Paul. A sa vire, les préventions de l'ouvrier se réveillent.

« Une religieuse ici ! » s'écrie-t-il d'un ton menaçant, et, l'insensé ! il ose lever le bras. A cette aveugle colère, à ce geste outrageant, sœur Rosalie se contente de répondre :

« Hébert, embrassez donc votre fils ! »

L'enfant tendait ses petits bras et souriait à son père. Et lui, subjugué, vaincu par la douce autorité de la religieuse, il presse son fils dans ses bras et murmure :

« Pardon, ma sœur ! »

La religieuse se vengea en procurant à l'ouvrier un travail plus lucratif, ramenant ainsi un peu d'aisance à son foyer ; elle se vengea en aidant la jeune mère à élever sa nombreuse famille et à faire de ses enfants d'honnêtes ouvriers et de bons chrétiens.

Sœur Rosalie avait vu partir pour l'exil le vainqueur d'Austerlitz, le conquérant superbe que l'Angleterre enchaîna pendant six années dans l'île étroite de Sainte- Hélène. Puis était venu le tour des Bourbons; Charles X, renversé du trône, avait été contraint de quitter la France avec son fils et son petit-fils. La branche d'Orléans était venue remplacer le frère de Louis XVI et de Louis XVIII. Sous ces divers régimes, la petite communauté de l'Épée-de-Bois avait continué ses bonnes

œuvres. Lorsque le choléra vint, en 1832, ravager la capitale, il sembla avoir élu domicile dans le faubourg Saint-Marceau. C'est dans cette circonstance que la sœur Rosalie et ses compagnes firent preuve d1un dévoue-

Soour Rosalie sauve un mobile.

ment admirable. Deux de ses religieuses ayant été victimes de ce mal contagieux, la bonne supérieure en éprouva une si grande peine, qu'elle eût voulu s'exposer seule au danger ; elle employait divers subterfuges pour se passer de leurs services dans ces terribles circons-

tances. Les pauvres malades, abandonnés parfois par des parents saisis de terreur, la trouvaient à leur chevet ; quelques-uns, touchés de tant de dévouement, la suppliaient de les fuir, de les laisser à leur malheureux sort ; elle les rassurait et continuait à les assister dans leurs souffrances. « Dieu ne veut pas encore de moi », leur disait-elle avec un doux sourire.

Elle ne se trompait pas, sa mission n'était point terminée, et Dieu la réservait à subir d'autres épreuves.

Après la disette, après la peste, ces deux fléaux de l'humanité, arrivèrent les jours de triste mémoire, jours de la guerre civile qui éclata après la chute d'un autre trône, celui de Philippe d'Orléans. Cette guerre fratricide, qui eut pour un de ses principaux théâtres le faubourg même de Saint-Marceau, altéra bien plus la santé de sœur Rosalie que ne l'avaient fait jusqu'alors les veilles, les fatigues physiques et les miasmes délétères qui s'échappaient des habitations des pestiférés.

La guerre civile, qui arme les uns contre les autres les enfants du même pays, de la même cité, quelquefois de la même famille ; la guerre civile remplit de tristesse le cœur des citoyens honnêtes. Trois mois à peine s'étaient écoulés depuis le départ du roi pour l'exil, qu'une foule égarée se soulève contre l'Assemblée nationale et fait entendre des cris de menace et de mort. Cette première émeute, réprimée par les bataillons de la garde nationale et de la garde mobile, éclate de nouveau un mois après. Alors les barricades s'élèvent, et le sang coule dans les rues de Paris.

« Ce sont nos enfants qui s'entr'égorgent ! » s'écrie sœur Rosalie, et elle traverse ces hordes furieuses, elle va du faubourg Saint-Marceau au faubourg Saint-Antoine ; partout les fusils s'abaissent devant elle ; mais, au

milieu de ces passions violentes, terribles, la voix de la charité ne peut se faire entendre. Sœur Rosalie ne déserte pas néanmoins le lieu du combat ; si elle ne peut empêcher l'effusion du sang, elle soignera les blessés, elle recevra leur dernier soupir, et murmurera à leurs oreilles le nom de Dieu.

« Fuyez! lui crie-t-on de tous côtés.

— Au nom du Dieu clément qui vous voit, déposez vos armes », leur répond-elle.

On l'invite de nouveau à se retirer, mais la vaillante femme s'écrie avec énergie :

« Je mourrai au milieu de vous. » Et elle reste agenouillée auprès des blessés qu'elle peut secourir.

Pendant trois jours cette lutte homicide se poursuit sans trêve ni pitié. Les insurgés d'un côté, dans les rangs desquels on voit avec douleur des ouvriers égarés ; de l'autre côté, la garde nationale et cette intéressante garde mobile, composée des courageux enfants du faubourg.

Un soir, sœur Rosalie, rentrée à son couvent, priait avec ses sœurs pour la cessation de cette guerre criminelle. Elle entend un bruit de pas, elle sort de la chapelle et aperçoit un jeune mobile qui vient de franchir le seuil de la sainte demeure.

« Sauvez-moi, ma mère! » s'écrie-t-il. Elle reçoit l'enfant épuisé de fatigue, mais aussitôt arrive un groupe d'insurgés proférant des menaces de mort. Les fusils, les baïonnettes sont dirigés sur la poitrine du malheureux. Sœur Rosalie le couvre de sa robe de bure.

« Il faut qu'il meure ! profère un insurgé.

— Vous m'atteindrez d'abord et vous ferez deux victimes, répond résolument la courageuse sœur ; cet asile qui le sauve aujourd'hui vous sauvera peut-être demain. N'êtes-vous pas tous mes enfants ? »

La fureur des insurgés n'est pas encore désarmée.

Sœur Rosalie se met à leurs genoux et leur adresse cette touchante prière :

« Je ne vous ai jamais rien demandé, mais aujourd'hui je me fais votre suppliante. Au nom de vos malades que j'ai soignés, de vos femmes que j'ai secourues et consolées, au nom de vos petits enfants que j'ai nourris et aimés, pitié ! grâce pour ce malheureux jeune homme ! »

Ces souvenirs évoqués triomphent enfin de la terrible colère de ces hommes égarés; ils se retirent, et l'enfant est sauvé.

Par le seul ascendant de sa vertu et du respect qu'inspirait son nom devenu si populaire, la modeste supérieure du couvent de l'Epée-de-Bois arracha à la mort plusieurs infortunés. Son cœur eut néanmoins beaucoup à souffrir des pertes cruelles que les sanglantes journées de juin eurent à enregistrer. Le général de Bréa, ce vaillant soldat qui avait si souvent affronté la mort sur les champs de bataille, est lâchement assassiné à la barrière de Fontainebleau, au moment où il essayait de faire entendre des paroles de paix. Pour clore, hélas! ces funestes jours, pour arrêter le débordement des passions déchaînées, il fallut une grande victime de plus, victime volontaire, dont l'héroïque mort fut acceptée en expiation de tant de sang versé ; cette sainte victime, ce fut MgrAffre, archevêque de Paris. Le sang coulait toujours, et les clameurs des combattants, la détonation des armes à feu retentissaient comme des cloches funèbres dans le cœur du pieux évêque. Déjà, plusieurs fois, il avait essayé de sortir de son palais épiscopal, où l'on veillait sur lui. Mais à la fin il n y tint plus, et, suivi de ses deux vicaires, . qui insistent pour le suivre, il se dirige vers le faubourg

SOEUR ROSALIE ISS

Saint-Antoine ; sa seule arme en présence de l'ennemi est une branche d'olivier. Son arrivée suspend un instant cette lutte homicide. Le prélat tend vers eux les bras :

« Cessez le feu, s'écrie-t-il, c'est votre pasteur qui vous en conjure ! »

A peine a-t-il prononcé ces paroles, qu'une balle vient le frapper. Un cri immense d'indignation et de douleur proteste contre cet acte impie. On s'empresse, on le transporte, et un cortège attristé l'accompagne. La pieuse victime expire en prononçant ces paroles admirables :

« Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Que mon sang soit le dernier versé !... »

Dieu entendit le vœu de l'auguste martyr, et bientôt les insurgés, sommés de nouveau de mettre bas les armes, se rendent enfin. Cette journée funeste avait coûté cinq mille hommes à notre pays.

Sœur Rosalie perdait en Mgr Affre un généreux protecteur, toujours prêt à s'associer à ses bonnes œuvres. Elle éprouva une douleur profonde. Elle avait déjà vu mourir Mgr de Quélen, qui l'avait puissamment secondée dans son dévouement à secourir les pestiférés ; c'était ce même prélat qui l'avait choisie pour auxiliaire lors de la création de l'établissement des orphelins du choléra. La supérieure du couvent de l'Épée-de-Bois s'était donc trouvée en rapport avec tous les hommes éminents de son époque, et n'était restée étrangère à aucune œuvre de charité. Lorsqu'on la louait de son amour pour les pauvres, elle répondait avec humilité : « Je ne suis que leur servante. »

On s'étonnait qu'elle pût suffire à tant de travaux. Ses sœurs, qui voyaient peu à peu sa santé s'altérer, eussent voulu ralentir l'élan de son zèle ; mais elles ne pouvaient

y parvenir. Les grands du monde, comme les plus humbles, la ville entière, l'avaient désignée déjà à l'attention du chef de l'État. Honorer de telles vertus, c'était s'honorer soi-même ; c'est ce que comprit Louis-Napoléon; il fit porter à la modeste religieuse la croix destinée à récompenser tous les courages, la croix d'honneur, Lorsque M. de Persigny, chargé de la lui remettre, se présenta et lui rendit compte de sa mission, l'humble fille lui montra la croix de son rosaire, disant qu'elle ne désirait pas en porter une autre ; mais force lui fut d'accepter cette distinction honorifique, que chacun eût été heureux de voir briller sur sa robe de bure.

Peu de temps après, sœur Rosalie, menacée de perdre la vue, soutint avec courage l'opération de la cataracte ; malheureusement l'opération ne réussit pas.

« Je vois bien, dit-elle avec résignation, que Dieu veut me rappeler à lui. »

Elle ne se trompait pas, son œuvre était terminée, et le Ciel avait haie de récompenser tant de vertus. Les derniers jours de sa vie ne furent qu'une offrande faite à Dieu des douleurs qui tourmentaient ce corps épuisé, mais dans lequel l'âme restait vaillante, élevée au-dessus des terreurs de la mort.

Le dernier vœu de sœur Rosalie fut inspiré par son humilité et son amour pour les pauvres. Elle exprima le désir d'être conduite à sa dernière demeure dans le corbillard des indigents, ses frères bien-aimés. Mais elle n'était plus là pour contenir les témoignages de la reconnaissance, du respect et de l'amour, et, ainsi que nous l'avons vu au commencement de ce récit, chacun s'empressa de payer son tribut à une aussi chère mémoire. Bien plus, les pauvres de son quartier briguèrent l'honneur de lui élever à leurs frais un mausolée, lequel est

resté comme une attestation éloquente des bienfaits que la modeste sœur de Saint- Vincent-de-Paul avait répandus autour d'elle.

LE BARON LÀRREY

OU

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