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USURPATION DE TITRES

Quiconque, pourrions- nous dire avec Jehan de Caumont, se dit noble — et croit utile pour son ambition d'usurper des titres, — il est menteur, il est vilain, il est larron du titre

de noble. Aussi ne croyez pas que celui gui a débuté par s'emparer d'un nom de noblesse s'en tienne aux armoiries que conséquemment il s'est atlribuées. Oh! non. « Il suffit qu'une fois... » Il 'faudra encore à l'usurpateur, enflé de ses succès, un titre qui arrondisse sa vanité au caresse une coupable entreprise.

Soulevons à ce propos un coin du voile, et on en verra assez pour se faire une opinion des abus nombreux qui se commettaient si effrontément au temps passé à l'égard des titres de qualité.

Dans notre chapitre m, on a déjà vu le marquis deCbatelet, Philippe Hay, se récrier contre cette grande quantité de faux marquis, de messires et de chevaliers qui, de son temps [1669], encombraient la société ; et le généalogiste Maugard déclarer qu'il y avait en 1788 au moins huit mille marquis, comtes et barons, dont deux mille au plus l'étaient légitimement, quatre mille bien dignes de l'être, mais qui ne l'étaient que par tolérance. Que penser alors des deux autres mille qu'il ne juge pas à propos de relever? Ajoutons encore à ces témoignages l'extrait de deux lettres adressées à ce même généalogiste, à l'occasion de la publication de ses Remarques sur la noblesse, contenant un projet de tribunal héraldique où tous les prétendus nobles seraient tenus de faire leurs preuves :

« L'ouvrage que vous annoncez, monsieur, sera peut-être plus utile au public que vous ne le pensez. . . Je connois ici plusieurs familles dont les pè-

res roturiers, id est, soldats ou ouvriers, ont commencé à en imposer; ils ont été parfaitement secondés par leurs enfants qui ont usé de violence pour que les paysans ne les imposassent pas sur les rôles des tailles , et dès ce moment ils passent pour nobles. J'en connois même à qui, dans des procès, les bailliages ont défendu de prendre le litre d'écuyer, ne pouvant fournir (comme cela leur étoit impossible) aucune preuve de noblesse ; cela ne les a pas empêchés de jouir des privilèges et de se qualifier dans toutes les occasions des titres de comtes et de comtesses. . . » 18 mai 1788.

« J'ai reçu, monsieur, votre ouvrage sur la noblesse. Je désire que le gouvernement s'en occupe : ce seroit un bien d'autant plus grand , que l'abus* de Yusurpation de la noblesse et des titres honorifiques est très-répandu. Je ne vois que chevaliers, barons, marquis, comtes t — qui ne sont pas nobles — et qui jouissent du privilège de la noblesse, à la charge du pauvre peuple, qui supporte tous les impôts. Votre plan arrêteroit ces injustices à toujours; la vraie noblesse seroit connue, les usurpations n'auroient plus lieu, les tail labiés ne seroient plus surpris, trompés et jetés dans des frais énormes... » 1 er août 1788 (1).

Etait-il possible qu'en présence des nombreuses usurpations qui se produisirent du seizième au

(i) V. Lettre à M. Cherin, sur son Abrégé chron. des édits, etc. Paris, 4788.

dix-huitième siècle, les historiens, les moralistes et les publicistes n'attaquassent pas avec véhémence les indignes fraudes qui se commettaient si impudemment , au mépris de la morale et de Tordre public.

On lit dans une Vie de Colbert, publiée à Cologne en 1695 , ces lignes instructives sur les causes de ces usurpations :

« L'usurpation n'étoit pas un des moindres abus qui se fût glissé dans le royaume durant les troubles. On voyoit quantité de personnes prendre le titre de comte, de marquis, quoyqu'ils fussent à peine gentilshommes; et des fils de marchands avoient la hardiesse de mettre la couronne à leurs armes, parce qu'ils étoient entrés dans les charges ; ce qui fit dire à un de nos poêles comiques :

« Depuis que dans Paris on s'est emmarquisé On trouve à chaque pas un marquis supposé. »

Colbert, voulant y remédier, fit rechercher les faux nobles.

« La facilité, écrivait M. Chevrier, qu'on a de se décorer en France des titres de marquis et de comte, en impose àTrajan même. Tous les colonels à qui leur naissance n'a pas donné cette qualification la prennent de droit, et le marquisat, dont le fils d'un financier, devenu colonel, s'empare, n'est point une usurpation, si on réfléchit que le bureau de la guerre n'écrit jamais que sous ce nom ,

tandis que le gazetier de Paris, plus circonspect ou moins facile, ne les traite que de sieur (l). *

Quant à la qualité de duc, si on ne pouvait l'usurper, on la sollicitait avec si peu de décence, que le cardinal Mazarin répondit un jour à des affamés de titres, qui lui demandaient des brevets de duc ; « Hé bien , j'en ferai tant, dit ce ministre, qu'il sera aussi ridicule d'être duc que de ne l'être pas. »

Veut-on savoir- pourquoi tant de gens tenaient à s'emparer et se parer de ces titres, qui participaient des avantages féodaux, et bien mieux, puisqu'ils étaient à la fois utiles et honorifiques? l'abbé Coyer, l'auteur de la Noblesse commerçante, se charge de l'apprendre à qui le lui demande.

« Ne va pas t'imaginer, dit par fiction cet auteur à un personnage de son livre, qu'on entende ici (en France) par noblesse ce qu'on entend dans notre île — la vertu et les talents. Je ne sais si tu me comprendras : c'est un mérite qui coule avec le sang, quelque gâté qu'il soit. Parmi cette noblesse, il y a des comtes, des marquis et des ducs. Tremble, Ben Josué, ces noms sont magiques ! A t-on besoin d'un héros, d'un pontife ou d'un ambassadeur, on les prend dans les familles qui portent ces noms-là, et aussitôt les voilà revêtus de toutes les qualités nécessaires à leur emploi (2). »

Mais qu'arriva-t-il de toutes ces usurpations de

(i) Paris, 4767.

(2) Bagatelles morales, 4753.

titres honorifiques? c'est que les vrais ducs, comtes, marquis, etc., ne voulaient plus se parer de leurs qualités, dans la crainte d'être confondus avec les usurpateurs. Saint-Simon vient encore témoigner de ce fait.

« Je ne sais, dit-il , pourquoi on a la fantaisie des noms singuliers, mais ils séduisent en toutes nations, et ceux même qui en sentent le faible les imitent. 11 est vrai de dire que les litres de comte et de marquis sont tombés dans la poussière par la quantité de gens de rien et même sans terre qui les usurpent, et par là tombés dans le néant; si bien même que les gens de qualité qui sont marquis ou comtes, qu'ils mè permettent de le dire, ont le ridicule d'être blessés qu'on leur donne ces titres en parlant à eux. 11 reste pourtant vrai que ces titres émanent d'une érection de terre et d'une grâce du roi, et quoique cela n'ait pas de distinction , ces titres , dans leur origine et bien longtemps depuis, ont eu des fonctions, et que leurs distinctions ont duré bien au delà de ces fonctions. »

Qui ne se rappelle ce curieux passage d'une lettre adressée par M me de Sévigné au comte de Bussy, son cousin, qui voulait renoncer à son titre de comte : « Vous ne voulez plus qu'on vous appelle comte, et pourquoi , mon cher cousin ? Ce n'est pas mon avis : je n'ai encore vu personne qui se soit trouvé déshonoré de ce titre. Les comtes de Saint- Aignan, de Sault, de Lude, de Grignan, de Fiesque,

de Brancas et mille autres, l'ont porté sans chagrin. II n'a point été profané comme celui de marquis. Quand un homme veut usurper un titre, ce n'est point celui de comte, c'est celui de marquis, qui est tellement gâté qu'en vérité je pardonne à ceux qui l'ont ahandonné (1). » [Aux Rochers, ce 29 décembre 1675.] Si le bon la Fontaine a dit de son temps

« Tout petit prince a dès ambassadeurs , Tout marquis veut avoir des pages » ,

nous pouvons ajouter avec Saint-Simon que certains petits princes avaient des prétentions à Y altesse, devant lesquelles on n'était pas toujours disposé à s'incliner.

« On a vu ailleurs , dit cet auteur, sentinelle vigilante toujours prête à crier aux abus , l'origine d'hier de la princerie de M. de Monaco et sa prétention de l'altesse , et combien cette chimère l'isola à Rome, et y nuisit aux affaires du roi, par les entraves qu'elle mit au commerce de l'ambassadeur. Lassé de la résistance, il imagina de refuser YexceUence à qui il la devait , qui ne lui donnerait pas Y altesse, et par là lit qu'aucun d'eux ne le vit plus, jusqu'au duc Lanti et au prince Yaïni, dont la France avait fait la moderne et légère élévation. Ce qui est difficile à comprendre , est com-

(I) Voyez t. I er des Lettres de Bussy-Rabutin.

ment le roi le souffrit à son ambassadeur, et comment il préféra la fantaisie toute nouvelle éclose d'un homme qui n'était ni favori, ni ministre intérieur, au succès de ses affaires qui en reçurent des entraves continuelles (1). »

Examinons quelque peu les gens titrés en particulier, sachons quelles attributions les distinguaient entre eux, le rang que chacun occupait dans la hiérarchie nobiliaire.

« Gomme l'observe le marquis de Chatelet, «il y a bien des degrés interposés entre les nobles. Ainsi le moindre gentilhomme du royaume est, suivant le proverbe commun, noble comme le roi, mais l'un est séparé de l'autre par une disposition infinie. Et encore que tous les gentilhommes soient égaux en noblesse, ils ne le sont pas en richesses, en terres, en alliances, en amis, en charges, en autorité, en âge et en réputation. Ils ne le sont pas en esprit, en savoir, en expérience, ni en sagesse. Ainsi, on a très-prudemment ordonné qu'ils auraient quelques marques extérieures de ces différences, et à cet effet, on les a faits princes, ducs, comtes, marquis, barons, chevaliers, bacheliers , écuyers; on leur a donné le droit de porter les timbres et les couronnes sur les écussons de leurs armes ; en un mot, on ne s'est point lassé de chercher ce qui pouvait apporter de Fornement à leur qualité. En récompensant publiquement leur va-

(4) Mémoires, t. IV, p. 244 de redit. Delloye.

leur, on a voulu faire naître aux autres une généreuse émulation (1) ».

Pour faire naître cette généreuse émulation , on n'aurait pas dû vendre la noblesse, ni accorder des titres à l'intrigue, comme on l'a fait trop fâcheusement sous différents règnes.

^r^* Le titre le plus élevé dans la noblesse est celui de duc. On a vu au chapitre h de ce livre, comment, de fonctionnaires qu'ils étaient, les ducs se constituèrent de leur propre autorité possesseurs héréditaires de leur office ainsi que des provinces qui leur avaient été confiées, et comment cette usurpation, consacrée avec le temps par la faiblesse des rois, devint le motif d'une des premières dignités de la couronne. On sait aussi par quels moyens Louis XI et Richelieu étaient arrivés à mettre la main sur les vastes domaines de ces grands vassaux, toujours si hostiles à la royauté. Les ducs n'étaient plus alors ces très-hauts, très-puissants et trls-redoutés seigneurs, comme ils s'intitulaient sous les anciens règnes. Ce qui montre combien les temps étaient changés à leur égard, c'est que sous Louis XIV et depuis , le duc n'était plus une puissance, mais une dignité qui tirait toute son importance, tout son lustre de la main du roi. On comptait avant 1789, quatre sortes de ducs :

1° Le duc et pair : Possesseur d'une terre plus ou

(4) Traitté de la politique de France, Cologne, 4669.

moins considérable, érigée en duché; ayant séance au parlement, quand il s'y était fait recevoir. Et son duché-pairie était transmissible à ses héritiers mâies, par ordre de primogéniture ;

2° Le duc (non pair) : Ayant aussi des terres érigées en duché. Sans siège au parlement, mais jouissant des honneurs du Louvre. Son titre était héréditaire et transmissible au fils aîné;

3° Le duc h brevet ; Sans séance au parlement, mais ayant les honneurs de la cour. Son titre étant également transmissible à ses héritiers mâles, par droit de primogéniture;

4° Le duc h lettres : N'ayant ce titre qu'à vie, c'était une faveur qu'on obtenait du roi pour jouir des honneurs du Louvre.

Les honneurs de là cour accordés à tous les ducs, étaient d'entrer en carrosse jusqu'au pied de l'es* calier du Louvre. Les duchesses seules s'asseyaient chez la reine sur un tabouret pliant, ce qui s'appelait avoir le tabouret. Et tout duc pouvait avoir chez lui un dais et une estrade avec balcon, et mettre le manteau ducal doublé d'hermine à ses armes, et la duchesse couvrir son carrosse d'une calotte d'étoffe de couleur.

Il n'y avait que le possesseur d'une terre titrée qui pût légitimement porter le titre de duc. Ainsi, le fils d'un duc n'était qu'un simple seigneur, jusqu'à ce qu'il fût possesseur de la terre par le décès ou la démission de son père , et encore fallait-il , pour la démission, obtenir l'agrément du roi, et dans

ce cas, le cessionnaire obtenait pour lui-même un brevet qui lui conservait les honneurs de la cour.

Les ducs étaient traités de cousin dans les lettres que les rois leur adressaient, et de grandeur et de monseigneur quand c'étaient des particuliers, et de très- hauts et puissants seigneurs dans les actes notariés. — En leur parlant, on disait monsieur le duc.

Cette dignité avait la prééminence sur celle de prince, à l'exception des princes du sang royal; inutile d'ajouter qu'un duc était supérieur au marquis, au comte, etc. Nous donnerons plus loin, en parlant des costumes de la noblesse, les couronnes et casques propres aux ducs et aux autres titres.

^3?* Après les ducs, viennent hiérarchiquement les marquis. C'est un titre qui a éprouvé diverses fortunes. Nous voyons dès les premiers temps de la monarchie que les marquis étaient institués comme gouverneurs des marches ou frontières. En 1241 , Raymond , comte de Toulouse , s'intitule marquis de Provence, et les comtes de Flandre marquis de Namur. Mais à bien considérer, l'institution du marquisat est toute moderne en France. La première érection connue ne date que de Louis XII; elle fut faite en 1505, pour la terre de Trans, en Provence, en faveur de Villeneuve, comte d'Aveline, son ambassadeur à Borne.

Le marquis est donc celui à qui il était accordé

d'ériger sa terre en marquisat ; il fallait pour oet effet qu'il fût seigneur de trois baronnies , de trois châtellenies , ou de deux baronnies et de six chatellenies.

Les historiens , les jurisconsultes et les généalogistes héraldistes ne sont pas d'accord sur la prééminence du titre de marquis sur celui de comte.

Si Ton consulte la loi des fiefs, le marquis est nommé avant le comte. — La coutume de Normandie confirme cette disposition par les art. 152, 153 et 154.

S'il faut en juger par l'importance territoriale, Tédit de Henri III, du mois d'août 1579, vient donner la prééminence aux marquis, à qui il fallait plus de fiefs et de vassaux sous sa dépendance qu'on n'en exigeait du comte.

« Cet usage , dit le président de Maynier, cité par M. de Saint-Allais qui examine aussi cette question dans son Ancienne France , est loin d'avoir été observé dans notre siècle, où les marquisats sont devenus si communs, qu'un simple petit fief et même une coseigneurie , sont érigés en marquisat.

Suivant d'Expilly, ce ne fut qu'au xvi e siècle que l'on vit en Normandie les marquisats supérieurs aux comtés. Plusieurs généalogistes font observer que la pairie a été donnée à plusieurs comtes, et jamais à aucun marquis; que des comtes se trouvaient au sacre et couronnement des rois, et non des marquis.

M. de Saint-Allais établit au contraire que de nombreux marquisats ont été érigés en duchéspairies, et qu'en Angleterre , en Italie et en Savoie les marquis précèdent les comtes. Seulement, il est arrivé , comme nous l'avons fait voir précédemment , que , le titre de marquis étant tombé en discrédit par l'énorme abus qu'on en avait fait, on lui a préféré celui de comte.

^3** Le titre de comte, comme celui de duc, est d'origine romaine. Sous les Francs, les comtes, qui gouvernaient les provinces et y administraient la justice, étaient les égaux des ducs, qui gouvernaient aussi d'autres provinces. A l'imitation de ces derniers, ils usurpèrent les territoires confiés à leur administration et se firent des principautés héréditaires des lieux et des villes où il commandaient auparavant par simple commission. Sous Hugues Capet, dont ils avaient favorisé les desseins ambitieux, les comtes ajoutèrent à leur usurpation le privilège de porter une couronne comme marque de leur suzeraineté. Beaucoup d'entre eux furent aussi puissants que les ducs.

Le comté se composait de deux baronnies et de trois châtellenies ou d'une baronnie et de six châtellenies, le tout tenu du roi.

Il est à remarquer que beaucoup de gentilshommes ont joui du titre de comte, par de simples lettres patentes ou brevets , sans qu'ils eussent aucun domaine, n'étant obligés qu'à payer le

marc d'or prescrit par l'édit du mois de décembre

Des évoques et d'autres ecclésiastiques ont pris le titre de comte, soit par les fiefs titrés dont ils étaient investis, soit par la permission du roi. Plusieurs comtes furent élevés à la pairie.

Le généalogiste Saint- Allais fait observer que dans le milieu du xvni* siècle on vit s'introduire un usage nouveau à l'égard des titres de comte, marquis et vicomte, qui furent donnés indistinctement, sans brevets et sans lettres patentes, à des gentilshommes de nom et d'armes, qui obtinrent leur présentation à la cour et qui avaient monté dans les carrosses du roi , et qu'on les décora de ces titres par pure courtoisie (l).

Ainsi circulaient dans la société bon nombre de ces gentilshommes de nom et d'armes, qui n'avalent que des titres en l'air, comme tant d'autres qui prenaient des noms de terre, n'ayant que des fiefs en l'air, suivant l'expression féodale.

^^* Après les comtes viennent les vicomtes, dont l'institution remonte jusqu'au temps de la première race. Leurs fonctions, comme on sait, étaient de suppléer le comte dans l'administration de la justice, comme dans le commandement militaire. Ces officiers, à l'exemple des ducs et des

(I) De l'ancienne France, t. II, ch. vin.

comtes, usurpèrent leurs gouvernements et voulurent être héréditaires.

Il faut dire aussi que plusieurs comtes, ayant sous-inféodé une partie de leur comté à d'autres seigneurs, sous le nom de vicomtes, donnèrent naissance à un autre ordre de vicomtes.

Toutefois, il ne faut pas confondre les vicomtes héréditaires féodaux, qui servirent de lieutenants aux anciens comtes, ou ceux qui -par inféodation furent propriétaires de vicomtes, avec \es vicomtes, officiers de justice de certaines provinces, lieutenants de baillis, exerçant une magistrature qui ne tenait rien de la noblesse et dont Je titre n'était nullement héréditaire.

« Dans les temps modernes, dit Saint-Allais, il y eut des érections de vicomtes qui transmettaient le titre aux descendants mâles et femelles. Je citerai dans le nombre celle de la vicomte de Saint-Priest, en 1646, en faveur de Jacques Guignard, président en la cour des aides de Vienne, et après au parlement de Metz (1). »

Comme préséance en Normandie, les vicomtes suivaient les comtes ou se trouvaient mêh's aux barons. — En Bretagne, ces derniers précédaient les vicomtes. Delà Roque fait remarquer avec justesse que le titre de baron vient après celui de vicomte, puisque, pour être érigée en vicomte, une terre devait contenir deux baronnies.

(<) De l'ancienne France, t. I er , ch. vm.

Les vicomtes d'un ordre supérieur, comme la vicomte de Turenne, de Melun, etc., étaient des fiefs considérables qui relevaient immédiatement de Ja couronne.

^^* Les barons suivent généralement les vicomtes. Ce titre désignait anciennement les grands feudataires relevant de la couronne; il n'a commencé à être en honneur que dans le vi e siècle. Au ix e siècle , on appelait barons tous les principaux membres de la noblesse, sans vouloir, par cette qualité, en faire un ordre à part. Les princes du sang, les ducs, les comtes, les évêques, étaient également confondus sous le nom de barons; aussi, tous ces bauts personnages ne reconnaissaient-ils d'autres supérieurs que le roi.

Gomme le remarque Saint- Allais, les grands vassaux, les évêques même qui possédaient de grands fiefs, voulurent avoir, comme les rois, des barons qui aidassent les seigneurs de leurs domaines à tenir les plaids. Ils érigèrent à cet effet des terres en baronnie, relevant d'eux, immédiatement. De là cette distinction entre les hauts barons du royaume, relevant immédiatement du roi, et les barons des provinces, qui relevaient des seigneurs qui les avaient institués.

Dès le xiv e siècle on commença à regarder les barons comme des seigneurs féodaux inférieurs en dignités aux ducs et aux comtes; et au xvi e siècle,

leur importance était tellement diminuée, qu'il ne

fallait plus, d'après redit de Henri III, du 17 août 1579, que trois châtellenies unies et incorporées ensemble pour composer une baronnie , tenue en seul bommage du roi.

« Le généalogiste Saint-Àllais, dont le témoignage doit être d'un grand poids , dit que dans la suite ce litre de baron devint si commun que ceux qui l'obtinrent eurent beaucoup de peine à prendre rang après les gentilshommes des anciennes familles qui, quoique non titrées , ne voulurent pa9 leur céder le pas , et les forcèrent à marcher à leur suite.

Ils avaient néanmoins la prééminence sur les châtelains et les bannerets , les chevaliers et écuyers.

Plusieurs bourgeois des villes furent décorés du titre de baron. Tels ont été ceux de Bourges, par une charte de Louis VII, donnée à Lorris en 1147; ceux de Cherbourg, en 1366, par Charles le Mauvais, seigneur de cette ville, et les bourgeois d'Orléans , qui avaient aussi obtenu cette qualification.

Le titre de baron se retrouve aussi dans le clergé. Des évoques, des abbés, des prieurs, s'intitulaient barons , soit par concession royale, soit parce qu'ils jouissaient d'une baronnie attachée à leurs bénéfices.

« A présent [1787J, on appelle baron le fils aîné d'un grand seigneur », dit l'abbé Montignot dans son Dictionnaire de diplomatique.

On peut dire que ce titre, comme celui de marquis , a été porté par une foule de personnes qui n'y avaient aucun droit.

usurper le titre que de s'en rendre digne. Une qualité si illustre ne s'estoit donnée jusques-là qu'au mérite et à la vertu ; mais pendant la guerre des Anglais et pendant celle qu'excitèrent la haine et la jalousie des maisons d'Orléans et de Bourgogne (sous Charles VI), on fit tant de chevaliers qui ne le méritoient point, que la dignité s'avilit (1). »

Beaucoup de gentilshommes retinrent la qualité de chevalier, à cause d'un ordre de chevalerie dont ils étaient décorés. Mais beaucoup la prirent indûment quoique roturiers , comme nous le verrons par les ordonnances.

Etienne Tabourot, dans ses Bigarrwes, nous donne cette épitaphe critique d'un chevalier de l'ordre qui fut plutôt chevalier que gentilhomme :

« Gy gist vn fort homme de bien Aymant l'autruy comme le sien.

Son père estoit bon roturier , Et luy à tort fait cheualier, Jamais armé, fors qu'en peinture :

Priez Dieu pour la créature. »

Car c'était une condition rigoureuse d être noble pour être décoré d'un ordre de chevalerie quelconque. Au roi seul appartenait d'élever un plébéien à la dignité de chevalier. 11 existe de nom-

(I) Mœurs et Coutumes des François, 4742.

breux anoblissements accordés par les rois, avec élévation à la chevalerie, en faveur de roturiers qui avaient rendu de grands services à l'État.

Dans les actes comme dans le discours, on distinguait les chevaliers par les titres dedom, sire, messire, monseigneur, et leurs femmes par ceux de dame et madame.

Tout ce qu'on a pu dire sur la chevalerie se résume à ceci, suivant le généalogiste Saint-Àllais ; à savoir :

1° Que la chevalerie était une dignité personnelle et accidentelle, finissant en la personne de celui qui l'avait obtenue;

2° Que nul ne pouvait prendre le titre de chevalier sans une concession légale du souverain; ce qui n'empêcha pas la prise de ce titre dans les actes publics par les familles d'ancienne race, ou par les fyauts magistrats des cours souveraines.

Bien que nous ayons dit que la chevalerie fût une qualité personnelle et nullement héréditaire, nous voyons Louis XIV, par un édit du mois de novembre 1702, créer et établir deux cents chevaliers héréditaires dans les provinces de Flandre, Artois et Hainault, dont le nombre devait être rempli de ceux des gentilshommes desdites provinces qui se seraient le plus distingués par leur mérite et par leurs services (1).

(0 Voyez Abrégé chron. de Cherin, p. 960.

Terminons cette revue hiérarchique de la noblesse titrée par la qualité d'écuyer, qui n'a pas été une des moins usurpées.

Que ce titre tire son origine des Romains ou des Gaulois; qu'il vienne de scutum, écu; de scuria, écurie; d'équus, cheval, etc., peu nous importe. Ce qu'il y a de certain , c'est que du plus loin que nous apercevons Yécuyer, il est toujours inférieur au chevalier; il marche à sa suite, fait le service militaire sous ses ordres; il n'a pas d'éperons dorés ni d'habits de velours comme son supérieur, mais il porte des éperons argentés et des vêtements de soie. Humble dans les commencements , il se soumet à porter l'épée, la lance et le bouclier du chevalier qu'il accompagne, et soigne même ses chevaux. Aussi, écuyer et valet se prennent-ils l'un pour l'autre dans ces beaux jours de la chevalerie. Mais que voyons-nous plus tard? les écuyers empiéter peu à peu sur les attributs des chevaliers, au point de faire disparaître tout degré d'infériorité. Écoutons sur ce point un auteur compétent, dont nous ne saurions trop invoquer l'expérience.

«Les chevaliers, dit Saint-Àllais, perdirent de bonne heure plusieurs des prérogatives qui leur avaient donné tant d'avantage sur les écuyers. Ils admirent ceux-ci dès le xiv e siècle à se mêler avec eux dans les tournois et dans les gages de bataille. Les écuyers, abusant de cette condescendance, s'en firent un droit pour prendre des armoiries, et s'approprièrent même insensiblement les

ornements qui étaient affectés anciennement aux écus des seuls chevaliers; tout successivement se trouva confondu et dans une espèce de chaos. Les autres ordres, jusqu'à ceux du degré le plus inférieur, se mêlèrent encore avec ceux-ci; l'ancienne subordination fut totalement anéantie. ».

Mais ce n'est pas tout.

« On vit môme dans la suite, continue notre généalogiste, le titre d'écuyer pris indistinctement par les nobles pour caractériser leur état de noblesse , et même par des roturiers qui Yusurpèrent pour en imposer sur la noblesse à laquelle ils prétendaient (l). »

Nous verrons plus loin, en effet, les ordonnances et les édits tenter, mais inutilement , de s'opposer à ces usurpations.

« Tout noble, dit le proverbe, naît écuyer et devient chevalier. Tout noble donc , s'il ne parvenait pas à la chevalerie, pouvait au moins se dire et croire écuyer, en vertu du proverbe, comme beaucoup de roturiers, pour avoir enfourché un cheval, dans le temps des guerres civiles, s'intitulaient hardiment écuyers dans leurs prétentions nobiliaires.

Voyons les édits et ordonnances qui poursuivaient les usurpations de titre , et quels sont ceux à qui ils conféraient des qualités : ils achèveront notre instruction sur cette partie.

(I) De V ancienne France, t. i cr , ch. xxxi.

1270. On a déjà vu, chapitre u, que suivant l'ordonnance de saint Louis, nul ne pouvait être chevalier, s'il n'était gentilhomme de par âge, c'est-àdire par son père, etc.

1560-1576. Les usurpateurs des qualités de noble, noble homme, écuyer, messire, chevalier et autres, furent recherchés et condamnés à l'amende, par ordonnance de Charles IX, de 1560, et suivant placard du 17 février 1576 et édit de juillet 1576.

1576. Les qualités et habillements des nobles interdits à tous roturiers, par édit de juillet 1576.

1579. La qualité d'écuyer défendue à ceux qui ne sont pas gentilshommes sous peine d'amende arbi traire, par édit de Henri III, de mai 1579.

1582. La qualité d'écuyer défendue aux roturiers, à peine de punition corporelle, par arrêt de la chambre de l'édxt du 8 août

1583. Nul ne pouvait prendre la qualité d'écuyer et porter des armoiries timbrées, s'il n'était noble de race, par édit de mars.

1595. Nuls sujets dans le duché de Bourgogne et les Pays-Bas, ne peuvent prendre la qualité d'écuyer ou de noble, s'ils ne sont nobles ou anoblis, suivant édit et ordonnance de Philippe, roi d'Aragon, duc ae Bourgogne, du 22 septembre;

Ni s'arroger les titres et qualités de baron ou autres, s'ils ne possèdent des terres, fiefs et seigneuries de ces mêmes titres ;

Ni prendre la qualité de chevalier, s'ils n'ont été faits et créés tels.

1600. Le titre d'écuyer était interdit à ceux qui n'étaient pas issus d'un aïeul et d'un père qui eussent fait profession des armes, par un éditdeHenrilV du mois de ma/rs.

1615.-1653. Attribution de la qualité d'écuyer. donnée aux porte manteaux et huissiers de la chambre et cabinet du roi, par lettres patentes du 10 mars 1615 et de juillet 1653.

1634. Nul ne pouvait prendre le titre de noblesse, ni la qualité d'écuyer, ni porter armoiries timbrées , s'il n'était de maison et extraction noble par édit de janvier 1634,

1656. Les gardes du corps du roi , de celui de la reine , ainsi que les gardes de la porte du château, furent confirmés dans la qualité d'écuyer, par arrêt du conseil du 30 mai.

1657. Les gens d'armes et les chevau-légers furent maintenus dans la qualité d'écuyer, par arrêt du conseil du 16 avril. ,

1661. Tous ceux qui se sont trouvés, sans être nobles et sans titres valables, avoir usurpé la qualité de chevalier ou d'écuyer avec armes timbrées, ou le titre de noblesse, etc., furent condamnés à l'amende, suivant la déclaration du 8 février.

1631. La qualité d'écuyer fut défendue à ceux qui n'étaient pas gentilshommes , avec condamnation à r amende pour ceux qui l'auraient prise indûment, par déclaration du 30 août.

1665. La qualité de chevalier, de noble, ou d'écuyer,

fut encore défendue à toutes personnes qui n'étaient pas d'extraction nobie, par déclar. du 26 fév. 1668. La qualité de noble homme prise dans les contrats avant et depuis 1560, ne pouvait établir une possession de no&Jesse, suiv. arr. du cons. du 4 juin.

1692. Les prévôts généraux, prévôts provinciaux et particuliers, vice-baillis, vice-sénéchaux, lieutenants criminels de robe courte, et leurs lieutenants et assesseurs , et autres officiers des maréchaussées et vice-sénéchaussées du royaume , ont été confirmés dans la qualité ù'écuyer, tant qu'ils seraient revêtus de leurs charges seulement, par déclaration du 6 mai.

1696. L'usurpation des qualifications de noble homme , ù'écuyer, de messire , de chevalier, a été défendue par déclaration du 4 septembre.

1696. Les valets de chambre du roi ont eu la qualité à'écuyer, par arrêt du cons. du 18 nov.

1697. Les valets de garde-robe du roi furent maintenus dans la qualité (Vécuyer.

1699. Les usurpateurs des qualités de noble, de noble homme, écuyer, chevalier, illustre, éminent, haut et puissant et généreux seigneur, marquis, comte, vicomte et baron, dans la province de Franche-Comté , ont été recherchés , suivant la déclaration du 3 mars.

1699. La qualité d'écuyer, attribuée, comme on Ta vu plus haut aux porte-manteaux, huissiers de l'antichambre du roi, etc., déclarée non transmis-

sible à leurs descendants, par arrêt du cons. du 24 mars,

1699. La qualité d'écuyer attribuée aux six garçons de la chambre du roi , par arrêt du cons. du 18 mai.

1699. La qualité de chevalier défendue à ceux qui n'avaient pas été faits chevaliers. — La qualité de marquis , comte , baron et autres titres honorables de terres titrées, possédée par des roturiers, défendue aussi , même aux nobles qui n'avaient point de terres décorées de pareils titres, sous peine d'une amende de 50 florins , suivant déclaration du 8 décembre.

1706. La qualité à'écuyer attribuée aux capitaines généraux, leurs lieutenants et autres officiers créés , par édit de févr.

1706-1707. Le prévôt des marchands de Paris a été confirmé dans la qualité de chevalier, par édit des mois de nov. 1706 et 1707.

1731. La qualité à'écuyer interdite en Lorraine à ceux qui ne prouveraient pas leur noblesse , par ordonn. de François, duc de Lorraine, du 18 mai (1).

Complétons cet aperçu chronologique par l'exposé de quelques opinions particulières des interprètes des lois sur la noblesse.

« Le litre de duc est tellement indépendant de la

(1) Voyez, pour tout ce qui précède * Y Abrégé chron. d'édité de Gberin.

terre , qu'on peut être reçu duc sans être propriétaire de la terre ; deux arrêts l'ont jugé en faveur de M. de Montmorency, en 1661.

« Cette distinction de la terre une fois connue, il faut que la terre attire le titre, ou que le titre attire la terre; c'est un point incontestable, soit

ayant SOit depuis l'édit de 1711. a [Consultation sur Estouteville, 4753.)

« Lorsque les fiefs de dignité sont partagés,— ce qui ne peut être que par une permission expresse du prince , — il n'y a que l'aîné qui puisse prendre la qualité de duc, comte, marquis, etc., qui y est attachée. »

« Remarquez que, suivant l'ordonnance de Blois, article 258, les fiefs, même de dignité, ne peuvent point anoblir les roturiers. La raison est parce que la noblesse du fief est inhérente au fonds , ainsi elle ne peut passer d'elle-même à la personne de

l'acquéreur. » [Laplace, Introduction aux droits seigneuriaux, 4749.]

« Les fiefs n'anoblissent point sans le consentement du prince. C'est pourquoi les fiefs érigés en grande dignité, en faveur des personnes illustres et de qualité , perdent leur rang et leur éclat en passant dans les mains des roturiers et des personnes de médiocre condition. »

« Ce seroit blesser la raison que de croire que la terre peut anoblir l'homme, le possesseur non plus n'anoblit pas la terre. »

« L ordonnance de Blois, du roi Henri III, arti-

cle 258, dit que « les roturiers et non nobles, acheteurs des fiefs nobles, ne sont pour cela anoblis, ni mis au rang et degré des anoblis, de quelque revenu et valeur que soient les fiefe qu'ils ont acquis.

« En effet, si cette maxime avoit lieu, il arriveroit que les roturiers, par l'achat des fiefs, pourroient s'anoblir d'eux-mêmes , sans la grâce du prince, et que la noblesse seroit acquise indirectement; ce qui est impossible.» \pe\& Roque, Traité de la noblesse, chap. xvm.]

Patience, cher lecteur, nous ne sommes pas encore au bout ; nous ayons aussi à parler des usurpations en fait d'origine.

« Votre race est connue.

Depuis quand ? Répondez. Depuis mille ans entiers; Et vous pouvez fournir deux fois seize quartiers. C'est beaucoup. Boileac, sat. v.

« Voyez de quel guerrier il vous plaît de descendre, Choisissez de César, d'Achille ou d'Alexandre.

Ibid.

« Nul ne compte d'aïeux que nous et nos amis. »

Toustain.

« Faut-il prouver l'ancienneté de sa race, l'un se fait descendre du pieux Enée , l'autre remonte jusqu'aux premiers consuls de Rome, l'autre jusqu'au roi Artus. » Erasme, trad. par Gueudeville.

« Et si faut nonobstant tout cela louer et magnifier leur noblesse, coulante de si mauvaise source. »

Agrippa, trad. anc.

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