SCÈNE
(Par la porte du fond, le Hohol s'est de nouveau glissé depuis un instant sur les pas de lachiek; il se hisse gauchement sur le coffre peint et, du haut du coffre, il interpelle le garçon d'honneur.)
LE HOHOL
C'est la Peur, c'est l'Epouvante qui les a saisis, ils ont entendu la voix de l'Esprit :
le Destin plane au-dessus deux.
365 ACTE Ui.
lACHlEK
Comme ils souffrent, la sueur dégoutte de leurs
fronts, la pâleur couvre leurs joues ; — comment les délivrer de leurs souffrances?
LE HOHOL
Enlève-leur les faux des mains, détache les sabres de leur ceinture, aussitôt la Tristesse les abandonnera, trace des cercles sur leurs fronts, passe-moi maintenant le violon; c'est moi qui commencerai la musique, là, je joue, là, je joue.
lACHlEK (gui vient d'exécuter tous ces ordres)
Où faut-il déposer ces faux ?
LE HOHOL
Dans ce coin.
lACHlEK (il lance les faux derrière le poêle)
Nul n'ira les chercher par là.
LE HOHOL
Secoue la poudre des amorces,
lance les fusils au plus profond des caves.
Tire-leur la jambe gauche en arrière,
trace avec ton pied un grand cercle ;
place leurs bras comme ceci :
qu'ils se prennent deux à deux par les bras;
récite le Pater, à l'envers.
OCES idè
C'est moi qui commencerai la musique,
là, je joue, là, je joue :
ils vont danser toute l'année.
lACHIEK (qui vient d'exécuter tous ces cadres)
Voilà, ils n'ont plus de faux.
LE HOHOL Eclate-leur de rire au nez.
lACHIEK Voilà que la Tristesse les abandonne.
LE HOHOL Les voilà libres de leurs entraves.
lACHIEK Ils s'enlacent pour la danse.
LE HOHOL Les voilà libres de toute douleur.
lACHIEK Et le charme est rompu !
LE HOHOL
Non, c'est un autre CHARME!
(Sur quoi l'épouvantai/ de paille monstrueux, ayant saisi dans ses pattes informes les morceaux de bois que vient de lui tendre le garçon d'honneur, se met à exécuter les mouvements d'un violoniste, et aussitôt : une musique nuptiale semble se dégager de l'atmosphère bleue ; elle est basse, sautillante, bien polonaise, capable d'entraîner
i6^ ACTE lU.
le cœur et d'endormir l'âme; paresseuse jusqu'à l'évanouissement, elle vit comme le cœur par la mesure de ses pulsations inégales et saigne comme une plaie récente : — c'est l'air mélodieux, issu du sol polonais, bercé par la douleur et la volupté.)
lACHIEK (il est émerveillé et ravi)
Que de couples, que de couples!
LE HOHOL
Allons, dansez, marionnettes ", et toi, restes-tu là pour graine?
lACHlEK (il porte la main à son jront, comme s'il voulait tirer son bonnet sur l'oreille)
J'ai je ne sais où perdu mon bonnet, —
pourtant je suis garçon d'honneur,
pour faire mon office, il me faut mon bonnet.
LE HOHOL
(il se penche en mesure et il joue)
Tu avais, gueux, un cor d'or,
tu avais, gueux, un bonnet à plumes :
le vent emporte le bonnet,
le cor sonne à travers les bois,
il ne te reste que la corde,
il ne te reste que la corde.
(le coq chante)
lACHIEK (touché au cœur et revenant à lui)
Jésus ! Jésus ! le coq a chanté !
Holà, frères, holà, à cheval!
Debout, aux armes, aux armes! !
On vous attend au CHATHAU DU WAWEL ! ! ! ! !
LE HOHOL (il se penche en mesure et joue)
Il ne te reste que la corde.
Tu avais, gueux, un cor d'or.
lACHlEK (enroué à force de crier )
Debout, à cheval, aux armes!!!!
(Mais au rvthme de l'étrange musique nuptiale, de nombreux, d'innombrables couples poursuive )it une danse lente, grave, sereine et tellement silencieuse que c'est a peine si l'on entend bruisser les jupes empesées et les longs rubans et tinter les ornements de clinquant, sourdement résonnent les pas des lourdes bottes, — la ronde est si serrée qu'elle entoure la table d'un cercle étroit où. les danseurs, pressés les uns contre les autres, ont peine à se mouvoir.)
lACHlEK
Ils n'entendent rien, ils n'entendent rien, rien que cette musique, cette musique, une somnolence s'est emparée d'eux...?!
(Il halète de Désespoir, paralysé par l'Horreur et l'Effroi ; il chancelle, il se baisse vers le sol. bouscule par le cercle compact des danseurs qu'il a vainement essayé de rompre ; — autour de lui. au son étouffé de la musique, les couples, droits et raides, se meuvent en une courofine
369 ACTE in.
solennelle, lente et sereine, — en une ronde nuptiale et sans fin — )
(le coq chante).
lACHlEK
(hors de lui)
Le coq chante; ah, le coq chante...
LE HOHOL (il joue sans cesse et domine tout)
Tu l'avais, gueux, le cor d'or....