SCÈNE 24. LE POÈTE, LE MAÎTRE
LE POÈTE
Un drame me poursuit, sombre, fuyant, bruyant, comme le pas d'une polonaise, dansée en quelque cachot.
Le vent gémit, siffle et grince, — A cet appel de la tourmente —7 — peut-être un grand amour surgirait.
Rude, âpre, armé de pied en cap, tout droit dans son armure, le héros
apporterait au jeu d'amour
l'âme simple du paysan.
Oh, ce serait un conte joyeux,
un conte joyeux, au fond, très triste.
LE MAÎTRE
En chacun de nous chante ainsi :
un conte joyeux, au fond, très triste.
LE POÈTE
Et il n'est qu'illusion et fable.
Mais lui, nous le voyons si nettement
son armure reluit et scintille :
c'est un paladin d'autrefois,
un ancien preux, bardé de fer,
à qui rien ne fait peur,
hormis le spectre de ses crimes.
Son cœur éclate de douleur,
son cœur palpite sous l'armure,
il s'arrête à la source enchantée,
il sonde l'eau sombre du puits,
le puits lui renvoie son image.
Mais s'il puise l'eau dans sa main,
l'eau devient trouble et boueuse.
Une soif cruelle le brûle,
il puise et repuise l'eau troublée;
ensorcelé, auprès de la source,
il se tient droit, tel un saint polonais.
LE MAÎTRE
C'est dramatique, c'est très beau, —
chez nous tout est dramatique,
démesuré, tout est sublime, —
qu'un semblable héros commence à se lamenter,
OCES 7^
sa lamentation ébranle toute la Pologne, elle éveille l'écho des forêts, elle bourdonne à travers les monts, mais qui donc comprendra cela.
LE POÈTE
C'est dramatique, un chevalier, un noble, un très noble seigneur, seul et songeur dans son château, dans son château abandonné ; au pied des tours seigneuriales, le peuple, notre peuple simple ; ce chevalier, vaillant et courtois, ce peuple rustique et simple, et soudain sur eux la colère de Dieu, terrible.
LE MAITRE
Ainsi l'orage monte en nous, en nous l'ouragan se prépare, d'étranges fantômes nous assiègent :
d'anciens preux, costumés à l'antique, mais au cœur pareil au nôtre; c'est le passé qui nous assaille.
Son souvenir a beau s'éteindre,
toujours l'orage gronde en nous.
LE POÈTE
Notre âme suffoque de détresse, au point que le souffle nous manque; nous voudrions nous élancer, courir, notre cœur bondirait volontiers vers ce qui est grand, sublime, mais la réalité bavarde
nous étourdit et nous étouffe, nous prend aux yeux et à la gorge; notre âme suffoque de détresse^ nous voudrions courir, bondir, le bras largement éployé, le bras dans le sang jusqu'au coude, nous voudrions de grandes ailes, voler plus haut que tous les autres;, mais la réalité vulgaire
nous prend aux yeux et à la gorge;
la vision qui semblait prendre corps s'éloigne, — notre cœur, terré sous la glèbe, reste inerte au fond du sillon, impossible de l'en retirer.
LE MAÎTRE
Ainsi laboure, ainsi fouille le sol,
génération après génération ;
à l'une à l'autre le rêve se dévoile,
puis se replonge dans la nuit.
A l'une à l'autre apparaît un grand homme
à qui seules manquent les ailes,
et d'année en année, et d'éf>oque en époque,
il s'évanouit, il s'éteint,
il n'apparaît que pour s'éteindre. —
Chacun rallume son feu sacré,
chacun garde son culte intime...
LE POÈTE
Il faut que nous soyons maudits, pour que seul l'irréel nous charme, pour qu'un caprice nostalgique domine notre cœur, inquiète nos sens ; nos yeux comme à travers la brume
ne caressent plus que des rêves, —
toute réalité ambiante,
notre fantaisie la déforme :
le paysan atteint pour nos yeux
à la puissance d'un roi Piaste!
LE MAITRE
Oui, le paysan a bien quelque chose
des anciens rois Piastes, — beaucoup même !
— Depuis dix ans nous vivons en voisins,
un simple sentier nous sépare.
Quand il laboure, sème, moissonne,
quelle dignité, quelle ampleur;
tous ses gestes semblent des rites pieux,
tant il y met de simplicité, de noblesse;
et quand il prie à l'église,
quel recueillement, quelle ferveur;
il a vraiment beaucoup d'un roi Piaste,
et c'est une puissance que le paysan.